L'exilée

Part 7

Chapter 73,768 wordsPublic domain

Et là, dans cette sorte de solitude somptueuse, assis sur ces fauteuils d'un rose délicieusement pâli, devant les larges fenêtres ouvertes, nous avons, de ce dernier promontoire de l'Europe, la vue splendide qui charma les Sultans de jadis. A notre gauche et très bas sous nos pieds, le Bosphore se déroule sillonné de navires et de caïques; les blancheurs des quais de marbre s'y reflètent; les blancheurs des nouvelles résidences impériales, Dolma-Bagtché et Tchéragan, s'y renversent en longues traînées pâles; la série des palais et des mosquées s'échelonne magnifiquement sur ses rives. En face, c'est l'Asie, encore bleuâtre dans un reste de buée matinale; c'est Scutari, avec ses dômes et ses minarets, avec son immense Champ-des-Morts, sa forêt de cyprès sombres. A droite, les étendues infinies de Marmara;--de lointains paquebots s'y promènent, perdus dans tout ce bleu diaphane, petites silhouettes grises, traînant des fumées...

Comme il était bien choisi, le lieu, pour dominer, pour surveiller de haut cette Turquie, assise superbement sur deux des parties du monde! Et aujourd'hui quelle paix ici et quelle mélancolique splendeur, dans cet isolement si complet des modernes agitations de la vie, dans ce grand silence d'abandon, sous ce clair et morne soleil!...

Lorsque le gardien des Trésors--vieillard à barbe blanche--se dispose, avec ses grosses clefs, à nous ouvrir la porte de fer, vingt personnages assermentés viennent former la haie, dix à droite, dix à gauche, de chaque côté de cette entrée--ce qui est une obligation d'étiquette.

Nous passons au milieu de leur double file, et nous pénétrons dans des salles un peu obscures, où ils nous suivent tous.

Jamais caverne d'Ali-Baba ne fut remplie de telles richesses!--Depuis huit siècles on a entassé ici des pierres introuvables et les plus étonnantes merveilles d'art. A mesure que nos yeux, reposés du soleil de dehors, se font à la pénombre intérieure, les diamants commencent d'étinceler partout. Les choses sans âge et sans prix sont, à profusion, classées par espèces sur des étagères. Des armes de toutes les époques, depuis Tchengis-Khan jusqu'à Mahmoud; des armes d'argent et d'or surchargées de pierreries. Des collections de coffrets d'or de toutes les grandeurs et de tous les styles, les uns couverts de rubis, les autres de diamants, les autres de saphirs; quelques-uns même, taillés dans une seule émeraude grosse comme un oeuf d'autruche. Des services à café, des buires, des aiguières de formes antiques et exquises. Et des étoffes de fées; des selles, des harnais, des houssines de parade pour les chevaux, en brocarts d'argent et d'or, brodés et rebrodés de fleurs en pierres précieuses; des trônes très larges, faits pour s'y asseoir les jambes croisées: celui-ci tout en rubis et perles fines, qui donnent ensemble un éclat rose; celui-là entièrement revêtu d'émeraudes et brillant d'un reflet vert, comme ruisselant d'eau marine.

Dans la dernière salle nous attend, derrière des vitres, une immobile et effroyable compagnie: vingt-huit poupées macabres de grandeur humaine, debout, droites, alignées militairement et se touchant les coudes. Elles sont coiffées toutes de ce haut turban en forme de poire dont l'usage s'est perdu depuis un siècle et qu'on ne voit plus que posé sur les catafalques des grands personnages défunts, dans le demi-jour des kiosques funéraires, ou bien sculpté sur les tombes--tellement, que ce turban-là est absolument lié pour moi à l'idée de la mort. Jusqu'au commencement de ce siècle, chaque fois que mourait un Sultan, on apportait ici une poupée qu'on habillait avec les vêtements de gala du souverain passé, on lui mettait à la ceinture ses armes merveilleuses, on la coiffait de son turban et de sa magnifique aigrette de pierreries,--et elle restait ainsi, pour jamais, couverte de ces richesses éternellement perdues. Les vingt-huit Sultans, qui se sont succédé depuis la prise de Constantinople jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, ont dans cette salle leur simulacre debout, en tenue de parade; lentement, la sombre et somptueuse assemblée s'est accrue, les nouvelles poupées funèbres venant une à une se ranger dans l'alignement des anciennes qui les attendaient là depuis des centaines d'années, sûres de les voir venir--et ils se touchent les coudes à présent, tous ces fantômes qui ont régné à des siècles d'intervalle, mais que le temps a rapprochés dans le même pitoyable non-être.

