Part 13
Il fallut un long laps de temps à Noros et à Ninderman pour se remettre, de sorte qu'au départ de M. Melville ils ne purent l'accompagner. Noros fut le premier rétabli, et même fût parti volontiers avec M. Melville, pour lui indiquer la route qu'il avait suivie avec son compagnon, mais celui-ci préféra aller seul à la recherche de de Long, croyant arriver à son but, avec les indications que lui avait fournies Ninderman. Nous verrons bientôt son erreur.
D'ailleurs, Noros et Ninderman étaient convaincus que leurs compagnons étaient déjà morts le jour où eux-mêmes furent recueillis par les Tongouses. Cependant, si le 22, jour de la rencontre, ils étaient partis avec des traîneaux de Bulcour où ils se trouvaient, ils seraient arrivés à temps pour sauver de Long et la plupart de ses camarades. Le trajet n'eût pas, en effet, demandé plus de deux jours, et s'ils étaient arrivés juste au point où se trouvait alors la troupe, ils y auraient rencontré de Long, le Dr Ambler, M. Collins, Gortz, Dressler, Boyd, Iverson et Ah Sam encore vivants. Mais ils l'ignoraient, et ils ne purent se faire comprendre.
Cependant, ces deux hommes, en entreprenant le terrible trajet qu'ils venaient d'accomplir, n'avaient point en vue uniquement leur salut personnel. Ils étaient partis pour aller chercher des secours, et trouver leurs compagnons restés derrière eux. Aussi l'un et l'autre ont-ils fait tout ce qui était en leur pouvoir pour remplir dignement leur mission, et de Long, en les choisissant, ne pouvait mieux placer sa confiance. Quand, il est vrai, arriva en Amérique la première nouvelle que deux hommes de la troupe de de Long, avaient échappé au triste sort de leurs camarades, il se trouva des gens qui pensèrent que ces deux hommes avaient abandonné leurs compagnons affaiblis, pour ne songer qu'à leur propre sûreté. Heureusement, la découverte du dernier journal de de Long, est venue, comme nous le verrons, venger ces deux hommes courageux d'une pareille imputation. Aujourd'hui, aucun blâme ne peut leur être adressé; on sait qu'ils ont fait, non-seulement ce qu'on pouvait demander d'eux, mais encore qu'ils ont déployé une plus grande somme de résistance physique et beaucoup plus de persévérance qu'on en pouvait attendre de la généralité des hommes. Si de Long, en expédiant Ninderman, lui eût remis des ordres écrits, tout eût été régulier; mais, lui-même n'avait pas la moindre idée de l'étendue de la tâche qu'il lui imposait, ni des difficultés qu'il devait rencontrer. Au moment de son départ, il se croyait, en effet, à vingt-cinq milles de la station de Kumah-Surka, et s'attendait à le voir de retour au bout de deux ou trois jours. En lui disant adieu, il lui expliqua qu'il ne lui donnait pas d'ordres écrits, parce que, vraisemblablement, il ne trouverait personne pour les lire; il se borna donc à dire à Ninderman: «Allez et faites de votre mieux.» Et on peut dire que celui-ci s'acquitta fidèlement de sa mission. Kumah-Surka ne fut atteint que le 24 octobre, et Boulouni la veille seulement du jour où de Long inscrivit sa dernière note sur son carnet.
Arrêtons-nous à cette dépêche, qui vient brutalement, en deux mots, nous donner le dénoûment fatal de l'expédition de _la Jeannette_:
«J'ai trouvé le lieutenant de Long et ses compagnons tous morts.»
Cette dépêche est datée du 24 mars 1882 dans le delta de la Léna.
Mais comment, où et quand sont-ils morts?
Comment les a-t-on trouvés?
L'ingénieur Melville est parti d'Yakoutsk vers la fin de janvier; plus de deux mois se sont écoulés depuis son départ. Qu'a-t-il fait depuis ce temps? Ce sont autant de questions auxquelles seules répondront les lettres de M. Jackson, dont nous voyons deux dépêches précéder celle de l'ingénieur Melville. Ce M. Jackson est le chef du bureau du _New-York Herald_ à Londres, que M. Bennett a expédié comme correspondant spécial de son journal à la recherche des survivants de _la Jeannette_. C'est de lui que ce dernier télégraphiait: «J'envoie moi-même un de mes correspondants sur lequel on peut compter, et qui fera tout ce qu'il est humainement possible de faire», lorsqu'il voulait dissuader le secrétaire de la marine des États-Unis d'envoyer des officiers de la flotte à la recherche de l'équipage de _la Jeannette_, parce qu'à son avis ces derniers ne pouvaient arriver en temps utile à l'embouchure de la Léna.
