Part 6
Et je ne puis me rappeler sans sourire cette réflexion de la très charmante ambassadrice, parcourant d'un regard fin et impayable sa longue tablée: «Oh! moi, vous savez, par les temps que nous traversons, je n'en suis pas à un touriste de plus ou de moins...» Cela dit sans l'ombre d'une pensée désobligeante pour ses hôtes, mais prononcé avec je ne sais quelle imperceptible nuance qui fait de cette petite phrase de rien une chose infiniment drôle.--Tous choisis, gens aimables et de bonne compagnie, ces voyageurs invités; trop nombreux seulement, tournant à l'invasion, et alors pas décoratifs ici pour des yeux de peintre: c'est tout ce que je leur reproche--sans y mettre, bien entendu, plus de mauvaise pensée que notre ambassadrice.
Le même jour, vers quatre heures du soir, Stamboul par la pluie. Un orage depuis ce matin assombrissait l'air, et l'averse tombe décidément, torrentielle.
Sortant de la Sublime-Porte, je me réfugie, pour m'y abriter jusqu'à la fin de la journée, dans le labyrinthe du Grand-Bazar (car Stamboul, suivant l'usage d'Orient, a son «bazar», qui est comme une ville dans la ville, que des murailles entourent, et qui, le soir, ferme ses épaisses portes).
Il y fait sombre et triste, aujourd'hui, sous ce ciel plein d'eau et sous ces toitures de bois qui couvrent toutes les petites rues, laissant des gouttières suinter; à travers une espèce de buée, de brouillard crépusculaire, on voit briller les étoffes dorées, les milliers de bibelots accrochés aux échoppes--et fourmiller les foules: femmes tout de blanc voilées, hommes coiffés de bonnets rouges. Dieu merci! il n'a guère changé encore, ce bazar. Dans des recoins connus, je retrouve les mêmes obscurs petits cafés, qui sont revêtus de leurs vieux carreaux de faïence persane aux étranges fleurs, et où servent depuis des années les mêmes vieilles petites tasses. On peut y faire les mêmes rêves qu'autrefois, en regardant, par la porte ouverte, la foule turque s'agiter dans le demi-jour fantastique des avenues. Du fond de ces retraites d'ombre, où l'on fume le tabac blond qui grise, tout ce mouvement, tout ce bruit semble, dans le lointain, comme un immense brouhaha de fantômes.
Voici cependant, hélas! quelques essais nouveaux de boutiques à l'européenne, avec des devantures vitrées. Et voici même quelques bandes d'étrangers ahuris--touristes des agences, évidemment--qui passent en se serrant les coudes, promenés à toute vapeur par des guides effrontés. (Plus convaincus sont les touristes anglais: malgré leurs airs de marcher en pays conquis, je crois que décidément je les préfère aux Français gouailleurs, qui se plaignent des rues mal pavées, qui ne voient du bazar que les quelques articles de Paris étalés çà et là, et inclinent à penser que tous ces vieux marchands à turban, accroupis dans des niches, font venir leurs tapis du _Bon Marché_ ou du _Louvre_.) Et ils partiront tous ayant _vu_ Constantinople; et ils crieront même à la mauvaise foi musulmane, parce qu'ils auront été volés, pillés (comme cela leur revient de droit) par la plèbe des guides et des interprètes--qui sont Grecs, Arméniens, juifs, Maltais, tout ce qu'on voudra, mais jamais Turcs. Les Turcs du peuple se font bateliers, ou manoeuvres, ou portefaix, mais ne se plient point au métier servile d'exploiteurs d'étrangers.
Je m'attarde à marchander de vieux bibelots d'argenterie--tandis que dehors le jour baisse et la pluie tombe toujours. De plus en plus désolé, ce bazar qui se vide, les affaires finies: le long des ruelles couvertes, si vieilles, si vieilles, les boutiques se ferment; les marchands s'en vont comme les acheteurs, et l'obscurité grise descend dans ce labyrinthe, qui, la nuit, ne sera plus qu'un désert noir.
Il faut s'en aller décidément. Je remonte sur un pauvre cheval de louage, tout trempé des averses du jour, qui m'attendait à une des portes de ce bazar et je m'achemine vers Péra.
