Part 2
Mais, au bout de quelques pages, ses yeux s'étant voilés un peu, elle adressa à la jeune fille un sourire suppliant et dit, de sa voix d'or, comme une prière: «Oh! mais... c'est que cela me fatigue bien...»
Cette toute petite phrase, prononcée sur ce ton par une reine, m'a semblé une chose adorable.
Les hauts sapins, qui nous entouraient de partout, répandaient une demi-obscurité bleuâtre sur les boiseries à ogives de la salle où nous étions. On entendait un bruit d'eau se mêler à la voix de la reine: un ruisseau qui passait près de la maison de chasse, descendant des sommets.
Cependant j'étais assez près de Sa Majesté pour pouvoir un peu suivre sur ses pages qui se retournaient,--et ma surprise fut grande de voir que ce qu'elle lisait en français était écrit en allemand. Il eût été impossible de le deviner, car il n'y avait aucune hésitation dans sa lecture charmante et même ses phrases improvisées étaient toujours harmonieuses.
Une seule fois elle s'arrêta pour un mot qui ne venait pas,--un nom de plante dont elle ne se rappelait plus l'équivalent français. «Oh!...» dit-elle, en promenant son regard sur le plafond,--et elle se mit à faire un petit battement impatient du pied, comme quelqu'un qui cherche. Puis, tout à coup, secouant le bras de la jeune fille assise près d'elle: «Voyons, qu'est-ce que vous attendez pour me trouver ce nom-là, vous... petite bûche!»
Il fallait sa voix et son charme pour faire de cette phrase très familière, qui eût semblé triviale dans la bouche d'un autre, quelque chose de souverainement distingué et de souverainement doux;--quelque chose de tellement inattendu et de tellement drôle que nous nous mîmes tous à rire... Et pourtant c'était à un moment de cette lecture où des larmes nous montaient aux yeux, à nous qui écoutions si recueillis.--Carmen Sylva lisant elle-même ses propres oeuvres est la seule personne qui, avec une fiction, m'ait jamais ému jusqu'à me faire pleurer, et c'est peut-être le plus grand éloge que je puisse faire de son talent, car même au théâtre, où tant d'hommes s'attendrissent, cela ne m'arrive jamais.
Je l'ai entendue une fois accomplir le même tour de force de traduction avec la langue roumaine. Elle lisait une vieille ballade des montagnes et, à livre ouvert, la transposait en un français rythmé qui paraissait être de la poésie. Il semble, que pour elle, une langue ou une autre soit un moyen à peu près indifférent de rendre sa pensée. Elle est en cela comme ces musiciens consommés qui jouent un morceau dans un ton ou dans un autre avec la même aisance et la même intensité de sentiment...
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En terminant là ces notes rapides, j'ai l'impression de n'avoir rien dit de ce que j'aurais désiré dire. Je voulais parler de Sa Majesté la reine Élisabeth de Roumanie,--et je me suis borné à tourner autour de mon sujet trop profond. J'ai décrit le cadre,--plutôt que la figure à laquelle j'ai à peine osé toucher d'une main légère, dans mon respect extrême et dans ma crainte de ne pas faire assez ressemblant, assez beau.
J'espère que Sa Majesté ne m'en voudrait pas, si ceci tombait par hasard sous ses yeux d'avoir tenté d'esquisser son ombre. Mais pourtant cette phrase de ses _Pensées_, dans laquelle on dirait qu'elle s'est peinte elle-même, m'épouvante un peu: _Il y a des femmes majestueusement pures, comme les cygnes. Froissez-les, vous verrez leurs plumes se hérisser une seconde, puis elles se détourneront silencieusement pour se réfugier au sein des flots._
L'EXILÉE
Bucarest, avril 1890.
I
... Ce matin-là, en entrant dans les appartements de la reine, j'avais été surpris d'y voir une profusion inaccoutumée de fleurs. Les salons, qui se commandaient par de grandes baies aux draperies relevées, étaient pleins de roses comme des sanctuaires d'idoles indoues les jours d'adoration. Sur tous les sièges, sur les banquettes dorées, les coussins d'Orient, les tables précieuses, des bouquets étaient posés; d'autres apparaissaient suspendus dans des jardinières de roseau que nouaient des rubans aux couleurs du royaume; d'autres se tenaient debout sur des pieds, imitant des couronnes royales tout en boutons de roses d'un jaune d'or.
