L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882

Part 19

Chapter 193,792 wordsPublic domain

»Un officier de la police étant venu me prévenir qu'un prisonnier qui avait été autrefois à mon service désirait me parler pour me faire une révélation importante, je demandai qu'on me l'amenât:

»--Eh bien, dis-je à cet homme, quand il fut en ma présence, qu'avez-vous à me faire savoir?

»--Je demande pardon à Votre Honneur, me répondit-il, mais je voudrais me débarrasser d'une boîte de drogues et de médicaments que j'ai volée pendant que j'étais à son service.

»Je lui dis de l'aller chercher, et, quand il revint, je trouvai des articles d'une valeur d'une couple de cent roubles qui tous avaient été dérobés chez moi. Il me demandait cinq roubles pour me les restituer, mais je ne lui en donnai que deux.

»Puis, l'interrogeant sur le motif qui l'avait poussé à commettre ce larcin:

»--Pourquoi, lui dis-je, aviez-vous volé ces substances dont vous ne connaissez ni le nom ni l'usage?

»Alors il me répondit avec un aplomb imperturbable:

»--Vous savez bien, monsieur, que j'avais un frère à Omsk; eh bien, nous nous étions décidés à quitter cette ville pour aller établir une petite pharmacie dans notre village, qui est près d'ici, et nous espérions y faire de bonnes affaires; mais mon frère s'en est allé, et moi j'ai renoncé à me mettre dans le commerce.»

CHAPITRE XIV.

D'Omsk à Krasnoyarsk.

Omsk.--Coup d'œil sur les environs de cette ville.--Aridité et fertilité.--Ce que serait devenue la Sibérie occidentale en d'autres mains que celles des Russes.--Les marais de la Baraba, d'après M. Jules Verne et Mme de Bourboulon; ce qu'ils sont en hiver.--Les caravanes de thé en Sibérie.--Quelle source d'ennuis elles sont pour les voyageurs.--Commerce du thé en Russie.--Kolyvan.--Le registre aux réclamations.--La condition précaire d'un maître de poste.--La Sibérie peinte en quelques lignes par une artiste française.--Les forçats en rupture de ban.--Arrivée à Tomsk.--Le dimanche du beurre dans cette ville.--Opinions diverses sur la ville de Tomsk.--Réflexions sur l'avenir des relations commerciales entre l'Europe et la Sibérie par la mer de Kara.--De Tomsk à Krasnoyarsk.--M. Danenhower reste à Irkoutsk.

Krasnoyarsk (Sibérie orientale), 17 février 1882.

J'ai quitté Omsk, la belle capitale de la Sibérie occidentale, le 8 février, à neuf heures du matin. Le lieutenant Danenhower m'avait télégraphié d'Irkoutsk que le secrétaire de la marine lui avait envoyé l'ordre de quitter immédiatement cette ville pour retourner aux États-Unis, en emmenant les neuf hommes de son canot sauvés avec lui. Son intention était, m'annonçait-il, de partir le jeudi suivant. J'ai donc cru sage de prendre des dispositions pour que nous nous rencontrions à Krasnoyarsk plutôt que dans n'importe quelle autre des stations de la route, car ces stations ne possédant pas d'hôtel, il nous eût été impossible de nous trouver en tête-à-tête.

