Part 12
Néanmoins, l'idée du devoir et le souvenir de la promesse qu'ils avaient faite à leurs compagnons restés derrière eux, soutinrent ces deux hommes, qui, malgré le manque absolu de nourriture, continuèrent leur marche fatigante. Dans l'après-midi, ils aperçurent en face d'eux une chaîne de montagnes et crurent distinguer une hutte au pied de l'une d'elles. Toutefois, pour y arriver, il leur fallait traverser à gué une rivière peu profonde qui les en séparait. Noros, sans s'inquiéter de son compagnon, qu'il croyait derrière lui, partit seul et, en arrivant sur la rive opposée, put se convaincre que ses yeux ne l'avaient pas trompé. Il se trouvait, en effet, en face d'une petite _palatka_, c'est-à-dire d'une hutte conique comme une tente, construite en clayonnage et enduite extérieurement d'une couche de boue. Il y entra, mais elle était complétement délabrée. Ce fut alors seulement qu'il s'aperçut de l'absence de Ninderman. Il se mit aussitôt à sa recherche. Celui-ci au lieu de suivre Noros, était remonté un mille plus haut pour traverser la rivière et, de son côté, avait trouvé une seconde hutte, plus petite encore que la première, et près de laquelle les indigènes avaient planté deux croix, pour indiquer le lieu où deux des leurs étaient ensevelis. Noros l'y rejoignit.
Cette hutte leur servit d'abri pendant un jour et demi. Ils avaient la bonne fortune d'y trouver deux poissons et une anguille, fort avancés, il est vrai, mais qu'ils mangèrent jusqu'à la dernière bribe, et cette nourriture, quoique de mauvaise qualité, leur rendit un peu de vigueur. Trouvant que la distance qu'ils avaient parcourue correspondait assez bien à celle que leur avait indiquée de Long au moment de leur départ, ils s'imaginèrent être à Kumah-Surka. N'y trouvant personne, ils se décidèrent à se hâter d'atteindre Agaket ou Boulouni, dès qu'ils se sentiraient reposés.
Dès le 15 au matin, ils se remirent donc en marche; mais il semble que les événements étaient conjurés contre eux: le vent du sud-est leur soufflait, avec tant de rage, la neige et le sable dans les yeux, qu'ils étaient obligés de les tenir presque constamment fermés. Aussi firent-ils peu de chemin ce jour-là. Le soir, ils ne trouvèrent pour abri qu'une grotte, creusée par les eaux dans la berge du fleuve. C'était une espèce de conduit souterrain, long de quinze mètres, large de deux pieds et haut de sept, avec une ouverture à chaque extrémité. Ils y passèrent la nuit.
Le lendemain, ils durent se contenter, pour déjeuner, d'avaler une infusion d'écorce de saule arctique et de mâcher des morceaux du pantalon de peau de phoque de Noros. Le temps était devenu horriblement froid; ils se remirent néanmoins en marche, et, pendant toute la journée, eurent à traverser un terrain entrecoupé de bancs de sable et de petits cours d'eau couverts de glace. Vers le soir, ils arrivèrent sur le bord de la Léna proprement dite, à un endroit où les montagnes de la rive occidentale viennent plonger leur pied jusque dans les eaux du fleuve. Il était également glacé, et nos deux voyageurs, espérant trouver du gibier sur la rive opposée, se hasardèrent à le traverser. Mais cette rive était presque aussi montagneuse que l'autre, et, quand arriva le soir, ils durent se résigner à passer la nuit à la belle étoile, au fond d'un ravin creusé dans le flanc d'une montagne. Ce fut pour eux une des plus affreuses nuits qu'ils eussent jamais passées.
Le jour suivant, ils s'empressèrent de repasser sur la rive occidentale; heureusement pour eux, tous les cours d'eau étaient glacés, de sorte qu'ils n'avaient plus à les passer à gué; mais la nuit ne fut guère meilleure que la nuit précédente. Ils durent se blottir sous une saillie de la berge et rester là, sans feu, jusqu'au lendemain, car ils ne purent pas se procurer de bois, et, pour comble de misère, ils n'avaient rien à manger et rien pour se couvrir.
