Part 5
Et c'est de Roumanie que je m'y suis rendu, ce printemps de 1890, au beau mois de mai, par l'ancienne route rapide de Roustchouk, Varna et la mer Noire.
A bord du paquebot qui me ramène--le matin du lundi 12 mai 1890, au lever du jour,--tous les passagers sont sur le pont, l'oeil au guet, pour ne pas manquer l'entrée du Bosphore, qui est un site classique, hautement coté dans les «Guides» à l'usage de MM. les voyageurs.
Il y a par le monde des sites beaucoup plus grandioses, avec une végétation plus belle et des montagnes plus hautes. Dans les détails intimes, sans doute, réside ce charme unique du Bosphore--qui est très réel et indépendant de moi-même, puisque tous ceux qui viennent ici le subissent.
Maintenant voici Tcheragan, Dolma-Bagtché, la ligne des palais blancs comme neige, posés tout au bord de la mer sur des quais de marbre. Alors cela devient incomparablement beau, car, dans la vapeur du matin, les trois villes apparaissent à la fois, les trois villes qui se regardent: Scutari à gauche, en amphithéâtre sur la rive d'Asie; Péra à droite, échafaudage de maisons et de palais couvrant toute la rive d'Europe, et, au milieu, sur une pointe de terre qui s'avance entre les deux, au-dessus d'un fouillis de navires et de fumées, dominant tout,--les minarets et les grands dômes de Stamboul!
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Sur la hauteur de Péra, dans un hôtel de touristes comme il faut, encombré d'Anglais, où je suis très banalement descendu, mon salon de louage a vue merveilleuse sur la Corne-d'Or, sur la pointe du Vieux-Sérail et sur des infinis de mer bleue où s'échelonnent les îlots d'Asie. C'est une des séductions de ce pays, les échappées qu'on a de partout sur d'immenses lointains; de l'une quelconque de ces trois villes ainsi assemblées, on domine les deux autres, avec la mer au delà; n'importe où l'on habite, on est toujours sûr d'apercevoir, par-dessus les premiers plans, par-dessus les toits ou les arbres, des choses presque féeriques esquissées en l'air; le champ du regard est ici large et profond comme nulle part ailleurs.
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Six heures du soir, le même jour. (Qu'on me le pardonne, j'ai passé ma journée en pèlerinages aux cimetières, en visites de souvenir à des recoins quelconques n'ayant d'intérêt que pour moi-même.)
L'heure du soleil couchant me trouve au quai de Top-Hané, assis en plein air devant un café,--ce qui est une habitude de la vie d'Orient,--à regarder passer le monde et tomber la nuit.
Une sorte de lieu de méli-mélo et de transition, ce quai de Top-Hané, une sorte de carrefour très vaste, où viennent aboutir, par de larges rues, des quartiers absolument différents.
Les beaux soirs comme celui-ci, la moitié de la voie y est encombrée par des rangées de divans, en velours rouges ou bariolés, sur lesquels sont assis des gens qui fument et qui rêvent. On est là, comme au parterre d'un immense théâtre, pour regarder devant soi le grand mouvement de la vie orientale et, sur le Bosphore, le va-et-vient des navires. Entre les spectateurs de la mer, sur les fonds bleuâtres de l'eau et des collines d'Asie, une haute mosquée se dresse, avec son dôme compliqué et ses minarets à galeries ajourées. Elle est toute réchampie de blanc et de jaune très tranchés,--deux nuances absolument turques, dont l'assemblage en encadrements et en panneaux décore toutes les bâtisses relativement modernes de Constantinople: la plupart des mosquées, des palais ou des belles maisons un peu neuves sont ainsi peintes mi-parties--et ces nuances font bien sur le bleu des lointains ou des eaux, servant elles-mêmes de fond aux bigarrages des foules qui passent, aux innombrables bonnets rouges qui coiffent toutes les têtes. A ces deux couleurs des monuments, il faut ajouter le vert cru de ces grandes plaques, chamarrées d'inscriptions d'or, qui surmontent inévitablement tous les portiques, toutes les entrées, toutes les fontaines. Du blanc, du jaune, du vert zébré d'or, voilà les tons de l'élégante mosquée d'en face, et aussi des kiosques environnants, de tout cet assemblage de constructions aux découpures orientales qui se détachent sur le bleu assombri, sur le bleu déjà crépusculaire du Bosphore et de l'Asie.
