Part 11
Histoire du parti du lieutenant de Long jusqu'à l'envoi de Ninderman et de Noros à la recherche de secours.--Voyage de ces derniers.--Arrivée de M. Melville à Boulouni.--Ce qui arriva au canot no 1 après la séparation des trois embarcations.--Arrivée sur la côte de Sibérie.--Efforts de de Long pour y aborder.--Il y parvient enfin, mais dans quelles conditions.--Marche vers le sud.--Détresse des naufragés.--Mort d'Erickson.--De Long se décide à envoyer chercher des secours.--Ses instructions à Ninderman.--Il lui donne l'ordre de partir avec Noros.--Scène des adieux.--Départ.--Noros et Ninderman aperçoivent un troupeau de rennes.--Tentative inutile pour tuer un de ces animaux.--Une cavité dans le flanc d'un monticule leur sert d'abri pour la première nuit.--Ils se croient dans l'île Titary.--Leur erreur.--Une effroyable bourrasque.--Une nuit dans la neige.--La hutte de Matoch.--- Accès de désespoir.--Hutte des Deux-Croix.--Deux jours dans cette hutte.--Noros et Ninderman continuent leur marche vers le Sud.--Ni feu ni abri.--Une infusion d'écorce de _saule arctique_ et des morceaux de peau de phoque pour nourriture pendant plusieurs jours.--Faiblesse des voyageurs.--Leur courage.--Distance parcourue.--Arrivée à Bulcour.--Cette station est déserte, mais ils y trouvent du poisson.--Arrivée d'un Tongouse.--Ils se sentent sauvés.--Le Tongouse part chercher du renfort.--Regret de Ninderman de l'avoir laissé partir.--Les deux voyageurs sont emmenés à un campement de Tongouses nomades.--Ninderman essaie de faire comprendre à ses hôtes que le capitaine et leurs camarades sont restés plus au nord, et meurent de faim.--Il ne peut décider les Tongouses à le suivre.--Son désespoir.--Kumah-Surka.--Arrivée de l'exilé Kusmah.--Ninderman le prend pour le commandant de Boulouni et cherche à lui faire comprendre la situation de de Long.--Kusmah confond de Long avec Melville.--Ninderman lui donne une dépêche pour le ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.--Kusmah l'emporte à Melville.--Les Tongouses conduisent les deux voyageurs à Boulouni.--Arrivée de Melville.--Son entrevue avec Noros et Ninderman.--Ce qu'il fait pour eux avant de partir à la recherche de de Long.
La tempête du 12 septembre qui sépara les trois canots, désempara pour ainsi dire celui du capitaine, en lui enlevant, pendant la nuit, son mât et ses voiles. Quand le jour vint, de Long, n'apercevant plus les deux autres embarcations, ne songea qu'à mettre lui-même en pratique les instructions qu'il avait données au lieutenant Chipp et à l'ingénieur Melville; et, sans perdre de temps, il se dirigea vers la côte de Sibérie.
Le vent continuant à souffler avec violence pendant toute la journée du 13, son canot, qui était très chargé, embarquait des lames à chaque instant; il se trouvait continuellement à demi submergé. Pendant toute la journée une partie des hommes fut donc occupée à épuiser l'eau. A l'approche de la nuit, estimant que la côte ne pouvait être éloignée, le lieutenant de Long fit installer une semelle, pour éviter d'être poussé contre les glaces qui pouvaient border le rivage. La nuit se passa dans ces conditions. Le jour suivant, la tempête s'apaisa enfin, et la mer se calma peu à peu; mais tous les gens du canot avaient les pieds et les mains cruellement maltraités par le froid, et lorsqu'on arriva en vue de terre, de Long lui-même ne pouvait presque plus faire usage de ses membres.
