L'exilée

Part 8

Chapter 83,646 wordsPublic domain

Mais le trouble qui se fait en dedans de moi-même, au souvenir de cet indicible charme polynésien, est localisé dans des couches profondes, antérieures peut-être à mon existence actuelle. Quand j'essaie d'en parler, je sens que je touche à un ordre de choses à peine compréhensibles, ténébreuses même pour moi...

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Plus loin, dans une région plus élevée de la montagne, nous pénétrons sous une futaie de cryptomérias (les cèdres japonais). Le feuillage de ceux-ci est grêle, rare et d'une nuance sombre; ils sont si pressés, si hauts, si minces, si droits, qu'on dirait d'un champ de roseaux gigantesques. Un torrent d'eau très froide coule à grand bruit sous son ombre, dans un lit de pierres grises.

Enfin des marches apparaissent devant nous; puis un premier portique, déformé par les siècles, et nous entrons dans une sorte de cour, encaissée entre des rochers et remplie d'herbes folles, où sont des dieux monolithes, à haute coiffure, à visage taché de lichen, assis en rang comme pour tenir conseil.

Un second portique vient après, en bois de cèdre, d'une forme compliquée et très cornue. A droite et à gauche, chacun dans sa cage grillée de fer, les deux gardiens inévitables de toutes les entrées de temple: le monstre bleu et le monstre rouge, essayant encore de menacer avec leurs vieux bras vermoulus, d'effrayer avec leurs vieux gestes de fureur. Ils sont criblés de prières sur papier mâché, que des pèlerins, en passant, leur ont jetées; ils en ont partout, sur le corps, sur la figure, dans les yeux, les rendant plus horribles à voir.

La seconde cour, plus encaissée encore, a, comme la première, un aspect d'abandon, de ruine. C'est une sorte de préau solitaire et triste avec des dieux de granit, des tombes; on y entend, dès l'arrivée, le fracas d'une cascade invisible et comme un bouillonnement d'eau souterraine. Les fidèles ne viennent là qu'à certaines époques de l'année, et, entre deux pèlerinages, les herbes ont le loisir d'envahir les dalles. Il y pousse aussi des cycas longs et frêles, montant le plus haut possible leurs touffes de plumes vertes pour chercher le soleil. Et le temple se trouve au fond, surplombé par des roches verticales d'où pendent des lianes, des racines enchevêtrées comme des chevelures.

En Chine, en Annam, au Japon, c'est l'usage de cacher ainsi des temples n'importe où, au milieu des bois, dans le demi-jour des vallées profondes comme des puits, même dans l'obscurité verdâtre des cavernes; ou bien de les jeter hardiment au-dessus des abîmes, de les percher sur les sommets désolés des plus hautes montagnes. Les hommes d'Extrême-Asie pensent que les dieux se complaisent en des sites singuliers et rares.

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L'entrée du sanctuaire est close, mais, à travers les barreaux à jour de la porte, on voit briller à l'intérieur quelques idoles dorées, tranquillement assises sur d'antiques sièges en laque rouge.

Par elle-même, elle n'a rien de bien particulier, cette pagode; elle ressemble à toutes celles des campagnes japonaises; c'est un peu partout la même chose. Son étrangeté lui vient seulement du lieu qu'elle occupe: derrière elle, presque à la toucher, la vallée finit brusquement, fermée, bouchée par la montagne à pic, et, dans le recoin qui reste entre ses murs et les parois abruptes d'alentour, la cascade entendue tout à l'heure tombe avec son grand bruit éternel; il y a là une sorte de bassin sinistre, de gouffre d'enfer, où la gerbe d'eau lancée d'en haut dans le vide bouillonne et se tourmente, toute blanche d'écume entre des rochers noirs.

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Nos coureurs se jettent avidement dans ce bain glacé, et nagent, et plongent, avec des petits cris enfantins, en jouant sous cette douche énorme. Alors nous aussi, séduits pour les avoir regardés, nous quittons nos vêtements et nous faisons comme eux.