La pluie cesse; mais le ciel reste gris, les vieux toits ruisselants. En descendant vers la Corne-d'Or, par les rues étroites, on marche dans les flaques d'eau, faisant jaillir la boue. La ville a repris subitement ses aspects d'hiver,--aspects, en somme, sous lesquels je l'ai le plus connue et qui me tiennent au coeur d'une manière plus intime. Voici où mes impressions redeviennent tout à fait personnelles: il est laid et triste, Stamboul, par un pareil soir,--et cependant c'est ainsi que je l'aime le plus. Je reviens à regret, très lentement, malgré l'eau qui tombe encore en mille gouttières des toits mouillés. Oh! comme je me replonge en plein passé, par cette soirée de pluie presque froide...
Arrivant à l'hôtel, toujours sans hâte malgré mes vêtements trempés, j'y trouve un mot de Son Excellence le Grand Vizir, m'informant que Sa Majesté le Sultan veut bien m'inviter à venir ce soir, au palais de Yeldiz, assister aux illuminations du Kadir-Guidjeci: «Un chaouch, me dit-il, et une voiture seront là pour vous prendre...»
Environ trois quarts d'heure après, presque en retard, ayant dîné à la diable et fait avec fièvre ma toilette de cour, je roule à toute vitesse vers Yeldiz, dans un landau découvert escorté d'un chaouch au galop, fendant la foule de Péra. Le ciel s'est dégagé, les étoiles brillent. Les illuminations merveilleuses du Ramadan s'allument partout; entre les banales maisons, quand une échappée de lointain apparaît, on dirait d'une féerie.
C'est loin, ce palais de Yeldiz, presque dans la campagne, du côté opposé à Stamboul, auquel nous tournons le dos dans notre course empressée. Le Bosphore, qu'on aperçoit aussi de temps en temps, et, au delà, Scutari, sont illuminés comme la côte d'Europe; la féerie se prolonge de tous côtés, jusqu'aux dernières limites du champ de vue.
En avant de nous, courant en sens inverse, voici un flot de monde, une masse humaine qui se précipite comme furieuse, des hommes demi-nus galopant et criant; et au loin je distingue le sinistre appel: _Yangun vâr!_
Le feu! c'est le feu! Avec tant de maisons en bois, ici c'est continuel. Tout un quartier brûle là-bas, jetant dans le ciel une grande lueur rouge, ajoutant à la fête une illumination imprévue. Ces choses que l'on traîne si vite avec un bruit lourd, ce sont les pompes, attelées d'hommes affolés qui courent à toutes jambes; elles accrochent les roues de ma voiture... Cris et bousculade... Mais on reconnaît le chaouch du palais, on s'écarte, et nous passons...
Maintenant, des avenues de banlieue, larges et droites, presque vides, où nous reprenons notre train ventre à terre.
Puis, devant nous, une grande lueur blanche et verte, non plus d'incendie, mais de feux de Bengale: les jardins de Yeldiz. Nous franchissons des grilles:--alors, subitement, plus de foule ni de bruit; nous galopons dans des allées vides, silencieuses, illuminées à profusion, bordées de myriades de feux qui forment des guirlandes et des girandoles. Rien que des feux blancs, des globes blancs dans la verdure; aucun bariolage ici, sur la terre, tandis que, par contre, le ciel est entièrement étoilé de fusées bleues et rouges, rayé de pluies de feu de toutes les couleurs.
Les allées, où il n'y a toujours personne, vont en montant; il y fait de plus en plus clair, de lumière blanche, tandis qu'un côté de l'horizon reste ensanglanté par du rouge d'incendie. Une autre grille encore. Puis des bataillons de cavaliers et de fantassins nous barrent le passage, formant la haie serrée; ils portent tous des torches ou des lanternes, comme pour quelque gigantesque retraite aux flambeaux. Des centaines d'officiers sont là aussi, vêtus pour la plupart du dolman oriental aux longues manches flottantes.--Oh! la belle et imposante armée!
Ces milliers d'hommes, si immobiles, semblent absorbés dans un recueillement religieux, au milieu de cette clarté étrange qui éblouit, sous cette pluie de feux de couleurs changeantes dont le ciel de la nuit est traversé.
