L'exilée

Part 3

Chapter 33,748 wordsPublic domain

Toujours sa suprême ressource dans les désespérances, ces blocs, dont les pages, fébrilement noircies, se déchirent à mesure. La reine, qui a écrit plus qu'aucun autre auteur de son temps, en a arraché par milliers, de ces feuillets-là, sur lesquels sa plume avait couru,--une de ces plumes dites «sans fin», qui vont indéfiniment sans avoir besoin d'être retrempées dans l'encrier. Des poésies, des pensées, des romans et des drames, toujours conçus dans la fièvre, écrits dans la hâte extrême, dans l'effort épuisant pour étreindre et fixer le plus rapidement possible tout l'inexprimé qui jaillissait à flots de l'imagination. Et de tant d'oeuvres inégales, quelques-unes atteignent la sublime grandeur; d'autres restent incomplètes, bousculées qu'elles ont été par le germe naissant de l'oeuvre suivante. Aucune n'est assez travaillée,--la reine professant en littérature cette erreur que tout doit être primesautier, écrit dans l'élan initial et puis laissé tel quel, au mépris de ce travail si indispensable qui consiste à serrer de plus en plus sa propre pensée et à la clarifier pour le lecteur, autant qu'on le peut. L'oeuvre si considérable de Carmen Sylva, dont fort peu de fragments ont paru en français et dont la plus grande partie demeurera à jamais inédite et perdue, aurait eu besoin de passer par la main d'un consciencieux élagueur; ainsi émondée, cette oeuvre géniale aurait conquis le rang qu'elle mérite... Oh! je ne veux pas dire que telle qu'elle est, elle ne soit pas charmante, cette oeuvre de la reine; elle a les hautes envolées qui sont interdites à tant d'habiles faiseurs de livres; d'ailleurs, jusque dans ses parties les plus faibles, la grande âme noble, vibrante et apitoyée, se devine,--et, pour ceux qui sentent et qui pleurent, cela suffit--sinon pour la foule des mandarins de lettres. On s'étonne même que cette femme, née princesse et couronnée reine depuis vingt ans, ait pu sonder ainsi toutes les douleurs humaines, comprendre à fond les humbles détresses des petits et des pauvres.

Et comme on la sent partout maternelle et déchirée jusqu'au fond de son coeur de mère, ayant la bonté infinie des mères de douleur.

On la sent indulgente aussi pour toutes les fautes, indulgente de l'indulgence sereine des âmes sans tache; exempte de la pruderie des impures, considérant tout avec une rare largeur de vue et de pardon. Et c'est là du reste ce qui, en Allemagne, dans certains milieux étroits et pharisaïques, lui a fait d'implacables ennemis, de quelques-uns de ceux qui auraient dû la défendre et la chérir.

Je crois que c'est à ce surmenage intellectuel, à cette pensée toujours en fièvre de sentir la plume trop lente à l'écrire, qu'est, due, plus encore qu'aux chagrins, la maladie qui la tient aujourd'hui affaissée sur ce fauteuil. A Bucarest et à Sinaïa, je me rappelle comment était organisée sa vie; de l'aile du palais où j'habitais, je pouvais chaque nuit voir briller là-bas, à la fenêtre d'une tour éloignée, sa lampe de travail, qui s'allumait dès trois ou quatre heures du matin; dans le silence et la paix fraîche d'avant-jour, elle travaillait là, jusqu'au moment où recommençait la vie des autres et où «ses filles» venaient ensemble lui faire le gai salut matinal; ensuite, sans fatigue apparente, elle reprenait sa journée de reine, qui, jusqu'à onze heures du soir, était faite de représentation obligée, de charité inépuisable, de lourds devoirs et de continuels sourires.

* * * * *

Sur cette table du salon d'exil, il y a un manuscrit qu'involontairement je regarde, et la reine, qui a suivi mes yeux, me dit de sa voix musicale, aux inflexions délicieusement étrangères:

--C'est mon nouveau livre, auquel je travaille tant! Savez-vous que j'ai peur de ne pas le finir, et que jamais il ne puisse voir le jour. Je l'appelle le _Livre de l'Ame_. Je vous en lirai des passages, si vous voulez.