On ne tarda pas à découvrir l'embouchure d'une petite rivière où l'on essaya en vain d'entrer, à cause du peu de profondeur de l'eau et de la glace qui commençait à s'y former. Il fallut donc retourner en arrière. Pendant deux jours, on rangea la côte à distance sans trouver un point où aborder. A la fin, le capitaine voulant à tout prix arriver à terre, fit gouverner droit au rivage; mais on en était encore à deux milles quand le canot toucha. Alors tous les hommes en état de marcher reçurent l'ordre de sortir du canot afin de l'alléger, et de le haler vers la terre. On réussit ainsi à le faire avancer d'un mille, mais il fut impossible de le traîner plus loin. Il ne restait donc qu'à le décharger et à transporter à dos, jusqu'au rivage, les objets qu'il contenait.
On était alors au 16 septembre. Aussitôt arrivés sur la côte, les naufragés se réunirent autour d'un grand feu, que M. Collins, sorti un des premiers du canot, était venu allumer pour réchauffer leurs membres engourdis, remettant au lendemain le déchargement du canot. Cette opération prit la plus grande partie de la journée du 17.
La petite troupe, qui se composait du commandant, le lieutenant de Long, du docteur Ambler, de M. Collins et de onze hommes de l'équipage, Ninderman, Noros, Erickson, Knack, Boyd, Gortz, Dressler, Lee, Iverson, Alexis et Ah Sam, resta encore pendant deux jours sur le rivage, pour se reposer et se remettre des terribles atteintes du froid qu'elle avait eues à endurer. Le docteur Ambler, seul, était relativement en bon état. Parmi les hommes, Noros et Ninderman se trouvaient les deux plus solides.
Après ce délai, les livres de loch du navire, et différents autres objets, que les gens de la troupe étaient hors d'état de porter, furent renfermés dans une cache, et de Long donna l'ordre du départ dans la direction du sud. Les fardeaux avaient été répartis aussi également qu'on l'avait pu entre tous les hommes valides; le capitaine portait lui-même sa couchette et quelques papiers. Cependant, quelques hommes se plaignaient de leur charge et demandèrent à l'abandonner; mais le capitaine insista pour que le tout fût emporté. Les naufragés avaient des provisions pour cinq jours, non compris un chien, le dernier des quarante pris à Saint-Michel, lequel pouvait, au besoin, leur servir de nourriture.
Erickson, dont les deux pieds étaient complétement gelés, marcha d'abord avec des béquilles, mais ses compagnons construisirent un traîneau, sur lequel ils l'emmenèrent. La petite troupe marcha ainsi pendant cinq jours. L'Indien Alexis ayant réussi à tuer deux rennes, on s'arrêta pour se restaurer, et faire un bon repas, «car, dit Noros, la maxime du capitaine était de bien se nourrir tant qu'on avait des provisions.» On se remit ensuite en marche.
Pendant les dix premiers jours, les naufragés franchirent une distance de vingt milles environ, et atteignirent un point voisin de celui désigné sur les cartes, sous le nom de Tcholbogoje, mais où n'existe qu'une seule hutte. Les quatre jours suivants les amenèrent à l'extrémité d'une langue de terre, où ils furent obligés de s'arrêter pour attendre qu'une rivière, large d'environ cinq cents mètres, qui leur barrait le passage, fût prise par les glaces. Pendant ce temps-là, ils tuèrent un autre renne. Ce fut vers cette époque qu'Erickson subit l'amputation de tous les doigts de pied.
Dès qu'il devint possible de traverser la rivière, le capitaine donna donc l'ordre du départ; son intention était de se rendre à Sagasta. Pendant la nuit, Erickson ayant quitté ses gants, une de ses mains gela, et, dès lors, son état empira, car la circulation ne put être rétablie.
«Le 6 octobre, dit Ninderman, l'état d'Erickson ne permettait plus d'espérer sa guérison, et nous craignions même de ne pouvoir l'emmener plus loin. Sa mort étant inévitable, M. Collins proposa de demeurer seul auprès de lui, pendant que le reste de la troupe continuerait sa marche en avant; mais le capitaine n'y voulut point consentir et dit que tout le monde resterait auprès du moribond.