Ce sont donc les lettres de M. Jackson que nous allons reproduire maintenant, car c'est à lui que nous devons les détails circonstanciés publiés dans le _New-York Herald_ sur tout ce qui a trait au voyage et à la perte de _la Jeannette_, à la retraite de l'équipage et à l'arrivée des survivants sur la côte de Sibérie, au second voyage de recherches de M. Melville et aux derniers moments des gens de la troupe de de Long. Ces détails, il les tient de la bouche de M. Weiscomb, du lieutenant Danenhower ou de l'ingénieur Melville, ou bien il les a puisés dans le journal de poche de l'infortuné capitaine de Long.
Ce qui précède sera plus que suffisant, nous l'espérons, pour expliquer les motifs qui nous font donner ici la relation du voyage de M. Jackson, qui, en fait, est le véritable historien de l'expédition, à laquelle il a, pour ainsi dire, participé en assistant au dénoûment.
CHAPITRE XI.
Premières recherches de M. Melville.
Mémoire remis par Ninderman à Bieshoff, commandant de Boulouni pour le ministre américain à Saint-Pétersbourg.--Bieshoff emporte le mémoire à Semenouvelak pour le remettre à Melville.--Celui-ci étant parti, Bieshoff remet le mémoire à Danenhower, qui l'expédie immédiatement à Melville.--Arrivée de Bartlett à Boulouni et départ de Melville.--Entrevue de ce dernier avec Bieshoff à Burulak.--Son départ définitif pour le delta.--Kumah-Surka.--Bulcour.--Matvaïh.--Melville se croit sur les traces de de Long.--Plus de vivres.--Départ pour Upper-Boulouni.--On apporte à Melville trois notes de de Long.--Voyage à Bellock.--Première _cache_.--Son contenu.--Plus de vivres.--Nouvelles recherches.--Osoktock.--Usterda.--On perd les traces de de Long.--Les indigènes refusent d'avancer.--Retour.--Bulcour.--Boulouni.--Melville y rencontre encore une partie de sa troupe.--Il part pour Yakoutsk.--Extraits de son rapport au secrétaire de la marine des États-Unis.--Éloge de Danenhower, de Bartlett et de Leach.--Records de de Long.--Dépêche de Melville au secrétaire de la marine.--Melville commence ses préparatifs pour une seconde campagne.--Ses instructions à l'ispravnik de Verchoyansk.--Son nouveau plan de recherches.--Départ.--Dépêches annonçant la découverte de de Long et du reste de sa troupe.--Tous morts.
En arrivant à Boulouni, Ninderman, reconnaissant son erreur sur le compte de Kusmah, qu'il avait pris jusqu'alors pour le commandant de cette place, s'empressa de tenter un nouvel effort pour faire parvenir des nouvelles de _la Jeannette_ et de son équipage au ministre américain à Saint-Pétersbourg. Il rédigea donc un long mémoire dans lequel il racontait les principaux événements du voyage, la perte du navire, la retraite à travers les champs de glace de l'Océan Arctique, etc., insistant sur le danger que de Long et le reste de sa troupe couraient de mourir de faim dans le delta. Il remit ensuite ce mémoire à Bieshoff, véritable commandant de Boulouni, qui lui promit de le faire parvenir à destination. Celui-ci emporta le mémoire à Semenovyelak pour le remettre à Melville. Nous savons déjà comment il se fit que ces deux hommes ne se rencontrèrent point. Bieshoff remit donc le mémoire à Danenhower, resté, après le départ de Melville, à la tête de la troupe du canot no 3. Danenhower, appréciant la valeur des renseignements contenus dans l'écrit de Ninderman, s'empressa d'expédier Bartlett sur les traces de Melville pour le lui remettre. De son côté, Bieshoff, profitant de l'occasion qui lui était offerte, envoya une lettre à son subordonné, à Boulouni, dans laquelle il lui recommandait de favoriser, par tous les moyens en son pouvoir, les préparatifs de Melville pour son voyage au delta; il faisait, en outre, savoir à ce dernier qu'il se trouverait lui-même à Burulak le 5 novembre avec Danenhower et le reste de la troupe.