Pendant les deux jours que je suis resté à Omsk, après mon long voyage à travers les steppes de la province d'Orenbourg, je n'ai guère trouvé de temps pour visiter cette ville. Avec ses larges rues, ses boulevards ombragés, les bords pittoresques de sa rivière, Omsk doit être, comme Orenbourg, une jolie ville en été. Néanmoins, les gens qui l'habitent disent préférer les six ou sept mois d'hiver à la chaleur et à la poussière du reste de l'année. Dans les mois les plus chauds, les gens riches quittent la ville pour se rendre dans de charmantes localités sur les bords de l'Irtysch, où ils passent un mois ou deux sous les tentes khirghizes, qui sont les habitations les plus agréables qu'on puisse trouver pour cette époque. Avec l'hiver commencent les fêtes mondaines, car il ne faudrait pas s'imaginer que les villes sibériennes manquent de toutes sortes d'attractions. Omsk possède un théâtre où se donnent des représentations dramatiques deux fois par semaine, un cirque que les Russes aiment surtout à fréquenter, et de nombreux concerts privés et publics. Ces amusements servent surtout à rendre la vie agréable pour les habitants de cette ville. Cependant la neige et les froids continuels de l'hiver, aussi bien que la poussière et la chaleur de l'été, doivent rendre le séjour d'Omsk terriblement pénible pour un étranger. Les étrangers, et principalement les dames employées au télégraphe, m'ont dit que la première année de séjour en Sibérie est pour eux une année d'affaissement moral. Ils se sentent entièrement séquestrés du reste de l'univers; une épouvantable mélancolie s'empare d'eux et les tue; aussi beaucoup d'entre eux, ne pouvant économiser assez d'argent pour s'en retourner, se laissent aller au désespoir et se suicident. Les terribles vents du nord semblent les glacer jusqu'au cœur, sans que l'été puisse leur ramener la joie. On dirait que ces immenses et lugubres plaines sans arbres, qui s'étendent pendant des milliers de verstes autour de la ville, et la nature elle-même, se coalisent pour leur rendre leur sort plus cruel et plus terrible.

Cependant on ne doit point accuser la nature seule de l'état de choses qui existe dans cette partie de la Sibérie. L'homme aussi a contribué largement à développer la monotonie qui règne sur ces immenses surfaces; il a abattu les grandes forêts qui couvraient autrefois cette contrée, sans se mettre en peine au moins jusqu'à ces dernières années, de les remplacer par d'autres. Élargissant ainsi les limites du désert qui règne autour de lui. Aujourd'hui si les immenses forêts qui couvrent les flancs de l'Altaï n'existaient pas pour emmagasiner les eaux qui alimentent les grandes rivières, il lui serait impossible de soutenir ici le grand combat de la vie. Il est vrai, la Russie ayant enfin reconnu le mal en même temps que ses causes, s'efforce, depuis quelques années, d'en atténuer les effets en entreprenant, mais dans de trop étroites limites, des cultures forestières. Il faudra bien du temps pour réparer la faute du passé.

Un jour, me tenant sur le pont de l'Irtysch, à Omsk, je cherchais à découvrir à quelque vingt milles de distance les limites de la plaine qui entoure la ville; mais aussi loin que l'œil pouvait s'étendre, je n'apercevais que la surface immense et dénudée de la steppe, qui, en cette saison, ressemblait à un vaste océan de glace, où j'étais tenté de chercher la matière de quelque navire arrivant au port. A mes pieds se trouvaient seuls, un steamer solitaire et trois barques emprisonnés dans les glaces de la rivière; et ce sont là les seuls bâtiments par lesquels se fait le transport de presque tous les produits de la contrée voisine. Cependant le sol, là où il n'a point été envahi par le sable, est extrêmement fertile, et des flottes de steamers auraient peine à enlever toutes ses productions s'il était intelligemment soigné et cultivé. La Sibérie occidentale aurait pu devenir le Canada de l'Asie et le grenier de toute l'Europe, si le gouvernement russe avait accordé plus d'attention au développement intérieur de cette contrée, et s'il avait déversé sur elle les millions dépensés dans la guerre contre la Turquie. Si, au lieu de tomber dans les mains de la Russie, la Sibérie fût devenue une colonie anglaise, ou se fût trouvée l'un des États du Far-West, sa population serait triplée aujourd'hui.

Il y a quelques années, la Russie fit étudier le tracé d'une ligne de chemin de fer à travers l'Oural qu'on se proposait de prolonger jusqu'aux rivages de l'Océan Pacifique, mais l'argent lui fait défaut, et son papier-monnaie n'a plus que les deux tiers de sa valeur d'émission; en outre les charges des anciens emprunts pèsent lourdement sur le pays. Cependant si cette ligne était construite et si la Russie savait, en poursuivant ses conquêtes au sud de la Sibérie et dans l'Asie centrale, tirer parti des ressources des pays conquis, le commerce de la Chine avec l'Europe serait bientôt entre ses mains, et l'Amérique aurait un terrible rival sur le marché des céréales. Mais depuis trois siècles qu'elle est en possession de cette immense contrée, elle n'a su en tirer que des métaux précieux, ou en faire le lieu d'enterrement de ses condamnés criminels et politiques.

