L'exilée

Part 4

Chapter 43,806 wordsPublic domain

A l'ardent soleil de onze heures, la reine ayant demandé d'être reportée dans sa chambre et laissée seule un long moment pour essayer du sommeil, nous sortîmes à pied dans Venise, prenant par les quais et les arcades du palais des Doges, puis par les grandes places pavées, par tous les passages où il est possible, ici, de marcher comme en une ville ordinaire,--les deux demoiselles d'honneur de la reine, son secrétaire et moi,--nous hâtant pour faire des courses, des acquisitions d'objets, et revenir avant le réveil de Sa Majesté, sans avoir perdu un moment de sa précieuse présence. Pour nous, c'était une de ces heures de détente et de réaction gaie, presque d'enfantillage, comme de temps en temps il en passe, aux jours les plus inquiets de la vie: sorte d'école buissonnière que nous courions là, dans une ville, du reste, où nos figures étaient suffisamment inconnues, et notre innocente liberté tout à fait complète. Tous les marchands de la place Saint-Marc avaient déployé leurs tentes blanches; un soleil d'Afrique éclairait notre promenade empressée, dardait sur les innombrables étalages de verreries, sur les boutiques des bijoutiers toutes rouges de corail, étincelait partout sur la cathédrale et les palais, chauffait, brûlait cet amas de mosaïques et de statues qui est Venise.

Quelques passants toutefois se retournaient, ayant à peu près reconnu mademoiselle Hélène ***, l'héroïne romanesque du jour. Et elle, l'âme endormie, ce matin-là, ou plus soigneusement dissimulée paraissait s'amuser de tout en chemin comme une petite fille. Il nous arriva même, au souvenir de la nouvelle annoncée par les journaux d'hier, d'imaginer un suicide à quatre, avec d'horribles détails, là, au milieu de cette place Saint-Marc,--dénouement dont la presse à coup sûr eût été ahurie.

* * * * *

Un peu reposée, la reine, au réveil, reçut une lettre du roi annonçant que bientôt allaient finir les travaux politiques qui le retenaient en Orient, et qu'il pourrait venir dans peu de jours à Venise. Elle semblait réconfortée un peu par cette idée de le revoir.

Au dîner de midi, elle exigea de nous, comme d'enfants qui reviennent de la récréation, le détail de nos courses, achats, étouffements de soleil et même projets de suicide, écoutant tout avec un sourire indulgent, presque amusé. Et dans ses yeux repassaient encore, par instants, des expressions rieuses d'autrefois.

Aux temps plus heureux, c'était un des indices et un des charmes de sa nature profonde, ces furtifs abandons de gaieté et même de fou rire, à propos toujours des plus incohérentes, insaisissables et enfantines petites choses. Du reste, les natures impassiblement correctes, auxquelles ce genre de rire et d'enfantillage est inconnu, sont presque toujours sèches et bornées, ou tout au moins banales et de très ordinaire envergure.

* * * * *

Puis, nous repartîmes pour la quotidienne promenade en gondole. La reine, sur ma prière, avait bien voulu emporter le manuscrit du _Livre de l'âme_ pour nous en lire des passages pendant la route.

--«Plus tard, disait-elle; ce soir, quand nous serons dans un endroit écarté, un peu loin et au large. Je suis si fatiguée...» Et son sourire, maintenant très résigné, très doucement triste, semblait demander grâce, pour tout, même pour les choses de l'esprit qui autrefois la charmaient.

D'abord nous ne parlions pas, respectant cet accablement de la reine.

Mais peu à peu, sous l'effort de sa volonté, la vie reparut dans ses yeux et dans sa voix,--tandis que nous glissions toujours, de la même allure cadencée, dans de vieux quartiers si tristes, aux fenêtres bardées de fer. Sa conversation, intermittente au début, faite de courtes phrases épuisées, s'anima par degrés, reprit son intensité habituelle et nous en vînmes, par je ne sais quel enchaînement léger, à causer des religions indoues, du Bouddhisme et de son Nirvanâ.