Au fond sombre des appartements, dans une partie plus élevée qui formait tribune, au milieu de broderies aux nuances rares, se tenait l'idole-martyre, qu'on fêtait ce jour-là encore une fois: la reine, vêtue de blanc comme à son ordinaire, ses cheveux, blancs aussi, encadrant son visage resté jeune, au sourire d'exquise et sereine bonté. Deux demoiselles d'honneur, assises par terre à ses pieds, décachetaient et lui lisaient des télégrammes de félicitation, dont un plateau d'argent était rempli...
--«... Signé: HUMBERT Ier», finissait de lire l'une d'elles.
Et l'autre reprenait: «Celui-ci, madame, est de la reine de Suède, qui souhaite à Votre Majesté...»
La reine leva la tête vers moi qui entrais, et, souriante, avec une expression d'une mélancolie sans bornes, me donna l'explication que sans doute mes yeux demandaient:
--C'est ma fête aujourd'hui... Vous ne saviez pas, vous... J'avais défendu à ces petites filles de vous le dire: je reçois déjà bien assez de fleurs, mon Dieu...
Et la fin inexprimée de la phrase signifiait que la souveraine ne se laissait pas leurrer par cette profusion de roses.
Des deux demoiselles d'honneur qui, ce matin-là, entouraient la reine, l'une devait bientôt rentrer dans l'obscurité; l'autre était mademoiselle Hélène *** qui eut plus tard ce malheur--immense pour une jeune fille--de remplir de son nom les journaux d'Europe, à la suite de ses fiançailles éphémères avec le prince héritier.
C'était une petite personne dont le premier aspect passait très inaperçu, mais qui charmait bientôt par son esprit. D'un étincelant enfantillage de surface, avec une âme compliquée en labyrinthe; un peu grisée de ses succès littéraires et de sa rapide fortune; ambitieuse peut-être, mais si excusable de l'être devenue; capable, du reste, de bons élans de coeur et de charité, surtout pour les petits qui n'entravaient pas son chemin. La reine, attentive d'abord à la rare intelligence de mademoiselle Hélène ***, s'était peu à peu laissé captiver par son grand talent de poète; et puis, mère sans enfant, portant au fond du coeur le deuil éternel de sa propre fille, elle avait fini par aimer maternellement cette fille adoptive, si étonnamment douée.
* * * * *
En l'honneur de la fête de la reine,--la dernière fête qui lui fut souhaitée par son peuple,--il y eut réception intime, au palais, l'après-midi, dans les appartements particuliers.
Vers deux heures, elles arrivèrent toutes, celles que la reine appelait «ses filles», c'est-à-dire ses demoiselles d'honneur d'antan, plus ou moins élevées par elle, puis mariées par ses soins.
Dans ce premier salon, où un grand orgue d'église montait au plafond sombre, la reine les attendait. Elles entraient une à une ou par petits groupes, émergeant de la serre aux palmiers; c'était un éblouissement de les regarder apparaître, brodées et pailletées d'or, car Sa Majesté avait, pour ce jour, prescrit le vieux costume national et s'était, elle-même, vêtue d'un rigide drap d'argent, avec le long voile archaïque.
Parmi les arrivantes, je retrouvais beaucoup de mes commensales un peu oubliées, d'il y avait trois ans, au féerique château de Sinaïa. J'échangeais avec elles des saluts, ou quelques mots de gai revoir.
Mais toutes ces figures d'élégantes frivoles, affolées de la mode du jour, tous ces jolis yeux noirs, curieux, scrutateurs, perfides, détonnaient plus que jamais avec ces costumes anciens. Et puis, je ne sais quoi de déjà ingrat, de déjà haineux, de déjà cruel, était dans leur sourire à la reine, dans leurs révérences de cour, dans leurs baisements de main... Oh! je ne dis pas cela pour toutes, assurément, car il s'en trouvait là de loyales et de fidèles, femmes de mémoire et de coeur, qui se discernaient des autres. Mais la plupart d'entre elles me glacèrent, vues tout à coup sous un jour imprévu...
