Part 10
»Dans huit jours, le générai Tchernaieff, gouverneur d'Yakoutsk--non le général Tchernaieff de Serbie,--recevra du gouvernement, par un courrier extraordinaire, les instructions nécessaires pour envoyer deux expéditions à l'embouchure de la Léna. La ligne télégraphique s'arrêtant à Irkoutsk, on ne recevra pas avant trois mois de nouvelles directes des naufragés. Le voyage d'Irkoutsk à Saint-Pétersbourg devant durer probablement un mois, même en faisant la plus grande diligence, les gens de l'équipage n'arriveront pas dans cette dernière ville avant le mois d'avril, et à New-York avant le mois de mai.
»Telles sont les informations que j'ai reçues jusqu'à ce jour. Si le gouvernement désirait communiquer directement avec les hommes de _la Jeannette_, je prends la liberté de lui faire connaître que le général Anoutchine, gouverneur de la Sibérie orientale, est en ce moment à Saint-Pétersbourg, mais qu'il peut correspondre directement avec le général Pédashenko, qui le remplace pendant son absence. Si je reçois d'autres nouvelles, je vous en informerai à l'instant.
»James GORDON BENNETT.»
Laissons un instant, si vous le voulez, l'équipage de _la Jeannette_ pour nous demander par quel chemin elle est arrivée à l'embouchure de la Léna, et quelle est le caractère du pays où doit se trouver la troupe de de Long, jusqu'à ce que des nouvelles plus précises nous renseignent exactement à ce sujet.
Une dépêche de Saint-Pétersbourg, datée du 26 décembre, à laquelle nous ajouterons quelques détails, éclairera le lecteur sur ces deux points.
«Pour arriver à l'embouchure de la Léna, dit cette dépêche, les canots de _la Jeannette_ ont passé entre la Nouvelle-Sibérie et l'île de Fadievskoï, qui n'est habitée que pendant l'été. Des peuplades nomades s'y rendent avec leurs traîneaux attelés de chiens et s'en reviennent à la fin de la belle saison. Les canots ont ensuite trouvé sur leur route l'île Petite et l'île de Stolbovoï. La distance entre le lieu où _la Jeannette_ a été écrasée par les glaces et l'embouchure de la Léna est d'environ cinq cents milles. L'embouchure de cette rivière est située dans cette partie aride et désolée de la côte septentrionale de la Sibérie à laquelle on a donné le nom de _tundra_.
»La côte septentrionale de la Sibérie entre le cap Chelivuskine et le détroit de Behring, dit M. Kennan, est probablement la partie la plus stérile et la plus inhospitalière de tout l'empire russe. Sur des centaines de milles au sud de l'Océan Arctique, cette région ne forme presque partout que d'immenses steppes inhabitables et impropres à toute espèce de culture. Les Russes la désignent sous le nom de _tundra_. En été, cet espace ne présente à l'œil qu'un immense tapis de lichens gris-brunâtre, saturés d'eau, où le voyageur rencontre difficilement un point solide pour y poser le pied; tandis qu'en hiver ces déserts sont couverts d'un linceul de neige apportée par les vents du pôle et amoncelée en long et minces sillons semblables aux vagues de l'Océan.
»La _tundra_ diffère sous maints rapports des autres déserts sans arbres comme sans verdure. D'abord le sol de cette immense zone reste constamment glacé. Pendant l'hiver le sol de la partie qui borde la Léna, depuis Yakoutsk jusqu'à son embouchure, n'est qu'une couche de glace de plusieurs centaines de pieds d'épaisseur et dont la surface, pendant l'été, a environ vingt ou trente pouces de profondeur. Alors une végétation chétive apparaît sur ce sol dégelé, où elle puise sa nourriture dans la mince couche d'humus que supporte un substratum de glace de cinq ou six cents pieds d'épaisseur et constamment imperméable. Il en résulte qu'à la fonte des neiges, l'eau sature le sol, et, grâce à la lumière continuelle du jour de juin et juillet, la mousse prend un rapide développement. Cette mousse forme alors un coussin souple et flexible où le voyageur qui ose s'y aventurer enfonce jusqu'au genou, sans rencontrer une base solide. C'est ainsi qu'année par année, depuis des siècles, les couches de mousse se succédant et laissant à l'hiver leurs détritus pour alimenter celles qui les suivront, ont fini par former, à la surface de la _tundra_ une immense éponge de milliers de milles carrés. Pour les autres végétaux, il en existe peu ou point. Un buisson de groseilliers rabougris, une maigre touffe d'herbe des marais, un bouquet de kerovnik, bravant le froid et les tempêtes, apparaîtra peut-être çà et là tranchant, par sa couleur verte, sur la teinte brunâtre du reste de la plaine, mais d'ordinaire, l'œil du voyageur pourra scruter tout l'horizon, sans y rien découvrir que le ciel et la mousse.