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Pendant que nous nous reposons après, sur les pierres du bord, vivifiés délicieusement par ce froid, nous recevons une visite inattendue: un pauvre vieux singe et sa pauvre vieille guenon (le bonze gardien et sa femme) sortent du temple, par une petite porte latérale, et viennent nous faire des révérences.

Ils nous préparent, sur notre demande, une dînette à leur manière. Elle est composée de riz et de poissons imperceptibles, pêchés au vol dans la cascade. Ils nous la servent dans de fines tasses bleues, sur de gentils plateaux en laque,--et nous la partageons avec nos djins, assis tous ensemble devant le gouffre bruissant, dans la buée fraîche et les gouttelettes d'eau.

--Comme nous sommes loin de chez nous! dit Yves, devenu rêveur subitement.

Oh! oui, en effet; c'est certain; c'est même d'une telle évidence que sa réflexion, à première vue, semble avoir la profondeur de celles que M. La Palice faisait dans son temps. Mais je comprends qu'il m'ait exprimé ce sentiment-là, car, au même moment, je l'éprouvais comme lui. Il est incontestable qu'ici nous sommes beaucoup beaucoup plus loin de France que ce matin à bord de la _Triomphante_. Tant qu'on reste sur son propre navire, sur cette maison voyageuse qu'on a amenée avec soi, on est au milieu de figures et d'habitudes du pays, et tout cela fait illusion. Dans les grandes villes même,--comme Nagasaki par exemple,--où il y a du mouvement, des paquebots, des marins, on n'a pas bien la notion de ces distances infinies. Non, mais c'est dans le calme des lieux isolés, étranges comme celui-ci, et surtout c'est quand le soleil baisse comme à présent, qu'on se sent effroyablement loin du foyer.

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A peine une heure de repos et il faut repartir. Les djins ont pris une vigueur nouvelle dans cette eau si froide et ils filent encore plus vite, avec des bonds de chèvre, qui nous font sauter nous-mêmes dans nos chars.

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Traversé les mêmes plaines, les mêmes rizières, les mêmes torrents et les mêmes villages,--plus tristes, ainsi vus au crépuscule. Des milliers de crabes gris, sortis de leurs trous à la fraîcheur du soir, s'enfuient devant nous sur le chemin.

Au pied de la dernière chaîne de montagnes, celle qui nous sépare de Nagasaki, il est nuit close et nous allumons nos lanternes.

Nos coureurs, toujours nus, vont leur train rapide,--infatigables, s'excitant par des cris.

La nuit est douce, tiède,--en haut très étoilée et en bas pleine de petits feux imperceptibles: vers luisants enfouis sous les hautes herbes, lucioles voltigeant dans les bambous comme des étincelles. Les cigales, naturellement, chantent un grand ensemble nocturne et leur bruit devient de plus en plus sonore à mesure que nous nous élevons dans les régions boisées qui entourent Nagasaki. Tous ces fouillis si verts, tous ces bois suspendus qui, dans le jour, étaient d'une si éclatante couleur, font à présent des masses d'un noir intense, les unes surplombant nos têtes, les autres perdues dans des profondeurs sous nos pieds.

Souvent nous rencontrons des groupes de personnes en voyage, piétons modestes, ou gens de qualité dans des chars à djins; tous portent au bout de bâtonnets des lanternes de route, qui sont de gros ballons blancs ou rouges, peinturlurés de fleurs et d'oiseaux. C'est que le chemin où nous sommes sert de grande voie de communication avec l'intérieur de cette île Kiu-Siu, et, même la nuit, il est très fréquenté; au-dessus et au-dessous de nous, dans les lacets obscurs, nous voyons beaucoup de ces lumières multicolores trembloter parmi les branches d'arbre.

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Vers onze heures, halte au hasard, très haut sur la montagne, dans une maison de thé;--une auberge vieille et pauvre, à l'usage sans doute des hommes de peine, des porteurs. Les gens, à moitié endormis, rallument leurs petites lampes et leurs petits fourneaux pour nous faire du thé.