Les rangées de divans en plein air peu à peu se garnissent, sans distinction, de personnages de toutes les races et de tous les costumes du Levant. Les garçons affairés accourent, portant les microscopiques tasses de café, et le raki, et les bonbons, et les braises ardentes dans les petits vases de cuivre; la grande flânerie douce des soirs d'Orient commence, les narguilhés s'allument, et les cigarettes blondes remplissent l'air d'odorante fumée. Sur la voie libre passent encore toutes sortes de gens et de voitures; des beaux cavaliers militaires bien montés et de noble mine qui s'en vont vers les palais du Sultan ou qui en reviennent; des loueurs de chevaux (dont Top-Hané est le quartier général), tirant par la bride leurs bêtes toutes sellées; des marins de nationalité quelconque débarqués après leur journée finie; des marchands ambulants agitant leurs petites cloches, ou criant à tue-tête leurs gâteaux, leurs sorbets, leurs fruits...
A Galata, dont la grande rue, éternellement bruyante, vient mourir à ce carrefour, une clameur s'enfle en _crescendo_, et, bien qu'assourdie dans le lointain, arrive déjà jusqu'ici, aux rêveurs assis sur les divans rouges. C'est la grande Babel du Levant, ce Galata. Jusqu'au matin, le long du Bosphore, s'élève de tout ce quartier une clameur d'enfer...
A ce carrefour vient aussi aboutir Iéni-Tchirché, la plus grande des rues en pente raide qui montent à Péra,--à la ville chrétienne, perchée là-haut au-dessus de nos têtes. Et des deux côtés de cette rue, sous des berceaux de vigne, devant les cafés turcs qui se suivent porte à porte, encombrant tout de leurs petits tabourets et de leurs petites tables, viennent s'asseoir par centaines ces portefaix qui ont peiné tout le jour à remonter, des navires, des quais, des douanes, les malles des voyageurs, les caisses et les ballots de marchandises. Joyeux du repos des soirs, ils arrivent les uns après les autres, demandant un narguilhé, ces hommes qui font métier de remplacer, avec leurs larges épaules et leurs jarrets de fer, les camions, les chariots, inconnus à Constantinople.
Leur foule va peu à peu grossissant; bientôt ils se touchent tous, pareillement vêtus en bure brune soutachée bizarrement de noir et de rouge, la veste largement ouverte sur leur poitrine musculeuse noircie de soleil. Leurs groupes serrés s'étagent en perspective, suivant la montée de la rue rapide; le murmure de leurs causeries se mêle à ce petit gargouillement spécial qui sort de leurs innombrables narguilhés,--et la fumée grisante emplit l'air de plus en plus, à mesure que la nuit tombe...
Tout ce petit train des fins de jour est demeuré pareil, depuis tant d'années que je le connais--et je me représente si bien ce qui se passe, à cette même heure, dans les différents quartiers de l'immense ville!...
Là-bas, vers le nord, en continuant par la large voie qui suit la mer, on arriverait aux quartiers du Sultan: palais impénétrables, grands murs de parcs, de casernes, de sérails. La nuit n'amène là que beaucoup de tranquillité, sous les avenues d'acacias, en ce moment toutes blanches de fleurs.
Au-dessus de nos têtes, sur ces hauteurs qui nous dominent, le Péra cosmopolite va commencer d'éclairer ses grandes boutiques européennes aux étalages copiés sur ceux de Londres ou de Paris, et continuera, aux lumières, son va-et-vient de voitures, à la façon d'Occident. L'approche du soir, au lieu de calmer là-haut l'agitation incessante de la vie, va l'exaspérer plutôt, à la lueur du gaz. Empressements de touristes revenant de leurs excursions du jour, et se hâtant, avant la nuit tombée, de regagner le bercail rassurant, la table d'hôte servie à l'anglaise, la rue où l'on se sent comme en Europe; extravagances de toilettes, risquées par des Levantines aux grands yeux lourds, qui auraient été si jolies vêtues en Grecques, en Arméniennes ou en Juives. Et, dans cet amusant pêle-mêle, la note d'Orient donnée quand même par beaucoup de fez rouges qui circulent, par des équipes de portefaix aux costumes bariolés de broderies qui remontent de la ville basse, des rues plus orientales d'en dessous, ou bien encore--comme on est là très haut au-dessus de la mer--par des échappées de lointain apparaissent entre les banales maisons à plusieurs étages: un peu de Marmara au bleu assombri, un peu de la côte d'Asie perdue dans le crépuscule...