Et comme elle était changée, leur reine, depuis ces trois ans! Encore si jeune de visage, en ce temps-là, et aujourd'hui, abîmée par quelque inoubliable deuil, par quelque suprême déception, peut-être; amaigrie, vieillie, et le sourire désolé.
* * * * *
Des musiciens tziganes (Laotaris) arrivèrent ensuite, qu'on dissimula dans la serre aux grands palmiers. Sous les feuillages, inondés de soleil factice, qui, vus des salons obscurs, jouaient le jardin oriental, on n'apercevait que leurs têtes fauves, comme des Indiens embusqués dans la jungle, et leur musique en fièvre triste venait à nous très atténuée.
Alors toutes les dangereuses petites poupées pailletées d'or se formèrent en une longue chaîne charmante, pour commencer, par fantaisie d'élégantes modernes, une vieille danse populaire de ce pays appelée: «la hora».
Elles prièrent la reine de danser aussi, et la reine, pour leur faire plaisir, le voulut bien, avec son inaltérable bonne grâce et toujours sa souriante tristesse. Au milieu de la chaîne arrondie en cercle, elle vint se placer, plus grande que toutes «ses filles» et entièrement blanche, avec son drap d'argent et son voile de mousseline, parmi leurs pailletages et leurs broderies multicolores. Elle semblait une sérieuse et douce figure, échappée d'une fresque byzantine, ayant mis pour la première fois, sous son voile blanc, un bandeau à l'antique très bas sur le front: «N'est-ce pas, avait-elle demandé le matin à ses demoiselles d'honneur, à mon âge, je ne peux plus m'habiller en Roumaine sans le bandeau des vieilles?» Et on ne l'en avait pas dépersuadée, tant ce bandeau lui allait bien... Avec un art et un charme qu'aucune de «ses filles» ne savait atteindre, elle dansa la danse lente et grave, qui semblait une sorte de pas rituel.
Après, elles lui demandèrent de chanter. Et elle chanta, avec sa résignation à leur plaire, elle chanta un vieux lied d'Allemagne, qu'elle me pria de lui accompagner à l'orgue. Toutes les angoisses de son âme passèrent dans sa voix et, après qu'elle eut délicieusement chanté, il me sembla que, dans l'entour, quelques paires de jolis yeux méchants s'étaient adoucis et se mouillaient de larmes...
* * * * *
Le soir, il me fut donné de prendre place pour la dernière fois à la petite table royale.
C'était, au centre des appartements particuliers, dans une haute salle circulaire en marbre rouge, aux lambris de marbre noir, que décoraient des tableaux de sombres maîtres anciens. Un couvert tout simple, sur une table ronde, juste assez grande pour les six personnes qui s'asseyaient autour: le roi, la reine, le prince royal, deux demoiselles d'honneur, et l'hôte que Leurs Majestés avaient bien voulu admettre. N'eût été la splendeur austère du lieu, et le nombre, le silence empressé, la livrée de cour des gens de service, on eût dit le plus intime repas de famille.
Pendant la causerie de ces dîners, le roi se montrait de la plus affable et charmante bienveillance, ne gardant, de son habituelle expression grave qui imposait tant, qu'un pli profond tracé entre ses sourcils noirs. «Ceux qui voient ce pli au front du roi, me disait la reine un jour, avec un accent de tendre vénération, ne soupçonnent pas tout ce qu'il a fallu de pensée, de travail, de lutte et de souffrance pour le creuser ainsi.»
Mais, ni la bienveillante simplicité des souverains, ni les figures jeunes du prince royal et des demoiselles d'honneur, ni même quelquefois leurs rires discrets à propos d'enfantillages, ne parvenaient à dissiper une tristesse spéciale, qui tombait des hauts plafonds.