L'arrivée de ce courrier ne fit naturellement que hâter le départ de Melville, qui prit immédiatement ses dispositions pour se trouver à Burulak en même temps que Bieshoff. Celui-ci fut exact au rendez-vous. Melville eut une entrevue avec lui et profita de sa rencontre avec Danenhower pour lui donner verbalement des ordres sur la conduite qu'il avait à suivre, ordres qu'au reste il lui avait laissés par écrit à Boulouni. Nous laisserons M. Melville parler lui-même:
«Je fis comprendre à Bieshoff que toutes les dépenses faites par moi seraient payées: «Je n'ai pas d'argent, lui dis-je, mais mon gouvernement, aussi bien que les autorités russes, sanctionneront tout ce que j'aurai dit ou fait.» Je lui dis ensuite que j'avais besoin de dix jours de vivres pour moi-même et pour les hommes que j'emmenais avec moi. Il me fallait aussi de la nourriture pour les chiens. Bieshoff me fit donner tout ce dont j'avais besoin. Je pris, dans l'après-midi du 5, congé de lui et de mes anciens compagnons, et allai passer la nuit à Kumah-Surka.
»J'emportai, pour me guider dans mes recherches, une description de l'endroit où Noros et Ninderman avaient laissé de Long et le reste du parti. J'emmenai en outre de Burulak deux Tongouses, Vasili-Kulgar et Tomat Constantine, avec deux traîneaux attelés de chiens. L'un de mes conducteurs, Tomat Constantine, est un des trois Tongouses qui ont secouru Ninderman et Noros à Bulcour.
»Le lendemain, je fis cinquante verstes et m'arrêtai à Bulcour, où je passai la nuit dans une des huttes de cette station. C'est à partir de là seulement qu'ont véritablement commencé mes recherches. Pendant la nuit, une tempête de neige s'étant élevée, mes deux compagnons refusèrent de se mettre en route le lendemain matin. Souffrant encore des atteintes du froid que j'avais enduré, et ne pouvant presque faire usage de mes pieds ni de mes mains, je dus m'en remettre à la prudence des deux indigènes, et il fut décidé que nous resterions à Bulcour jusqu'à ce que la tempête fût apaisée. Nous y passâmes donc la journée et la nuit suivante.
»Enfin, le 8 au matin, le temps étant redevenu assez calme, nous nous préparâmes à remonter en traîneau. La distance de Bulcour à la hutte de Matvaïh, la prochaine station que nous devions rencontrer, est d'environ cent trente verstes. Avant de partir, mes conducteurs me prévinrent que nous serions obligés de coucher dans la neige à moitié route, me faisant remarquer que si nous étions surpris par le mauvais temps, nous avions, hommes et chiens, tout à redouter; mais surtout que l'épreuve serait terrible pour moi, vu mon extrême faiblesse. Nous partîmes néanmoins, et, chemin faisant, nous visitâmes, à vingt verstes au nord de Bulcour, une petite hutte où Noros et Ninderman avaient passé une nuit. Cette hutte était destinée à servir de remise aux traîneaux des Tongouses. Nous y trouvâmes des traces évidentes du passage de Noros et Ninderman. Ceux-ci, faute de nourriture, avaient été réduits à mâcher des morceaux de cuir arrachés à leurs bottes, et, pour se chauffer, avaient brisé les traîneaux qui se trouvaient là. Nous ne nous y arrêtâmes point, et allâmes passer la nuit plus loin, dans un trou creusé dans la neige.