Néanmoins, le jour suivant, qui était le 19, ils réussirent à se procurer une infusion d'écorce de saule arctique, et, après avoir mâché quelques morceaux de peau de phoque, reprirent la direction du sud, en suivant le lit du fleuve; mais ils n'avançaient plus que lentement, tant leur faiblesse était extrême. «Nous ne pouvions presque plus marcher, dit Ninderman; quand nous avions fait quelques pas, nous nous laissions tomber sur la glace pour nous reposer.»
Cependant, malgré l'extrémité à laquelle ils étaient réduits, ces deux hommes ne s'arrêtèrent point; déterminés à aller jusqu'au bout, «ils étaient, comme ils l'ont dit plus tard, décidés à ramper sur la glace quand ils ne pourraient plus marcher», et nul doute qu'ils ne l'eussent fait. Qu'on nous permette, en effet, de supputer ici la longueur du chemin qu'ils ont parcouru à pied, sans nourriture, par un froid intense, et l'on reconnaîtra qu'ils ont accompli une tâche véritablement surhumaine. Du point où ils laissèrent leurs compagnons, jusqu'à celui où ils trouvèrent le canot abandonné, la distance est de quinze milles; de ce point à Matvaïh, elle est de quinze à dix-huit milles en ligne droite; mais on doit se rappeler qu'ils ont fait un détour de trente-cinq milles; de Matvaïh à Bulcour, où ils sont arrivés, elle est, d'après les chiffres officiels, de cent dix verstes, soit un peu plus de soixante-dix milles: c'est donc cent vingt milles en chiffres ronds (48 lieues) qu'ils ont parcourus dans les conditions où ils se trouvaient.
Heureusement, les secours ne se feront plus guère attendre. Dans la soirée de ce même jour, 19 octobre, Noros, ayant pris un peu d'avance sur Ninderman, aperçut, à un détour du fleuve, une hutte carrée, bâtie au fond d'un ravin, entre deux montagnes de la rive occidentale. Puis, s'approchant, il remarqua deux autres huttes coniques, construites en clayonnage et recouvertes d'un enduit de boue. Appelant aussitôt Ninderman, il lui fit part de sa découverte, et tous deux se dirigèrent vers ces huttes, avec l'espoir d'y trouver au moins un abri pour la nuit.
C'était la station de Bulcour, qui devait leur fournir plus qu'un abri, car ils trouvèrent bientôt, près de ces huttes, un magasin contenant une quinzaine de livres de poisson, de l'espèce _Blue moulded fish_. Ils prirent cette station pour celle d'Agaket, et se décidèrent à y rester deux jours.
Mais, au bout de ce délai, quand ils se disposèrent à partir pour Boulouni, que leur carte indiquait comme la place désormais la plus rapprochée, leurs forces les trahirent. Tant qu'ils étaient restés assis ou couchés, ils s'étaient crus en état de continuer leur route; mais, dès qu'ils voulurent marcher, leurs jambes fléchirent sous eux. Ils se décidèrent alors à prolonger encore leur séjour de vingt-quatre heures. Ce retard les sauva, car, de Bulcour à Kumah-Surka, il leur restait encore cinquante verstes ou trente-trois milles à parcourir, et, dans l'état où ils se trouvaient, il leur était impossible de franchir cette distance. Or, pendant que Noros et Ninderman préparaient leur dîner, ils entendirent, à l'extérieur de la hutte, un bruit qui leur rappela celui d'un vol d'oies sauvages. Ninderman s'approcha aussitôt de la porte, et, regardant à travers les fentes: «Des rennes», dit-il à Noros, et, sans perdre de temps, se traîna pour prendre sa carabine, déposée à l'autre extrémité de la hutte. Mais, pendant qu'il revenait vers la porte, celle-ci s'ouvrit brusquement, et un Tongouse apparut sur le seuil. Celui-ci, aussi surpris que nos deux hommes, et voyant un fusil entre les mains de Ninderman, tomba à genoux, implorant miséricorde. Noros et Ninderman, revenus de leur surprise, essayèrent de le rassurer, et Ninderman jeta sa carabine dans un coin de la cabane, pour lui montrer qu'il n'avait aucune intention de lui faire le moindre mal. Mais le Tongouse fut longtemps avant de revenir de sa frayeur. A la fin, il sortit pour attacher les rennes de son traîneau, car c'étaient eux que Ninderman avait vus à travers la porte, et revint dans la hutte. «Alors, dit Ninderman, il nous adressa quelques paroles que nous ne pûmes comprendre. De notre côté, nous cherchâmes à lui expliquer que nous voulions aller à Boulouni. Sa vue seule nous avait rendus si heureux, que nous l'eussions presque embrassé, car nous nous sentions sauvés. En vain cherchâmes-nous, en lui montrant la direction du nord, à lui expliquer que nous avions laissé nos compagnons derrière nous. Il ne comprit rien à nos signes. Il examina mes vêtements, puis, retournant à son traîneau, il en revint avec une paire de bottes et une peau de renne qu'il nous remit. Levant ensuite trois doigts, il nous fit signe qu'il allait s'en aller et qu'il reviendrait bientôt. Nous comprîmes d'abord qu'il reviendrait dans trois jours.
