L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882

Part 2

Chapter 23,701 wordsPublic domain

Ce fut vers cette époque qu'étant envoyé rejoindre l'escadre américaine qui croisait dans les mers d'Europe, il fit la connaissance de miss Emma Wotton, qui fut plus tard mistress de Long. Le père de cette jeune fille, le capitaine Wotton, habitait le Havre, où il était à la tête de l'agence de la _Compagnie des Paquebots du Havre à New-York_. Le capitaine Wotton tenait généreusement sa maison ouverte à tous ses compatriotes, et particulièrement aux officiers de la flotte. Ce fut grâce à cette circonstance que les deux jeunes gens se rencontrèrent et s'éprirent l'un de l'autre. De Long demanda au capitaine la main de sa fille; mais, avant de l'obtenir, il fut rappelé à New-York. Peu de temps après, M. Wotton étant allé lui-même faire un voyage en Amérique, de Long réitéra ses instances auprès de lui et en obtint cette réponse: «Partez pour votre croisière dans les mers du sud de l'Amérique, et si, quand vous reviendrez, dans un an, vos sentiments, pas plus que ceux de ma fille, n'ont changé, elle sera votre femme.» Joyeux de cette réponse, de Long partit rejoindre son navire, le _Lancaster_, qui l'attendait à Norfolk. Un peu avant son départ, de Long reçut la nouvelle de la mort de sa mère, avec laquelle il vivait à Williamsbourg; son père était mort quelques années auparavant. Il dut donc revenir pour les obsèques, auxquelles assista M. Wotton, qui conduisit le deuil avec lui. Immédiatement après cette triste cérémonie, de Long repartit pour le sud. Mais comme deux des côtés les plus saillants de son caractère étaient l'énergie et la persévérance, il revint à New-York aussitôt sa croisière terminée, et se rendit directement chez le frère de sa fiancée, à qui il se présenta en lui adressant gaiement ces paroles: «Eh bien, Jack, me voici; le temps est passé, je m'en vais la chercher.» A la vérité, l'année fixée par M. Wotton n'était pas encore complétement écoulée, quand de Long arriva au Havre et se présenta dans les bureaux de l'agence des _Paquebots du Havre à New-York_; néanmoins le capitaine donna son consentement, et le mariage fut célébré à bord du navire de guerre _Shanenhoah_, car on était alors au milieu de l'hiver 1870-71, époque pendant laquelle, on se le rappelle, tout mariage célébré en France était déclaré nul.

En 1873, de Long prit part, en qualité de second à bord de la _Juniata_, qui était commandée par le capitaine Braine, à l'expédition envoyée à la recherche du _Polaris_. Ce voyage lui fournit l'occasion de se distinguer par une entreprise des plus hardies, qui, sans doute plus tard, lui valut l'honneur d'être choisi pour commander _la Jeannette_. La _Juniata_ se trouvant bloquée par les glaces, dans le port d'Upernavick, sur la côte occidentale du Groënland, il obtint de son commandant l'autorisation d'équiper une petite chaloupe à vapeur pour tenter de continuer les recherches plus au nord. Il surveilla lui-même l'armement de ce petit bâtiment, qui n'avait que trente-cinq pieds de long, et qui reçut le nom de _Petite Juniata_, et partit, avec un équipage d'élite, à la recherche du navire disparu et de l'équipage du capitaine Buddington. Il essaya d'abord de remonter la baie de Melville, en longeant la côte, pour traverser cette baie à la hauteur du cap York, qui était le but de son expédition; mais craignant d'être pris dans les glaces, il dut renoncer à ce plan et chercher à trouver un passage au milieu des îles de glaces flottantes. Ces premières tentatives furent inutiles; plusieurs fois même il fut obligé de rétrograder. Enfin, ayant eu la bonne fortune de trouver un passage ouvert, il s'avança droit dans la direction du cap York. Cinq jours après son départ, la _Petite Juniata_ fut assaillie par une épouvantable tempête, à un moment où, pour économiser le combustible, toutes ses voiles étaient dehors. Pendant trente heures, il lui fallut lutter contre cette tempête arctique, mille fois plus terrible que celles des basses latitudes: à chaque instant, elle était menacée d'être écrasée au milieu des centaines d'icebergs qui l'entouraient, ou d'être ensevelie sous les débris de ces montagnes de glace, qui, se heurtant les unes contre les autres, s'abîmaient en projetant au loin leurs éclats. Enfin, la tempête s'apaisa et la mer se calma. A ce moment, le cap York était en vue, à huit milles environ. De Long désirait ardemment y parvenir, mais il était inabordable par terre à cause des glaces qui bordaient le rivage. D'un autre côté, la _Petite Juniata_ ne pouvait prolonger son voyage, faute de combustible, car le capitaine Braine avait donné l'ordre formel à de Long de regagner le port d'Upernavick dès qu'il aurait épuisé la moitié de sa provision de charbon. L'ordre de virer de bord fut donc donné, malgré le regret de de Long d'abandonner l'entreprise au moment où il touchait le but qu'il s'était proposé d'atteindre, et après tant de dangers courus. De retour à Upernavick, il trouva dans le port de cette station le navire la _Tigress_, qui, lui aussi, venait dans ces parages pour participer à la recherche du _Polaris_ et de son équipage. De Long, désireux de poursuivre l'œuvre qu'il avait commencée, demanda au capitaine Grœr, qui commandait le navire, de l'accepter à son bord avec les gens qui l'avaient accompagné dans sa première tentative; mais celui-ci, voulant se réserver en entier l'honneur de l'entreprise, lui refusa. Ce refus, toutefois, ne découragea point le jeune lieutenant; il essaya de reprendre une seconde fois le chemin du nord avec sa chaloupe, et ne fut arrêté que par le manque de charbon.