»En hiver, cet aspect est bien autrement lugubre; et l'observateur qui pourrait, de la nacelle d'un ballon, plonger son regard sur cette région désolée, s'imaginerait facilement planer au-dessus de la mer glaciale. Rien, en effet, de près comme de loin, ne viendrait lui rappeler qu'il se trouve au-dessus d'un continent, si ce n'est peut-être la blanche silhouette d'une chaîne de montagnes couverte de neige et stérile, se profilant dans l'espace, ou la ligne sombre et sinueuse de buissons malingres, rabougris, et de pins s'étendant à travers le linceul blanc qui recouvre cette zone d'un point à l'autre de l'horizon, comme pour lui dire que là existe quelque rivière glacée, tributaire de l'Océan Arctique. Pendant cette saison, la _tundra_ présente un tableau d'une inexprimable horreur, même en plein midi, quand sa surface, qui ne peut être comparée qu'à celle d'un océan de neige, est balayée par la tempête, et emprunte une teinte rougeâtre aux tristes rayons de soleil, qui émerge à peine au-dessus de l'horizon. On se sent le cœur et l'imagination glacés à l'aspect effrayant et sinistre de ces solitudes incommensurables. Mais pendant la nuit, quand l'œil ne peut plus distinguer les limites vagues et confuses de l'horizon, quand tous les objets n'ont plus que des formes indécises et qu'alors les franges vert-pâle de l'aurore boréale commencent à envahir de leurs replis sinueux tout ce segment de cercle du côté du nord, éclairant de leurs lueurs fantastiques et fugitives l'immense linceul de neige qui enveloppe toute la nature, alors nul ne saurait dépeindre l'horreur des ténèbres et du silence qui règnent dans cette région maudite, ni son aspect de désolation indicible et presque infernale, qui terrifie et cependant fascine l'imagination.
»En toute saison, en toute circonstance, que la _tundra_ soit couverte de mousse ou qu'elle soit couverte de neige, la zone qu'elle embrasse semble une véritable terre de malédiction. En été, on dirait que la couche de mousse saturée d'humidité, qui croît sur l'eau qui recouvre le sol, n'est là que pour recevoir les averses qui tombent par intervalle et la fouettent impitoyablement de leurs ondes glacées jusqu'à ce que, disparaissant, elle fasse place à un manteau de neige. En hiver, les terribles rafales du nord, désignées par les Russes sous le nom de _poorgas_, après avoir balayé les plaines de glace de la mer arctique, viennent aplanir sa surface neigeuse et y creuser de longs sillons, que dans leur souffle impétueux, elles finissent par durcir et polir.
»Tel est le climat et l'aspect de l'immense _tundra_ qui borde la mer glaciale et sur laquelle la fortune a jeté les survivants de _la Jeannette_.
»Toute cette côte fut visitée pour la dernière fois et décrite par le lieutenant Pierre Anjou, en 1823. Antérieurement elle avait été explorée, en 1735 et 1736, par le lieutenant Prontschischeff. Elle fut également visitée en 1739, dans la partie la plus septentrionale, par le lieutenant Dimitri Lapteff. L'endroit où les gens du canot no 3 ont abordé se trouve situé entre le lieu où fut enseveli, en 1735, le lieutenant Lassénius, qui périt là avec ses trente-cinq compagnons, et celui où, pendant l'année 1736, périrent le lieutenant Prontschischeff et sa femme. La distance de ce point à Yakoutsk est de plus d'un millier de milles, qu'il faut parcourir à travers une contrée complétement dépourvue de population.»
Jusqu'au 11 janvier, c'est-à-dire pendant seize jours, on ne reçut plus aucune nouvelle importante de _la Jeannette_.