Leurs longues robes sont des plus étranges brocarts, aux grands dessins mystérieux, aux nuances éteintes par la durée; des poignards sans prix, aux larges pommeaux faits d'une seule pierre précieuse, se rouillent, malgré les soins, dans les soies des ceintures; il semble même que les énormes diamants des aigrettes aient à la longue adouci leurs feux, brillent d'un éclat jaune et fatigué.

Et ce luxe inouï, saupoudré de poussière, est triste à regarder. Fabuleusement magnifiques, les poupées à haute coiffure, objets de tant de convoitises humaines, surveillées là derrière de doubles portes de fer, inutiles et dangereuses, voient passer les saisons, les années, les règnes, les révolutions, les siècles, dans la même immobilité et le même silence, tout le jour à peine éclairées à travers le grillage des vieilles fenêtres, et sans lumière dès que le soleil se couche... Chacune porte son nom, écrit comme un mot banal sur une étiquette fanée--des noms illustres et jadis terribles: Mourad le Conquérant, Soliman le Magnifique, Mohamed et Mahmoud... Je crois qu'elles me donnent, ces poupées, la plus terrifiante leçon de fragilité et de néant...

* * * * *

A l'«échelle» du Vieux-Sérail, nous attend un grand caïque du palais, à huit paires de rames, et nous descendons nous y étendre sur des coussins: elle est particulière à la Turquie cette façon de naviguer à demi couché, les yeux au niveau de l'eau sur laquelle on glisse.

Les rameurs portent tous la traditionnelle chemise en gaze de soie blanche, ouverte sur leur poitrine basanée: impassibles, noircis de soleil, ils ont l'air d'être en bronze avec des dents de porcelaine.

Le Bosphore, tranquille, miroite sous une lumière ardente.

Nous passons très au large des paquebots, des fumées, de tout ce qui, en face de la Corne-d'Or, encombre et salit la mer.

En deux ou trois endroits, à Dolma-Bagtché sur la rive d'Europe, à Belerbey sur la rive d'Asie, nous accostons à des quais de marbre d'un blanc immaculé, devant des palais déserts aux grilles blanches et dorées. C'est le grand charme unique de ces résidences du Sultan, leur neigeuse blancheur tout au bord de l'eau bleue.

* * * * *

Au dedans de ces palais inhabités, dont les gardiens nous ouvrent les portes, beaucoup de magnificence: des forêts de colonnes de toutes couleurs, des fouillis de torchères et de girandoles, des plafonds très compliqués en style oriental, des brocarts lamés et des soies de Brousse.--Mais personne dans ces salles de parade, au milieu de ce luxe si frais, entretenu avec tant de soin. Le Souverain et sa cour n'y viennent même plus.

Il est environ midi quand nous rentrons au palais de Yeldiz, après cette rapide visite aux autres résidences impériales.

A Yeldiz, une impression de calme extrême, de sérénité et de silence. Nous sommes encore en Ramadan, époque de retraite, de prière, et, dans la maison de Sa Majesté le Sultan, plus encore que partout ailleurs, on observe rigoureusement le jeûne, qui, pendant ce mois religieux, ne doit être rompu qu'après le coucher du soleil. Pour moi seul, qui ne suis pas astreint à la loi mahométane, un déjeuner est servi; mais voici que je me sens très confus de me mettre à table dans ce palais où l'on ne mange pas: pour la première fois de ma vie, déjeuner me paraît presque une inconvenance, une grossièreté d'Occident.