D'après un dicton du sud: «Quiconque a bu des eaux du Rio Grande y reviendra avant de mourir», mais on pourrait dire, avec non moins de raison, pour le nord: «Quiconque a vu les glaces éternelles de l'Arctique voudra les revoir.» De Long n'avait point échappé à l'influence fascinatrice de ces régions: le premier voyage dont nous venons de retracer un des épisodes avait fait naître en lui un véritable enthousiasme pour tout ce qui a trait aux régions polaires: de retour dans sa patrie, il se mit à étudier avec ardeur tous les ouvrages écrits sur le pôle nord, et à lire les relations des hardis marins qui, au péril de leur vie, se sont aventurés dans ces régions mystérieuses. Le tableau de leurs misères et de leurs infortunes, loin de ralentir son ardeur, ne faisait que l'exciter; et comme l'enthousiasme est contagieux, il savait inspirer aux autres les propres sentiments qui l'animaient. D'ailleurs, personne plus que lui ne déploya de persévérance et de réflexion dans les préparatifs de l'expédition de _la Jeannette_.

De Long est un homme d'un physique superbe et d'une constitution vigoureuse; il a six pieds de haut et des formes véritablement athlétiques. Ceux qui ont vécu dans son intimité le dépeignent comme un homme d'excellentes manières; conteur agréable et spirituel. C'est, en outre, un observateur clairvoyant des hommes comme des choses, à qui ses voyages ont fourni un fond sérieux de connaissances. Il aime sa profession avec fierté.

Charles W. Chipp, premier lieutenant.

Le lieutenant Chipp, qui part en qualité d'officier exécutif à bord de _la Jeannette_, n'en est pas non plus à ses débuts dans la navigation des mers arctiques: lui aussi était à bord de la _Juniata_, dans son voyage à la recherche du _Polaris_, pendant lequel il fut toujours le premier à s'offrir comme volontaire dès qu'une mission périlleuse se présenta. C'est ainsi qu'il accompagnait de Long dans sa dangereuse expédition à bord de la _Petite Juniata_.