C'est un plaisir rare que d'entendre lire la reine. Rien que le son de sa voix, d'ailleurs, berce et apaise comme le chant d'une fée.

--Oh! mais pas ici, reprit-elle, me voyant empressé d'accepter et d'écouter; non, cet après-midi, en gondole. Car vous savez, je passe mes journées sur l'eau, cela fait partie de mon traitement de pauvre malade. Pour me tenir compagnie, vous allez être obligé de faire comme moi, de vivre errant sur les lagunes pendant tout votre séjour à Venise.

Le _Livre de l'Ame_! Sur la table de la souveraine, je regardais le manuscrit inachevé, pressentant, rien que d'après le titre, ce qu'il devait être: sorte de chant du cygne, chef-d'oeuvre de douleur, qui n'aura jamais été entendu que par un tout petit nombre d'intimes et dont les feuillets ont peut-être été déjà détruits...

Et la reine ajouta, avec un sourire résigné, la voix adoucie d'un immense pardon pour tous ses ennemis:

--Maintenant, il faut que je vous prévienne de vous méfier: c'est le livre d'une folle! Car vous savez que ma tête, à ce qu'il paraît...

Et, de sa belle main, amaigrie jusqu'à la transparence, elle décrivit deux ou trois cercles, dans l'air, devant ses yeux, pour indiquer, en riant tout à fait maintenant, que sa tête était accusée de tourner beaucoup...

En effet, tout un parti cherchait alors à insinuer que Sa Majesté avait perdu la raison. Cela s'était répété, à travers l'Europe, en des journaux plus ou moins salariés. C'était même une des moins pitoyables choses colportées en ce temps-là par une certaine presse, sur le compte de la souveraine qu'il fallait à tout prix accabler.

* * * * *

On vint avertir que le déjeuner était servi, et alors je vis pour la première fois cette chose pénible, qui maintenant se passait chaque jour: deux domestiques, chargés de ce service spécial, se présentèrent pour enlever, dans son fauteuil, la reine qui ne marchait plus.

--Oh! merci, mais attendez, je vous prie, leur dit-elle, avec une politesse si douce que je songeai à cette phrase écrite dans ses pensées: _La vraie grande dame a les mêmes manières avec ses serviteurs qu'avec ses hôtes_... Attendez, je suis mieux ce matin et je veux essayer de m'en aller seule.

Avec lenteur d'abord, elle se mit debout, droite et grande, ce qu'elle n'avait plus fait depuis des mois, et nous regarda tous, en souriant d'un clair sourire qui disait:

--Vous voyez que c'est vrai, je suis bien mieux.

Et puis, délibérément elle partit, cambrant comme jadis sa belle taille noble, et, tout surpris, nous suivîmes le sillage de sa traîne blanche.

A ce moment, dans les yeux de mademoiselle Catherine *** qui marchait à côté de moi, je me rappelle l'expression qui passa, toute de bonne joie, d'affectueuse espérance:

--Oh! disait-elle, mais c'est incroyable, ce matin, notre reine!

Pourtant cette joie ne devait pas durer, hélas! Et c'est d'ailleurs un des caractères de cette maladie, d'avoir ainsi des accalmies trompeuses.

* * * * *

Dans la salle à manger, la reine ne se mit point à table, mais resta étendue. Sa place était sur un de ces canapés Empire dont les bras dorés représentent des cygnes; elle recevait là, des mains de mademoiselle Hélène *** qui la servait avec une respectueuse sollicitude, des mets spéciaux, en très petite quantité et dans de toutes petites tasses, comme pour une poupée.

IV

Aussitôt le déjeuner, on partit en gondole, pour la longue promenade sans but, tranquille et berçante de chaque jour. Par le vieil escalier de marbre, les deux mêmes domestiques qui s'étaient présentés ce matin descendirent la reine sur leurs mains réunies en chaise et la portèrent dans la gondole, qui attendait au seuil de l'hôtel. Pour regarder ce triste cortège, des gens étaient là, comme il s'en attroupe toujours pour voir passer les reines, une dizaine de touristes quelconques, et ils saluaient en silence.

