Part 14
»En y arrivant j'y rencontrai encore Bartlett, Ninderman, Noros, Manson, Landertack et Anequin; l'impossibilité de se procurer des moyens de transport ayant empêché Danenhower de prendre plus de cinq hommes avec lui pour se rendre à Yakoutsk, il avait naturellement choisi les plus faibles et s'était mis en route avec eux immédiatement. Je pris donc des mesures pour le rejoindre avec ceux qui restaient et je quittai Boulouni le 1er décembre. Le 6 j'arrivai à Verchoyansk en même temps que l'ispravnik Ipatieff. Je comptais pouvoir y monter une seconde expédition pour reprendre mes recherches, mais n'ayant pu m'y procurer de provisions, et l'époque de l'année à laquelle nous étions ne permettant pas de faire de nouvelles tentatives; en outre, n'ayant que les 500 roubles que le général Tchernaieff m'avait envoyés, je me décidai à me rendre moi-même à Yakoutsk d'où, à tous les points de vue, je pourrais entrer plus facilement en communications télégraphiques avec le département de la marine. Toutefois je dois ajouter qu'avant de quitter Boulouni, j'avais promis au Cosaque commandant cette localité que s'il consentait à continuer les recherches et parvenait à trouver de Long et à rapporter les livres et les papiers de ce dernier, avant mon retour, non-seulement je lui rembourserais tous ses frais, mais je lui assurais encore une récompense de mille roubles. Je lui réitérai cette promesse par écrit à Verchoyansk, où je la fis traduire par l'exilé Léon; et la lui envoyai à Boulouni par l'ispravnik, en même temps qu'une carte et toutes les instructions que je pouvais lui donner.»
Ici s'arrête le récit fait par M. Melville à M. Jackson en ce qui concerne ses premières recherches. Pour le compléter, nous allons emprunter ce qui suit au rapport qu'il adressa au secrétaire de la marine dès son arrivée à Yakoutsk.
«La connaissance que j'ai acquise du pays, dit-il dans ce rapport, et les renseignements que m'ont fournis Noros et Ninderman ont fait naître en moi la quasi-certitude que de Long et ses compagnons se trouvent à l'ouest de la Léna, entre Sisteraneck et Bulcour. Ces deux localités sont séparées par une région nue et désolée, n'offrant au voyageur aucun moyen de subsistance sur une longueur de cent cinquante verstes. Pour organiser une expédition et explorer une région aussi étendue, il me fallait un personnel nombreux et l'appui spécial des autorités russes pour me faire obéir. C'est pourquoi je me suis décidé à venir jusqu'à Yakoutsk, afin de pouvoir envoyer des dépêches aux États-Unis et préparer, avec le concours des autorités russes, une nouvelle expédition pour repartir vers le nord.
»Par le prochain courrier je vous transmettrai des détails circonstanciés sur l'organisation de cette expédition et sur les plans que j'aurai adoptés. Arrivés à Boulouni, M. Danenhower n'ayant trouvé de moyens de transport que pour six personnes, prit avec lui les cinq hommes les plus faibles de sa troupe et arriva ici le 17 décembre. Les six autres sont arrivés avec moi hier soir, 5 janvier. Tous sont très bien portants à l'exception de M. Danenhower, qui souffre beaucoup des yeux, du timonier Jack Cole, atteint d'aliénation mentale, et du matelot Herbert Leach, qui a un gros doigt de pied gelé. Demain matin, M. Danenhower partira avec neuf hommes pour se rendre à Irkoutsk, d'où il gagnera les bords de l'Atlantique. Je garde avec moi H. Bartlett, mécanicien de première classe, et le maître d'équipage Ninderman. M. Danenhower emporte aux États-Unis les notes et les objets trouvés dans les différentes caches que j'ai visitées: je vous ai expédié aujourd'hui un télégramme pour vous en prévenir.
»En terminant, je dois signaler à l'attention du département la conduite ferme et courageuse du lieutenant Danenhower, qui, dans les moments les plus critiques, s'est prodigué pour sauver l'embarcation, et, dans maintes circonstances, m'a aidé de ses connaissances techniques. D'ailleurs, malgré la malheureuse circonstance qui l'a privé de son commandement légitime, l'accord le plus parfait a continué d'exister entre nous.