J'ai d'ailleurs beaucoup mieux à faire. Sur les feuillets dorés d'un block-notes qu'un interprète m'a apporté, il m'est permis encore de transmettre un peu de ma pensée écrite au Souverain, aujourd'hui invisible, mais dont on devine la présence très proche.--Et j'admire que Sa Majesté, entre les mille occupations dévorantes de la vie du trône, puisse encore n'être étranger à rien en fait de littérature et d'art.

Les fenêtres ouvertes laissent entrer à flots de la lumière et du silence; des rayons du soleil de mai courent sur les murs blancs, sur les brocarts clairs des meubles. La vue est, au premier plan, sur des jardins fleuris, puis sur des lointains profonds: toujours ces échappées charmantes de mer et d'Asie, qu'on a de partout dans cette ville bâtie en terrasse, balcon avancé de l'Europe.

La mosquée impériale est là aussi, tout près, montrant son dôme ajouré. Et, tout en fumant les plus exquises cigarettes blondes, je cause des chants religieux d'hier au soir avec Son Excellence le Grand Vizir--qui sait être à volonté le plus courtois et le plus raffiné des Français.

«Approchez-vous d'une fenêtre, me dit-il, pour écouter la voix incomparable qui va dans un instant chanter la prière.»

En effet, au milieu du tranquille silence extérieur, tout à coup la voix s'élève, délicieusement sonore; elle a le mordant d'un hautbois et la pureté céleste d'un orgue d'église; avec une sorte de détachement inexpressif, comme en sommeil et en rêve, elle jette la prière musulmane aux quatre coins du ciel bleu... Et alors une intense impression d'Islam revient me faire frissonner jusqu'aux cordes profondes; dans ce salon gai et clair, qui aurait aussi bien pu être ailleurs, en un château quelconque de France, je l'avais peu à peu perdue, cette impression-là, qui est pour moi infiniment mélancolique, à la fois berceuse et angoissante, sans que j'aie jamais pu la bien définir.

Encore plus beau que cette voix d'or, qui vibre aujourd'hui toute jeune et puissante, mais qui demain passera, encore plus beau est ce chant presque immortel qui, depuis des siècles, cinq fois par jour, plane sur les villes et la terre turques. Il symbolise toute une religion, tout un mysticisme calme et fier; il est la plainte et l'appel jetés vers en-haut, par ces frères d'Orient qui savent mieux garder que nous les vieux rêves consolateurs, qui marchent encore les yeux fermés pour ne pas voir le gouffre de poussière, et s'endorment dans les mirages magnifiques... Tant que cette prière continuera de faire courber les têtes alentour des mosquées, la Turquie aura toujours ses mêmes soldats superbes, aussi insouciants de mourir...

CHARMEURS DE SERPENTS

A Tétouan, la ville blanche, c'était le printemps, le crépuscule de mai, la paix des immobiles soirs roses. Sur les terrasses, sur les vieux petits dômes, sur l'ensemble des vieilles petites maisons centenaires, s'étendait la blancheur infinie des chaux; partout s'étendait le mystère de ce même linceul blanc. De lents promeneurs, vêtus de nuances exquises, passaient en regardant dans leur rêve, et leurs longs yeux noirs, magnifiques, ne semblaient pas voir les choses de la terre. Le couchant éclairait d'or, éclairait rose, et, dans les replis des vieilles maisons presque sans forme et sans âge, les chaux peu à peu bleuissaient comme des neiges à l'ombre. Il y avait des passants jaune d'or, vert pâle ou couleur de saumon; des passants bleus et des passants roses; d'autres, qui avaient choisi de plus rares et d'indicibles teintes; tous majestueux et graves, visage de bronze et regard intensément noir. Çà et là, des touffes de fraîches plantes de printemps, des coquelicots, des résédas, des boutons d'or, éclataient, posés et fleuris au hasard, sur les vieux murs, sur la neige bleuâtre des vieux murs. Mais le blanc mort des chaux dominait tout; il semblait éclairer et renvoyer de la lumière atténuée vers le profond ciel doré qui en était déjà rempli. Nul part n'existaient d'ombres dures, ni de contours accusés, ni de couleurs sombres; sur cette blancheur de tout, les êtres vivants, qui se mouvaient avec lenteur, ne faisaient passer que des teintes claires, étrangement claires, fraîches comme dans des visions non terrestres; tout était adouci et fondu dans de la tranquille lumière; il n'y avait de noir que tous ces grands yeux de rêveurs...