Ils nous le servent sous la véranda, au grand air frais, dans l'obscurité bleuâtre, aux étoiles.

Alors Yves est repris par ces impressions enfantines «d'éloignement du foyer» qu'il avait déjà eues là-bas, dans le gouffre noir où tombait la cascade: «Comme on est perdu ici», dit-il encore.--Et il calcule que le soleil, au moment où il nous quittait tout à l'heure, venait de se lever sur Trémeulé-en-Toulven,--et que c'est justement aujourd'hui le second dimanche de septembre, jour de ce grand pardon auquel nous assistions tous deux l'an dernier, dans les bois de chênes, au son des cornemuses... Que de choses encore ont changé et passé, depuis ce _pardon_ de l'année dernière...

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Il est plus de minuit quand nous sommes de retour à Nagasaki; mais comme il y avait fête religieuse à la pagode d'Osueva, les maisons-de-thés sont encore pleines de monde, et les rues éclairées.

Là-haut, chez nous, Chrysanthème et Oyouki nous attendaient, étendues, légèrement endormies.

Dans le bassin bleu, sur le toit de madame Prune, nous mettons à tremper une gerbe de fougères rares, cueillies dans la forêt, et puis nous nous endormons d'un lourd sommeil sous nos moustiquaires de gaze.

LES FEMMES JAPONAISES

Je pensais avoir tiré le trait final sur toute espèce de Japonerie,--et voici que je me suis laissé aller à promettre quelques mots sur ce mystérieux petit bibelot d'étagère qui est la femme japonaise. De nouveau donc je m'entoure de tout ce que peut aviver, jusqu'à l'illusion de la présence, mes souvenirs encore frais de là-bas: robes imprégnées de parfums nippons, vases, éventails, images et portraits. Portraits surtout, innombrables portraits étalés sur ma table de travail, figures rieuses de _mousmés_, connues ou non; petits yeux tirés aux tempes, petits yeux de chat... Et des toilettes et des poses!... Toutes les mièvreries, toutes les grâces cherchées et bizarres, se drapant dans les plis de longues tuniques ou s'abritant sous l'extravagant bariolage des ombrelles.--Et l'illusion désirée me vient si bien, qu'un murmure de petites voix me semble sortir de ces albums ouverts; autour de moi j'entends, dans le silence, comme des petits rires...

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Je ne crois pas qu'un homme de race européenne puisse écrire sur la femme japonaise rien d'absolument juste, s'il veut aller au delà des surfaces et des aspects. Un Japonais seul y parviendrait,--ou peut-être à la rigueur, un Chinois, car il y a des affinités d'âme incontestables entre ces deux peuples pourtant si différents;--et encore, si cette étude était fouillée un peu trop, nous ne la comprendrions plus; elle ne nous apprendrait rien, parce qu'elle nous échapperait par certain côté, qui serait précisément le côté profond et capital. La race jaune et la nôtre sont les deux pôles de l'espèce humaine; il y a des divergences extrêmes jusque dans nos façons de percevoir les objets extérieurs, et nos notions sur les choses essentielles sont souvent inverses. Nous ne pouvons jamais pénétrer complètement une intelligence japonaise ou chinoise; à un moment donné, avec un mystérieux effroi, nous nous sentons arrêtés par des barrières cérébrales infranchissables; ces gens-là sentent et pensent au rebours de nous-mêmes.

Je resterai donc très superficiel dans ce que je vais dire, et j'aime mieux avouer franchement, dès le début, que je ne saurais faire plus...

Bien laides, ces pauvres petites Japonaises! Je préfère poser cela brutalement d'abord, pour l'atténuer ensuite avec de la gentillesse mignarde, de la drôlerie gracieuse, d'adorables petites mains, et puis de la poudre de riz, du rose, de l'or sur les lèvres, toutes sortes d'artifices.

Presque pas d'yeux, si peu que rien; deux minces fentes obliques, divergentes, au fond desquelles roulent des prunelles rusées ou câlines,--comme entre les paupières à peine ouvertes de ces chattes que fatigue le trop grand jour.