Le chaouch qui me guide a les mots de passe, et les rangs s'ouvrent devant nous. Il me conduit au premier étage, dans un pavillon du palais: salons vides où il fait étonnamment clair--clair des lampes intérieures et de l'illumination du dehors, dont la lueur immense entre par les fenêtres grandes ouvertes. Les boiseries, les meubles sont blancs et or; tout est lumineux et blanc. A je ne sais quelle forme particulière du silence, on a le sentiment de cette agglomération d'hommes en armes qui sont là, muets, retenant presque leur souffle, oppressés par la présence du Souverain. Et une admirable musique religieuse arrive du dehors: un choeur de voix d'hommes très fraîches, très limpides, qui psalmodient sur des notes singulièrement hautes, avec quelque chose de pas naturel, d'extra-terrestre si l'on peut dire ainsi...
Un aide de camp me reçoit dans ces salons. «Le Sultan, me dit-il, est encore à la mosquée impériale, d'où partent ces chants suaves.» Mais la prière touche à sa fin, et, en m'approchant d'une fenêtre, je verrai tout à l'heure Sa Majesté sortir.
A une cinquantaine de pas de moi, un peu en contre-bas de la fenêtre où je suis, cette mosquée m'apparaît. Elle est toute fraîche et toute blanche, très dentelée d'arabesques, en style d'Alhambra. Illuminée par en dedans et par en dehors, elle semble transparente autant qu'une fine découpure d'albâtre, et cette musique qui s'en échappe lui donne quelque chose d'irréel; elle est comme la principale pièce de l'immense feu d'artifice qui, ce soir, brûle partout. Alentour de son dôme étrangement lumineux apparaissent, avec leurs myriades de globes blancs, les avenues, les jardins par lesquels je suis arrivé. Des nuages de feu de Bengale embrouillent devant moi tous les lointains, confondent toutes les perspectives--déjà compliquées par la hauteur d'où je regarde. Un gigantesque transparent, suspendu on ne sait comment dans l'air, porte une inscription arabe brillante sur un fond couleur de nuit; avec toutes les fantasmagories éblouissantes qui rendent la vue imprécise, il est impossible de deviner à quelle distance cette inscription aérienne est placée: elle paraît grande et lointaine comme un signe du ciel; elle préside à cette fête de lumières; c'est elle qui lui donne son caractère musulman, son caractère sacré.--Et au delà encore, on distingue des coins de vrais lointains; sur une vague étendue noire, qui doit être le Bosphore, posent de petits objets brillants, d'une forme spéciale--qui sont des navires illuminés jusqu'aux pointes de leurs mâts...
Directement au-dessous de moi, la superbe armée, toujours immobile et recueillie, suit en esprit les prières qui se chantent dans la lumineuse mosquée d'en face. Il semble qu'en ce moment l'âme de l'Islam se soit concentrée dans ce blanc sanctuaire. Oh! ces chants, qui vibrent sous cette coupole, monotones comme des incantations de magie et d'une sonorité si belle et si rare! Voix d'enfants ou voix d'anges, on ne sait trop. C'est aussi quelque chose de très oriental: cela se maintient sans fatigue dans des notes surélevées, tout en restant d'une inaltérable fraîcheur de hautbois; c'est long, long, sans cesse recommencé; c'est très doux, très berceur; et pourtant cela exprime avec une infinie tristesse le néant humain, cela donne le vertige des grands abîmes.
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Cependant le Sultan va sortir. Les troupes frémissent d'un léger mouvement attentif. Un landau attelé de chevaux de parade--qui trottent tout cabrés, tout debout--vient se ranger devant les marches de marbre de la mosquée, sur lesquelles on a jeté des tapis rouges; en même temps, une trentaine de serviteurs accourent, chacun portant une de ces énormes lanternes de soie blanche, d'un mètre de haut, qui sont d'étiquette depuis un temps immémorial pour les sorties nocturnes des Califes. Sous la coupole, le choeur religieux chante plus vite et plus fort, dans l'exaltation finale....