D'un peu loin on entendait préluder la flûte triste, triste, et le tambourin sourd des charmeurs de serpents. Alors, les lents promeneurs, qui d'abord marchaient sans but dans ce blanc dédale, se dirigeaient peu à peu vers le même point, répondant à l'appel de cette musique.

A un grand carrefour, au faîte de la ville, ces charmeurs s'étaient placés. On voyait de là, dans des profondeurs qui bleuissaient, des successions de lignes blanches presque sans contours, qui étaient des terrasses; quelque chose comme un éboulement de blocs de neige, qui était Tétouan à demi perdu dans la vapeur du soir de mai.

Les hommes aux longs vêtements faisaient cercle autour des charmeurs. Et les charmeurs, nus et fauves, chantaient et dansaient en agitant leur chevelure bouclée, dansaient comme leurs serpents, en tordant leur buste souple, d'après leur musique de flûtes. Et tout était beau, depuis le ciel jusqu'au plus humble chamelier aux bras de bronze, qui regardait en rêvant, sans voir.

Et moi, je restais là au milieu d'eux, n'appréciant plus les durées, charmé comme eux, et, par hasard, me reposant un peu parmi ces immobiles, ignorants des heures qui passent. Et ces tambourins, ces flûtes tristes--et toute cette Afrique--exerçaient sur moi leur charme berceur, aussi magiquement qu'autrefois, dans mes plus lointaines années jeunes...

Vraiment, c'est toujours ce pays qui me chante, sur le rythme le plus doux, l'universelle chanson de la mort.

UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME

Nagasaki, dimanche 16 septembre 1885.

Depuis la veille, j'avais décidé d'aller avec Yves au temple de «Taki-no-Kanon», un lieu de pèlerinage situé à six ou sept lieues d'ici, dans les bois.

A dix heures du matin, par un soleil déjà brûlant, nous nous mettons en route dans des chars à djins, emmenant une relève de coureurs choisis, trois hommes pour chacun de nous, et des éventails.

Nous voilà bientôt hors de Nagasaki, roulant grand train dans la verte montagne, montant, montant toujours. D'abord nous suivons un torrent large et profond, dans le lit duquel des blocs de granit se dressent partout comme des menhirs, les uns naturels, les autres érigés de main d'homme et vaguement taillés en forme de dieux; au milieu des verdures et de l'eau jaillissante, on les voit surgir, simples rochers quelquefois, ou bien fantômes gris, ayant des embryons de bras et des ébauches de figures.--Les Japonais ne peuvent laisser la nature naturelle; jusque dans ses recoins sauvages, il faut qu'ils lui impriment une certaine préciosité mignonne ou bien qu'ils l'arrangent en cauchemar, en grimace.--Nous roulons très vite, très vite, secoués, balancés; même sur les pentes raides, les jarrets de nos coureurs ne faiblissent pas, et nous continuons de nous élever par une route en zigzags de serpent.

Une route aussi belle que nos routes de France,--avec des fils télégraphiques, dont la présence surprend au milieu de ces arbres inconnus.

Vers midi, à la rage ardente du soleil, arrêt dans une maison-de-thé,--qui est au bord du chemin, hospitalière, dans un renfoncement ombreux et frais de la montagne. Une source bruissante est amenée dans la maison même, paraît sortir, comme par miracle, d'un vase en bambou, puis tombe dans un bassin où sont tenus, sous l'eau claire, des oeufs, des fruits, des fleurs. Nous mangeons des pastèques roses, refroidies dans cette fontaine et ayant un goût de sorbet.

* * * * *

Repris notre route.

Nous arrivons maintenant tout en haut de cette chaîne de montagnes qui entoure Nagasaki comme une muraille. Bientôt nous allons découvrir le pays au delà. Pour le moment nous courons dans des régions élevées, où tout est vert, admirablement vert. Les cigales font partout leur grande musique et de larges papillons volent au-dessus des herbages.