Alors une discussion s'engagea, entre Sa Majesté et moi, sur des questions de survivance d'âme et d'éternel revoir. Oh! la réalité de ces choses, hélas, nous ne la discutions pas!... mais seulement les formes plus ou moins consolantes sous lesquelles les livres, qui se disent révélés, les ont présentées aux hommes. Et je soutenais, par attachement de coeur, par douce tradition d'enfance, l'ineffable leurre chrétien, convaincu, alors comme maintenant, comme toujours, que jamais plus radieux mirage ne viendra enchanter les heures de souffrance et de mort. Et je ne sais quel malentendu s'éleva, quand pourtant nous étions au fond, du même avis. La petite cour intime, là dans la gondole, surenchérissant sur les paroles de la reine, avait l'air d'insinuer que, dans ce _Livre de l'âme_ qui me serait lu tout à l'heure, des choses étaient contenues qui surpassaient en consolation le christianisme. La reine, l'esprit distrait sans doute, les laissait soutenir leur proposition audacieuse et parler presque dédaigneusement de cette foi qui, pendant des siècles, a donné aux mourants la paix souriante: eux, les initiés, les instruits par ce _Livre de l'âme_, avaient autre chose de plus apaisant et de supérieur, qui leur faisait prendre en pitié l'Évangile. Cela me semblait d'une puérile vanité, comme un blasphème d'enfant; la reine, tout à coup, m'apparaissait amoindrie par l'orgueil de son livre, et cette déception inattendue sur elle m'était péniblement triste... Alors, je me mis à défendre le christianisme avec une violence subite, comme si on m'eût outragé moi-même.

Un silence retomba, embarrassé, désenchanté. La gondole glissait toujours, à travers les quartiers vieux de Venise, sur une eau stagnante entre des ruines. Comme hier, c'était l'heure du bain; des petites filles, de temps en temps, sortaient des maisons, s'amusaient à nous suivre à la nage, et, tout près de nous, on voyait émerger de l'eau leurs têtes rieuses, comme des petites sirènes.

VI

Maintenant nous étions loin, sur une vaste lagune, isolés de tout. Venise s'était beaucoup abaissée, là-bas, sur son tranquille miroir. Les dômes et les campaniles avaient, dans cet éloignement, repris leurs proportions vraies; ils surgissaient très grands, au-dessus des maisons en groupe confus.

Les demoiselles d'honneur déclarèrent que le lieu était choisi pour s'arrêter et pour ouvrir ce _Livre de l'âme_, qu'on avait apporté aussi religieusement que les Tables de la Loi, mais dont je redoutais la lecture à présent comme d'une chose vaniteuse et folle.

Cependant la reine qui, seule de nous, avait gardé son sourire avec sa sérénité de grande dame, répondit que c'était trop tôt et que d'abord il fallait faire bourgeoisement notre goûter, comme de braves gens en partie de plaisir. Sur un signe de sa main, les deux gondoles qui nous suivaient, portant le reste de la petite cour, accostèrent, l'une à droite, l'autre à gauche, la gondole royale, et Sa Majesté, ouvrant elle-même un panier où ce goûter était contenu, commença à nous distribuer nos parts, s'amusant à nous traiter en tout petits. Ensuite vint le tour des gondoliers, qu'elle servit elle-même, de ses belles mains presque diaphanes. C'étaient des pains, des gâteaux, et de ces beaux fruits d'Italie, raisins et pêches, tout dorés de soleil.

Ici je me rappelle un incident, infime, mais qui suffirait à lui seul pour donner, sur le caractère de la reine, une indication absolue. Elle avait, sur ses genoux, sur sa robe blanche, jeté un petit manteau à plusieurs collets superposés, en drap gris presque blanc. Une pêche trop mûre tomba dessus, s'écrasant un peu: «Oh! dit-elle, moitié sérieuse, voyez quel malheur m'est arrivé! Justement, je l'aimais tant, ce petit manteau!» Quand je le lui rendis, après l'avoir secoué au-dessus de la mer, je lui fis remarquer que la tache laissée par cette pêche ne serait presque rien, et que d'ailleurs on ne la verrait pas du tout, puisqu'elle se trouvait précisément à l'envers d'un des collets:

--«Oh! qu'on ne la voie pas, cela m'est égal. Mais moi, _je saurai qu'elle y est_; alors, c'est fini, vous comprenez bien...»