Cependant, le 9, le _Central News_ publiait une dépêche en français, qu'il avait reçue de son correspondant de Saint-Pétersbourg. Elle était ainsi conçue:
«Irkoutsk, 7-1.
»Soulkowski quitta 28 juillet _Rodgers_, qui partit Terre Herald. Jusque-là étaient ensemble. Baie Providence arriva autre goëlette américaine dont l'équipage raconta avoir vu Herald bateau brisé avec passagers morts, cuillers trouvées avec initiales _Jeannette_. _Rodgers_ hivernera Herald, d'où enverra nouvelles par Chine.»
Mais la véracité de cette dépêche fut aussitôt révoquée en doute. Le correspondant du _Herald_ à Saint-Pétersbourg télégraphiait le même jour à son journal:--«N'attachez aucune importance aux _canards_ expédiés de Saint-Pétersbourg à une agence de nouvelles, relatifs à la prétendue découverte d'un canot contenant des cadavres et quelques cuillers portant les initiales de _la Jeannette_. Cette découverte aurait eu lieu le 10 août. Absolument aucune nouvelle concernant _la Jeannette_ n'a été reçue, soit par le gouvernement russe, soit par le général Anoutchine. Ce dernier a télégraphié de nouveau que les détails les plus minimes d'information, au sujet du navire ou des naufragés, lui soient envoyés sans retard. On lui a répondu qu'il avait reçu tout ce qu'on avait pu recueillir de nouvelles jusqu'à ce moment.»
Au reste, aucun renseignement important ne devait arriver de sitôt.
Le 11 janvier, le correspondant, à Saint-Pétersbourg, télégraphiait au _New-York Herald_:
«Les premières nouvelles reçues d'Yakoutsk, depuis le 20 décembre, sont arrivées ce matin, en réponse aux ordres donnés, soit par l'empereur, soit par le comte Ignatieff, soit par le général Anoutchine. On doit se rappeler que la ligne télégraphique se termine à Irkoutsk, et que, de cette ville à Yakoutsk, la distance est de 2,118 verstes, c'est-à-dire plus de 1,800 milles. C'est donc un voyage de 3,600 milles, aller et retour, qu'il faut faire au milieu des neiges, et qui demande vingt jours.
»Voici ce que le général Anoutchine me transmet par le télégraphe:
«Aucune nouvelle directe de _la Jeannette_. En vertu des instructions que j'ai télégraphiées, les habitants du littoral des gouvernements d'Yakoutsk et d'Yénisséï ont été informés du naufrage et invités à rechercher, avec toute l'activité possible, les naufragés qui n'ont pas encore été trouvés.
»Général ANOUTCHINE.»
A partir de ce moment, une série de dépêches assez peu importantes se sont succédé à des intervalles rapprochés; nous ne croyons pas devoir les reproduire en entier, d'autant plus qu'elles ne font souvent que se répéter l'une l'autre, et nous nous bornerons à les analyser pour donner un peu de suite à notre récit.
Le 12 janvier, on annonçait, à Saint-Pétersbourg, l'arrivée à Yakoutsk du lieutenant Danenhower et de cinq de ses compagnons, qui avaient atteint cette ville le 18 décembre précédent. A cette époque, on y attendait aussi Melville, avec le reste de la troupe, pour les jours suivants. Mais, d'après les dernières nouvelles de Boulouni, qui remontaient jusqu'au 16 novembre, à midi, on n'avait encore aucune nouvelle du capitaine de Long et de la troupe du canot no 1.
Dès que le secrétaire de la marine apprit l'arrivée de Danenhower à Yakoutsk, il lui envoya une dépêche pour lui enjoindre, ainsi qu'à Melville, de rester sur les lieux, afin de participer aux recherches entreprises pour retrouver leurs compagnons. On ignorait, en effet, en Amérique, que Danenhower avait presque perdu la vue. On ignorait également que Melville, dès qu'il avait appris l'arrivée de de Long et de ses compagnons à l'embouchure de la Léna, s'était rendu à Boulouni, d'où il était parti à leur recherche, tandis que Danenhower prenait le chemin de Yakoutsk, avec le reste des hommes du canot no 3. Ces derniers, à l'exception de Bartlett, étaient même partis de Yakoutsk, pour se rendre à Irkoutsk, quand arriva la dépêche.