Une gondole noire, d'un noir de deuil, comme sont restées, depuis les lois somptuaires, toutes les gondoles de Venise; sur les bords, les deux traditionnels chevaux marins, en cuivre brillant, et, à l'arrière, le grand dais noir, à rideaux noirs; les gondoliers, dans cette tenue qui sent l'opéra-comique mais qui est d'uniforme ici pour tous les équipages de maîtres: chemise et pantalon blanc, avec ceinture de soie bleue, très longue et flottante.

Sans leur indiquer de route à suivre, on ne leur commanda que d'aller lentement, et nous partîmes au hasard, à leur caprice.

Bientôt nous fûmes perdus dans de vieux quartiers morts, dans le silence, dans l'ombre de maisons fermées et mystérieuses qui nous surplombaient de très haut; le long de ces rues noyées, nous avancions par petites saccades, à peine perceptibles, sans bruit, sur l'eau stagnante, lourde et muette. La reine, toute blanche de costume et de chevelure, étendue avec sa grâce souveraine, à l'ombre de ce dais noir, entre ses deux demoiselles d'honneur, était exquise et un peu angoissante à regarder. D'ailleurs, tout ce qui n'était pas elle nous semblait secondaire, n'était que cadre et décor; avec ce pressentiment que bientôt elle serait perdue pour nous, c'est d'elle seule que nous nous occupions, des pensées qu'elle exprimait, ou même des plus simples petites choses qu'il lui venait à l'esprit de dire et auxquelles le son de sa voix donnait une suavité à part. Et, de temps à autre, passait quelque vieux palais vénitien que nous regardions quand même; ou, au détour d'une de ces rues inondées et pleines d'ombre, quelque merveilleuse échappée lointaine, très vite refermée: des dômes, des campaniles, du soleil, de l'or, tout de suite disparus.

La reine vraiment redevenait presque gaie, ayant du reste ce principe qu'il faut toujours sourire, comme les dieux. «Une certaine gaieté de dehors, me disait-elle un jour, est une chose de convenance comme la toilette; on doit cela à son prochain et à soi-même, comme on doit de s'arranger pour être le moins possible désagréable à voir.» Entre les rideaux noirs du dais, elle regardait aussi et semblait s'intéresser aux choses imprévues de la lente promenade.

Maintenant nous traversions un quartier populeux et pauvre, aux rues tout étroites, éclairées comme des fonds de puits. Et c'était l'heure de la baignade, il paraît, pour les petits enfants. Les parents, aux fenêtres, les surveillaient tandis qu'ils se trempaient tous, au seuil des portes, dans l'eau immobile de la rue. Et il y en avait de si comiques, de ces très petits en maillot de bain, que le franc rire de la reine reparut tout à coup, découvrant ses incomparables dents d'un blanc de porcelaine...

Et puis des silences revenaient, un peu accablés, sous les préoccupations de l'avenir obscur.

* * * * *

Distraitement, et peut-être aussi avec une imperceptible nuance d'ironie, la reine demanda à mademoiselle Hélène ***:

--Ah! et les journaux? Qui les a vus aujourd'hui; y a-t-il encore quelque chose de nouveau nous concernant?

--Oui, marraine... Oh! moi qui oubliais d'informer Votre Majesté... Dans ceux de France, une si grave nouvelle!...

Et, après une pause qui nous rendit plus attentifs, elle reprit avec sérieux: «Il paraît que je me suis suicidée une troisième fois!»

C'était si imprévu et dit d'une si irrésistible manière, que la reine éclata de rire, et aussi nous tous.

--Oui, continua la jeune fille, du même ton d'imperturbable et un peu farouche moquerie, avec du laudanum! J'en ai bu, paraît-il, une quantité considérable; mais Votre Majesté, prévenue à temps, a réussi, par ses soins, à me rappeler à la vie.