Allah! voici le Sultan! Le palais, les jardins, le ciel s'embrasent d'un feu plus clair. Le canon tonne comme un grand orage, et toutes les troupes, inclinées jusqu'à terre, crient ensemble, avec leurs milliers de voix: «Allah! Allah!» en longue clameur profonde.....
Pour franchir les cent mètres qui séparent la mosquée des portes du palais, le landau a pris le galop de course, emportant le Souverain; derrière lui, d'autres voitures magnifiques galopent aussi, ramenant les princesses, voilées, qui ont assisté à la prière; les serviteurs, affolés, courent alentour, agitent leurs grandes lanternes blanches, et les troupes se referment sur ce cortège avec un cliquetis d'armes. C'est fini...
* * * * *
A la suite d'un aide de camp, je traverse des salons, des couloirs aux murailles et aux colonnes de nuances claires et légèrement dorées. Il y a ici, à Yeldiz, une grande sobriété d'ornementation et comme une trêve de luxe: le Souverain, qui possède, le long du Bosphore, des palais de fées dans des sites incomparables, préfère, pour son travail et pour son repos, la simplicité relative de cette résidence, qu'il a fait construire lui-même à côté d'un grand parc d'ombre.
Me voici enfin dans une sorte d'immense antichambre de cour, également simple, dont le seul luxe consiste en tapis magnifiques étouffant le bruit des pas. Elle est, ce soir, peuplée de généraux, d'aides de camp de toutes armes, en grand uniforme, les uns portant la longue tunique droite, les autres le dolman oriental à grandes manches flottantes, les uns coiffés du fez rouge, les autres du bonnet d'astrakan noir. Ils ont très grand air guerrier; leur assemblée, à ce seuil des appartements impériaux, est plus imposante que toutes les magnificences--et parmi eux, voici l'héroïque figure d'Osman le Ghazi, le défenseur superbe de Plevna. Tous sont debout, parlant à voix basse--ce qui semble indiquer le voisinage très proche du Souverain.
En effet, dans un petit salon latéral où me conduit le grand maître des cérémonies, se tient Sa Majesté le Sultan, seul, assis sur un canapé. Il porte un uniforme de général, que recouvre une capote militaire en drap brun, et rien d'extérieur ne le distingue des officiers de son armée.
Il y avait très longtemps que je n'avais eu l'honneur de voir Sa Majesté, et, tandis que je m'incline pour le salut de cour, je songe tout à coup, avec un peu de mélancolie, à une première entrevue irrégulière, dont le Souverain évidemment ne peut avoir gardé aucun souvenir...
C'était il y a tantôt quinze ans, sur le Bosphore, le matin de son avènement au trône--un de ces matins de clair soleil qui, revus au fond du passé, nous semblent plus lumineux que ceux de nos jours. Les grands caïques impériaux, à éperon d'or, étaient venus le prendre à la pointe du Vieux-Sérail pour le conduire au palais de Dolma-Bagtché; c'était de très bonne heure, il n'y avait aucune foule sur la mer, ni du reste aucune garde autour du cortège, et mon caïque, à moi qui passais là sans savoir, avait, par une maladresse de nos bateliers, abordé le sien: alors le jeune prince, qui allait tout à l'heure devenir le Calife suprême, avait machinalement jeté sur moi un de ces regards distraits qui ne voient pas, son oeil noir paraissant plonger avec anxiété dans les choses de l'avenir...
Hélas! l'avenir de ce jour-là est devenu le passé d'aujourd'hui, et cette image, évoquée dans ma mémoire, me fait mesurer soudainement l'abîme de temps mort qui déjà nous sépare, l'un et l'autre, de cette matinée de soleil et de prime jeunesse...
L'accueil du Sultan pour ses hôtes est toujours d'une bienveillance exquise, d'une distinction très simple, d'une bonne grâce toute naturelle. Ils resteront pour moi inoubliables, les instants de ce soir-là pendant lesquels j'ai eu l'honneur de causer avec le Souverain--dans le calme un peu étrange de ce petit salon très sobrement meublé, très quelconque en somme, mais dont le seuil était si glorieusement gardé par ces chefs militaires parlant à voix basse, et dont les fenêtres s'ouvraient sur le tumulte lointain de la grande ville en fête, sur le ciel tout clair de feux de Bengale et de lueurs d'incendie.