»La conduite de Joseph H. Bartlett, mécanicien de première classe, mérite aussi une mention spéciale. Son intelligence plus qu'ordinaire, sa bonne volonté à toute épreuve et son énergie, le rendent grandement recommandable.
»Enfin je signalerai le matelot Herbert Leach, qui, le jour de la tempête, est resté à la barre pendant onze heures consécutives, et qui ensuite, bien qu'ayant les pieds gelés et souffrant de douleurs atroces, s'est tenu à son aviron comme les autres, sans proférer un seul murmure.»
Au rapport de M. Melville était jointe la copie des différents _records_ laissés par le lieutenant de Long, que nous allons reproduire ici.
Le premier de ces _records_ a été trouvé par M. Melville, près du point où aborda la troupe de de Long, en abandonnant son embarcation:
«EXPÉDITION DU STEAMER ARCTIQUE «LA JEANNETTE.»
»Delta de la Léna, lundi 19 septembre 1881.
»_La Jeannette_, écrasée par les glaces, a sombré, le 12 juin 1881, par 77° 15' de latitude nord et 155° de longitude est. Les quatorze personnes ci-dessous dénommées faisaient partie de son équipage. Elles ont abordé ici le 17 courant. Dans le cours de l'après-midi, nous allons nous mettre en marche pour essayer d'atteindre une des stations situées sur les bords de la Léna.
»George W. DE LONG, Lieutenant commandant.
1 Lieutenant DE LONG. 2 Chirurgien AMBLER. 3 M. COLLINS. 4 W.-P.-C. NINDERMAN. 5 A. GORTZ. 6 Ah SAM. 7 ALEXIS. 8 H.-H. ERICKSON. 9 H.-H. KNACK. 10 C.-W. BOYD. 11 W. LEE. 12 N. IVERSON. 13 L.-P. NOROS. 14 A. DRESSLER.
»Quiconque trouvera cette note est prié de l'envoyer au secrétaire de la marine, avec une indication du temps et du lieu où il l'aura trouvée.»
(Suivait la traduction de cette note en cinq ou six langues différentes.)
Le _record_ continuait:
«Un autre _record_ a été déposé à environ un demi-mille au nord de l'extrémité méridionale de l'île Semenovski. Un poteau en indique la place. Au nombre de trente-trois personnes, officiers ou matelots, composant l'équipage de _la Jeannette_, nous avons quitté cette île, dans trois embarcations, le 12 courant (il y a une semaine). Dans la nuit qui suivit, nos embarcations furent séparées par un ouragan, et depuis nous n'avons plus revu les deux autres. En prévision d'un tel accident, les deux autres canots avaient reçu l'ordre de faire, chacun de leur côté, tous leurs efforts pour atteindre une des stations de la Léna, avant d'attendre les autres. Mon embarcation toucha terre le 16 courant au matin. Je suppose que nous sommes dans le delta de la Léna. Depuis notre départ de l'île Semenovski, je n'ai pas eu une seule occasion de vérifier notre position. Après deux jours d'essais infructueux pour atteindre le rivage ou pour entrer dans l'un des bras du fleuve, j'ai abandonné mon canot, et nous avons gagné la terre, en marchant à gué pendant l'espace d'un mille et demi, emportant avec nous nos provisions et tous nos effets. Nous allons maintenant, avec l'aide de Dieu, essayer de gagner par terre l'une des stations du bord du fleuve, qui se trouve, je crois, à quatre-vingt-quinze milles. Nous sommes tous bien portants; nous avons pour quatre jours de provisions, des armes et des munitions; nous n'emportons, en outre, que le livre du navire, des papiers, des couvertures, des tentes, et quelques médicaments; nous avons donc des chances de nous en tirer.
»George W. DE LONG, Lieutenant de la marine des États-Unis.»
«Le second _record_ fut trouvé, dans une hutte, par un chasseur yakoute, qui me le remit à Upper-Boulouni.
»George MELVILLE, Aide-ingénieur de la marine des États-Unis.
RECORD No 2
«Dans une hutte du delta de la Léna, à environ douze milles de la pointe du delta.
»Lundi, 26 septembre 1881.