On sent bien pourtant que ce n'est pas l'éternelle quiétude chaude, morne, des pays des tropiques. Non, c'est la splendeur de l'_été_, de l'été des régions tempérées; c'est la verdure plus délicate des plantes annuelles qui poussent au printemps; ce sont les fouillis d'herbes hautes et frêles qui, à l'automne, vont mourir; c'est le charme plus éphémère d'une saison comme les nôtres;--l'accablement délicieux de nos campagnes à nous, par les brûlantes après-midi de septembre. Ces forêts, suspendues aux pentes des collines, jouent, dans les lointains, celles d'Europe; on dirait nos chênes, nos châtaigniers, nos hêtres. Et ces petits hameaux, aux toits de chaume ou de tuiles grises, qui apparaissent çà et là groupés dans les vallées, ne dépaysent pas, ressemblent aussi aux nôtres. Le Japon n'est plus indiqué par rien de précis,--et maintenant ces lieux me rappellent certains sites ensoleillés des Alpes ou de la Savoie.

De très près seulement, les plantes étonnent, presque toutes inconnues; les papillons qui passent sont trop grands, trop bizarres; les senteurs diffèrent. Et puis, dans ces villages aperçus au loin, on cherche des yeux quelque église, quelque vieux clocher comme dans notre Europe, et on n'en découvre nulle part. Aux coins des routes, ni croix ni calvaires. Non, sur les tranquillités de ces campagnes, sur leur sommeil silencieux de midi, veillent des dieux étranges qui n'ont pas de parenté avec ceux d'Occident...

* * * * *

Ayant atteint le point supérieur de cette première muraille de montagnes, nous voyons, de l'autre côté, s'ouvrir en avant de nous une plaine immense, unie comme un steppe vert tout en velours, avec une baie lointaine où la mer vient mourir.

Par des chemins en lacets qui fuient devant nous, il va falloir descendre dans cette plaine, disent nos djins, la franchir tout entière,--et dépasser encore ces collines qui sont au bout, fermant notre grand horizon.

Cela nous effraie; jamais nous ne nous serions figuré que c'était si loin, ce temple... Comment ferons-nous pour être de retour cette nuit?

* * * * *

Arrivés au bas des lacets rapides, nous faisons halte dans un bois de très haute futaie, où se tient à l'ombre un vieux temple en granit, d'aspect sournois, consacré au dieu du riz. Sur l'autel, il y a des renards blancs, assis dans une pose hiératique et montrant leurs dents par un méchant rictus.--Des petits ruisseaux clairs circulent sous les arbres de ce bois, dont le feuillage est immobile et noir.

Une bande de porteurs et de porteuses vient faire halte avec nous dans ce lieu frais: très bruyante et enfantine compagnie, vêtue de loques misérables en coton bleu. Parmi eux, des _mousmés_ bien jolies, porteuses aussi par métier, ayant les hanches solides et la figure cuivrée. Ils sont une cinquantaine pour le moins, tenant des fardeaux dans des paniers au bout de longues hampes: c'est un convoi de marchandises, une caravane humaine. On en rencontre ainsi beaucoup sur les routes de cette île de Kiu-Siu, où ne circulent ni chevaux ni voitures, et pas encore de chemins de fer comme à Niphon, la grande île très civilisée.

* * * * *

A travers la plaine, nos djins reposés nous roulent avec une extrême vitesse, en courant à toutes jambes. Ils enlèvent un à un leurs vêtements qui les gênent, et ils les déposent, trempés de sueur, dans nos petits chars, sous nos pieds.

C'est une rizière immense que nous franchissons ainsi, au grand éclat blanc du soleil de midi suspendu seul au beau milieu d'un ciel sans nuage. Une rizière unie, d'une couleur tendre et printanière, entretenue par des milliers d'invisibles petits canaux d'eau courante; autour de nous, elle est vide et monotone autant que le ciel tendu sur nos têtes, et aussi verte qu'il est bleu.