A cette époque, en effet, les journaux annonçaient quotidiennement, avec de grands frais de détails, le suicide de mademoiselle Hélène ***; cela jetait, pour elle-même qui était moqueusement spirituelle, une pointe de comique tout à fait inattendu sur les angoisses de la situation. Et je me souviens de ce qu'elle me dit à ce propos, fière et grave cette fois: «Jamais!... comme une femme de chambre, n'est-ce pas?... Cela arrangerait bien des choses, j'en conviens; mais il est trop vulgaire pour moi, ce dénouement-là.» Et elle donnait à entendre que, plus dignement, elle saurait rentrer dans l'ombre, ce qui du reste a eu lieu depuis.

A Venise, elle se sentait soutenue encore par tout le bruit qui se faisait en Europe autour de son nom; elle était trop femme et trop jeune pour ne pas subir la griserie de cette romanesque aventure dont elle se trouvait être l'héroïne. La presse, il est vrai, avait converti l'histoire de cet amour, si honnête, si naturel et presque inévitable, en quelque chose de dramatique et d'étrange. Mais c'est égal, passer pour une charmeuse, même un peu perverse et fatale, amusait encore, par certains côtés, l'imagination de mademoiselle Hélène ***, lui semblait dans tous les cas moins froidement lugubre que le silence de tombeau qui devait ensuite se faire sur elle, disparue de la cour et en défaveur pour jamais...

* * * * *

Vraiment notre promenade n'était plus triste, le beau soir aidant, avec la magnificence du soleil d'août et tout l'or du couchant répandu sur Venise. Les gens qui, de l'ombre de leur fenêtre, regardaient passer cette belle gondole et se penchaient pour entrevoir entre les rideaux du dais, la princesse blanche que l'on promenait en cet équipage, pouvaient bien entendre, de temps à autre, le bruit d'une causerie gaie.

La reine d'ailleurs me paraissait avoir, depuis un an, parcouru plus de chemin encore vers le détachement suprême, qui donne la haute sérénité et le sourire des dieux.

* * * * *

Au crépuscule, nous étions très loin, dans un faubourg solitaire, séparé de Venise par une large lagune. Le silence, la vieillesse des maisons et des quais, les étendues d'eau morte autour de nous, subitement nous attristaient avec l'abaissement de la lumière. Une boutique d'antiquités étranges, ferrailles et verroteries vénitiennes très poussiéreuses, attira notre attention au passage; nous demandâmes à la reine la permission d'aborder ce quai désert et d'aller voir là dedans les choses bizarres qui se vendaient.

Petites aiguières étonnamment sveltes, petits coffrets ornés de cygnes et de dauphins, nous découvrîmes là, en furetant dans cette poussière, quantité d'objets singuliers, que nous achetions à mesure--très vite, pour ne pas trop faire attendre la souveraine,--nous amusant à les tirer au sort, quand, par hasard s'élevait quelque conflit entre nous. Et mademoiselle Hélène ***, vraiment enfant alors, sans affectation visible, accourait, à chaque acquisition nouvelle, montrer sa trouvaille à la reine, et la déposer dans la gondole, dans les plis de la robe blanche; tandis que Sa Majesté, que nous avions, contre toute étiquette, laissée seule, souriait d'un joli sourire très maternel et très jeune, à ce manège de petite fille.

La nuit était presque tombée quand nous revînmes à l'hôtel Danieli. Dans la belle pénombre d'été, qui gardait comme un reflet de l'or du soir, la lune allumait son feu pâle, les palais et les gondoles, leurs feux rouges, et toutes ces lumières commençaient à doucement danser sur l'eau calme et lourde, que ridaient seulement les avirons des gondoliers; sur l'eau où se réfléchissaient, en découpures nettes, les palais, les dômes, les campaniles, donnant partout une autre Venise, fantastique et tremblotante, qui apparaissait la tête en bas.

Nous devions repartir, aussitôt après le dîner, pour une de ces promenades en musique qu'on appelle à Venise des sérénades.

La reine, qui ne mangeait pas, qu'on soutenait avec je ne sais quelles préparations médicales, voulut rester dans sa gondole, étendue; pria seulement qu'on fît pousser l'embarcation au large, pour plus de tranquillité, et nous assura de son désir d'être seule, afin de nous obliger à monter tous dîner dans la salle à manger de l'hôtel.