Mais laissons Melville s'enfoncer dans le nord à la recherche de de Long, et Danenhower continuer sa route vers Irkoutsk, pour dire quelques mots du voyage de _la Jeannette_, dont, pour ainsi dire, les dépêches n'ont pas fait mention. Une lettre de M. Melville au _New-York Herald_ nous fournira les détails que, sans elle, nous serions obligés d'aller puiser dans une foule de dépêches plus ou moins exactes et souvent contradictoires. Nous éviterions même de donner tous ces détails sur le séjour de _la Jeannette_ dans les glaces, s'ils ne nous paraissaient indispensables pour faire comprendre ce qui va suivre, car ils nous amèneront tout naturellement aux premières recherches de M. Melville dans le delta de la Léna.
Ayant déjà donné, avec les lettres de M. Collins, la relation du commencement de l'expédition, nous n'y reviendrons naturellement point, et ne reprendrons le récit qu'au moment du départ de _la Jeannette_ de la baie Saint-Laurent.
«Le 27 août, dit M. Melville, après avoir embarqué le reste de la cargaison de notre goëlette (la _Fanny A. Hyde_), nous prîmes la route du détroit de Behring et des îles Kolioutchine. Notre but, en faisant ce détour, était, avant de nous enfoncer vers le nord, d'avoir des nouvelles précises de Nordenskjold. Nous arrivâmes à la baie Kolioutchine le 31 août. Nous étant convaincus par nos propres yeux que l'expédition suédoise était partie, nous mîmes aussitôt le cap sur la Terre de Wrangell.
»Le 3 septembre, nous rencontrâmes les premières glaces. Le 4, nous étions en vue de l'île Herald. Jusqu'au 6, nous pûmes nous frayer un chemin à travers les glaçons; mais, ce jour-là, nous fûmes arrêtés et restâmes emprisonnés dans la banquise.
»Quelques jours plus tard, le 14, plusieurs membres de l'expédition firent une tentative pour aborder l'île Herald, qu'ils se proposèrent de visiter, mais ils échouèrent. C'est à partir de ce moment que les glaces commencèrent à nous entraîner vers le nord-ouest.
»Le 21 octobre, nous étions en vue de la Terre de Wrangell, qui nous restait au sud.
»Nous restâmes encastrés dans notre berceau de glace jusqu'au 25 novembre. Le navire subissait alors une pression terrible, qui menaçait de l'écraser. Ce jour-là, les deux glaçons qui l'étreignaient s'écartèrent et le laissèrent flotter en eau libre, sans que, néanmoins, il lui fût possible de manœuvrer. Mais, dans la soirée du même jour, les glaces se rapprochèrent, et notre immobilité recommença, pour durer jusqu'au 12 juin 1881, jour où _la Jeannette_ coula à fond.....»
Toutefois, ce long laps de plus de vingt et un mois ne s'écoula point sans quelques autres incidents. Mais ce n'est point ici le moment de les raconter en détail; nous y reviendrons plus tard. Nous nous bornerons donc à signaler les principaux.
Le 19 janvier 1880, les glaces exercèrent une pression si effrayante sur les flancs du navire, qu'une voie d'eau se déclara. On parvint à s'en rendre maître, mais jamais complétement, de sorte que pendant le reste du temps, soit dix-huit mois environ, on fut obligé de manœuvrer les pompes. L'accident avait cependant paru tellement grave, que tous les préparatifs étaient faits pour débarquer sur la Terre de Wrangell.
Néanmoins, le mouvement de dérive vers le nord-ouest continuait toujours, entraînant le navire dans cette direction. La Terre de Wrangell finit donc par disparaître, au mois de mars 1880.
Le navire resta ainsi pendant quatorze mois, sans qu'aucune autre terre apparût dans son horizon. Enfin, le 17 mai 1881, une terre fut signalée.
«Nous étions alors, dit M. Melville, par 76° 43' 20" de latitude nord, et 161° de longitude est. Aucune terre n'étant indiquée sur nos cartes, dans ces parages, nous en conclûmes que celle que nous voyions était nouvelle. Comme c'était une île, nous lui donnâmes le nom de Jeannette, mais nous n'y abordâmes point.