Là-bas derrière nous, au delà de cette colline de Péra qui nous surplombe, des faubourgs turcs, arméniens ou juifs s'arrangent, au hasard des coteaux ou des vallées, tout le long de la Corne-d'Or, face au grand Stamboul, qui couronne l'autre rive et les domine; ils communiquent entre eux par mer surtout, au moyen de ces caïques légers, toujours en mouvement tant que reste au ciel une lueur de jour... Il est curieux que le seul voisinage des choses perdues de vue depuis longtemps avive ainsi le souvenir qu'on en avait conservé: il y aura tantôt quinze ans que je n'habite plus par là, et j'avais presque oublié comment les soirs s'y passent; or il me suffit d'être à Constantinople, assis à songer--dans une rue différente cependant et très éloignée,--pour me rappeler tout, avec une netteté complète, comme si j'étais parti d'hier... D'abord le faubourg très turc de Kassim-Pacha, aux vieilles maisonnettes, tout orientales, aux petites boutiques anciennes, aux petits cafés qu'abritent des platanes: il était un de mes plus familiers jadis, et j'y passais chaque jour. En ce moment même je me le représente animé tout à coup de sa vie spéciale des soirs. Le flot des matelots de guerre vient de s'y répandre, à la sortie de l'arsenal ou des grands cuirassés noirs mouillés en face dans la Corne-d'Or. Joyeux et rieurs, circulant par groupes en se donnant la main, ils remplissent les rues et les places. Au lieu du bonnet, ils portent un fez, et leur col est rouge au lieu d'être bleu: à part cela, ils ressemblent aux nôtres. Des femmes qui les attendaient (des mères ou des soeurs, s'entend) se mêlent à eux, drapées de longs voiles blancs, bleus ou roses. Leurs officiers aussi s'arrêtent là pour fumer, dans les plus humbles cafés, parmi les hommes du peuple.--Et c'est du reste une coutume particulière à la Turquie, ces très démocratiques mélanges: des pachas, des beys assis au café parmi de pauvres gens, causant avec eux ou leur expliquant les nouvelles--et la dignité n'y risque rien, puisque, entre musulmans, on ne s'enivre jamais.--D'autres faubourgs suivent, prenant de plus en plus des airs de village à mesure qu'on s'avance vers l'intérieur des terres, et, aussitôt après, commence, de ce côté-là, une campagne déserte, aride, sans route, et encombrée de tombeaux, tristement charmante.
La Corne-d'Or sépare tous ces quartiers, dont je viens de parler, du grand Stamboul, où une sorte de silence religieux va se faire avec l'obscurité.
Et au fond de ce golfe enclavé dans une ville, tout au fond, sous les vieux cyprès et les vieux platanes, le saint faubourg d'Eyoub, coeur de l'Islam en Europe, enfoui dans une sorte de bocage funèbre, confinant aux grands cimetières et entouré de tombes, va s'endormir dans un effrayant silence, qu'interrompra seulement de temps à autre quelque psalmodie sortie d'une mosquée. Dans tous les kiosques des morts, devant les hauts catafalques surmontés de turbans, les petites lampes veilleuses vont s'allumer; en passant le long des avenues sombres, on les verra briller, à travers les grillages des fenêtres, comme des yeux jaunes dans la nuit.