Au-dessus de ces petits regards bridés,--mais très loin au-dessus, très haut perchés,--se dessinent les sourcils, aussi fins que des traits de pinceau et nullement retroussés, nullement parallèles aux yeux qu'ils accompagnent si mal; mais droits sur une même ligne, contrairement à ce qu'on est convenu de faire dans notre imagerie européenne chaque fois qu'il s'agit de représenter une Japonaise.

Je crois que toute l'étrangeté particulière de ces petits visages de femmes tient dans cet arrangement de l'oeil, qui est général, et aussi dans le développement de la joue, qui s'enfle toujours jusqu'à la rondeur de poupée; du reste dans leurs peintures, les artistes de ce pays ne manquent jamais de reproduire, en les exagérant même jusqu'à l'invraisemblance, ces signes caractéristiques de leur race.

Les autres traits sont beaucoup plus changeants, suivant les personnes d'abord, et surtout suivant les conditions sociales. Dans le peuple, les lèvres restent grosses, le nez aplati et court; dans la noblesse, la bouche s'amincit, le nez s'allonge et s'effile, se recourbe même quelquefois en fin bec d'aigle.

Il n'est pas de pays où les types féminins soient aussi tranchés entre castes différentes. Des paysannes brunes, bronzées comme des Indiennes, bien prises dans leurs très petites tailles, potelées et musclées sous leurs éternelles robes de cotonnade bleue. Des citadines étiolées, vrais diminutifs de femmes, blanches et pâlottes comme de maladives Européennes, avec ce je ne sais quoi de creusé, de miné en-dessous des chairs, qui est l'indice des races trop vieilles. Toutes ces artisanes des grandes villes ont l'air d'avoir été usées héréditairement, usées avant la naissance par une trop longue continuité de travail et de tension d'esprit vers de minutieuses choses; on dirait que, sur leurs formes grêles, pèse toute la fatigue d'avoir constamment produit, depuis des siècles, ces millions de bibelots, ces innombrables petites oeuvres d'épuisante patience dont le Japon déborde. Et chez les princesses alors, l'affinement aristocratique, à force de remonter loin, arrive à former d'étonnantes petites personnes artificielles, aux mains et aux torses d'enfant, dont la figure peinte, plus blanche et plus rose qu'un bonbon frais, n'indique plus d'âge; leur sourire prend quelque chose de lointain comme celui des vieilles idoles; leurs yeux bridés ont une expression à la fois jeune et morte.

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A d'excessives hauteurs, au-dessus de toutes les Japonaises, l'invisible Impératrice, récemment encore, planait comme une déesse. Mais elle est descendue peu à peu de son empyrée, la souveraine; elle se montre à présent, elle reçoit, elle parle et même elle lunche, du bout de ses lèvres il est vrai. Elle a quitté ses camails magnifiques semés d'étranges blasons, sa large coiffure d'idole et ses éventails immenses; elle fait venir, hélas! de Paris ou de Londres, ses corsets, ses robes et ses chapeaux.

Il y aura cinq années aux chrysanthèmes[1], pendant l'une des rares solennités où quelques privilégiés étaient admis en sa compagnie, j'avais eu l'honneur de la voir dans ses jardins. Elle était idéalement charmante, passant comme une fée au milieu de ses parterres, fleuris à profusion de fleurs tristes d'automne; puis venant s'asseoir sous son dais de crépon violet (la couleur impériale), dans la raideur hiératique de ses vêtements aux nuances de colibri. Tout l'appareil délicieusement bizarre dont elle s'entourait encore, lui donnait un charme de créature irréelle. Sur ses lèvres peintes, un sourire de commande, dédaigneux et vague. Son fin visage poudré gardait une expression impénétrable et, malgré la grâce de son accueil, on la sentait offensée de notre présence, que les usages nouveaux l'obligeaient à tolérer, elle, l'Impératrice sacrée, jadis invisible, comme un mythe religieux!