La rotonde de marbre rouge avait vue, par des portes sans battants, sur de grandes salles peu éclairées, dont la magnificence portait l'empreinte du goût sévère et affiné du roi,--entre autres la bibliothèque, au fond de laquelle était allumé le fanal historique de la gondole des anciens doges vénitiens,--et les deux jeunes filles, rendues plus nerveuses par la vie un peu séquestrée du palais, plongeaient de temps en temps leurs yeux dans ces lointains, avec de vagues inquiétudes d'apparitions et de fantômes.
Qu'est-ce donc qui causait tout cela? C'était peut-être cet isolement de la vie extérieure. C'était peut-être, autour de nous, cet espace vide, magnifique et obscur, que gardaient des sentinelles, et ce silence, ce silence lourd, au milieu d'une des villes du monde où le roulement des voitures est le plus fiévreux et le plus continu... Vraiment, on sentait dans l'air quelque chose de particulier, que les grands dîners de cour étincelants de lumière ne donnent jamais, et qui était comme le mal des palais, l'oppression de la royauté.
* * * * *
A côté du prince héritier, chaque soir, à la petite table familiale, s'asseyait mademoiselle Hélène ***. Et, de ce continuel voisinage, commençait déjà sans doute à naître un sentiment qu'il eût été facile de prévoir. Qu'un prince de vingt-quatre ans, maintenu austèrement à l'écart des plaisirs de son âge, vivant d'une vie de travail intellectuel et de manoeuvres militaires, s'éprenne d'une jeune fille gaie, brillante d'esprit et intelligente supérieurement, la seule du reste qu'il lui soit permis de voir dans l'intimité, c'est la chose la plus naturelle du monde. Ce roman, qui s'ébauchait là, et qu'une certaine presse a cherché à défigurer, était donc simple et honnête au premier chef. Et la pensée d'un mariage, si contraire qu'elle fût aux règles établies, devenait la seule qui pût se présenter à un jeune homme élevé, comme le prince royal, dans des idées puritaines et entouré d'irréprochables exemples; mademoiselle Hélène *** n'étant point d'ailleurs pour exciter les entraînements d'amour qui passent, mais bien plutôt pour fixer peu à peu et retenir, par son intelligence toujours en éveil.
* * * * *
Je devais partir, la nuit suivante, pour Constantinople et je me souviens du serrement de coeur que j'éprouvai en prenant congé de la reine, en quittant ce palais où je pressentais si bien de ne plus jamais revenir.
J'ignorais où était le danger et de quel côté le mauvais vent commencerait à souffler; mais, de cette dernière journée, de cette fête, m'était resté comme un froid au fond de l'âme. En regardant les petites invitées, au départ, baiser la belle main royale, j'avais entrevu chez celles qui le plus dévotement s'inclinaient, des duretés et des haines, et, chez la souveraine qui leur souriait, une clairvoyance nouvelle, une indulgente mais infinie méfiance.
II
Un an plus tard, la reine, très gravement malade, emmenée d'abord dans le sud de l'Italie, venait d'être transportée à Venise. Il lui fallait, disait-on, l'air marin atténué et la constante humidité des lagunes.
En réalité, l'exil était commencé.
Et c'est là, à Venise, qu'il me fut permis de venir la voir, mais pour la dernière fois...
III
Venise, vendredi 14 août 1891.
Venise, un matin d'août au petit jour naissant.
Mandé par Sa Majesté, j'arrive, de Nice où j'étais, pour passer ici deux rapides journées, tout ce que me permet de liberté le service d'escadre.
On commence à peine à bien voir clair, quand je descends de l'express de Gênes, à cette gare de Venise qui semble une petite île. Les choses sont vagues encore, dans cette demi-lueur cendrée d'avant le soleil, sorte de brume lumineuse, couleur gris de lin, des extrêmes matins d'été.
Au quai de la gare, je monte dans l'une quelconque de ces gondoles noires, fermées en sarcophage flottant, qu'on loue ici comme ailleurs on louerait une voiture.