Nous revînmes en hâte. Notre musique, pendant ce temps-là, était arrivée: une large gondole, éclairée d'une profusion de lanternes, et où se tenait un double quatuor de cordes, un choeur et deux solistes, contralto et ténor.

La gondole illuminée se mit en marche dès que nous fûmes assis dans celle de la reine, et nous la suivîmes. Le dais noir avait été enlevé, et on pouvait, aux confuses clartés, apercevoir la fée blanche étendue sur ses coussins.

Nous recommençâmes, dans le sillage de cette musique, une lente promenade errante comme celle du jour, tantôt naviguant par les rues larges, au milieu des belles transparences nocturnes et des rayons lunaires, tantôt traversant, en pleine et épaisse obscurité, quelque vieux quartier lugubre. Et une quantité d'autres gondoles, de promeneurs, de touristes, de gens quelconques, suivaient aussi; à chaque carrefour, à chaque tournant de lagune, s'augmentait notre cortège flottant, et tous ces inconnus silencieux, qui glissaient derrière nous, écoutaient la sérénade.

Elle vibrait, facile, langoureuse, la musique d'Italie; par instants elle montait, en _crescendo_ prévus, dans les tranquillités sonores de la nuit, et se répercutait entre les murs de marbre des palais; ou bien diminuait et semblait mourir peu à peu de sa propre langueur. Les voix étaient vibrantes et fraîches, conduites avec cette habileté qui est innée, dans ce pays, même chez les moindres chanteurs.

La musique des peuples est faite pour être entendue dans son lieu d'éclosion, dans son cadre naturel de sonorités, de senteurs et de ciel. Même cette musique italienne qui, d'une façon absolue, est inférieure, peut devenir profonde et charmeuse d'âmes, ainsi entendue la nuit, ainsi vous arrivant, avec des imprévus de distances et d'échos, d'une gondole qui fuit, qui fuit toujours, et que l'on suit, étendu, d'une allure berçante et inégale, tantôt de près, tantôt de loin,--au milieu des splendeurs de Venise sous la lune et les étoiles d'été.

--«Cela fait partie de mon traitement, disait en souriant la reine toute blanche. Je me soigne au grand air et aux chansons. Vous savez l'influence bienfaisante de la musique sur... (et elle désigna du doigt son front). Dans l'antiquité, rappelez-vous le roi Saül...» Mais son ironie, tempérée par le son de sa voix, n'arrivait jamais à être amère.

Nous étions maintenant un long cortège de plus de cent gondoles, une foule pressée qui frôlait, en passant dans les rues trop étroites, les pierres ou les marbres des murs. Et, près de nous, dans des barques obstinément maintenues à côté de la nôtre, je me souviens de quelques belles jeunes femmes, très parées, vénitiennes ou étrangères, en mantille de dentelle, que la lueur des fanaux permettait de vaguement voir à demi couchées sur des coussins. Du reste, on avait reconnu la reine; son nom s'était répété de proche en proche, et la foule, sympathique à cette malade charmante, gardait une attitude discrète.

Des gens se mettaient aux fenêtres, pour regarder passer au-dessous d'eux la sérénade aux lanternes, et ils applaudissaient. Violons et violoncelles se mêlaient plus mystérieusement aux voix humaines, pendant cette fuite à travers l'obscurité sonore...

Sous le pont du Rialto, il est de tradition que les sérénades s'arrêtent. Là, plus étrangement qu'ailleurs entre l'eau stagnante et la voûte de pierre, les sons vibrent en s'exagérant. Nous y fîmes une station très longue. Il y eut un duo triste, accompagné de choeur, qui prit peu à peu une allure d'incantation, dans ce lieu et dans cette nuit.

* * * * *

De retour à l'hôtel Danieli, quand nous eûmes pris congé de la reine et baisé sa belle main, il était onze heures à peine.