Toute sa loyauté est dans cette réponse, et aussi toute sa pureté d'hermine.

* * * * *

Le soleil d'été flambait rouge et très bas quand la reine commença la lecture promise du _livre de l'âme_. Sur Venise éloignée, des teintes de cuivre et d'or se répandaient déjà. Nos trois gondoles, au repos, se tenaient réunies sur la lagune large où aucune autre barque ne passait.

Avant de commencer, la reine me jeta un regard de reproche, à la fois très bon, un peu malicieux, et parfaitement sûr de lui-même.

Puis sa voix, incomparablement charmeuse, se mit à vibrer lentement. Elle lisait, comme toujours, d'une façon à part, qui berçait et apaisait comme une sereine musique d'église. Volontiers, on se serait laissé aller à n'écouter que la voix; on y eût trouvé plaisir, même si le livre eût été décevant à comprendre. Mais j'avais l'esprit tendu un peu anxieusement au sens des moindres paroles...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oh! qu'il était beau, ce livre, et différent de ce que j'avais redouté qu'il fût. Non, rien de dogmatique, ni de subversif, ni de présomptueux. L'âme humaine, pénétrée, fouillée d'une façon nouvelle et inconnue; mais, partout, une grande humilité dans la souffrance. De courts chapitres, dont chacun développait une pensée rare et profonde, avec une poésie grandement simple comme celle de la Bible; de temps à autre, des choses d'abîme, chantées en une sorte de langue d'Apocalypse. Toute la consolation, qui s'exhalait de cette plainte infinie, était dans la résignation douce qu'on y sentait mêlée, et aussi dans la pitié pour les plus humbles frères. Il était, ce livre, une forme nouvelle et suprême de prière, l'appel angoissé de toute une humanité vers un Dieu; mais il n'avait l'orgueil de rien détruire, ni de rien constituer, de rien promettre.

Et songer que ce livre, presque constamment génial, où elle avait mis le plus vivant de sa grande âme, est sans doute perdu aujourd'hui, déchiré, brûlé; que les hommes ne le liront jamais!...

De temps à autre, la reine s'arrêtait. «Oh! je suis si fatiguée, disait-elle, si fatiguée...» et sa voix, un moment, semblait mourir. Oui, fatiguée, épuisée de souffrir par les autres: cela se voyait plus que jamais, à sa figure incolore, blanche comme ses cheveux et comme sa robe.

Ensuite, la musique de la voix reprenait encore, dans une envolée nouvelle, chantant les choses mystérieuses de l'âme... Et je me souviens de ma surprise quand, à un moment, mes yeux tombèrent sur les gondoliers: immobiles, penchés du côté de la reine,--ne pouvant saisir que le charme du son et du rythme,--ils écoutaient tout de même, captivés, ayant l'impression de quelque chose de religieux et de supérieur.

La lumière baissait toujours. Le large soleil rouge venait de s'abîmer derrière un coin de Venise. C'était le crépuscule.

Dans une mince pirogue, deux bizarres petites femmes s'étaient approchées de nous, frêles et laides, de je ne sais quel monde, de je ne sais quel âge, maniant la pagaye dans cette pirogue comme des sauvagesses et vêtues de costumes de bain anglais. Arrivées tout près, elles se jetaient à l'eau, venaient à la nage jusqu'à toucher nos gondoles, pour écouter un instant la voix de la reine, d'un air étrange et mauvais, puis plongeaient, reparaissaient ailleurs et revenaient encore.

--«Je n'y vois plus», dit la reine. Alors les gondoliers enlevèrent le dais, et la fée blanche apparut mieux, à la lumière finissante. Sa voix aussi s'éteignait. Au fond, sur le ciel jaune pâle, Venise se découpait maintenant en noir. Dans ce crépuscule, les deux petites créatures, qui plongeaient et replongeaient sans bruit, faisaient l'effet de mauvais Esprits moqueurs du soir, tenus quand même là, sous le charme de la voix délicieuse.

Nous disions: «C'est assez. Votre Majesté est épuisée, nous la supplions de ne plus lire...» Enfin le manuscrit tomba des mains de la reine. Il faisait nuit.