Du reste, tout le grand Stamboul aussi va s'endormir, presque aussi paisible qu'aux siècles passés, tandis que le tapage d'Occident commencera dans les quartiers de la rive livrée aux infidèles. A peine, dans les nouvelles rues, vers les parages de Sainte-Sophie, çà et là quelques boutiques s'éclaireront; quelques cafés jetteront au dehors des lueurs de lanternes: partout ailleurs dans l'immense ville, il n'y aura rien que mystérieuse obscurité et lourd sommeil.--Il semble que cette Corne-d'Or ne soit pas seulement un bras de mer séparant les deux parties de Constantinople, mais qu'elle mette aussi un intervalle de deux ou trois siècles entre ce qui s'agite sur une rive et ce qui s'endort sur l'autre...
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Tandis que je suis là, songeant en pleine rue sur ce divan rouge, et regardant, à travers des fumées de narguilhés, la foule circuler dans la pénombre, voici que tout là-haut en l'air une première couronne de feux s'allume comme un signal, autour de la flèche aiguë d'un minaret de Top-Hané: les illuminations religieuses! le Ramadan!!... J'avais oublié que nous étions dans ce mois lunaire où tous les Turcs du peuple font de la nuit le jour. Que disais-je donc du calme de Stamboul?... Tout à l'heure, au contraire, et jusqu'au matin, il sera plus bruyant que Péra et Galata réunis--et j'irai me mêler à ses gaietés étranges, à ses foules...
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Il est temps de rentrer à l'hôtel pour dîner. Au lieu de me rendre à Péra par la montée directe de Iéni-Tchirché, je vais appeler d'un signe un de ces bonshommes qui promènent devant moi des chevaux tout sellés, et je ferai le grand tour, à travers le tumulte de Galata, pour remonter ensuite par le Champ-des-Morts.
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Galata au dernier crépuscule et aux lanternes! Cohue et tapage. Sur les pavés, mon cheval sautille, un peu effaré, au milieu des passants innombrables, dans le flot des fez rouges et des costumes de bure. Il y a d'autres cavaliers qui passent ventre à terre, il y a un va-et-vient continuel de voitures et de lourds tramways précédés de coureurs qui sonnent de la trompe. Il y a une odeur d'alcool, d'absinthe et d'anis. Les grands estaminets dangereux s'ouvrent et s'éclairent; les grands alcazars invraisemblables illuminent leurs façades pavoisées--ceux où l'on joue la pantomime italienne à côté de ceux où des orchestres de dames hongroises exécutent le répertoire de Strauss. Déjà les mauvais lieux regorgent de monde; des gens assis devant les cafés encombrent la voie étroite et sont bousculés par les chevaux. On est assourdi d'un brouhaha de conversations dans toutes les langues, d'un bruit confus de cymbales, de sonnettes, de grosses caisses. Et je cours maintenant au grand trot dans ce débordement d'hommes, m'amusant à dire, comme autrefois, à voix claire: «_Bestour! Bestour!_» (Gare! Gare!), le cri des foules turques, qui est comme le «_Balek! Balek!_» des foules arabes...
A l'hôtel, là-haut, la banalité d'une table d'hôte. Un monsieur, touriste récemment vomi par l'Orient-Express, daigne me demander quelques renseignements pratiques:
--Il n'y a rien à faire à Stamboul le soir n'est-ce pas, monsieur? (C'est le cliché que vous servent tous les guides des hôtels, qu'il n'y a rien à voir à Stamboul le soir et que les promenades y sont périlleuses.)
Je le dévisage tout d'abord:
--Oh non! monsieur: en effet, à Stamboul, rien du tout. Mais ici, à Péra, tenez, tout à côté, faites-vous indiquer...: vous avez deux ou trois _beuglants_ délicieux...
Et vite, après ce dîner, un cheval de louage, pour m'enfuir...