Je parlais de l'Irtysch tout à l'heure, or ce fut sur ses bords où la ville d'Omsk étale aujourd'hui sa magnificence que se déroulèrent les premiers incidents de la lutte qui devait faire tomber sous le joug moscovite cette immense contrée, qui, depuis, a pris le nom de Sibérie. Si nous en exceptons la conquête des Indes par les Anglais, celle de ce pays est peut-être un fait unique dans l'histoire.

Mais ce n'est point ici le lieu de faire l'histoire de la conquête de la Sibérie par les Russes. Nous ne suivrons donc point M. Jackson dans la digression qu'il entreprend à ce sujet, renvoyant les lecteurs désireux de connaître les détails de cette conquête remarquable à tous les points de vue aux ouvrages d'histoire, où ils pourront l'étudier plus en détail et sur des données plus précises que celles que nous pourrions lui fournir en courant. Arrivons donc à la description des marais de la Baraba.

Chacun a présent à la mémoire le récit émouvant que fait l'auteur bien connu des _Aventures de Michel Strogoff_, au moment où celui-ci traverse les marais de la Baraba. L'intrépide courrier quitta Omsk le 29 juillet, c'est-à-dire au milieu des chaleurs de l'été. Le lendemain il traversa la station de poste de Touroumoff, pour entrer dans le district marécageux de la Baraba.

«Le 30 juillet[10], à neuf heures du matin, Michel Strogoff dépassait la station de Touroumoff et se jetait dans la contrée marécageuse de la Baraba.

[10] _Michel Strogoff_, par Jules Verne, 1re partie, ch. XV. (Hetzel et Cie, éditeurs.)

»Là, sur un espace de trois cents verstes, les difficultés naturelles pouvaient être extrêmement grandes. Il le savait, mais il savait aussi qu'il les surmonterait quand même.

»Ces vastes marais de la Baraba, compris du nord au sud, entre le soixantième et le cinquante-deuxième parallèle, servent de réservoir à toutes les eaux pluviales qui ne trouvent d'écoulement ni vers l'Obi ni vers l'Irtysch. Le sol de cette dépression est entièrement argileux, par conséquent imperméable, de telle sorte que les eaux y séjournent et en font une région très difficile à traverser pendant la saison chaude.

»Là, cependant, passe la route d'Irkoutsk, et c'est au milieu de mares, d'étangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les exhalaisons malsaines, qu'elle se développe, pour la plus grande fatigue et souvent pour le plus grand danger du voyageur.

»En hiver, lorsque le froid a solidifié tout ce qui est liquide, lorsque la neige a nivelé le sol et condensé les miasmes les traîneaux peuvent facilement et impunément glisser sur la croûte durcie de la Baraba. Les chasseurs fréquentent assidûment alors la giboyeuse contrée à la poursuite des martres, des zibelines et de ces précieux renards, dont la fourrure est si recherchée. Mais, pendant l'été, le marais redevient fangeux, pestilentiel, impraticable même, lorsque le niveau des eaux est trop élevé.

»Michel Strogoff lança son cheval au milieu d'une prairie tourbeuse que ne revêtait plus ce gazon demi-ras de la steppe, dont les immenses troupeaux sibériens se nourrissent exclusivement. Ce n'était plus la prairie sans limite mais une sorte d'immense taillis de végétaux arborescents.

»Le gazon s'élevait alors à cinq ou six pieds de hauteur. L'herbe avait fait place aux plantes marécageuses, auxquelles l'humidité, aidée de la chaleur estivale, donnait des proportions gigantesques. C'étaient principalement des joncs et des butomes, qui formaient un réseau inextricable, un impénétrable treillis, parsemé de mille fleurs, remarquables par la vivacité de leurs couleurs, entre lesquelles brillaient des lis et des iris, dont les parfums se mêlaient aux buées chaudes qui s'évaporaient du sol.