»A un moment où je me trouvais seul dans la hutte avec le capitaine, continue Ninderman, il me demanda si je me sentais la force d'aller à Kumah-Surka, qu'il ne croyait éloigné que de vingt-cinq milles. Il pensait qu'en partant en compagnie de quelqu'un, je pourrais faire ce voyage en quatre jours. Il ajouta que si nous ne trouvions personne à cette station, nous n'aurions qu'à pousser plus au sud, jusqu'à Agaket, qui, d'après lui, devait se trouver à quarante-cinq milles plus loin. «Si vous trouvez quelqu'un, me dit-il, revenez aussi vite que possible, en apportant assez de vivres pour que nous puissions arriver à cette station.» Il me demanda ensuite qui je voudrais prendre pour compagnon. Je lui désignai Noros. «Ne feriez-vous pas mieux de prendre Iverson? répliqua-t-il.» «Non, lui répondis-je; pendant quelques jours, Iverson s'est plaint de douleurs aux pieds.» Alors il accepta mon choix. Puis, m'adressant de nouveau la parole: «Ninderman, me dit-il, vous savez que nous n'avons plus rien à manger; que je ne puis vous donner, pour faire votre voyage, d'autres vivres que votre portion de chien.» Pendant que nous nous entretenions de ce sujet, le docteur, s'étant approché d'Erickson, se releva en disant: «Il est mort!» Cette nouvelle nous remplit tous de tristesse. Les premiers moments d'émotion passés, le capitaine, se retournant vers moi, me dit: «Ninderman, nous continuerons tous ensemble notre route vers le sud.»
»Il était environ neuf heures quand Erickson expira. Le capitaine m'ayant demandé où nous pourrions trouver une place pour l'enterrer: «La gelée, lui répondis-je, a rendu la terre trop dure pour que nous puissions lui creuser une fosse; d'ailleurs, nous n'avons aucun instrument convenable pour la faire; il ne nous reste donc qu'à faire un trou dans la glace de la rivière, pour y déposer son corps.» «Oui, me dit-il; vous avez raison», et il chargea Noros et Boyd d'envelopper le corps dans un morceau de toile à voile de la tente. A midi, tout était prêt pour les funérailles, et le pavillon fut planté près du cadavre; quand nous eûmes bu le peu d'alcool mélangé d'eau chaude que nous avions pour notre dîner, le capitaine nous dit: «Mes amis, nous allons rendre les derniers devoirs à notre ancien compagnon.» Le plus profond silence régnait alors parmi nous; le capitaine nous adressa quelques paroles; puis, quand il eut fini, nous prîmes le corps d'Erickson et le portâmes sur le bord de la rivière. Là, nous creusâmes un trou dans la glace avec une hachette; le capitaine lut ensuite le service des morts, et le corps fut descendu dans le trou, d'où le courant l'entraîna sous nos yeux. Trois coups de fusils furent alors tirés sur sa tombe, et nous reprîmes le chemin de la hutte.
«Le temps était extrêmement mauvais; le vent soufflait avec violence, et la neige tombait par rafales effrayantes. Nous rentrâmes sous la hutte, plongés dans nos tristes pensées; nous avions peu de choses à nous dire, et nous gardions le silence. Le capitaine me pria d'aller voir si le temps ne s'était pas assez amélioré pour nous permettre de partir. Je sortis, mais le temps était encore si mauvais et la neige tombait en flocons si serrés que j'en fus aveuglé. Il nous eût été impossible de nous conduire. Cette journée me rappelait celle où nous avions enterré le capitaine Hall. En rentrant, j'invitai donc le capitaine à différer le départ: «Eh bien! dit-il, nous attendrons jusqu'à demain».
«Le soir, à l'heure du souper, le capitaine nous dit en nous faisant distribuer notre dernière portion de chien: «Voici le reste de nos provisions, mais j'espère que nous en aurons d'autres.» Le repas achevé, chacun de nous alla se coucher dans l'espoir de prendre un peu de repos.