»Ma première pensée fut de l'empêcher de partir, mais Noros m'en dissuada, me disant qu'il valait mieux le laisser agir à sa guise. Cet homme nous laissait, en effet, suffisamment d'objets pour nous montrer que son intention était de nous secourir. En outre, ne pouvions-nous pas le rejoindre, en suivant les traces de son traîneau, s'il venait à manquer à sa parole? Telles furent les raisons que Noros me donnait pour me détourner de mon projet. Nous le laissâmes donc partir, et le suivîmes même jusqu'à son traîneau, où nous trouvâmes quatre rennes au lieu de deux, car cet homme venait pour chercher un autre traîneau qu'il avait laissé, trois jours auparavant, près de la hutte où nous nous trouvions; mais nous l'avions brisé pour entretenir notre feu.
»Nous le suivîmes des yeux jusqu'au bas du ravin, qu'il descendait lentement, puis nous rentrâmes dans notre hutte, attendant le sort que la fortune nous réservait. Mais nous ne vîmes point revenir le Tongouse; nous commençâmes à craindre qu'il manquât à sa parole, et je regrettai amèrement de l'avoir laissé partir.
»La nuit était déjà close depuis longtemps, et nous nous préparions à nous mettre en route, malgré les ténèbres, quand, enfin, nous entendîmes un bruit de traîneaux. C'était notre Tongouse, avec deux autres indigènes. Ils amenaient avec eux cinq traîneaux attelés de rennes. Dès qu'ils furent à la porte, le premier sauta hors de son traîneau et se précipita à l'intérieur de la hutte, avec des poissons gelés, des vêtements de fourrure et des bottes. Nous mangeâmes les poissons, pendant que le Tongouse emportait dans un traîneau le peu de bagages que nous avions, et, dès que nous eûmes endossé les vêtements et chaussé les bottes qu'il nous apportait, il nous fit monter en traîneau, et nous nous mîmes en marche. Il était à peu près minuit. Après une quinzaine de milles, nous arrivâmes à la porte de deux vastes tentes, tout entourées de traîneaux, mais nous ne pûmes apercevoir un seul renne. Les indigènes nous présentèrent alors de l'eau pour nous laver la figure et les mains, et nous firent entrer dans l'une des tentes. Une vaste marmite, remplie de viande de renne, bouillait sur le feu; elle fut retirée, et l'on nous invita à nous restaurer. On nous donna ensuite un peu de thé, puis le maître de la maison, ayant étendu des peaux de renne par terre, nous fit signe d'aller nous y coucher. Ce fut notre première nuit confortable depuis notre départ.»
Le Tongouse qui avait rencontré les deux voyageurs à Bulcour, et qui appartenait à une peuplade nomade, les avait amenés à son campement. Ces gens, après avoir passé l'été dans une contrée située plus au nord, revenaient à Kumah-Surka pour y passer l'hiver. Leur caravane se composait de sept hommes, de trois femmes et de soixante-quinze rennes. Ces derniers formaient les attelages de trente traîneaux.
Le lendemain, cette caravane se remit en route, emmenant Noros et Ninderman. Ce ne fut que le surlendemain, 24 octobre, qu'on arriva à Kumah-Surka, vers quatre heures de l'après-midi. Dans cette localité, les voyageurs furent confiés aux soins de deux Tongouses, qui en emmenèrent chacun un dans leur demeure respective.