* * * * *

De retour à l'hôtel, la reine, réellement à bout de forces, se fit porter aussitôt sur son lit, et je fus privé de cette dernière soirée que j'espérais passer près d'elle. Je quittais Venise le lendemain matin, et elle m'avait promis de me recevoir un instant dans sa chambre avant le départ. Quand je me penchai pour lui baiser la main, au moment où les deux porteurs l'enlevaient dans son fauteuil, je ne me figurais pas que je la voyais pour la dernière fois.

Retiré dans ma chambre, je reçus un moment après, d'un domestique fidèle à Sa Majesté, une de ces enveloppes grises timbrées de son chiffre et de sa couronne. J'en retirai une feuille arrachée à quelqu'un de ces blocs dont elle se servait toujours, et sur laquelle était écrit au crayon, de sa grande écriture élégante et nette:

_A présent vous ne pensez plus, n'est-ce pas, que mon livre veuille être plus consolant que le christianisme. Non, il ne veut être que vrai._

_D'ailleurs, si peu de gens arrivent au christianisme réel! J'ai vu tant de mensonges sous cet admirable manteau! Laissez-nous passer par les phases de développement intellectuel que nous sommes probablement prédestinés à traverser. Ne craignez rien. Nous sommes trop honnêtes pour sombrer._

CARMEN SYLVA.

Je restai longtemps à ma fenêtre, accoudé au balcon de marbre gothique, regardant la féerie du clair de lune d'été, à mes pieds, sur Venise. Je songeais à la destinée sombre de cette femme, admirable et vénérée. Je revoyais en souvenir, dans le grand palais de Bucarest, les mauvais yeux de toutes ses _filles_, le jour de sa fête, de ses _filles_ qui lui doivent tout et qui lui en veulent de ce qu'elle n'ait pas fait plus encore.

J'ignore quelles erreurs politiques a pu commettre cette reine, pour avoir encouru une telle défaveur, dans ce pays auquel elle avait donné sa bonté, son coeur, sa vie. D'ailleurs, il ne m'appartiendrait pas de les juger.

Il est une seule faute que je vois bien: avoir voulu ce mariage, avoir cru qu'une jeune fille, égale de tant d'autres qui enviaient sa faveur, pourrait dans sa propre patrie devenir reine! Et cette faute a probablement été la plus dangereuse de toutes; c'est celle que n'ont pas pardonnée et ne pardonneront jamais toutes ces petites poupées charmantes qui, il y a un an, dansaient la Hora, en longue chaîne pailletée et dorée, autour de leur souveraine. C'est là l'origine des haines déchaînées, de ces haines féminines qui ne reculent devant rien et qui savent peu à peu entraîner toutes les autres.

Et je sentais une immense pitié attendrie pour cette reine, un désespoir de mon impuissance à la défendre, à seulement la venger un peu.

VII

Dimanche 16 août.

Une demi-heure avant mon départ, je descends, pour ma visite d'adieu matinal à la reine.

Mais, en bas, dans le grand salon, je trouve les demoiselles d'honneur qui m'attendent. La reine, disent-elles, est plus malade, beaucoup plus malade. Toutes deux ont passé la nuit à son chevet. Elle ne peut me recevoir.

Alors, je me mets à lui écrire, tout ce que je lui aurais dit dans cette causerie de grand adieu. Puis, je confie ma lettre aux deux jeunes filles, et une gondole m'emmène à la gare.

Déjà monté dans le wagon qui doit m'emporter à Gênes, je vois venir, le front en sueur, un _faquino_ qui avait couru après moi; il me remet une enveloppe grise au timbre royal, et j'en retire un feuillet crayonné:

_Je puis à peine écrire, étant plus mal et tout à fait au lit._

_Votre enthousiasme, au contraire, nous a fait tant de bien! Mais j'aurais voulu reprendre l'altercation plus calmement. Vous n'auriez pas eu d'effroi, et vous auriez vu combien le christianisme est encore chaud et fort en nous, et nos espérances vastes et larges. Ne craignez pas de petitesses dans votre cercle de fervents!_

CARMEN SYLVA.

VIII

Novembre 92.

Et c'est la dernière des dernières fois que j'aie vu l'écriture de la reine.