Dans la belle nuit d'étoiles, je descends par le Petit-Champ-des-Morts; je chemine ensuite dans Galata, qui est en pleine fête, et enfin, quittant cette rue bruyante, je m'arrête au bord de l'eau, à l'entrée d'un pont qu'on ne voit pas finir, mais qui s'en va se perdre au loin dans l'obscurité confuse. Là, tout change brusquement, comme change un décor de féerie au coup de sifflet des machinistes. Plus de foule, ni de lumières, ni de tapage: une profonde trouée de nuit et de silence est devant moi; un bras de mer étend son vide tranquille entre ces quartiers assourdissants que je viens de traverser et une autre grande ville, d'aspect fantastique, qui apparaît au delà sur le fond étoilé de la nuit, en silhouette toute noire dentelée de minarets et de dômes. Elle se profile si haut que les coupoles de ses mosquées, s'exagérant dans les buées enveloppantes, prennent des proportions de montagnes. C'est un soir de Ramadan. Alors, à tous les étages de ces minarets, autour de leurs galeries festonnées, brillent des rangs de feux en couronnes, et, dans le vide, entre ces flèches de pierre qui pointent en plein ciel, des inscriptions lumineuses suspendues par d'invisibles fils, effraient comme des signes apocalyptiques tracés dans l'air avec du feu.
J'ai hâte d'être là; un attrait, une indicible émotion de souvenir me fait presser le pas, dans l'obscurité de l'interminable pont qui mène, à travers ce bras de mer, à cette ville si noire. A mesure que j'approche, montent toujours plus haut les coupoles et les minarets avec leurs couronnes de feux. Me voici à leurs pieds; je quitte le plancher mouvant du pont pour les cailloux et les fondrières d'une première place obscure que domine la masse superbe d'une mosquée: je suis à Stamboul!
Je vais tourner le dos aux quartiers neufs, aux boulevards récemment alignés, dans les parages de Sainte-Sophie et de la Sublime-Porte, qu'éclairent maintenant, hélas! des becs de gaz, où circulent des voitures, des équipages d'ambassade promenant d'aventureux voyageurs. C'est vers le Vieux-Stamboul, encore immense, Dieu merci! que je me dirige, montant par de petites rues aussi noires et mystérieuses qu'autrefois, avec autant de chiens jaunes couchés en boule par terre, qui grognent et sur lesquels les pieds buttent. Mon Dieu! pourvu que quelque édile ne me les détruise pas, ces chiens!... J'éprouve une sorte de volupté triste, presque une ivresse, à m'enfoncer dans ce labyrinthe, où personne ne me connaît plus--mais où je connais tout, comme m'en ressouvenant de très loin, d'une vie antérieure...
Il fait une nuit de mai douce, merveilleuse. L'obscurité garde une transparence qui permet de se conduire, et au-dessus de ma promenade errante, mais très haut, n'éclairant pas plus que les étoiles, planent de tous côtés les cercles de feux accrochés aux minarets des mosquées, les inscriptions lumineuses suspendues dans l'air. Les étroites rues sombres que j'ai prises débouchent tout à coup sur l'immense place du Séraskiérat, pleine de lumières, de monde, de musiques, de costumes. Mais je traverse seulement ce lieu pour pénétrer plus avant dans le coeur de la vieille ville, dans les quartiers exquis et non profanés encore de la Suléimanieh et de Sultan-Sélim. Tantôt l'obscurité des petites rues funèbres, tantôt les lumières et les foules. Dans les cafés, des musiques d'Orient: violons tristes, qui gémissent des mélodies à fendre l'âme; cornemuses qui chantent de vieux airs, à voix aigre et plaintive. Et des campagnards, des Asiatiques, dansent entre hommes, en longues chaînes se tenant par la main.
De toute cette étonnante chose qui est une nuit de Ramadan à Stamboul, voici l'image qui ce soir-là me charme le plus: vers minuit, dans une rue solitaire, tout simplement un harem qui passe... Très étroite la rue, très obscure; par-dessus les hautes maisons grillées, sur un coin de ciel étoilé, on voit monter les minarets de la Suléimanieh, gigantesques pointes noires--diaphanes, dirait-on--qui portent dans leur longueur deux ou trois couronnes superposées de feux mourants.--Un grand silence, et d'abord personne. Puis un groupe qui arrive, un groupe de cinq ou six femmes, chaussées de babouches qui ne font pas de bruit; fantômes bleus, rouges ou roses, enveloppés jusqu'aux yeux dans ces pièces de soie lamée d'or qui se fabriquent en Asie. Deux eunuques les précèdent armés de bâtons, les éclairant avec de grandes lanternes anciennes... Cela passe, féerique et charmant; cela s'éloigne, cela s'en va on ne sait où, s'enfermer dans on ne sait quel coin du mystérieux dédale... Et l'obscurité semble plus épaisse après qu'ont disparu les feux de leurs lanternes, qui faisaient danser leurs ombres sur les vieux pavés et les vieux murs...