Pendant le trajet, à quelques verstes de Bulcour, l'un des Tongouses, nommé Alexis, fit signe à Ninderman de le suivre et le conduisit vers une colline qui s'élevait à quelque distance de la route. Quand ils furent arrivés au sommet, l'indigène parut questionner son compagnon, en lui indiquant l'île de Stobowy, pour savoir si ce n'était pas là qu'il avait laissé ses camarades. Ninderman lui répondit affirmativement et chercha à lui faire entendre qu'il désirait des traîneaux pour y retourner et porter des vivres à la troupe du capitaine. Mais le Tongouse ne parut pas le comprendre, car il descendit de la colline et continua sa route vers le sud. On arriva à Kumah-Surka dans la soirée. Les indigènes s'occupèrent aussitôt de préparer de la nourriture pour toute la caravane et de trouver un abri pour leurs hôtes. Ninderman ne put donc pas leur faire part de sa mission ce soir-là. Le lendemain, après le repas du matin, l'occasion se présenta d'elle-même, et il s'empressa de la saisir. Un Tongouse ayant apporté un modèle de bateau yakoute, que chez eux on appelle «parahut» (par corruption du nom de bateau à vapeur en russe), lui demanda si son «parahut» était comme celui-là. Alors, Ninderman, se servant de baguettes pour figurer les mâts, lui représenta un navire et s'efforça de lui expliquer que le sien était mû par la vapeur. Tous parurent le comprendre parfaitement, et lui demandèrent où et comment il l'avait perdu.
Indiquant alors le nord, Ninderman leur dit que c'était très loin dans cette direction, et, prenant deux morceaux de glace, leur montra comment le navire avait été écrasé et ensuite avait sombré. Taillant ensuite trois petits modèles de bateaux, il y planta des petits bouts de bois pour représenter des hommes, et leur expliqua, autant qu'il le pouvait, comment, avec des traîneaux, des chiens et des bateaux, ils avaient traversé l'océan, tantôt sur la glace, tantôt avec leurs canots, et qu'enfin ils avaient suivi la côte.
Pour leur faire comprendre comment le canot du capitaine avait abordé, il traça, sur un morceau de papier, la ligne des côtes et leur représenta la scène du débarquement. Indiquant ensuite le cours de la rivière, il leur montra, sur la rive droite, le chemin suivi par les naufragés, dans leur marche vers le sud, en désignant les points où ils avaient rencontré des huttes. Afin d'indiquer le nombre de jours qu'avait duré cette marche, il penchait la tête en fermant les yeux comme pour dormir et comptait les nuits sur ses doigts. Enfin il leur expliqua que le capitaine, étant trop faible pour aller plus loin et mourant de faim, l'avait envoyé avec Noros pour chercher des vêtements et des vivres. Arrivant ensuite à son propre voyage, il leur dit que depuis seize jours lui et Noros avaient quitté la troupe du capitaine; qu'au moment de leur départ, celui-ci et ses compagnons n'avaient rien mangé depuis deux jours. En un mot, il employa tous les moyens que pouvait lui suggérer son devoir d'être utile à ses compagnons, pour déterminer ces indigènes, qui l'avaient lui-même si bien accueilli, à leur porter secours. Mais tous ses efforts furent inutiles. Par instant, les Tongouses semblaient comprendre ce qu'il leur disait; mais, une minute plus tard, il s'apercevait qu'ils n'avaient rien compris du tout.