»Le lendemain, nous visitâmes l'endroit désigné, dans le récit de Noros et Ninderman, sous le nom de hutte des Deux-Croix, mais dont le nom véritable est Karulach. J'y trouvai encore des traces de leur séjour. Nous nous remîmes en route et nous arrivâmes enfin le soir, à minuit, à Matvaïh, où nous passâmes la nuit. Le lendemain matin, au moment du départ, je trouvai un ceinturon que je reconnus pour avoir été fait à bord de _la Jeannette_. Cependant Noros et Ninderman ne m'avaient nullement parlé de la hutte de Matvaïh; ils l'avaient complétement oubliée, et ce ne fut que plus tard, quand ils la visitèrent une seconde fois, qu'ils se rappelèrent y avoir fait halte. Cependant, outre le ceinturon, j'avais encore trouvé d'autres indices certains qu'un ou deux hommes au moins de la troupe de de Long s'étaient arrêtés dans cette hutte. Je me croyais donc sur les traces du capitaine.
»Mais cette journée me réservait une désagréable surprise. Quel ne fut pas, en effet, mon étonnement, quand, au moment de partir, mes conducteurs me déclarèrent qu'il ne nous restait plus de vivres. J'en avais pris pour dix jours en partant de Burulak, et nous étions en route depuis cinq jours seulement. Je leur demandai alors à quelle distance était le village le plus rapproché. Ils m'indiquèrent Upper-Boulouni (Boulouni du nord), à environ cent trente verstes dans la direction du nord-ouest. Je leur ordonnai de m'y conduire immédiatement. Nous partîmes et allâmes coucher à Khaskata. Le lendemain, nous poursuivîmes notre voyage et arrivâmes à Upper-Boulouni vers minuit. En route, nous avions visité la station de chasse de Cath-Couta, ainsi que huit autres huttes qui toutes étaient désertes. A Cath-Couta, néanmoins, nous avions trouvé une abondante provision de poisson et de viande de renne, mais pas la moindre trace de de Long.
»En arrivant à Upper-Boulouni, je fus frappé de l'importance de cette station, qui pouvait compter une centaine d'habitants. Le lendemain, un de ces derniers vint m'apporter un papier. Il me fit comprendre qu'il l'avait trouvé dans une hutte à cinquante verstes à l'est d'Upper-Boulouni. J'examinai ce papier: c'était un des _records_ de de Long. On m'informa ensuite que deux autres papiers du même genre et un fusil avaient été trouvés dans les environs; on me promit de me les apporter le lendemain. En effet, le lendemain, on me remit le fusil et deux autres _records_. L'un d'eux, le plus important, avait couru grand risque d'être perdu. Il avait été remis à une femme qui, après l'avoir porté pendant quelque temps sous ses vêtements, l'avait jeté quand elle avait vu que l'écriture en était presque effacée. On eut donc beaucoup de peine à le retrouver.
»Ces _records_ portaient les dates du 22 et du 25 septembre et celle du 1er octobre. J'y trouvai indiqués les points où de Long s'était arrêté, et par là j'appris qu'il avait continué sa marche vers le sud.
»Je fis venir les deux indigènes qui avaient trouvé ces notes pour les prier de m'indiquer la hutte où avait été rencontrée la première, et de m'y conduire. J'appris que cette hutte portait le nom de Bellock, et que la date de la découverte de ces papiers remontait à une douzaine de jours. Enfin, je sus aussi par ces indigènes que les trois _records_ avaient été trouvés dans trois huttes différentes, distantes les unes des autres.
»Pendant la journée du 12, le temps fut si mauvais qu'il était impossible de songer à se mettre en route. Le lendemain, le temps était meilleur; mais, quand je me disposai à partir, j'éprouvai de sérieuses difficultés à me procurer des vivres pour mes hommes et pour mes attelages. Néanmoins, je parvins à faire comprendre aux habitants qu'il m'en fallait absolument. Comme il n'y avait dans le village que du poisson gelé, je fis ma provision personnelle, prenant un poisson pour chacun des vingt jours pendant lesquels je comptais rester absent, et dis à mes hommes d'en prendre le double pour eux et ensuite de se munir d'une quantité suffisante de nourriture pour leurs chiens. La question des vivres semblait donc tranchée, et je ne m'en occupai plus; or, quand il s'agit de charger les traîneaux, mes deux conducteurs y placèrent bien les vingt poissons que j'avais choisis, mais ils n'en prirent qu'un fort petit nombre pour eux et pas un seul pour les chiens. Je sus plus tard que les gens du village n'avaient réellement pas de vivres et m'avaient donné tout ce qu'ils avaient pu retrancher de leur provision. A ce moment, je l'ignorais complétement. Nous partîmes pour Bellock, où nous arrivâmes pendant la nuit. Le lendemain matin, au point du jour, me guidant sur les indications du _record_, je suivis la branche principale de la Léna septentrionale, en restant sur la rive droite jusqu'à la mer.