_Mardi 13 mai 1890._--Je prends le récit de cette deuxième journée à cinq heures seulement--pour l'arrêter avant la nuit.
A cinq heures donc, en caïque, tournant le dos toujours aux quartiers neufs, je remonte vers le fond de la Corne-d'Or, me rendant au faubourg d'Eyoub.
(Pour qui ne connaît pas Constantinople, les caïques sont ces espèces de périssoires longues et minces, arquées en croissant de lune, où l'on navigue couché--et que l'on trouve sur tous les quais par centaines, comme à Venise les gondoles.)
Cette Corne-d'Or devient plus paisible à mesure que l'on s'éloigne de l'entrée, encombrée de paquebots, et la partie de Stamboul que je longe à présent est de plus en plus antique, délabrée, morte: ce sont les très vieux quartiers, d'où la vie s'est retirée peu à peu, pour se porter ailleurs sur l'autre rive. Jamais, du reste, je ne leur avais tant trouvé cet air de ruines envahies par les arbres; leurs toits noirâtres disparaissent presque sous la fraîche verdure de mai. Et Eyoub est au bout, touchant aux rideaux de cyprès noirs, aux grands bois funéraires.
Un vent très vif et presque froid se lève, comme chaque soir à l'heure où baisse le soleil; sur toute la surface de l'eau remuée, de petites lames se forment.
Eyoub, le saint faubourg, est toujours le lieu rare du suprême recueillement, de la suprême prière. A l'entrée de l'avenue exquise qui longe les saints tombeaux, je mets pied à terre sur des dalles verdies par les siècles; l'avenue, devant moi, s'enfonce en profondeur, toute blanche à travers l'espèce de bois sacré plein de sépultures, blanche de ce même blanc verdâtre que prennent à l'ombre les marbres très vieux; elle s'en va finir là-bas à l'impénétrable mosquée, dont on aperçoit confusément le dôme, sous un bouquet de platanes et de cyprès immenses. Elle est bordée, de droite et de gauche, par des kiosques, en marbre blanc ajouré, remplis de catafalques et de morts, ou par des murs percés d'arceaux en ogives à travers lesquels on aperçoit les cimetières: étranges tombes aux dorures fanées, apparaissant dans la nuit verte de dessous bois, mêlées à des fouillis d'herbes, de rosiers sauvages, de ronces...
Les passants sont toujours très rares dans cette avenue des morts: quelques derviches qui reviennent de prier, ou quelques mendiants qui vont s'accroupir là-bas aux portes de la mosquée. Ce soir, ce sont trois petites filles turques, de cinq à dix ans, très jolies, qui gambadent, vêtues d'éclatantes robes vertes et rouges. Cela déroute, de les voir jouer gaiement dans ces marbres et dans cette ombre funéraire. Du reste, jamais je n'étais encore venu ici à la splendeur de mai, et cette verdure neuve, ces fleurs partout, détonnent autant que ces trois petites filles. Des lieux si infiniment mélancoliques ne s'égayent pas au printemps, bien au contraire: ce ciel aux nuances très douces, ces grappes de roses, ces jasmins qui retombent des murs, et qui, depuis des siècles, à la même saison, font leur même sourire si éphémère et si trompeur, ajoutent encore à l'impression qu'on éprouve ici d'un universel et irrémédiable néant.
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_Mercredi 14 mai 1890._--A l'ambassade de France, ce matin-là, autour d'une grande table fleurie de roses jaunes, nous sommes au moins trente convives à déjeuner--tous touristes!
Autrefois la traversée de la mer Noire les arrêtait encore; mais depuis deux ans, avec le nouveau chemin de fer aboutissant au pied du Vieux-Sérail, c'est effrayant, ce flot de désoeuvrés de l'Europe entière qui vient ici fureter partout.