[1] Ceci est écrit en 1890.

Fini tout cela, maintenant; rentrés pour jamais dans les armoires et dans les musées, les étonnantes robes aux formes millénaires et les larges éventails de rêve. Le nivellement moderne s'est opéré, d'un seul coup brusque, à cette cour du Mikado qui était restée jusqu'à nos jours plus murée qu'un cloître, et qui avait conservé, depuis les vieux âges, des rites, des costumes, des élégances immuables.

Le mot d'ordre est venu d'en haut; un édit de l'Empereur a prescrit aux dames du palais de s'habiller comme leurs soeurs d'Europe; on a fait venir fiévreusement des étoffes, des modèles, des couturières, des chapeaux tout confectionnés. Les premiers essais d'ensemble de ces travestissements ont dû avoir lieu à huis clos, peut-être avec des regrets et des larmes, qui sait, mais plus probablement avec des rires. Et ensuite on a convié les étrangers à venir voir; on a organisé des garden-parties, des soirées dansantes, des concerts. Les dames nippones qui avaient eu la chance de voyager en Europe, dans les ambassades, ont donné le ton de cette étonnante comédie si vite apprise. Les premiers bals à l'européenne en plein Tokio ont été de vrais tours de force en singerie; on y a vu des jeunes filles, tout en mousseline blanche, gantées au-dessus du coude, minauder dans des chaises en tenant du bout des doigts leur carnet d'ivoire; puis, sur des airs d'opérette, polker et valser presque en mesure, malgré les terribles difficultés que devaient présenter à leurs oreilles tous nos rythmes inconnus. Les vins, les chocolats, les glaces ont circulé, et ces choses absolument nouvelles ont été prises sur les plateaux avec mille grâces, par des mains très fines. Il y a eu de discrets flirtages, des figures de cotillon et des soupers.

Toute cette servile imitation, amusante certainement pour les étrangers qui passent, indique dans le fond, chez ce peuple, un manque de goût et même un manque absolu de dignité nationale; aucune race européenne ne consentirait à jeter ainsi aux orties, du jour au lendemain, ses traditions, ses usages et ses costumes, même pour obéir aux ordres formels d'un empereur.

Dieu merci, la nouvelle mascarade féminine est encore localisée dans un cercle très restreint: à Tokio seulement, et rien qu'à la Cour et dans le monde officiel. Toutes ces petites personnes, princesses, duchesses ou marquises--(car les vieux titres japonais ont été aussi changés contre des équivalents d'Europe)--qui arrivaient presque à être charmantes dans leurs somptueux atours d'autrefois, sont franchement laides aujourd'hui, dans ces robes nouvelles qui accentuent pour nous l'excessive mièvrerie de leur taille, l'écrasement asiatique de leur profil et l'obliquité de leurs yeux. Distinguées, elles le sont généralement encore; bizarres, fagotées, ridicules tant qu'on voudra; mais communes, presque jamais; sous la gaucherie des nouvelles manières à peine sues, sous l'effort des nouvelles attitudes imposées par les corsets et les baleines, l'affinement aristocratique persiste toujours;--il est vrai, c'est tout ce qui leur reste pour charmer.