»Le lendemain, à notre réveil, le vent soufflait encore avec force, et la neige continuait à tomber par rafales. Nous fîmes néanmoins nos préparatifs de départ. En quittant la hutte, nous y laissâmes une carabine à répétition, quelques munitions et une note indiquant notre passage. Notre bagage se composait uniquement de quelques papiers, du journal particulier du capitaine et de deux carabines, en outre des vêtements que nous portions sur nous. Comme je suggérais au lieutenant de Long l'idée de laisser tous les papiers dans la hutte, lui promettant de revenir les chercher dès que nous serions arrivés à une station habitée: «Ninderman, me répondit-il, tant que je vivrai, ces papiers me suivront.»
»Nous nous dirigeâmes vers le sud-est à travers des terrains sablonneux. Nous remontâmes ensuite la rive occidentale d'un cours d'eau, venant du sud, que nous rencontrâmes sur notre gauche; nous inclinâmes ensuite au sud-est jusqu'au bord d'une autre rivière, dont le lit était complétement à sec; après l'avoir traversée, nous reprîmes la direction du sud, puis celle de l'est. Enfin nous arrivâmes au bord d'un large cours d'eau, que le capitaine supposa être celui de la Léna. «Croyez-vous, me dit-il, que la glace soit assez forte pour nous porter?» «Je vais essayer, lui répondis-je.» Je m'avançai aussitôt sur la glace, mais j'étais à peine à quelques pas du bord, qu'elle se rompit sous moi, et je passai à travers. Je me relevai aussi prestement que possible, de sorte que je fus à peine mouillé. Mais en me retournant, je vis, derrière moi, le capitaine plongé dans l'eau jusqu'aux épaules. Je m'empressai d'aller à son secours, et nous regagnâmes la berge en toute hâte pour y allumer du feu et sécher nos vêtements. Comme il était l'heure de midi, nous profitâmes de cette halte pour prendre un peu d'alcool et d'eau chaude.»
Ainsi que nous l'avons vu, la mort d'Erickson avait fait naître chez le capitaine de Long l'espérance de pouvoir marcher plus rapidement vers le sud. Mais, hélas! cette espérance ne devait être que de courte durée! Pendant les deux jours qui suivirent, tous les gens de la troupe n'ayant que quelques onces d'alcool pour se soutenir, se sentirent bientôt défaillir. Il fallut donc s'arrêter.
De Long revint alors à son premier projet, et le 9 octobre, qui était un dimanche, après avoir rassemblé tous ses hommes sur la berge du fleuve et leur avoir lu le service divin, il fit venir Ninderman et Noros, pour leur répéter les instructions qu'il avait données au premier avant la mort d'Erickson. Voici en quels termes Ninderman raconte cette entrevue: «Le capitaine, dit-il, en me remettant une copie de la petite carte du cours de la Léna, m'adressa ces paroles: «C'est tout ce que je peux vous donner pour vous guider dans le voyage que vous allez entreprendre; quant aux renseignements sur le pays ou sur la rivière, je ne peux vous en fournir aucun, que vous ne possédiez aussi bien que moi. Dirigez-vous donc vers le sud avec Noros, que je mets sous vos ordres; allez jusqu'à Kumah-Surka. Si vous ne rencontrez personne à cette station, poursuivez votre route jusqu'à Agaket, qui se trouve à quarante-cinq milles plus au sud; si Agaket était également désert, continuez jusqu'à Boulouni, qui est encore à vingt-cinq milles plus loin qu'Agaket; en un mot, allez jusqu'à ce que vous trouviez une station habitée; mais j'espère que vous trouverez quelqu'un à Kumah-Surka.» Puis il ajouta: «Si vous étiez assez heureux pour tuer un renne à moins de deux jours de marche, revenez nous en prévenir aussitôt.» Ensuite, il nous recommanda de ne pas quitter la rive occidentale du fleuve, car disait-il, l'autre rive est absolument déserte, et nous n'y trouverions point de bois flotté. «Je ne vous remets aucune instruction écrite, continua-t-il, car vous ne rencontrerez personne capable de la lire, j'aime donc mieux m'en rapporter à votre sagacité pour diriger votre propre conduite. Cependant, je vous recommande expressément de ne pas vous aventurer à essayer de passer les cours d'eau à gué. Adieu donc, ajouta-t-il en terminant, nous vous suivrons d'aussi près que nous le pourrons.»