»Quatorze hommes, officiers ou matelots, du steamer arctique _la Jeannette_, appartenant à la marine des États-Unis, sont arrivés ici hier soir, et vont continuer leur route vers le sud ce matin. On trouvera un _record_ plus détaillé dans une boîte en fer-blanc, que nous avons suspendue dans une cabane située sur la rive droite du bras le plus large de la Léna, à quinze milles au nord d'ici.
»George W. DE LONG, Lieutenant commandant.
L'aide-chirurgien AMBLER. M. J.-J. COLLINS. A. GORTZ. W.-F.-C. NINDERMAN. A. DRESSLER. H.-H. ERICKSON. Ah SAM. H.-H. KNACK. ALEXIS. G.-H. BOYD. L.-P. NOROS. W. LEE. N. IVERSON».
«Le troisième _record_ a été trouvé dans une hutte par un chasseur yakoute, qui me l'a remis à Upper-Boulouni.
»George MELVILLE, Aide-ingénieur de la marine des États-Unis.»
RECORD No 3.
«EXPÉDITION ARCTIQUE DU STEAMER «LA JEANNETTE.»
»Dans une hutte du delta de la Léna, supposée voisine de Tchobogolje.
»Jeudi, 22 septembre 1881.
»Les noms suivants sont ceux de quatorze personnes ayant appartenu comme officiers ou matelots à l'équipage de _la Jeannette_; elles sont arrivées ici hier, dans l'après-midi, en venant à pied de l'Océan Arctique.
»Geo. W. DE LONG,
»Commandant de l'expédition, lieutenant de la marine des États-Unis.
»Quiconque trouvera cette note est prié de l'envoyer au secrétaire de la marine des États-Unis, en y joignant l'indication de l'époque et de l'endroit où il l'a trouvée. (La même note était traduite en six langues.)
Lieutenant DE LONG. L'aide-chirurgien AMBLER. M. COLLINS. W.-F. NINDERMAN. H.-H. ERICKSON. A. GORTZ. G.-H. BOYD. N. IVERSON. A. DRESSLER. H.-H. KNACK. L.-P. NOROS. W. LEE. Ah SAM. ALEXIS.
»_La Jeannette_ fut écrasée par les glaces et sombra le 12 juin 1881, par 77° 15' de latitude nord et 155° de longitude est, après vingt-deux mois de dérive à travers l'océan, au milieu d'une immense plaine de glace. Les trente-trois hommes, officiers et matelots, composant son équipage, ont traîné trois bateaux et leurs provisions, sur la nappe de glace, jusqu'au 76° degré 38' de latitude nord et 150° 30' de longitude est, où ils ont abordé sur une île nouvelle--l'île Bennett--le 19 juillet. De là, ils se sont dirigés vers le sud, tantôt dans leurs embarcations, tantôt en traînant celles-ci sur la glace, jusqu'au 10 septembre. Ce jour-là, ils abordèrent à l'île Semenovski, qui se trouve à quatre-vingt-dix milles au nord de ce delta. Le 12 septembre, ils en partirent ensemble avec leurs embarcations; mais pendant la nuit suivante, ils furent séparés par un ouragan. Depuis je n'ai revu ni l'un ni l'autre des deux autres bateaux, ni aucun des hommes qui les montaient. Ces derniers sont divisés comme suit:
»Le canot no 2 porte: le lieutenant Chipp, M. Dunbar, A. Sweetman, W.-S. Hornell, R. Star, H. D. Warren, A. P. Kuehne et P. Johnson.
»La baleinière: l'aide-ingénieur Melville, le lieutenant Danenhower, M. Newcomb, J. Cole, J. H. Bartlett, H. Wilson, S. Landertack, F. Manson, Charles Long Sing, Anequin et H. W. Leach.