Le lieutenant Chipp est né à Kingston, dans l'état de New-York, en 1848. Il entra à l'Académie navale en 1863. Il passa ses premières années de service maritime en qualité d'aspirant à bord du _Contocook_, de l'escadre des Indes occidentales, en 1868; du _Franklin_, dans l'escadre d'Europe, et du _Guard_. Il s'embarqua ensuite, comme enseigne, à bord de l'_Alaska_, de l'escadre d'Asie, à laquelle il resta attaché pendant trois ans, avec le même grade. Cette croisière, tout en lui fournissant l'occasion d'acquérir de l'expérience, lui permit aussi d'étudier les sujets les plus variés et les plus intéressants. Le 12 juillet 1870, il fut promu au grade de master et envoyé ensuite en Corée, où il prit part à l'attaque des forts de la rivière Sallé. Étant à bord du _Monocacy_, il participa aux combats du 1er, du 9, du 10 et du 11 juin 1871, et prit le commandement de la compagnie de Mokee, quand ce brave officier fut tué à l'assaut du fort du Condi.

Plus tard, il assista avec ses collègues à une grande fête donnée en leur honneur par la cour de Siam à Bankok. Ce fut au mois de février 1873, qu'il se rendit à bord de la _Juniata_. Après son retour, il fut envoyé à Santiago de Cuba pour arrêter le massacre des derniers prisonniers du _Virginius_, et ramener ceux-ci aux États-Unis. En 1874, il retourna à bord de la _Juniata_ qui se rendait à Key-West, rendez-vous d'où elle fut envoyée rejoindre l'escadre d'Europe, et croisa depuis les côtes de Norwège jusqu'à celles du Levant. Attaché au mois de mai 1876 au service des torpilles à Newport, il passait, au mois de septembre de la même année, à bord de l'_Ashuelot_, qui faisait partie de l'escadre d'Asie. Il y resta jusqu'en mars 1879, époque où il reçut l'ordre de rejoindre _la Jeannette_. Il a donc eu neuf ans et huit mois de service effectif à la mer. Sous tous les rapports, c'est un marin instruit et pratique, et son choix a reçu l'approbation de tous les marins.

John Wilson Danenhower, deuxième lieutenant.

Maître Danenhower, qui occupe le troisième rang hiérarchique à bord de _la Jeannette_, est né à Chicago, dans l'Illinois, le 30 septembre 1849. Il est entré à l'Académie de marine en 1866. En 1870, il était à bord du _Plymouth_ en qualité d'aspirant, qu'il conserva pendant deux ans soit à bord de ce navire, soit à bord de la _Juniata_, qui, tous les deux, faisaient partie de l'escadre d'Europe. Il fut ensuite promu au grade d'enseigne après un examen au concours et servit sur le _Portsmouth_ pendant les voyages d'exploration et d'hydrographie faits par ce navire de 1871 à 1874. Il fut alors invité à passer l'examen de master, à la suite duquel il reçut sa commission. En 1874, il fut attaché à l'observatoire naval de Washington, d'où il passa au service des signaux, dirigé par le commodore Parker. Il s'embarqua plus tard sur le _Vandalia_, où il resta jusqu'en juillet 1878, époque où il reçut l'ordre d'aller au Havre rejoindre _la Jeannette_. Maître Danenhower est un jeune homme d'un mérite supérieur à celui de la moyenne des officiers distingués de la marine des États-Unis, qui se font d'ordinaire remarquer par leurs qualités professionnelles et leur savoir. Depuis qu'il est entré dans la marine, il a des états de service effectif plus chargés qu'aucun des officiers de sa promotion. Pendant l'expédition de _la Jeannette_, il remplira le rôle d'hydrographe en même temps que celui de lieutenant en second.

Georges W. Melville, sous-ingénieur de la marine.

Les glaces des mers arctiques ne sont point inconnues non plus au sous-ingénieur Melville, qui remplissait les fonctions d'ingénieur en chef à bord de la _Tigress_, pendant le voyage de celle-ci, dont nous avons parlé. Ses services furent tellement appréciés, pendant le cours de cette expédition, que le commandant de la _Tigress_ en fit l'éloge le plus flatteur dans le rapport qu'il adressa, après son retour, au secrétaire de la marine. D'ailleurs, M. Melville possède la confiance entière de son commandant actuel, le lieutenant de Long. A bord de _la Jeannette_, outre son service professionnel, il sera chargé de plusieurs branches des travaux scientifiques que doivent entreprendre les membres de l'expédition, probablement de la partie minéralogique et de la partie zoologique.