«Alors, marchant en toute hâte, je suivis la côte pendant cinq ou six milles, et, au grand étonnement de mes deux guides, je leur indiquai la hampe de pavillon que de Long avait plantée pour indiquer sa première _cache_. Ils furent encore plus surpris quand je leur dis ce que contenait cette cache. J'y trouvai le tout parfaitement installé sur un lit de broussailles, pour empêcher que les différents objets ne touchassent la terre, et recouvert d'un vieux sac-lit de chiffons et de lambeaux de toile à voile; mais le vent avait enlevé une partie de la couverture, que la neige avait remplacée. Je pris tous les objets qui se trouvaient là et les plaçai sur les traîneaux, à l'exception d'un aviron
»Voici le contenu de cette cache:
»Une caisse contenant des rebuts, une certaine quantité de médicaments;
»Une boîte pleine de menus objets (épices);
»Une caisse contenant des livres de marine et un sextant;
»Une boîte avec un chronomètre;
»Deux serviettes en cuir renfermant quatre livres de bord;
»Deux poêles de cuisine;
»Deux bouts de corde;
»Sept vieux hamacs usés;
»Un paquet de vieux habits;
»Une carabine Winchester, une carabine à répétition, toutes les deux brisées;
»Une boîte d'échantillons minéralogiques de l'île Bennett.
»Examinant ensuite les environs de cette cache, je remarquai que des glaçons étaient venus s'échouer à quelques mètres seulement. Je continuai à explorer la plage sur une longueur de cinq à six milles et jusqu'à un mille ou un mille et demi du bord pour retrouver le canot. Mais ce fut en vain, et la nuit arriva. Le vent commençait à souffler avec force; je pris le parti de retourner à Bellock avec tous les objets que j'avais trouvés. En y arrivant je fus fort étonné d'apprendre, de la bouche de mes conducteurs, qu'encore une fois ils n'avaient plus qu'un jour de vivres pour eux et pour leurs chiens. Force me fut donc de reprendre la route d'Upper-Boulouni pour prendre de nouvelles provisions et emmener les objets que j'avais trouvés. Arrivé là, je fis un choix de tous les objets de quelque valeur et je jetai les vieux sacs-lits, les vêtements, les bottes, en un mot tout ce qui ne valait pas la peine d'être emporté. Le lendemain le vent soufflait avec rage. Néanmoins je fis mes préparatifs pour partir, mais quand ils furent terminés, tous les conducteurs sauf un me déclarèrent qu'il était impossible de se mettre en route par un vent pareil. Leur ayant déclaré de mon côté que je partirais avec ou sans eux, ils consentirent tous à me suivre, et nous partîmes pour Osoktock, la _pavarna_ ou hutte-abri la plus rapprochée de Bellock. De là je me rendis à Usterda, où avait été déposé le dernier des _records_ de de Long que je possédais, et dans lequel celui-ci annonçait son intention de traverser le fleuve pour suivre ensuite la rive occidentale jusqu'à ce qu'il eût trouvé une station.
»Après avoir visité Usterda je me rendis à Okasché qui se trouve à un mille plus au sud, et j'y passai la nuit dans une hutte près de laquelle s'en trouvaient d'autres remplies de neige. Le lendemain je traversai le fleuve comme de Long l'avait fait et suivis la rive occidentale dans la direction du sud, d'après les indications fournies par le _record_. Noros et Ninderman m'ayant parlé de différentes huttes dans lesquelles le capitaine s'était arrêté avec sa troupe, et en particulier de celle où Erickson était mort je prévins les indigènes que je devais visiter toutes celles que nous rencontrerions depuis Usterda jusqu'à Matvaïh. Poussant ensuite au sud aussi loin que je supposai que la troupe du capitaine avait pu aller, je traversai de nouveau le fleuve pour visiter une vieille hutte délabrée et correspondant à la description que m'avaient faite Noros et Ninderman de celle où Erickson avait expiré. Je la visitai minutieusement sans y trouver le moindre indice qui révélât le passage de de Long et de ses gens. Je continuai donc ma route vers le sud en suivant la berge orientale du fleuve, sur laquelle je trouvai une seconde hutte en bon état. Je l'examinai encore avec soin à l'intérieur et à l'extérieur mais sans y trouver aucun vestige du passage de ceux que je cherchais.