»Mon embarcation ayant résisté à l'ouragan, découvrit la terre dans la matinée du 16 courant. Après deux jours de tentatives inutiles pour aborder, à cause des bas-fonds, nous abandonnâmes le canot pour nous rendre à gué jusqu'au rivage, en emportant nos armes, nos provisions et nos notes à douze milles environ du nord-est de ce point. Nous avons tous un peu souffert du froid, de l'humidité et du manque d'abri, et trois des hommes sont devenus boiteux; mais comme il ne nous restait que pour quatre jours de vivres, nous avons été obligés de nous rationner et de marcher quand même vers le sud. Le lundi 19 septembre, nous avons abandonné sur le rivage une partie de nos effets, que nous avons amoncelés au pied d'un poteau où on les trouvera. Les plus précieux sont un chronomètre, deux années du livre de loch du navire, une tente, etc., que nous étions complétement incapables de porter. Il nous a fallu quarante-huit heures pour franchir ces douze milles, à cause de nos malades. Ces deux huttes m'avaient paru une place convenable pour nous arrêter, pendant que j'enverrais le chirurgien et Ninderman en avant, pour nous chercher du secours. Mais la nuit dernière, nous avons tué deux rennes, qui nous donnent de la nourriture en abondance pour le moment, et nous en avons vu un si grand nombre d'autres, que nous sommes sans inquiétude pour l'avenir. Aussitôt que nos trois malades seront guéris, nous reprendrons notre route à la recherche d'une des stations de la Léna.»
«Samedi, 24 septembre, 8 h. du matin.
»Nos trois boiteux étant en état de marcher, nous allons reprendre notre voyage, avec des rations de chair de renne pour deux jours, autant de pemmican et trois livres de thé.
»George W. DE LONG, Lieutenant commandant.»
«Le quatrième _record_ a été trouvé dans une hutte, par un chasseur yakoute, qui me l'a donné à Upper-Boulouni.
»George MELVILLE, Aide-ingénieur de la marine des États-Unis.»
«Samedi, 1er octobre 1881.
»Quatorze hommes, officiers ou matelots, appartenant au steamer arctique de _la Jeannette_, de la marine des États-Unis, sont arrivés à cette hutte le mercredi 28 septembre. Ayant été forcés d'attendre que le fleuve soit pris par les glaces, ils se préparent à le traverser ce matin, pour gagner la rive occidentale et poursuivre leur voyage à la recherche d'une des stations de la Léna.
»Nous avons deux jours de vivres; mais comme jusqu'ici nous avons été assez heureux pour nous procurer du gibier, pour suffire à nos plus pressants besoins, nous envisageons l'avenir sans crainte.
»Tous les hommes de notre troupe sont bien portants à l'exception d'Erickson, à qui on a enlevé les orteils qu'il avait gelés. On trouvera d'autres _records_ dans diverses huttes, sur la rive orientale de ce cours, que nous avons suivi en venant du nord.
»George W. DE LONG, Lieutenant de la marine des États-Unis, commandant de l'expédition.»
Enfin, comme dernière annexe à son rapport, M. Melville y avait joint le commencement de dépêche que Kusmah, on se le rappelle, avait pour ainsi dire arrachée des mains de Ninderman à Kumah-Surka. Voici en quels termes M. Melville l'annonce au secrétaire de la marine:
«Ce papier est une copie de la note donnée à Kusmah, qui l'a apportée à Boukouff, où il me l'a remise. C'est la première nouvelle que j'ai reçue du canot no 1.
»George MELVILLE, Aide-ingénieur.»
«6 novembre.
«Steamer arctique _Jeannette_ perdu le 11 juin. Abordés sur la côte de Sibérie le 25 septembre environ. Désirons secours pour retourner près du capitaine, du docteur et de neuf autres de nos compagnons.
»William C.-F. NINDERMAN, Louis P. NOROS.»
Aussitôt son arrivée à Yakoutsk, M. Melville s'empressa d'expédier via Irkoutsk le télégramme suivant au secrétaire de la marine à Washington, qui le reçut le 20 janvier:
«Ordres pour rester avec deux hommes, afin de recommencer les recherches en mars et pour que Danenhower et les neuf autres survivants retournent aux États-Unis. Danenhower a en partie recouvré la vue.
»MELVILLE.»
Le secrétaire Hunt s'empressa de faire parvenir à Melville les ordres que celui-ci demandait.
En même temps que l'ingénieur Melville envoyait cette dépêche au secrétaire de la marine, et sans attendre la réponse de ce dernier, qui, nécessairement, ne pouvait lui parvenir de sitôt, il se mit activement à faire les préparatifs de sa seconde expédition. D'un autre côté, il s'adressait aux autorités russes, pour que des recherches fussent faites pendant l'hiver. Nous l'avons déjà vu donner des instructions écrites au Cosaque qui commandait à Boulouni, et lui promettre une forte récompense s'il trouvait de Long et ses compagnons; de même il expédia à l'ispravnik de Verchoyansk les instructions qui suivent et dont une copie fut envoyée par lui aux États-Unis, en même temps que son rapport et par le même courrier qui emportait sa dépêche à Irkoutsk.