»Notre mouvement de dérive était alors fort rapide, et toujours dans la même direction. Le 24 mai, nous aperçûmes une nouvelle terre, juste dans la direction où les glaces nous emportaient. Celles-ci étaient alors extrêmement morcelées, et présentaient l'aspect d'un véritable chaos, qui nous causait de vives inquiétudes.»
Le 1er juin, une troupe de six hommes fut envoyée pour aborder sur la terre découverte; elle en revint le 6 juin, après l'avoir visitée. C'était une île, qui reçut le nom de Henrietta. Elle est située par 77° 8' de latitude nord et 157° 43' de longitude est.
Dans la nuit du 10 au 11, on ressentit, à bord de _la Jeannette_, les premiers chocs, précurseurs de la rupture générale des glaces et de la crise fatale. Pendant la journée du 11, la pression fut effrayante, et il devint évident que le navire ne pouvait résister longtemps. On commença donc à l'évacuer, afin de ne pas se laisser surprendre par l'événement sinistre qu'on ne prévoyait que trop. Le 12 au soir, _la Jeannette_ fut abandonnée, et le 13, vers quatre heures du matin, elle sombrait.
Les préparatifs de la retraite durèrent six jours, pendant lesquels les naufragés continuèrent d'être entraînés au nord-ouest, jusqu'à 77° 42' de latitude.
Pendant leur marche vers le sud, ils découvrirent une île, à laquelle ils abordèrent avec beaucoup de difficultés, le 29 juillet. Ils lui donnèrent le nom d'île Bennett. Elle gît par 76° 38' de latitude nord et 150° 30' de longitude est. Ils en repartirent le 6 août et, sur leur chemin, rencontrèrent l'île de Fadievski, qui appartient à l'archipel de la Nouvelle-Sibérie. Ils y abordèrent le 31. Ils passèrent ensuite successivement à Katelnoï, Stolbovoï et Sensenovski, où ils abordèrent le 10 septembre. C'est de là qu'ils partirent dans leurs canots, le 12, pour gagner l'embouchure de la Léna, où Barkin était fixé comme lieu de rendez-vous.
Reprenons ici la lettre de M. Melville.
«Dans la nuit, continue-t-il, nous fûmes séparés par une violente tempête. Notre canot arriva de la côte au sud de Barkin dans la matinée du 14.
«Le 16, nous entrâmes dans l'embouchure du bras oriental de la Léna, sur la rive duquel nous rencontrâmes une hutte abandonnée dans laquelle nous nous arrêtâmes. Après deux jours de marche en avant, nous rencontrâmes trois indigènes qui refusèrent de nous piloter jusqu'à un village.
«Le 20, nous tentâmes de remonter la rivière, mais les bas-fonds nous barrant le passage, nous fûmes obligés de reprendre le chemin de la cabane où nous avions passé la nuit précédente. Enfin nous trouvâmes Bushiell Kooll Gow qui s'offrit pour nous piloter jusqu'à Boulouni; mais, après trois jours d'un travail horriblement pénible, nous nous arrêtâmes chez Spéridow. Nous en repartîmes le lendemain et poursuivîmes notre voyage jusque chez Nicholaï Chagra, où nous arrivâmes le 26.
«Dans la matinée du 27, nous partîmes pour Boulouni, pilotés par Chagra et l'exilé Euphème. Mais le mauvais temps et la glace nous forcèrent de retourner sur nos pas et de rentrer chez Nicholaï Chagra. Là on nous dit qu'il faudrait attendre quinze jours avant que la glace soit assez prise pour nous permettre de continuer notre voyage en traîneau.
«J'envoyai alors un autre exilé, nommé Kusmah, pour prévenir le commandant de Boulouni de notre arrivée et de la triste condition, dans laquelle nous nous trouvions. Kusmah partit le 16 octobre mais ne revint que le 29. Il nous apportait du pain et quelques autres provisions. En route il avait rencontré, à Bulcour, deux membres de la troupe de de Long qui lui avaient donné une lettre. Il me remit aussi une lettre de Bieshoff commandant de Boulouni dans laquelle celui-ci m'annonçait son arrivée avec des traîneaux attelés de rennes pour nous emmener. Il devait, en même temps, nous apporter des vivres et des vêtements.