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Et c'est dans cette période de transition affolée que la grande dame japonaise se présente à nous. Le monde des princesses aux imperceptibles petits yeux morts, aux larges coiffures piquées d'extravagantes épingles, qui était resté jusqu'à ces dernières années si dédaigneusement impénétrable à nos regards d'Occident, vient tout à coup de nous être ouvert; par je ne sais quel revirement inexpliqué, ce monde qui semblait s'être momifié dans les vieux rites et les modes millénaires a secoué en un jour son immobilité mystérieuse. Mais c'est sous un aspect déconcertant que ces femmes nous apparaissent, habillées comme les plus modernes d'entre les nôtres et recevant avec mille grâces dans des essais de salons à l'européenne. Et il ne faut pas perdre de vue que tout ce qu'on nous montre là est factice, superficiel, arrangé à notre intention; derrière les visages de commande, nous ignorons absolument ce qui se passe; nous ne devons donc pas nous hâter de sourire et de déclarer insignifiantes ces singulières poupées aux profils plats. Après la représentation qui nous mystifie, elles quittent certainement leurs affreux fauteuils dorés, leurs appartements nouveaux du plus mauvais goût occidental, et--qui sait,--reprenant peut-être les somptueuses robes blasonnées du vieux temps, elles vont s'accroupir sur leurs nattes blanches, dans quelqu'un de ces petits compartiments démontables, à châssis de papier qui composent la traditionnelle maison japonaise; puis là, regardant de leurs yeux à peine ouverts les lointains des jardins mignards tout en arbres nains, en pièces d'eau et en rocailles, elles redeviennent elles-mêmes,--et nous n'y voyons plus rien. Comment sont-elles alors, dans ces coulisses de leur demeure, et à quoi rêvent-elles dans les coulisses encore plus murées de leur esprit? C'est ici que l'intrigante devinette se pose. Dans ces têtes pâlottes à longs cheveux droits, dans ces têtes d'étiolées étranges, il y a des petites cervelles pétries au rebours des nôtres par toute une hérédité de culture différente; il y a des notions inintelligibles pour nous, sur le mystère du monde, sur la religion et sur la mort.

Ces femmes composeraient-elles toujours, comme au vieux temps, des poésies d'une mélancolie exquise sur les fleurs, sur les fraîches rivières et l'ombre des bois? Ressembleraient-elles à leurs grand'mères, héroïnes des poèmes et des chevaleresques légendes, qui plaçaient si haut le point d'honneur, si haut l'idéal d'amour?... Je ne sais; mais je crois qu'il serait étourdi de les juger d'après l'éternelle niaiserie souriante qu'elles nous montrent; j'ai surpris d'ailleurs plus d'une fois des expressions intenses sur ces visages de femme; sur celui de l'Impératrice entre autres, je me rappelle avoir vu, à deux ou trois reprises, passer comme des éclairs; ses jolies lèvres peintes au carmin frémissaient, tandis que se pinçait encore davantage son petit nez en bec d'aigle.

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La femme comme il faut, non encore européanisée, se retrouve encore, loin de Tokio, loin de la Cour, dans les autres villes de l'Empire. Elle n'a pas quitté ses anciens atours, celle-ci; on la rencontre en chaise à porteurs ou en petite voiture à bras, toujours très simplement habillée pour la rue; elle porte, l'une par-dessus l'autre, trois ou quatre robes unies, en soie mate et légère, de couleur sombre ou neutre; au milieu de son dos, une petite rosace blanche discrètement brodée représente le blason de sa noble famille; ses cheveux lissés avec une invraisemblable perfection, sont piqués d'épingles d'écaille sans un brillant, sans une dorure; lorsqu'elle est âgée et strictement fidèle aux modes du passé, ses sourcils sont rasés et ses dents recouvertes d'une couche de laque noire. Elle est plus fuyante, plus difficile à apprivoiser que la bourgeoise ordinaire; si cependant on force la représentation, on obtient d'elle quelque petit rire aimable, quelque révérence accompagnant une banalité polie;--puis c'est tout.

Et en somme, on la connaît presque autant, après cette simple rencontre, que les autres, les élégantes des nouvelles couches, avec lesquelles on a dansé un cotillon ou une valse de Strauss dans un bal de ministère. Le plus sage donc, s'il s'agit de définir la grande dame japonaise, est encore de la déclarer énigmatique.

Les bourgeoises, les marchandes, les artisanes, on les voit partout si librement, leur intimité est si vite conquise, que, sans les connaître au fond de l'âme, on peut essayer d'en dire plus long sur leur compte. De ces mille petites personnes, rencontrées n'importe où, dans les maisons-de-thé, les théâtres, les pagodes, l'impression d'ensemble qui me reste manque absolument de sérieux. Il me vient, dès que j'y repense, un involontaire sourire.