Par les fenêtres découpées du vieux palais, on voyait la lagune resplendir sous la lueur lunaire. Pas un souffle, dans cette nuit d'août tiède et pleine d'éblouissements. Là-bas, en face, au delà des nappes réfléchissantes, il y avait deux Saint-Georges-Majeur, l'un d'un gris lumineux qui montait dans l'air, l'autre plus noir, et renversé, qui descendait profondément. En haut, à la grande voûte bleuâtre, et en bas, dans les abîmes imaginaires, scintillaient des étoiles symétriques et pareilles. Et les silencieuses gondoles, dédoublées aussi par leur milieu, ayant deux arrières et deux proues, semblables à des découpures noires qui viennent d'être dépliées, passaient, avec leurs fanaux rouges, entre les deux ciels, ayant l'air de se promener dans le vide, en traînant des plis moirés à leur suite, comme de longues queues.

Alors, pour la première fois depuis mon arrivée, je pris conscience d'être, non plus en une Venise de rêve, comme celle aperçue entre les rideaux du dais où s'abritait la reine, mais dans la Venise réelle, qui vaut par elle seule qu'on vienne et qu'on admire. Et, pour ne pas perdre une nuit si belle, je redescendis sur le quai, louer la première gondole venue, prendre ensuite le large, vers Saint-Georges, vers l'autre rive.

* * * * *

Nous avancions lentement, n'ayant pas de but, éblouis par toute cette lueur de lune, que reflétait l'eau miroitante. Et peu à peu, à mesure que nous nous éloignions du bord, la ligne des palais se dessinait mieux, s'étendait, se déployait, exquise, de contours spéciaux et rares.

Ainsi enveloppée de nuit et de rayons de lune, Venise, la classique Venise, restée pareille à elle-même dans ses grands traits, redevenait la ville unique et incomparable, apparaissait merveilleuse comme aux siècles passés.

V

Samedi 15 août 1891.

Splendeur de ciel et de soleil. Les cloches de Venise sonnant à toute volée pour l'Assomption de la Vierge.

La reine, ce matin, plus triste, plus abîmée, plus vaincue...

D'abord, c'était fini du mieux trompeur d'hier; elle n'avait plus la force de redresser sa belle taille, et, pour passer d'un salon à un autre, il lui fallait les deux sinistres porteurs.

Une «exécution», qui venait d'avoir lieu, lui avait fait mal. Une inquiétante femme de chambre, au visage traître, que les demoiselles d'honneur avaient surnommée depuis longtemps Marino Falieri, venait d'être renvoyée en Allemagne, convaincue d'avoir soustrait et recopié, au profit d'on ne sait quels mystérieux ennemis, des lettres de la reine et des feuillets de son journal intime... Oh! pour qui a connu cette reine idéale, il est d'avance certain que ces pages ne pouvaient rien contenir qui, lu devant le monde entier, fût capable d'éveiller un doute sur sa droiture, ni sur sa haute pureté; mais, çà et là, des choses politiques dangereuses, des révélations inutiles et, pour les uns ou les autres, des vérités cruelles. Ce qui surtout épouvantait la reine, c'était de se sentir plus que jamais entourée d'ennemis anonymes, qui se tenaient tout près, dans une zone d'ombre, et pour lesquels tous les moyens étaient bons, même d'aussi lâches que celui-là.

Et puis, d'Allemagne, un courrier encore venait de passer, sans apporter de lettre du prince royal. Un jour de plus, et sa réponse si attendue n'arrivait pas! La reine qui, dans sa loyauté un peu intolérante, se révoltait, lui avait écrit depuis bien des jours, l'adjurant de dire si, oui ou non, il retirait sa parole de fiancé, et, dans ce premier cas, de rendre à mademoiselle Hélène *** ses lettres, et la bague si solennellement acceptée. Le mariage, de fait, semblait rompu, mais le prince n'avait rien dit; les jours, les semaines passaient, et il ne répondait point.

A première vue, on est tenté de le trouver coupable. Et cependant, avant de le juger d'après la loi commune, il faut songer à la raison d'État; il faut se dire aussi qu'il était très jeune, qu'il souffrait peut-être, qu'on ignore absolument les luttes qui pouvaient se livrer en lui et les pressions qu'il pouvait subir.

De même qu'il faut, avant de jeter un blâme sur l'ambition de mademoiselle Hélène ***, se demander quelle jeune fille au monde, ainsi aimée par un prince charmant, héritier d'un trône, ne mettrait pas tout en oeuvre pour mener à bonne fin un tel mariage.

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