Toute la journée se passa ainsi, et le lendemain, Ninderman recommença encore ses explications, employant tantôt les signes, tantôt les dessins, afin de rendre sa pensée plus facile à saisir. Comme la veille, il crut, à plusieurs reprises que ses hôtes l'avaient compris; et quand il les entendait soupirer et voyait leur figure consternée devant le tableau qu'il s'efforçait de leur faire des souffrances et des tortures de ceux qui étaient restés dans le delta, il sentait renaître l'espérance. Mais cette illusion était bientôt dissipée: les Tongouses ne voulaient ou ne pouvaient le comprendre. En effet, dès qu'il les pressait de partir au secours de de Long, leur visage se revêtait comme d'un masque, et devenait totalement dépourvu d'expression. Cependant, il ne leur demandait pas de partir seuls; il les priait seulement de consentir à l'accompagner. Car bien qu'épuisé par la faim, la dyssenterie et les fatigues de plusieurs semaines passées sans abri, il n'était guère en état d'entreprendre un pareil voyage; son inquiétude était si grande, qu'il s'y sentait contraint. Mais tous ses efforts furent inutiles. Alors l'image de ses infortunés compagnons morts ou mourants, et n'ayant plus d'espérance qu'en Noros et en lui, lui passa devant les yeux. Voyant l'impuissance à laquelle il était réduit pendant que tant de gens soupiraient après son retour, qui, seul, pouvait les sauver, il sentit que l'épreuve était trop rude pour lui. Cet homme si fort et si courageux, qui maintes fois avait vu la mort face à face sans sourciller, et qui avait enduré les plus terribles misères sans faiblir, s'affaissa dans un coin de la hutte et se mit à pleurer comme un enfant. Une vieille femme, celle du chef de la hutte, en le voyant sangloter, s'approcha de lui pour lui témoigner toute sa compassion. Les indigènes eux-mêmes se rassemblèrent et tinrent conseil pendant longtemps, puis vinrent essayer de le consoler. Ils s'approchaient de lui, et lui mettant la main sur l'épaule et le regardant avec compassion, lui disaient que le lendemain ils le conduiraient à Boulouni. Ninderman, espérant trouver dans cette localité quelqu'un capable de le comprendre, avait, en effet, demandé à s'y rendre, et les Tongouses attribuaient sa douleur à l'impatience qu'il avait d'y arriver.
Quand, le lendemain, il leur rappela cette promesse, ils lui répondirent qu'on avait déjà envoyé chercher le commandant de Boulouni, et que cet officier arriverait dans quelques heures.
Pendant la soirée, l'exilé Kusmah, dont nous reparlerons plus tard, arriva à Kumah-Surka. Ninderman s'empressa de lui demander s'il était le commandant de Boulouni, et crut que cet homme lui avait répondu affirmativement. Une question de Kusmah, ayant fait croire à Ninderman que le gouvernement de Saint-Pétersbourg, supposant que _la Jeannette_ arriverait sur les côtes de Sibérie, avait donné des ordres pour qu'on recherchât l'équipage, raconta de son mieux l'histoire tout entière de la perte du navire, ainsi que celle de la retraite, cherchant à se faire comprendre, en se servant de sa petite carte et de dessins. Néanmoins, il s'aperçut bientôt que Kusmah ne comprenait rien, ni à la carte, ni à son récit; alors il lui dit que pendant le voyage un des hommes était mort, et qu'il en restait onze encore. Kusmah parut alors comprendre parfaitement et se mit à faire des signes d'assentiment, mais il comprenait, à son tour, que Ninderman faisait allusion à Melville et à tous les gens de sa troupe, qui étaient aussi au nombre de onze. Il répétait sans cesse: «Capitan, oui; deux capitans, premier capitan, second capitan», désignant par là Melville et Danenhower. Ninderman comprit qu'il lui disait ne pouvoir rien faire avant que l'un ou l'autre de ces deux capitans n'ait télégraphié à Saint-Pétersbourg pour demander des instructions. Il se mit alors en devoir d'écrire une dépêche qu'il destinait au ministre américain à Saint-Pétersbourg, dépêche dans laquelle il proposait de raconter exactement ce qui s'était passé, et d'ajouter que le capitaine et sa troupe mouraient d'inanition, manquant de vivres et de vêtements; et pendant qu'il adressait la parole à Kusmah, celui-ci lui arracha presque sa dépêche avant qu'elle ne fût finie, à sa grande surprise, car il ne s'attendait nullement à cette manière d'agir, supposant toujours avoir affaire au commandant de Boulouni. Trois jours plus tard, Kusmah remettait cette dépêche entre les mains de Melville, à Symowyelak.
Ici s'arrête le récit de Noros et de Ninderman.