Après cet entretien, Ninderman et Noros se disposèrent immédiatement à partir. On leur remit une carabine, cinquante cartouches, et trois onces d'alcool pour toutes provisions.
«Au moment du départ, dit Noros, tous nos compagnons vinrent les uns après les autres nous faire leurs adieux; la plupart avaient les larmes aux yeux. M. Collins vint le dernier; en me serrant la main, il se borna à me dire: «Noros, souvenez-vous de moi quand vous serez à New-York.»
«Nous leur promîmes de faire tout ce qui serait en notre pouvoir pour leur ramener des secours, et nous nous mîmes en route. Bien que tous parussent avoir à peu près perdu l'espérance, ils poussèrent néanmoins trois hurrahs au moment où nous nous éloignions.
»Au lieu de suivre les sinuosités du fleuve, continue Noros, nous coupâmes directement à travers les terres, vers une chaîne de montagnes qui s'élevait en face de nous, et au pied de laquelle nous étions sûrs que celui-ci passait, car nous étions dans une île formée par divers bras. Revenus sur la rive, nous côtoyâmes la rivière pendant cinq ou six milles, puis nous nous arrêtâmes pour prendre un peu d'alcool et d'eau chaude, car il était midi. Nous reprîmes ensuite notre route, qui nous conduisit au sommet d'une pointe de terre escarpée, où nous aperçûmes, perché sur une petite barque abandonnée, un ptarmigan, que Ninderman tira sans le tuer. Cependant le coup avait porté, car, en s'envolant, l'oiseau perdit quelques plumes de la queue.
»La marche étant moins pénible sur le bord du fleuve que sur la colline, nous y redescendîmes; mais, au bout d'un mille environ, l'idée nous vint de remonter sur la hauteur, afin d'inspecter la contrée environnante, et de chercher à y découvrir du gibier. A peine étions-nous arrivés au sommet, que Ninderman, se retournant brusquement vers moi: «Des rennes, me dit-il, donne-moi la carabine.» En effet, du point où nous étions, il était facile de distinguer, à un demi-mille au milieu de la plaine couverte de neige, un troupeau d'une douzaine de ces animaux. Tous étaient couchés, à l'exception de deux ou trois, qui paissaient en faisant le guet. Malheureusement ils étaient presque sous le vent. Ninderman se dépouilla aussitôt de ses vêtements, et prit la carabine. En lui remettant les cartouches, je lui dis: «Ninderman, prends ton temps; ne tire qu'à coup sûr, et songe qu'en tuant un de ces animaux tu peux nous sauver tous.»--«Je ferai de mon mieux, me répondit-il» et il se mit à ramper en traçant un sillon dans la neige. La réverbération de la lumière m'aveuglait presque, et j'avais peine à distinguer les objets; néanmoins, je suivais avec la plus profonde anxiété chacun de ses mouvements, notant ses progrès, partagé entre la crainte et l'espérance. Ninderman n'était déjà plus qu'à deux ou trois cents mètres du troupeau, lorsqu'il fut aperçu ou éventé par une des sentinelles, qui donna l'alarme. Aussitôt toute la bande fut sur pied et prit la fuite précipitamment. Ninderman, se relevant alors, envoya deux ou trois balles au hasard dans la direction du troupeau, comptant sur la fortune pour abattre un de ces animaux; mais aucun de ses coups ne porta. Les rennes disparurent et Ninderman revint complétement découragé. «Je n'ai pu les empêcher, me dit-il; j'ai fait de mon mieux.» Il fallut donc se résigner.