Voici ces instructions:
«Je désire et c'est également le souhait du gouvernement des États-Unis d'Amérique et des promoteurs de l'expédition, que des recherches actives et incessantes soient faites pour retrouver mes compagnons des deux canots disparus. Le lieutenant de Long et ceux qui l'accompagnent, formant ensemble une troupe de douze personnes, seront rencontrés sur la rive occidentale de la Léna.
»Ils sont au sud de la petite station de chasse située à l'ouest de la hutte connue des Yakoutes sous le nom de Qu Vina.
»Ces hommes étaient dans l'impossibilité de venir aussi loin que Bulcour. J'ai déjà traversé cette région, mais en suivant la rive du fleuve. Il est donc nécessaire d'explorer plus attentivement et sur une certaine largeur les terrains élevés qui se trouvent en retrait du fleuve, aussi bien que la rive elle-même.
»J'ai déjà visité bon nombre de huttes et de cabanes; peut-être cependant, ne les ai-je pas toutes visitées: c'est pourquoi il est indispensable que toutes, grandes et petites soient fouillées pour y rechercher les livres, les papiers, et les corps des gens de cette troupe. Des hommes privés de vivres et mal vêtus auront naturellement cherché un abri dans les huttes qu'ils auront rencontrées sur leur chemin, et, s'ils sont épuisés, peut-être les rencontrera-t-on dans l'une d'elles.
S'ils se sont sentis incapables de porter plus loin leurs livres et leurs papiers, ils les auront laissés dans une hutte. Mais s'ils sont parvenus à les transporter au sud de la contrée qui s'étend de Matvaïh à Bulcour, on trouvera ceux-ci réunis en tas au pied de quelque objet placé de façon à attirer l'attention des gens envoyés à la recherche. Un mât ou une pile de bois aura été établi à côté ou au-dessus. Dans le cas où ces livres et ces papiers viendraient à être découverts, on devra les expédier au ministre américain résidant à Saint-Pétersbourg; cependant, s'ils étaient trouvés à une époque où l'on pût me les faire parvenir avant mon départ, je désire qu'ils me soient adressés.
»Quant aux cadavres qui viendraient à être découverts, je désire qu'il soient transportés sur un point central, et aussi près que possible de Boulouni. On les déposera côte à côte à l'intérieur d'une hutte pour qu'ils puissent être reconnus plus tard; ensuite la hutte devra être fermée soigneusement et recouverte d'une épaisse couche de terre ou de neige et rester dans cet état jusqu'à ce que des personnes envoyées d'Amérique arrivent avec les pouvoirs nécessaires pour prendre des dispositions définitives à leur égard. En recouvrant la hutte de terre ou de neige on devra le faire de telle façon que les animaux féroces ne puissent pénétrer jusqu'aux cadavres et les détruire.
»Les recherches pour le petit canot qui contenait huit hommes devront être faites depuis l'embouchure occidentale de la Léna jusqu'à celle de la rivière Jana et même au-delà de celle-ci. Jusqu'à ce jour on n'a reçu aucune nouvelle de cette embarcation. Mais comme les trois canots devaient se rendre à Barkin pour gagner ensuite l'embouchure de la Léna, il est naturel de supposer que le lieutenant Chipp, s'il a pu résister à l'ouragan, s'est dirigé sur ce point. Mais si, pour une cause quelconque, il n'a pu trouver une des embouchures de la Léna, il aura continué à longer, soit à l'ouest de Barkin, pour pénétrer dans le bras septentrional du fleuve, soit au sud, pour prendre une des entrées latérales de celui-ci. Si ce plan ne lui a pas réussi, il peut, chassé par le mauvais temps ou pour quelque autre cause, avoir été forcé de suivre la côte vers l'embouchure de la Jana.
»Des recherches actives et persistantes doivent commencer immédiatement pour être continuées jusqu'à ce que les hommes, les livres et les papiers soient retrouvés. On devra prendre un soin particulier à ce qu'une exploration minutieuse soit faite de la contrée où se trouve de Long et ses compagnons, dès le début du printemps, au moment où la neige commence à disparaître et avant la crue du fleuve. Un ou plusieurs officiers américains viendront, selon toute probabilité, à Boulouni pour participer aux recherches; mais les recherches dont il est question dans ces instructions devront être conduites indépendamment de toutes autres et faites sous la direction des autorités russes compétentes.