Assuré d'être compris et d'être excusé avec la plus charmante indulgence, j'ai osé dire tout mon regret mélancolique de voir s'en aller les choses anciennes, de voir s'ouvrir et se transformer le grand Stamboul.
Mais j'ai arrêté là ma plainte d'artiste; ce que j'aurais aimé y ajouter, un passant comme moi ne peut se permettre de le faire dans une causerie avec un souverain, même pendant la plus gracieuse des audiences.
Pauvre grande Turquie, si fière à l'époque où la foi, le rêve sublime et la noble bravoure personnelle faisaient la force des nations, comment sera-t-elle bientôt, entraînée fatalement dans l'universelle banalité moderne, aux prises avec les mille petites choses mesquines, pratiques, utilitaires, qu'elle pouvait dédaigner jadis? Comment sera-t-elle, surtout quand ses fils ne croiront plus?
En exprimant mon attachement si profond pour ce peuple brave, j'aurais été tenté pourtant de laisser paraître, un peu de mon inquiétude attristée,--d'essayer de savoir si le Calife, au delà des transitions effroyables du présent, entrevoit quelque mystérieuse aurore de temps nouveaux, que mes yeux moins clairs ne peuvent pas distinguer encore.
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_Jeudi 15 mai 1890._--C'est le matin, l'extrême matin frais et pur.
Je m'éveille, non pas dans mon logis avoué de Péra, mais en plein Stamboul, dans une quelconque de ces petites auberges où l'on dort par terre, tout habillé, sur des matelas blancs.
Parti hier au soir très tard du palais impérial, j'ai jeté à l'hôtel, en passant, mes habits de gala, et vite m'en suis venu ici, sur l'autre rive de la Corne-d'Or, pour me mêler encore une fois à la fête nocturne des rues.--Puis, les derniers feux du Ramadan s'éteignant sur les minarets, je suis entré au hasard dans le gîte le plus proche, pour dormir.
Aucune horloge ne sonne, la nuit, dans ces quartiers de Stamboul, et, au réveil, j'ai l'inquiétude de l'heure, un aide de camp de Sa Majesté devant venir me prendre là-bas dans mon appartement officiel pour me faire visiter les trésors des Sultans.
La porte de l'auberge franchie, c'est dehors un enchantement de vivre, une ivresse de respirer. Les vieilles petites rues, où personne ne passe, s'éclairent joyeusement à l'éternel soleil comme pour quelque fête de jeunesse ne devant jamais finir. Oh! la pureté rare de ce matin du mois de mai oriental, la fraîcheur toute neuve et vivifiante de cet air et de cette lumière!...
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Redescendu près de la Corne-d'Or, j'arrive à cette place aux antiques platanes que la mosquée de la Valideh domine d'un côté de sa haute masse grise, de ses minarets et de ses dentelures arabes. Sur les autres faces, il y a des berceaux de vigne, de petits cafés, de petites boutiques de barbiers et de marchands de babouches; tout cela très vieux et très oriental, nullement dérangé et pouvant aussi bien être à Ispahan ou à Bagdad.
Sur cette place, encore plus que dans les rues, il est délicieux, cet extrême matin de mai. Le soleil levant dore la mosquée, dore par en-dessous les frais platanes; il y a dans l'air une buée blanche qui est comme le voile virginal du jour. Les petits cafés turcs commencent à s'ouvrir, et deux ou trois bonshommes se font déjà raser par les barbiers, en plein air, sous les arbres.
Il doit être de très bonne heure évidemment, et j'ai le temps de m'arrêter ici avant de rentrer à Péra. Sous des treilles je m'assieds, demandant un café, avec ces petits bonbons chauds que l'on vend ici le matin aux bonnes gens du peuple, et tout cela me paraît meilleur que le plus raffiné des déjeuners.--Il semble que l'on sente en soi-même monter ce renouveau de vie qui resplendit partout au dehors, rajeunissant les choses centenaires d'alentour.
Environ deux heures après, vers huit heures, une voiture me ramène encore à Stamboul, dans une tenue très différente, en compagnie d'un aide de camp de Sa Majesté; et, dans un quartier solennel, désert, où l'herbe pousse entre les pavés, notre cocher nous arrête devant une enceinte effroyable, comme celles des forteresses du moyen âge.