»Michel Strogoff, galopant entre ces taillis de joncs, n'était plus visible des marais qui bordaient la route. Les grandes herbes montaient plus haut que lui, et son passage n'était marqué que par le vol d'innombrables oiseaux aquatiques, qui se levaient sur la lisière du chemin et s'éparpillaient par groupes criards dans les profondeurs du ciel.

»Cependant, la route était nettement tracée. Ici elle s'allongeait directement entre l'épais fourré des plantes marécageuses; là, elle contournait les rives sinueuses de vastes étangs dont quelques-uns, mesurant plusieurs verstes de longueur et de largeur, ont mérité le nom de lacs.

»Entre autres endroits il n'avait pas été possible d'éviter les eaux stagnantes que le chemin traversait, non sur des ponts, mais sur des plates-formes branlantes, ballastées d'épaisses couches d'argile, et dont les madriers tremblaient comme une planche trop faible jetée au-dessus d'un abîme. Quelques-unes de ces plates-formes se prolongeaient sur un espace de deux ou trois cents pieds, et plus d'une fois les voyageurs, ou tout au moins les voyageuses des tarantass, y ont éprouvé un malaise analogue au mal de mer.

»Michel Strogoff, lui, que le sol fût solide ou qu'il fléchît sous ses pieds, courait toujours sans s'arrêter, sautant les crevasses qui s'ouvraient entre les madriers pourris; mais, si vite qu'ils allassent, le cheval et le cavalier ne purent échapper aux piqûres de ces insectes diptères, qui infestent ce pays marécageux.

»Les voyageurs obligés de traverser la Baraba pendant l'été ont le soin de se munir de masques de crins, auxquels se rattache une cotte de mailles en fil de fer très ténu, qui leur couvre les épaules. Malgré ces précautions, il en est peu qui ne ressortent de ces marais sans avoir la figure, le cou, les mains criblés de points rouges.

»L'atmosphère semble y être hérissée de fines aiguilles, et on serait fondé à croire qu'une armure de chevalier ne suffirait pas à protéger contre le dard de ces diptères. C'est là une funeste région que l'homme dispute chèrement aux tipules, aux cousins, aux maringouins, aux taons, et même à des milliards d'insectes microscopiques, qui ne sont pas visibles à l'œil nu; mais, si on ne les voit pas, on les sent à leurs intolérables piqûres, auxquelles les chasseurs sibériens les plus endurcis n'ont jamais pu se faire.»

Telle est la description des marais de la Baraba, empruntée presque mot pour mot à Mme de Bourboulon, femme du ministre de France en Chine de 1858 à 1862. Cette dame nous donne une intéressante relation de son voyage à travers les marais. «Komsk, qui se trouve à 358 verstes d'Omsk, dit-elle, est ravagé annuellement par la fièvre des marais; en automne cette maladie prend un tel développement que toutes les gens, qui sont à même de le faire, quittent cette localité pour Kolyvan ou Omsk. On m'a assuré que les gens qui habitent dans les villages de ces marais atteignent rarement la cinquantaine. Mais, s'écrie-t-elle, quelles magnifiques prairies on pourrait faire dans ces marais abandonnés.»

En terminant la description que M. Jules Verne lui a évidemment empruntée pour son _Voyage de Michel Strogoff_, elle dit: «La Baraba, qui a 320 verstes (325 kilomètres) dans sa partie la moins large et qui s'étend en hauteur du cinquante-deuxième au soixantième degré de latitude, est peut-être le plus vaste marais du monde. Occupant le fond d'un immense plateau, situé entre les fleuves Obi et Irtysch, elle sert de réservoir aux eaux pluviales ainsi qu'à celles qui proviennent de la fonte des neiges, et, comme le sol argileux en est imperméable, ces eaux n'y trouvent pas d'écoulement, et y forment des lacs, des étangs et des marais fétides et croupissants. Des milliers d'oiseaux aquatiques s'y donnent rendez-vous de la Haute-Asie et de l'Europe orientale pour y nicher, sachant bien que c'est là leur empire et que là, l'homme ne viendra pas les déranger. L'hiver, la neige et la glace recouvrent toute la surface de la Baraba, qui présente alors le même aspect que les autres contrées de la Sibérie et qui est sillonnée en tous sens par les traîneaux des chasseurs de zibelines, de martres et de renards.»