L'ingénieur Melville est né à New-York, le 19 janvier 1841, et suivit les cours d'une école publique de cette ville. Après avoir fait tout son stage d'ingénieur, il entra dans la marine en 1861, avec le grade de sous-ingénieur de 3e classe. Pendant la guerre de sécession, il servit à bord des navires de guerre _Michigan_, _Dakota_ et _Wachusett_; il passa ensuite dans le service des torpilles de l'escadre de blocus du Nord et de l'Atlantique, où il fut élevé au grade de sous-ingénieur de 2e classe en 1862. Après la guerre, il fut nommé sous-ingénieur de 1re classe et s'embarqua sur le _Chattonoaga_. Il fut ensuite envoyé successivement à bord du _Tacony_, du _Penobscot_, du _Lancaster_ et du _Portsmouth_. Il quitta ce dernier navire et entra aux chantiers de la marine à Boston, puis à New-York et enfin à Philadelphie. Appelé de nouveau à la mer en 1873, il s'embarqua sur la _Tigress_ qu'il quitta pour le _Tennessee_. Il venait de passer son examen pour le grade d'ingénieur en chef, dans lequel il avait obtenu le 5e rang sur la liste, quand il fut appelé à bord de _la Jeannette_. M. Melville a douze ans et neuf mois de mer; c'est un homme d'une taille colossale et dans la force de l'âge.

Le docteur James Markam Marshal Ambler, chirurgien de «la Jeannette».

Le docteur Ambler, fils du docteur Carey Ambler, est né dans le comté de Fauquier, État de Virginie, le 30 décembre 1848. Il a fait ses premières études à Washington et à Lee College, dans son pays natal. Il se rendit ensuite à l'Université du Maryland, où il prit ses différents grades. Après l'obtention de son diplôme de docteur, il pratiqua la médecine, pendant trois ans, à Baltimore. Il quitta ensuite la médecine civile en 1874, pour entrer dans la marine en qualité d'aide-chirurgien. Il fut d'abord attaché à l'Académie de marine, d'où il passa à bord de la corvette _Kansas_, et fit, avec celle-ci, une croisière dans les Antilles. Il fut ensuite envoyé à bord du vaisseau amiral _Minnesota_, qui resta pendant deux ans stationné dans le port de New-York. De là, il entra à l'hôpital de la marine. Enfin, en 1877, il fut promu au grade de chirurgien.

C'est un homme de six pieds, fortement constitué et d'un physique agréable. Comme médecin, il est entièrement dévoué à son art, et fera, nous en sommes sûrs, tout ce qui sera en son pouvoir pour remplir noblement sa mission humanitaire.

Jérôme J. Collins, météorologiste, correspondant du _New-York Herald_.

Jérôme J. Collins est né à Cork, en Irlande, le 17 octobre 1841, son frère était négociant et manufacturier, et, pendant vingt-deux ans, c'est-à-dire jusqu'en 1863, fit partie du conseil de la ville. Le jeune Jérôme Collins fit ses études à l'école de Mansion-House, qui était dirigée par les frères de saint Vincent. De très bonne heure, son goût pour les sciences exactes se dessina. A l'âge de seize ans à peine, il devenait l'élève de sir John Benson, ingénieur du port de la ville de Cork. Sous l'habile direction de ce maître, le jeune élève fit de rapides progrès dans son art, et fut bientôt nommé sous-ingénieur de la ville. En cette qualité il fut chargé d'un grand nombre de travaux importants, sur la rivière ou dans le port; mais celui qui lui fit le plus d'honneur est la construction du pont de North-Gate, sur lequel son nom a été gravé, et qui lui valut les félicitations de ses concitoyens.

Voyant que son pays natal ne pouvait offrir un champ assez vaste pour son activité, il se rendit en Angleterre. La crise financière de 1866 étant survenue, il se décida à passer dans le Nouveau-Monde, où il ne tarda pas à se créer une place honorable par les travaux remarquables dont il dirigea l'exécution.

Toutefois ce n'est point comme ingénieur, mais comme météorologiste, que M. Collins a surtout sa renommée, car ce n'est point par un novice que les variations atmosphériques doivent être observées à bord de _la Jeannette_; M. Collins a, en effet, droit à l'éternelle reconnaissance de ses contemporains et des générations à venir, pour sa belle découverte des lois qui président au développement et à la transmission des tempêtes à travers l'Océan Atlantique, lois qui permettent de prédire plusieurs jours à l'avance l'arrivée des tempêtes sur les côtes d'Europe. Cette seule découverte le place certainement au rang des premiers savants de notre époque.