«Dans l'espoir de le rencontrer en chemin, je quittai la demeure de Nicholaï Chagra le 30 octobre, me dirigeant sur Boulouni, où je voulais me hâter de préparer, de concert avec Bieshoff, une expédition pour l'embouchure septentrionale de la Léna, afin de porter du secours à de Long et à ses hommes. Le 2 novembre, à mon arrivée à Boulouni, j'appris que j'avais pris un autre chemin que Bieshoff, que, par conséquent, je n'avais pu rencontrer en route.»
Mais en arrivant à Boulouni, M. Melville rencontra... Noros et Ninderman, les deux hommes de la troupe de de Long, ceux-ci avaient remis à Bieshoff, un long mémoire contenant le récit de ce qui était arrivé à la troupe du capitaine depuis le moment de la séparation des trois canots, en le priant de faire parvenir ce mémoire au ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg. Bieshoff, au lieu de l'expédier à son adresse, l'emporta en partant pour rejoindre Melville, afin de le remettre à celui-ci. Melville était déjà parti, lorsqu'il arriva à Simowyelak. Bieshoff remit le mémoire à Danenhower. Ce dernier était, en effet, comme nous le verrons plus tard, resté à la tête des hommes du canot no 3 qu'il devait ramener à Boulouni et conduire ensuite à Yakoutsk dans le plus bref délai possible; mais avant de partir lui-même, il s'empressa de faire parvenir ce mémoire à Melville sur les traces duquel il expédia aussitôt Bartlett.
Ce mémoire, ainsi que les renseignements obtenus de vive voix par M. Jackson, de Ninderman et de Noros, et plus tard, de l'ingénieur Melville, vont nous permettre de retracer la suite des événements survenus à de Long et à ses hommes, depuis le jour où ils perdirent de vue leurs compagnons, et, en même temps, nous servir à faire connaître au lecteur dans quelles circonstances M. Melville entreprit ses premières recherches que nous raconterons ensuite.
Avant d'entreprendre ce récit, laissons M. Jackson lui-même exprimer son opinion sur le compte de Ninderman, l'un des héros de cette histoire:
«Personne peut-être, dit M. Jackson, n'a autant contribué que William Ninderman à amener la troupe du capitaine de Long aussi loin qu'elle est arrivée. Dans le journal de de Long, on peut, jour après jour, voir le supplément de travail imposé à cet homme ou que lui-même entreprenait de son propre gré, toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. Avec l'Indien Alexis il était toujours en tête à la recherche des meilleurs chemins et des endroits les plus propices pour établir le campement en sondant la glace afin de trouver un passage sûr pour ceux qui le suivaient. Sur la nappe de glace de la mer polaire, lui et Bartlett marchaient toujours en tête de l'escouade du plus lourd traîneau, ou aidaient à faire passer aux autres, au moyen de radeaux de glace, les crevasses qui leur barraient le passage.
Dans le canot, quand le temps était mauvais, c'était encore lui qui, avec Erickson, servaient de pilotes. Et durant la nuit de la dernière tempête, pendant laquelle Erickson eut les pieds gelés si affreusement, Ninderman resta au gouvernail. Peut-être si Erickson eût écouté les conseils que celui-ci ne cessait de lui donner, de remuer les jambes et de frapper des pieds, n'eût-il point éprouvé ce malheur. Cette terrible retraite n'était point, au reste, la première épreuve de Ninderman dans les mers arctiques, car il avait, comme nous l'avons déjà dit, fait partie de l'équipage du _Polaris_, et fait cette terrible traversée de 196 jours sur un glaçon, depuis les quartiers d'hiver de ce navire dans le détroit de Smith jusqu'aux environs de Terre-Neuve. Accoutumé au danger et au froid dans les plus terribles circonstances, son expérience était grande, et on verra, dans la dernière note de de Long, quelle confiance celui-ci avait dans son adresse et dans son jugement. Ce fut lui qui fit les béquilles pour le malheureux Erickson et qui construisit les radeaux sur lesquels ses compagnons traversèrent les rivières libres de glace du delta. Ce fut Ninderman, enfin, que de Long choisit pour l'envoyer en avant, quand il n'avait plus d'espoir que dans le secours des indigènes de Kumah-Surka.
CHAPITRE X.