De Kumah-Surka on les conduisit à Boulouni, où ils arrivèrent le 29 octobre. En apprenant leur arrivée, le commandant de la place les envoya chercher, et leur donna l'hospitalité pour la journée. Le lendemain, il les fit conduire chez le vicaire, qui, à son tour, se déchargea au plus vite, sur une de ses ouailles, des devoirs que lui imposait l'hospitalité. Deux jours plus tard, en effet, Noros et Ninderman logeaient chez un indigène, dont ils n'eurent nullement à se louer. D'ailleurs, règle générale, les habitants de Boulouni ne se montrèrent pas dignes de tous éloges en cette circonstance. Heureusement, M. Melville arriva. Dès que Kusmah lui eut remis la dépêche dont nous venons de parler, il se mit en route pour Boulouni, et, le 2 novembre, atteignit cette localité. Son premier soin fut de se rendre près de ses deux anciens compagnons et de pourvoir à leurs besoins, en forçant les gens de la localité à leur fournir toute la nourriture nécessaire.
Nous lui laisserons le soin de raconter lui-même ce qui se passa alors. «Le 2 novembre, en arrivant à Boulouni, j'y rencontrai, dit-il, Noros et Ninderman, les deux envoyés de de Long. Ils étaient l'un et l'autre, dans l'abattement le plus complet; et bien qu'ils souffrissent de la diarrhée et qu'ils fussent minés par la fièvre, c'est dans la _Stanzia_, espèce de caravansérail réservé aux voyageurs indigènes, que je les trouvai. Quand ils voulurent me parler de leurs compagnons et me raconter leur voyage, le courage leur manqua complétement, et ils éclatèrent en sanglots. Cependant, au milieu de leurs phrases entrecoupées, je parvins à recueillir quelques détails sur le chemin qu'ils avaient suivi et une description, aussi exacte qu'ils pouvaient me la faire, de l'endroit où ils avaient laissé le capitaine. Ils se plaignaient de la nourriture qu'on leur donnait. En effet, depuis qu'ils avaient quitté la maison du commandant, ils n'avaient eu à manger que du poisson gâté, dont un homme en bonne santé n'eût pas voulu faire sa nourriture, et, à plus forte raison, des malades privés d'appétit. En outre, ils avaient cruellement souffert du froid, car on ne leur faisait du feu que deux fois par jour, le matin et le soir.
»Ne trouvant dans le village aucun fonctionnaire à qui adresser mes réclamations, et comme Noros et Ninderman avaient fait la connaissance du pasteur «du pope Malinki», je me rendis chez celui-ci et lui fis comprendre qu'on devait prendre plus de soin de ces deux hommes. Il me répondit que, n'ayant aucune autorité, il ne pouvait rien faire de plus; je lui fis alors remarquer qu'il existait deux ou trois maisons vacantes dans le village, et que j'entendais que mes compatriotes y fussent installés le lendemain. Il me le promit bien qu'à contrecœur. J'allais alors passer la nuit avec Noros et Ninderman dans l'espèce de hall où on les avait relégués.
»Le pope revint le lendemain; mais, sentant qu'il avait outrepassé ses pouvoirs, il ne me parut plus disposé à remplir sa promesse. Voyant son mauvais vouloir, je lui dis que puisqu'il n'existait aucun représentant de l'autorité dans le village, je prendrais sur moi de m'installer où bon me semblerait, et, joignant l'action à la parole, j'allai visiter toutes les maisons vides, et, choisissant la meilleure, j'en pris possession, malgré les criailleries d'un certain nombre d'habitants, attroupés autour de moi et du pope Malinki en particulier, et j'allai chercher Noros et Ninderman.
»Mais je ne m'arrêtai pas là. Retournant trouver le pope Malinki, je lui déclarai que je comptais sur lui pour fournir aux deux malades toute la viande de renne et tout le pain dont ils auraient besoin, ajoutant: «Je suis officier de la marine des États-Unis, et jamais le général Tchernaieff, gouverneur de ce district, ne souffrira que des gens de ma nation, jetés par la tempête sur la côte de Sibérie, soient maltraités par ses administrés.» Cette déclaration fit réfléchir le pope, ainsi que les Russes et les indigènes présents à notre entretien, quelques instants plus tard, en effet, on m'apporta un sac de farine et un quartier de renne. Le pope lui-même m'envoya un renne vivant, des bougies, du sucre et du thé pour mes deux compagnons.»