Mais, à côté du savant, existe l'homme honnête, courageux, affectionné, gai et tendre qui laisse derrière lui un souvenir cher à tous ceux qui ont ressenti le charme qu'il sait exercer sur tous ceux qui l'entourent.

Raymond L. Newcomb, naturaliste taxidermiste de l'expédition.

M. Raymond L. Newcomb est né à Salem, dans le Massachusetts, en janvier 1849; c'est un des descendants de Newcomb qui se distinguèrent pendant la Révolution de 1776. Son grand-père prit part à la bataille de Lexington et servit, pendant toute la durée de la guerre, dans une compagnie d'artillerie. Son père est encore dans le commerce à Salem.

Comme taxidermiste et comme ornithologiste, il jouit de l'estime des sociétés savantes. D'ailleurs, c'est à la recommandation du professeur Baird, du Smithsonian-Institute, qu'il doit la place qu'il occupe à bord de _la Jeannette_. En 1878, il avait déjà été envoyé, par ce corps savant, sur les bancs de Terre-Neuve, pour y recueillir des spécimens d'histoire naturelle. Il est certain que les travaux qu'il accomplira à bord de _la Jeannette_, lorsqu'ils viendront au jour, seront accueillis avec une vive reconnaissance par le monde savant, dont il sera le seul représentant dans cette exploration des mers polaires[2].

[2] M. Newcomb a été assez heureux pour sauver les notes et les croquis pris par lui dans l'Océan arctique, de sorte qu'il n'a point à regretter, en ce qui concerne ses travaux, la perte des rapports officiels de l'expédition. Ces notes et ces croquis au crayon sont très complets. Les premières sont écrites très fin, mais lisiblement néanmoins; tandis que les secondes portent le cachet d'un ouvrage sérieux et d'un talent artistique incontestable.

En outre des études pour lesquelles il avait été spécialement attaché à l'expédition, il a trouvé le temps de recueillir des notes sur maints incidents intéressants, survenus pendant le voyage, que nous aurons, au reste, l'occasion de mettre à contribution un peu plus tard. Jeune et enthousiaste, il a rapporté une description vivante des scènes qui se sont passées sous ses yeux pendant le voyage et raconté maintes particularités de la vie à bord d'un navire explorateur qui sont dignes d'être conservées. Sa description des îles Jeannette, Henrietta et Bennett sont intéressantes et les croquis qu'il a faits de ces îles peuvent, quand à présent, tenir lieu de cartes. (Extrait d'une des lettres de M. Jackson.)

Le capitaine Dunbar, pilote des glaces.

Le poste de pilote des glaces est de ceux qui demandent une longue expérience de la navigation dans les mers polaires, jointe aussi à beaucoup de prudence; aussi a-t-on choisi, pour remplir ce poste important à bord de _la Jeannette_, un homme qui fréquente les mers glaciales depuis trente-cinq années.

Le capitaine Dunbar est né en 1834 à New-London, dans le Connecticut. Depuis sa jeunesse, sauf dans les quatre années qui viennent de s'écouler, pendant lesquelles il a été engagé à la chasse du phoque et de l'éléphant de mer, il a toujours navigué à bord de navires baleiniers. Pendant sa longue carrière de marin, il a fait la pêche dans l'Océan Atlantique aussi bien que dans l'Océan Pacifique, et dans les mers arctiques comme dans les mers antarctiques. Homme d'un esprit inventif et plein d'inspirations subites dans les moments difficiles, il peut rendre les plus grands services à une expédition dans les mers polaires, où il faut toujours compter avec l'imprévu.

M. Dunbar termine la liste des membres de l'expédition que nous pouvons considérer comme formant l'état-major. Il nous reste donc maintenant à donner la liste des hommes d'élite choisis par le lieutenant de Long pour composer l'équipage de _la Jeannette_. Nombre d'entre eux mériteraient certes, une mention spéciale pour leurs états de services et leur conduite héroïque dans certaines circonstances de cette terrible expédition; mais la suite du récit mettra en lumière, nous l'espérons, les mérites respectifs de chacun. Au reste, nous aurons à revenir sur quelques-uns d'entre eux.