Aussi, en hiver, le voyageur traverse-t-il cette immense et malsaine contrée, sans ressentir les attaques de la fièvre ou celles des moustiques. A la vérité, s'il n'était prévenu d'avance, il ne saurait qu'il passe dans cette région tristement intéressante. La neige et la glace ont, à cette époque, fait de la Baraba une vaste plaine blanche et monotone, différant peu du reste des steppes qu'il a traversées jusque-là. Le seul changement qu'il remarque est la régularité de la route, et il n'a pas de raisons de s'en plaindre. Pour nous, la première journée que nous passâmes dans ces marais fut une de nos meilleures, nous franchîmes deux cent cinquante milles. Malheureusement nous ne pûmes soutenir cette vitesse dès que nous rentrâmes sur les routes ordinaires. Nous y rencontrions des caravanes sans fin de marchands de thé qui nous obstruaient le passage et nous forçaient de suivre le côté de la route, où nous attendaient des ornières et des abîmes qui en font un véritable enfer.

Ces caravanes de thé suffisent pour mettre hors de lui le voyageur le mieux doué. Imaginez-vous, en effet, des centaines de traîneaux alignés les uns à la suite des autres et dont la ligne se confond des deux côtés avec les deux points opposés de l'horizon. Ajoutez à cela que chacun de ces traîneaux est chargé de cinq ou six caisses de thé, et que tous sont conduits par des lascars qui dorment pendant toute la nuit, ou s'ils ne dorment pas, se réunissent à cinq ou six sur un traîneau pour causer et bavarder, tandis que leurs chevaux vont au gré de leur caprice, barrant le chemin à tout voyageur qui a le malheur de les rencontrer sur sa route et forçant celui-ci à chercher au prix de détours incessants à trouver un passage au milieu d'eux, si mieux il n'aime suivre le côté de la route, remplie de trous et de fondrières. Il ne faut plus songer ici à s'ouvrir un chemin de vive force; l'entreprise serait dangereuse, car ces traîneaux sont lourdement chargés, et votre automédon courrait grand risque de mettre en pièces véhicule et voyageurs.

Heureusement les paresseux personnages qui conduisent ces traîneaux ont aussi leurs jours de déboires. Quand les caravanes qui transportent l'or des mines les rencontrent sur leur passage, l'escorte de Cosaques qui accompagne ces caravanes a vite fait d'en nettoyer la voie. Les Cosaques se précipitent au milieu d'eux, distribuant de droite à gauche des coups de plat de sabre, appuyant au besoin ce premier avertissement de la pointe de leurs lances. Ce traitement, tout brutal qu'il est, ne saurait cependant faire naître chez le voyageur le moindre sentiment de compassion pour ceux qui en sont l'objet. Quel est l'homme, en effet, si patient qu'il soit, qui ne deviendrait presque fou de désespoir après s'être senti cahoté et culbuté pendant toute une nuit pour laisser la voie libre à ces drôles.

On se demande, en voyant ces immenses caravanes, où les animaux attelés aux traîneaux et les hommes qui les conduisent peuvent vivre. Il est vrai, chaque cheval a sa botte de foin sur l'arrière du traîneau qui le précède, et les conducteurs trouvent sans doute du pain noir dans les villages qu'ils traversent. Mais les chevaux, où et quand dorment-ils? Un fois en marche, la caravane ne s'arrête plus: jour et nuit elle continue sa route; ces pauvres bêtes sont donc obligées de dormir en marchant, et ce genre d'existence dure plusieurs mois!