Après cette nuit sans repos, nos deux hommes se remirent en marche le lendemain matin. Ils se croyaient alors à l'extrémité méridionale de l'île Titary, ne pouvant reconnaître, sur la carte que leur avait remise de Long, les différents points par lesquels ils passaient. Un simple coup d'œil sur cette carte suffit pour comprendre combien cette erreur était facile. Si, en réalité, ils s'étaient trouvés sur l'île Titary, ils n'avaient pas d'autre direction à prendre que celle qu'ils suivaient; mais ils n'étaient encore qu'à l'extrémité de la pointe de terre qui se trouve juste au nord de Stolboï, et dont ils ne connaissaient point la véritable position. A leurs pieds coulait la branche de la Léna connue sous le nom de «Bras de Bykoff», laquelle se dirige vers l'est. A cet endroit, le fleuve était couvert de glaces flottantes; de larges glaçons emportés par le courant passaient rapidement devant eux. Ce jour-là, leur marche fut contrariée par une violente tempête du sud-ouest, qui leur soufflait avec tant de force la neige et le sable au visage que souvent ils ne pouvaient avancer. Afin de se soustraire à ces terribles effets, ils se décidèrent à se diriger vers le nord-ouest. «Nous étions obligés, dit Noros, de marcher dans la direction du vent, c'est-à-dire vers le nord-ouest; mais ce jour de marche nous écarta tellement de notre route que nous mîmes deux jours à revenir au côté opposé de la terre où la tempête nous avait surpris, et alors, bien que celle-ci ne fût pas complétement apaisée, nous poursuivîmes notre route vers le sud, en dépit du vent et des tourbillons de neige et de sable. Quand arriva la nuit, il nous fut impossible de trouver un abri sur la rive du fleuve, et nous dûmes nous résigner à creuser un trou dans la neige pour nous protéger contre la violence du vent. Ce travail nous prit trois ou quatre heures, car nous n'avions pour l'exécuter que nos mains et nos couteaux. A la fin, néanmoins, nous parvînmes à creuser une cavité assez large et assez profonde pour nous contenir tous les deux, et nous nous y blottîmes. Mais nous n'étions pas à bout de nos peines, car, pendant la nuit, le vent amoncela une telle quantité de neige devant l'ouverture de notre retraite, que ce ne fut qu'au prix de longs efforts que nous pûmes nous en arracher le lendemain matin. Nous en sortîmes cependant et reprîmes notre marche, sans avoir touché à notre petite provision d'alcool, que nous économisions autant que nous pouvions.»
La journée fut encore pénible pour les deux voyageurs, car la tempête continuait de faire rage, chassant devant elle des tourbillons de neige qui venaient leur fouetter le visage et les aveuglaient. Cependant, vers le soir, ils eurent la joie d'apercevoir, dans la direction du sud-est, une hutte qui leur promettait un abri pour la nuit. Ils s'y rendirent en toute hâte et trouvèrent une petite hutte en bois, avec un foyer au milieu. Leur premier soin fut d'y allumer du feu, qu'ils entretinrent aux dépens des bancs qu'ils trouvèrent attachés sur tout le pourtour de la hutte.
«Ce ne fut qu'à regret, dit Noros, que nous nous décidâmes à quitter cette hutte, la première que nous eussions rencontrée depuis notre départ. Néanmoins, nous regagnâmes le lit de la rivière. Le vent du sud soufflait encore avec tant de force que nous avions peine à marcher à l'encontre. Chaque pas que nous faisions était suivi d'un moment d'arrêt, car nous avions besoin de nous affermir pour porter l'autre pied en avant. En face de tant de misères, le désespoir commença à s'emparer de nous et nous fûmes sur le point de retourner en arrière, à la hutte que nous venions de quitter, pour y attendre que la mort vînt nous délivrer de tant de souffrances.
»Nous nous remîmes en marche et fîmes ensuite une longue étape. Enfin, nous sentant épuisés, nous songeâmes à chercher un abri pour la nuit. L'endroit le plus favorable que nous pûmes trouver fut une anfractuosité dans le flanc d'un monticule élevé, où s'était produit un éboulement. Nous allumâmes du feu à l'entrée, et, après avoir bu notre ration d'alcool, nous nous y installâmes de notre mieux pour passer la nuit; mais l'intensité du froid nous empêcha de dormir; il nous fallait, en outre, nous relever à chaque instant pour entretenir notre feu.»