On ne sait quel sombre silence s'est fait autour d'elle, quel rideau de plomb a été baissé devant son clair visage. Vaguement j'ai appris qu'elle avait été emmenée, pour des mois de repos et de solitude, au bord d'un lac italien, loin de tous ses fidèles d'autrefois. Et que maintenant elle est dans un triste château des bords du Rhin...

CONSTANTINOPLE EN 1890

C'est avec de l'inquiétude et une grande mélancolie que j'entreprends ce chapitre du livre. Quand on m'a demandé de le faire, j'ai voulu me récuser d'abord; mais cela m'a semblé une sorte de trahison vis-à-vis de la patrie turque--et me voici.

Par exemple, écrire une impersonnelle description, avec un détachement d'artiste, j'en serais, dans le cas présent, moins que jamais capable. Une fois de plus, ceux qui voudront bien me suivre devront se résigner à regarder par mes yeux: c'est presque à travers mon âme qu'ils vont apercevoir le grand Stamboul...

Oh! Stamboul! De tous les noms qui m'enchantent encore, c'est toujours celui-là le plus magique. Sitôt qu'il est prononcé, devant moi une vision s'ébauche: très haut, très haut en l'air, et d'abord dans le vague des lointains, s'esquisse quelque chose de gigantesque, une incomparable silhouette de ville. La mer est à ses pieds; une mer que sillonnent par milliers des navires, des barques, dans une agitation sans trêve, et d'où monte une clameur de Babel, en toutes les langues du Levant; la fumée flotte, comme un long nuage horizontal, sur l'amoncellement des paquebots noirs et des caïques dorés, sur la foule bariolée qui crie ses transactions et ses marchandages; l'incessante fumée recouvre tout de son voile. Et c'est là-bas, au-dessus de ces buées et de ces poussières de houille, que la ville immense apparaît comme suspendue. En plein ciel clair, pointent des minarets aussi aigus que des lances, montent des dômes et des dômes, de grands dômes ronds, d'un blanc gris, d'un blanc mort, qui s'étagent les uns sur les autres comme des pyramides de cloches de pierre: les immobiles mosquées, que les siècles ne changent pas;--plus blanches, peut-être, aux vieux âges, ces mosquées saintes, quand nos vapeurs d'Occident n'avaient pas encore terni l'air alentour et que les voiliers d'autrefois venaient seuls mouiller à leur ombre, mais pareilles toujours, et depuis des siècles couronnant Stamboul de leurs mêmes coupoles géantes, lui donnant cette même silhouette unique, plus grandiose que celle d'aucune ville de la terre. Elles sont l'immuable passé, ces mosquées; elles recèlent dans leurs pierres et leurs marbres le vieil esprit musulman, qui domine encore là-haut où elles se tiennent. Si l'on arrive des lointains de Marmara ou des lointains d'Asie, on les voit émerger les premières hors des brumes changeantes de l'horizon; au-dessus de tout ce qui s'agite de moderne et de mesquin sur les quais et sur la mer, elles font planer le frisson des vieux souvenirs, le grand rêve mystique de l'Islam, la pensée d'Allah terrible et la pensée de la mort...

Au pied de ces mosquées sombres, j'ai passé autrefois le plus inoubliable temps de ma vie; elles ont été les témoins constants de mes courses d'aventure--pendant que les jours délicieux d'alors fuyaient si vite. Je les voyais de partout, arrondissant là-haut leurs grands dômes, tantôt blancs et mornes sous les soleils d'été, quand j'allais chercher l'ombre des platanes sur quelque vieille place solitaire; tantôt vaguement noirs, par les minuits de décembre, sous les froides lunes indécises, quand mon caïque glissait clandestinement le long de Stamboul endormi; toujours présentes--et presque éternelles--auprès de moi, passant d'un jour sans lendemain, jeté là par le hasard. De chacune d'elles émanait une tristesse différente, un recueillement spécial qui planait sur tout le quartier solennel d'alentour. Peu à peu je les ai aimées étrangement, à mesure que je vivais davantage de la vie turque, que je m'attachais plus à ce peuple rêveur et fier, et que mon âme transitoire de ce temps-là, toute pleine d'un amour angoissé, s'ouvrait au mysticisme oriental.