D'Omsk à Tomsk nous avons rencontré au moins six ou sept mille de ces traîneaux. L'immense quantité de thé qu'ils transportent arrivera dans un mois environ à la frontière. Mais une quantité plus grande encore de cette denrée se trouve actuellement à Tomsk, où elle attend le rétablissement des communications par eau ou par chemin de fer avec la Russie. Quand on considère l'énorme quantité de thé importée en Russie chaque année, on est surpris que cette puissance n'ait pas encore ouvert de meilleures voies de communication entre ses frontières européennes et celles de la Chine. Jusqu'à présent, les caravanes sont parties de Kiatcha pour se rendre à Irkoutsk; de là elles se dirigent vers l'Oural, où elles arrivent après avoir traversé la Sibérie dans presque la moitié de sa plus grande longueur. Aujourd'hui il est question de raccourcir ce trajet en faisant venir les thés par la Mongolie, jusqu'à Blisk. Là on les embarquerait sur l'Obi pour les amener par eau jusqu'à Tiunsen, en remontant la rivière Tobol; de Tiunsen, enfin, on les conduirait par terre à Ekaterinbourg, tête de ligne d'une voie ferrée. Quant au projet de relier la Chine à la Russie par un chemin de fer à travers la Sibérie et l'Asie centrale, il n'y faut pas songer d'ici bien des années. Cependant cette ligne, avec l'appoint du commerce de la Chine et de l'Asie centrale, joint au transport des produits agricoles de la Sibérie payerait, en bien peu de temps, les frais de sa construction. Les produits de la Sibérie ont aujourd'hui bien peu d'importance à la vérité; et les paysans qui habitent cette contrée restent apathiques, malgré l'immense étendue de terres arables qu'ils possèdent; mais il faut en chercher la cause dans le manque de moyens de transport dont ils souffrent. Si ces gens avaient un chemin de fer pour conduire leurs céréales sur les marchés européens, ils secoueraient leur apathie, et, avec l'appoint des émigrants, qui ne manqueraient pas de venir apporter l'appui de leurs bras, la Sibérie deviendrait bientôt un des greniers de l'univers.

Six cent cinquante verstes séparent Omsk de Kolyvan. C'est dans cette dernière localité, suivant Jules Verne (toujours d'après Mme de Bourboulon), que pendant l'été les officiers et les employés de Komsk et autres villes voisines, cherchent un refuge contre le climat malsain de la Baraba. C'est aussi à Kolyvan qu'il place la scène de rivalité entre les deux reporters français et anglais, pendant laquelle ce dernier télégraphie des vers, pour rester en possession du fil télégraphique. Cette localité ne présente rien d'intéressant; c'est un village trois fois aussi étendu, avec des maisons trois fois aussi clairsemées que les vingt villages que nous avons rencontrés dans la steppe. Elle possède quelques beaux édifices publics, çà et là, comme pour mieux faire ressortir la misère et le délabrement des autres. Cependant, Kolyvan occupe une place honorable dans mes souvenirs, car elle possède la seule station de poste, où, sur un espace de six cents milles, d'Omsk à Tomsk, j'aie pu trouver autre chose à manger que des choux ou de l'éternel _chai_. Pauvre vieille femme, comme elle était aux petits soins pour nous! Elle paraissait seule, cependant, diriger la maison; elle était mariée, il est vrai, mais son mari était invisible, et je crains fort qu'il ne fût incapable d'aucun service; ivre peut-être.

Dans chaque station de poste, en Sibérie, les voyageurs ont à leur disposition un livre sur lequel ils peuvent consigner toutes leurs réclamations au sujet du service des chevaux ou des extorsions des maîtres de poste. Les voyageurs russes, d'ailleurs, semblent user largement du privilège qui leur est accordé de pouvoir divulguer, dans ces volumes, leurs petits contre-temps et la nature grincheuse de leur caractère. A Kolyvan, j'ai trouvé plusieurs plaintes de voyageurs inscrites sur ce livre: les uns tempêtaient parce qu'ils avaient été obligés d'attendre les chevaux, un autre, parce que le maître de poste était absent. Cette dernière infraction avait valu à notre hôte une amende de quatre roubles; même amende lui avait été également infligée pour avoir fait attendre un relais des chevaux pendant une heure dix minutes.