LISTE DES HOMMES DE L'ÉQUIPAGE.

Jack COLE, maître d'équipage. Alfred SWEETMAN, maître charpentier. William NINDERMAN, charpentier. George-Washington BOYD, charpentier. Walter LEE, machiniste. George LANDERTACK, chauffeur. Louis-Philipp NOROS, matelot. Herbert-Wood LEACH, matelot. James H. BARTLETT, matelot. Henri-David WARREN, matelot. George-Stephenson MANSON, matelot. Adolf DRESSLER, matelot. Carl-August GORTZ, matelot. Peter-Edward JOHNSON, matelot. Henry WILSON, matelot. Edward STAR, matelot. Hans ERICKSON, matelot. Henry-Hansen KNACK, matelot. Nelse IVERSON, matelot. Albert-George KUEHNE, matelot. Ah SAM, cuisinier, (chinois). Long SING, boulanger, (chinois). ALEXIS, chasseur indien. ANEQUIN, chasseur indien.

CHAPITRE III.

Départ de San Francisco[3].

Triste état de l'atmosphère pendant les jours qui précèdent le départ de _la Jeannette_.--Baie de San Francisco.--Aspect du port et des jetées au moment du départ.--Ce qui se passe à bord du navire.--Adieux du capitaine de Long et de sa femme.--Courage de cette dernière.

[3] Lettre de M. Collins.

Depuis plusieurs jours le temps est inconstant et désagréable. Dimanche les vents fixés à l'ouest soufflaient avec une extrême violence: des nuages d'une poussière aveuglante rendaient presque impossible toute promenade, au dehors aussi bien que dans les rues de San Francisco, et les habiles prédisaient une période de mauvais temps. Hier, cependant, le vent s'est modéré, mais vers le soir, un gros nuage sombre s'est élevé de la mer et une pluie fine s'est mise à tomber. «_La Jeannette_ aura vilain temps pour partir demain», se répétaient les flâneurs autour de la Bourse des marchandises; «quelles ténèbres du diable elle aura pour quitter la côte!» ajoutaient d'autres augures de malheur. Ce matin, le ciel était encore très chargé; cependant quelques changements favorables se sont opérés peu à peu, et vers midi, le soleil se hasarda à se montrer de temps en temps entre de gros nuages. D'un autre côté les embarcations qui rentraient au port, rapportaient qu'au dehors une brise légère soufflait du sud-ouest, c'est-à-dire dans une direction favorable à _la Jeannette_. Or, comme le désir est le père de la pensée, on prétendait que la nature s'était apaisée et avait imposé silence aux éléments pour favoriser le départ de l'expédition.

La baie de San Francisco, si belle dans ses proportions, n'a pas d'égale parmi tous les ports de l'univers sous le rapport de la hardiesse et du pittoresque des collines qui forment son enceinte; et celui qui, du sommet des collines étagées qui forment Telegraph-Hill, (nom si cher aux premiers Californiens), eût plongé ses regards dans la baie qui s'étend à ses pieds eût joui d'un de ces spectacles qu'on n'oublie jamais.

_La Jeannette_ reposait sur ses ancres à moité chemin, entre la terre ferme et l'île Yerba Buena. On voyait les matelots se promener nonchalamment et avec insouciance sur le pont ou accoudés sur la lisse, portant leurs regards du côté de la ville de la richesse et du plaisir dont peut-être ils ne parcourront plus jamais les rues. Ils étaient presque muets. Le silence qui précède ordinairement le bruit et l'agitation du moment des adieux régnait alors sur le pont du navire. Tout était prêt pour le départ et on n'attendait plus que le capitaine. Tous les bateaux de plaisance de la flottille du Yacht-Club de San Francisco étaient là autour de _la Jeannette_ silencieuse, allant et venant au milieu d'une multitude d'autres embarcations de tous genres et de toutes dimensions, depuis le schooner coquet avec toutes ses voiles dehors jusqu'à l'impertinent petit you-you.