La route est belle toujours, et ces surprenants fils de télégraphe continuent de courir au bord, accrochés à des poteaux comme chez nous. Avec cette ceinture de montagnes éloignées qui nous entourent, un peu voilées dans un brouillard de soleil, on dirait de plus en plus un site d'Europe: les plaines de la Lombardie, par exemple, ses pâturages uniformes, avec les Alpes à l'horizon. Seulement, il fait plus chaud.

* * * * *

Notre troisième halte est au bout de ce steppe, au bord d'un torrent, à l'entrée d'un grand village, dans une maison-de-thé.

Nos djins, pour se réconforter, se font servir des platées de riz cuit à l'eau et les mangent à l'aide de baguettes avec une grâce féminine. Les gens s'attroupent autour de nous; des mousmés, en grand nombre, nous examinent avec des curiosités polies et souriantes. Bientôt tous les bébés du lieu sont assemblés aussi pour nous voir.

Il y en a un, de ces bébés jaunes, qui nous fait une grande pitié; un enfant hydropique, ayant une jolie figure douce. Il tient à deux mains son petit ventre nu, tout gonflé, qui sûrement le fera bientôt mourir.

Nous lui donnons des sous nippons et alors un sourire de joie, un regard de reconnaissance profonde nous sont adressés par ce pauvre petit être qui ne nous reverra jamais et qui certainement va rentrer sous peu dans la terre japonaise.

* * * * *

Les maisonnettes de ce village sont pareilles à celles de Nagasaki, en bois, en papier, avec les mêmes nattes bien propres. Le long de la grande rue, il y a des boutiques où l'on vend différentes petites choses amusantes, et beaucoup d'assiettes, de tasses et théières; mais, au lieu de grosse poterie comme dans nos campagnes, tout cela est en fine porcelaine ornée de gentils dessins légers.

Nous traversons une autre chaîne de collines, plus basses, et nous voici dans une autre plaine, avec des rizières encore, des fossés remplis de roseaux et de lotus. Nos djins, qui ont fini leur déshabillement progressif, sont nus à présent. La sueur ruisselle sur leur peau fauve. L'un des miens, qui est de la province d'Ouari renommée pour ses tatoueurs, a le corps littéralement couvert de dessins d'une étrangeté raffinée. Sur ses épaules, d'un bleu uniformément sombre, court une guirlande de pivoines d'un rose éclatant et d'un dessin exquis. Une dame en costume d'apparat occupe le milieu de son dos, et les vêtements brodés de cette singulière personne descendent le long de ses reins jusqu'à ses vigoureuses cuisses de coureur.

* * * * *

Au bord d'un autre torrent nos djins s'arrêtent, légèrement essoufflés, et nous prient de descendre. Le chemin cesse d'être carrossable; il va falloir passer à gué sur des pierres et continuer à pied, par des sentiers qui tout à l'heure s'enfonceront dans la montagne et dans les bois.

L'un d'eux reste là, préposé à la garde des chars; les autres nous suivent pour nous guider.

Bientôt nous voilà grimpant, sous une ombre épaisse, parmi les rochers, les racines, les fougères, dans des petits sentiers de forêt. Quelque vieille idole de granit se dresse de loin en loin, rongée, moussue, informe, nous rappelant que nous sommes sur le chemin d'un sanctuaire...

... Je me sens très incapable d'exprimer l'émotion de souvenir, inattendue, poignante, qui me vient tout à coup dans ces sentiers pleins d'ombre. Cette nuit verte sous des arbres immenses, ces fougères trop grandes, ces senteurs de mousses, et, en avant de moi, ces hommes dont la peau est d'une couleur de cuivre, tout cela brusquement me transporte à travers les années et les distances, en Océanie, dans les grands bois de Fata-hua, jadis familiers... En différents pays du monde, où j'ai promené ma vie depuis mon départ de l'_île délicieuse_, j'ai éprouvé déjà souvent de ces rappels douloureux, me frappant comme une lueur d'éclair et puis s'évanouissant aussitôt pour ne plus me laisser qu'une angoisse vague,--fugitive aussi...