»Le vent se mit ensuite à souffler avec fureur; mes compagnons me dirent alors qu'il était absolument nécessaire que nous nous mettions en quête d'un abri ou _pavarna_. Le plus rapproché était Sistergenek où nous passâmes la nuit. Le lendemain le vent soufflait avec la même rage, aussi mes compagnons étaient peu disposés à se mettre en route. Mais comme nous étions presque à court de provisions et qu'ils me disaient que ces tempêtes de vent duraient quelquefois dix jours de suite, je les pressai de partir. Ils me répondirent qu'ils iraient jusqu'à Kovino, hutte qui se trouvait à quarante milles plus loin. Arrivé en cet endroit je visitai soigneusement la hutte et ses abords, mais encore sans y trouver la moindre trace de mes compagnons disparus. Je commençai alors à comprendre que j'avais perdu leur piste.
»A cette époque je n'avais plus que trois ou quatre heures de lumière par jour pour faire mes recherches. En outre, je n'avais point à compter sur les gens du pays pour me fournir des vivres. Malgré l'incapacité où je me trouvais de me tenir sur les jambes, je pouvais néanmoins, quoiqu'à moitié désemparé, résister au froid et désirais poursuivre les recherches; mais les Tongouses qui m'accompagnaient refusèrent d'affronter plus longtemps la tempête. Ils m'assurèrent que si nous continuions de marcher en avant nous finirions infailliblement par périr de froid, eux et moi.
»Il me fallut alors céder et prendre le parti de retourner à Boulouni. Le temps était si mauvais que mes conducteurs refusèrent de quitter Kovino ce jour-là; je fus donc obligé d'y rester la nuit. Pendant la nuit, la tempête s'étant apaisée, nous eûmes une belle journée le lendemain. J'en profitai pour reprendre immédiatement la direction du sud avec l'intention de m'arrêter à Matvaïh. Le temps continuant à être beau, nous passâmes cette station sans nous y arrêter et poursuivîmes notre chemin pour aller camper plus loin. Nous nous arrêtâmes vers onze heures du soir. N'ayant point de tente nous creusâmes un trou dans la neige, où nous nous couchâmes pour dormir. Mais pendant la nuit s'éleva une terrible tempête accompagnée d'une neige épaisse, qui dura quarante-huit heures. Pendant tout ce temps nous n'eûmes pour nourriture que du poisson gelé et cru. Aussitôt que la tempête fut un peu calmée, nous nous remîmes en route pour Bulcour, distant de quatre-vingts verstes, et nous n'y arrivâmes qu'après dix-huit heures de marche.
»Pendant ce temps la tempête avait repris avec tant de violence que les chiens, ne pouvant avancer, se couchaient et poussaient des gémissements.
»En outre les traîneaux étaient si chargés avec les objets que j'avais trouvés dans la cache de Bellock, que les conducteurs furent obligés de faire le chemin à pied, tandis que moi-même, étant hors d'état de marcher, je restai sur l'un des traîneaux. Pour comble de malheur, à une vingtaine de verstes de Bulcour, nos deux traîneaux se brisèrent successivement. Nous étions alors au milieu des ténèbres de la nuit, ce qui fit perdre beaucoup de temps pour les réparer, et le jour allait poindre lorsque nous arrivâmes à Bulcour.
»Pour ne pas entraver notre marche plus longtemps, je pris le parti de laisser à cette station la majeure partie des objets que j'emmenais avec moi et de continuer notre route jusqu'à Kumah-Surka, d'où je renverrais mes compagnons chercher ce qui était resté en arrière. La distance entre ces deux localités est de cinquante verstes, que nous franchîmes en quatorze heures. Le lendemain je me rendis à Burulak par une route exécrable, et le surlendemain j'arrivai à minuit à Boulouni, après une absence de vingt-trois jours.