Ensuite, quand il a fallu partir... oh! avec quelle mélancolie sans bornes, m'éloignant, un soir pâle de mars, sur la mer de Marmara, j'ai regardé cette silhouette de ville, lentement diminuée, peu à peu s'anéantir... Lorsque tout fut vague, presque perdu, seuls les grands dômes et les minarets apparaissaient toujours au-dessus du froid brouillard de mer; seul persistait le haut contour superbe de Stamboul. Et alors, dans cette dernière image, s'est symbolisé, pour ainsi dire, tout ce que je laissais là derrière moi de regretté amèrement, toute ma chère vie turque à jamais finie: la silhouette unique s'est gravée en dedans de mes yeux de manière à ne plus s'effacer. Pendant les années de vie errante qui ont suivi, pendant mes exils, partout, sur les mers lointaines, j'ai revu, dans mes rêves des nuits, la ville des dômes et des flèches se profiler à l'imaginaire horizon gris des sommeils, m'apportant chaque fois une impression triste de patrie perdue. Je la dessinerais par coeur sans une faute--et, dans la vie réelle, chaque fois que j'y reviens, c'est encore avec une émotion à la fois pénible et délicieuse que le temps n'a guère atténuée.

Mais je ne crois pas cependant que le mirage de mes souvenirs personnels m'illusionne outre mesure sur le prestige de cet aspect. Il est incontesté et il est légendaire; des voyageurs quelconques, même de ceux qui ne comprennent rien à rien, reçoivent une singulière impression d'arrivée dès que l'imposante silhouette commence à s'esquisser au loin. Et tant que Stamboul--banalisé, hélas! de jour en jour et profané à présent par tout le monde--conservera ce premier abord et ces lignes, il restera encore, malgré tout, la merveilleuse cité des Califes, la cité reine d'Orient.

Autour de Stamboul se groupent d'autres quartiers, d'autres villes, et des séries de palais et de mosquées dont l'ensemble forme Constantinople: d'abord Péra, où les chrétiens habitent; puis, le long du Bosphore, de Marmara à la mer Noire, une suite presque ininterrompue de faubourgs. Et, par d'innombrables bateaux, par des légions de caïques, toutes ces parties du même tout communiquent ensemble. La grande ville, éparse le long des rives, égrène ses foules bigarrées sur la mer,--et la mer est couverte de passants, la mer est un lieu qui s'anime chaque jour d'un perpétuel va-et-vient.

* * * * *

Quartiers bien distincts, dont les habitants sont de race, de religion, de costumes différents; quartiers qui jamais ne se ressemblent.

Aucune capitale n'est plus diverse par elle-même, ni surtout plus changeante d'heure en heure, avec les aspects du ciel, avec les vents et les nuages--dans ce climat qui a des étés brûlants et une admirable lumière, mais qui, par contre, a des hivers assombris, des pluies, des manteaux de neige tout à coup jetés sur les milliers de toits noirs.

Et ces rues, ces places, ces banlieues de Constantinople, il me semble qu'elles sont un peu à moi, comme aussi je leur appartiens. Tous ces désoeuvrés de boulevard que l'Express-Orient y jette maintenant en foule, je leur en veux de s'y promener, comme à des intrus profanant mon cher domaine sans y apporter l'admiration ni le respect que le vieux Stamboul commande encore. Ces quartiers, qu'ils regardent avec un banal étonnement, et que je connais, moi, comme ceux de pas une ville au monde, je les ai parcourus jadis, à toute heure du jour ou de la nuit--me mêlant d'ordinaire, au gré de ma fantaisie d'alors, à la vie des plus humbles d'entre les gens du peuple. Mais comment pourrais-je en parler dans ce livre avec l'impartialité qu'il faudrait? J'y retrouve à chaque pas des souvenirs de jeunesse et d'amour. Comment les jugerais-je? Je les adore!...

Avant d'écrire ceci, j'ai voulu revenir une fois à Constantinople, en simple touriste moi-même, et essayer de jeter un coup d'oeil plus détaché sur cette ville où je n'ai plus aucun lien, hélas! qu'avec des morts, où je n'ai plus rien à faire qu'une visite à des tombes.