»George W. MELVILLE.»
Quelques jours plus tard, le 10 janvier, Melville écrivit encore au secrétaire de la marine à Washington pour lui faire connaître le plan de la nouvelle campagne qu'il se proposait d'entreprendre:
Voici la lettre qu'il lui adressait.
«Yakoutsk, 10 janvier 1882.
»A l'honorable secrétaire de la marine, Washington.
»Monsieur,
»J'ai l'honneur de vous soumettre le plan de campagne suivant, que je me propose d'adopter, pour la recherche des hommes disparus des canots no 1 et no 2. Je vous adresse en même temps l'état des vivres et la liste des effets et autres objets qui nous seront nécessaires pour une absence de six mois. Toutefois, si nous étions forcés d'attendre dans le delta que le fleuve soit pris par les glaces pour revenir à Yakoutsk, ces provisions devraient être renouvelées par les autorités russes de cette dernière ville. Il est peut-être bon de vous prévenir en ce moment que toutes les provisions pour Boulouni et le delta y sont amenées à dos de cheval ou dans des traîneaux attelés de rennes, et que le trajet de 2,000 verstes qui sépare Boulouni d'Yakoutsk ne peut s'effectuer que pendant l'hiver; il serait donc possible que nous fussions obligés de rester à Boulouni ou dans les environs jusqu'au mois de novembre prochain.
»Les opérations de la recherche seront effectuées par trois partis. En voici le plan: Je me propose d'établir à Boulouni le dépôt de toutes nos provisions. Le centre de nos opérations sera aux Deux-Croix, près du mont Jai. L'un des partis se rendra à Sisteraneck, au nord, pour revenir en explorant le pays jusqu'aux Deux-Croix; le second explorera, en marchant vers le sud, la moitié du chemin entre les Deux-Croix et Bulcour; enfin le troisième partira de ce dernier point dans la direction du nord pour se rendre aux Deux-Croix. Ces trois partis peuvent explorer toute la contrée entre Sisteraneck et Bulcour dans les vingt jours qui suivront leur départ du dépôt. Cette exploration terminée, le dépôt sera transporté à Cathcontee, entre Sisteraneck et Ouvina; un des partis explorera le bras septentrional et le bras occidental de la Léna jusqu'à la rivière Olenek; le second descendra le bras nord-ouest, visitant la contrée jusqu'à Upper-Boulouni; enfin le troisième partira d'Upper-Boulouni, sur la côte nord-ouest, se dirigeant au sud-ouest à la rencontre du second parti. Les recherches pour de Long et Chipp seront alors terminées à l'ouest jusqu'au bas Olenek.
»Cette contrée explorée nous transporterons notre dépôt à Provarnia no 6, d'où deux partis se dirigeront au nord, l'un en explorant le bras septentrional de la Léna, l'autre en suivant la ligne des côtes est et ouest jusqu'à ce qu'il rencontre le premier, et tous les deux reviendront à travers les terres jusqu'à Provarnia, d'où ils transporteront le dépôt au no 18.
»De là un des partis fera le tour complet de l'île portant le no 18, se dirigeant d'abord au sud-est, puis au nord, pour tourner au sud-ouest et reprendre la direction de l'est afin de revenir à son point de départ; les deux autres exploreront la côte jusqu'à Barkin, et, à l'ouest, jusqu'au bras se dirigeant au sud-ouest vers Usterda, puis transporteront le dépôt à Bikoff pour explorer la ligne de côte au sud-est de ce point jusqu'au fond de la baie. Là les trois partis se partageront la besogne comme suit: deux d'entre eux se rendront en ligne directe jusqu'à la côte qui se trouve en face de Bikoff, de l'autre côté de la baie, où ils se sépareront pour opérer, l'un en remontant au nord et à l'est jusqu'au cap nord (cap Burkia) et revenir ensuite à Bikoff, l'autre en descendant vers le fond de la baie, où il rencontrera le troisième venant le long de la côte; après leur rencontre, ces deux partis reviendront également à Bikoff.