Ces murs enferment un petit recoin de la Terre qui est absolument spécial, unique, qui est une pointe extrême de l'Europe orientale, un promontoire avancé vers l'Asie voisine, et qui, de plus, fut, pendant des siècles, la résidence des Califes, un lieu d'incomparable splendeur. Avec le saint faubourg d'Eyoub, c'est ce qu'il y a de plus exquis à Constantinople: c'est le «Vieux-Sérail»--un nom qui évoque à lui seul un monde de rêves...
On nous ouvre dans ces murs une porte de citadelle, et alors, sitôt que l'enceinte est franchie, la mélancolie délicieuse des choses intérieures nous est révélée, le passé mort nous prend à lui et nous enveloppe de son suaire.
D'abord du silence et de l'ombre. Des cours vides, désolées, où l'herbe des lieux abandonnés pousse entre les dalles, et où vivent encore des arbres centenaires, contemporains des magnifiques Sultans d'autrefois: cyprès noirs hauts comme des tours, platanes qui ont pris des formes inusitées, tout creusés par le temps, ne se soutenant plus que sur de monstrueux lambeaux d'écorce et s'inclinant comme des vieillards.
Puis viennent des galeries, des colonnades en style turc ancien; la véranda, encore peinte d'étranges fresques, sous laquelle le grand Soliman daignait faire entrer les ambassadeurs des rois d'Europe... Et ce lieu, heureusement, ne s'ouvre guère aux visiteurs profanes, n'est pas encore une vulgaire promenade de touristes; derrière ses hautes murailles, il garde un peu de mystérieuse paix, il est tout empreint de la tristesse des splendeurs mortes.
Traversant ces premières cours, nous laissons sur la droite d'impénétrables jardins, où l'on voit émerger, d'entre les bouquets de cyprès, de vieux kiosques aux fenêtres fermées: résidences de veuves impériales, de princesses âgées qui viennent finir là leurs jours dans une retraite austère, au milieu d'un des sites les plus admirables du monde.
Elle est tout ensoleillée, tout éblouissante de tranquille lumière, la dernière partie de ce lieu muré où nous voici parvenus: la pointe finale du Vieux-Sérail--et de l'Europe. C'est une esplanade solitaire, très élevée, très blanche, dominant les lointains bleus de la mer et de l'Asie. Le clair soleil du matin inonde là-bas ces profondeurs d'espace, où des villes, des îlots, des montagnes, s'esquissent en teintes légères au-dessus de la nappe immobile de Marmara.
Il y a autour de nous d'antiques constructions, également blanches, qui contiennent tout ce que la Turquie possède de plus précieux et de plus rare:
D'abord le kiosque, interdit aux infidèles, où le manteau du Prophète est conservé dans une housse brodée de pierreries;
Puis le kiosque de Bagdad, entièrement revêtu à l'intérieur de ces faïences persanes d'autrefois, qui sont sans prix aujourd'hui: les branches de fleurs rouges y étaient faites avec du corail, qu'on liquéfiait par un procédé perdu et qu'on étendait comme une peinture;
Puis le Trésor impérial, très blanc lui aussi sous ses couches de chaux, et grillé comme une prison, dont on m'ouvrira tout à l'heure les portes de fer.
Et enfin un palais inhabité, mais entretenu minutieusement, où nous allons entrer nous asseoir. Des marches de marbre blanc nous mènent aux salons du rez-de-chaussée, qui ont dû être meublés vers le milieu du siècle dernier dans le goût européen d'alors. Ils sont d'un style Louis XV auquel un imperceptible mélange d'étrangeté orientale donne un charme à part. Des boiseries blanches et or, des lampas vieux-cerise ou vieux-lilas à fleurs blanches; rien que des nuances claires, adoucies par le temps. De grands vases de Sèvres et de Chine, très peu d'objets, mais tous anciens et rares. Beaucoup d'espace, d'air, de clarté; une tranquille symétrie dans l'arrangement des choses--qu'on devine habituées à l'immobilité, à l'abandon.