Nous partons, sur l'eau morte des rues, nous engageant tout de suite dans de vieux quartiers en dédale où nous reprend un reste de nuit, entre de hautes maisons centenaires, lézardées, noirâtres, qui dorment encore. Et le silence de ces rues pleines d'eau fait songer à quelque lugubre ville d'Ys, très anciennement noyée, mais qu'à présent la mer abandonnerait.
Puis, à un tournant, tout à coup de l'espace et de l'air, où les lueurs d'aube reviennent, et c'est la magique splendeur du Grand Canal, apparaissant avant son réveil, dans une absolue immobilité, dans une uniforme teinte gris perle, avec, çà et là, sur le haut de ses palais, un peu de rose d'aurore...
Mais toute cette merveilleuse Venise, je la revois ce matin en la regardant à peine; elle a tout juste la valeur d'un accessoire charmant, d'un cadre un peu idéal, pour la figure doucement triste de la reine, pour la figure de la fée que je suis venu retrouver ici.
Un nouveau tournant, un tournant sombre, nous replonge dans la demi-nuit. Pour la seconde fois, nous nous enfonçons dans les rues étroites, entre les vieilles constructions de marbre qui émergent, toutes noirâtres, de l'eau morne. Toujours le silence matinal et le sommeil. Quand par hasard, un peu dans le lointain, aux abords de quelque carrefour obscur, s'entend un bruit cadencé de rames, mon gondolier pousse un long cri avertisseur, qui se répercute entre les marbres humides des murs,--ces rues sans passants ont des sonorités de caveau;--quelqu'un d'invisible répond, et bientôt apparaît une autre gondole, aussi noire et fermée que la mienne; les deux sarcophages se croisent d'après des règles fixes, glissent l'un près de l'autre sans frôlement...
L'esprit de plus en plus ailleurs, à mesure que j'approche, je ne me suis occupé ni de la route ni de la direction suivie; je ne regarde même plus... Et voici que nous allons passer sous ce «Pont des Soupirs», dont le nom est aussi démodé qu'une vieille romance, mais qui demeure une chose très impressionnante, à voir si inopinément reparaître... Et l'espace s'ouvre, large, lumineux et rose, devant nous qui sortons de l'obscurité; c'est la Grande Lagune, c'est brusquement tout, toute la splendeur de Venise: près de nous, le palais des Doges et le lion de Saint-Marc; là-bas, sur l'autre rive, assis au milieu des eaux dorées comme une île féerique, Saint-Georges-Majeur, avec son campanile et son dôme étincelants sous le soleil qui se lève. C'est tout cela, qui est une éternelle et classique merveille, et que chacun connaît pour l'avoir vu peint mille fois partout; c'est tout cela, mais dans un tel éclat d'aurore et d'été, qu'en aucun tableau, je crois, on n'a osé y mettre tant de surprenante couleur, tant de rose, de rouge, d'orangé pour les lumières, tant de violet d'iris pour les ombres.
Nous sommes arrivés, d'ailleurs; nous abordons à l'hôtel Danieli où la reine habite.
Cet hôtel Danieli, où jadis la République de Saint-Marc recevait ses ambassadeurs, est un palais gothique, l'un des plus beaux de Venise, faisant suite à celui des doges et dans le même alignement que lui. Intérieurement il a gardé ses escaliers de marbre, ses parquets de mosaïque et deux ou trois salles aux plafonds somptueux. Mais, en ce temps de démocratie, il est devenu un vulgaire hôtel où tout le monde peut descendre.
Pour la reine et les quelques personnes de sa suite intime qui l'accompagnent encore, on a loué tout le premier étage, où se trouvent les grands vestibules et les anciens salons d'apparat.
* * * * *
Les visages amis qui m'accueillent à l'arrivée ont pris quelque chose d'attristé, d'inquiet, qu'ils n'avaient pas jadis à Bucarest: le secrétaire de la reine, son médecin, une demoiselle d'honneur, mademoiselle Catherine ***,--oh! une sincère et une fidèle, celle-là!... Qu'elle me pardonne de l'avoir à moitié nommée et de saluer ici, en passant, sa discrète et inébranlable adoration pour sa souveraine.
* * * * *
Vers dix heures, on vient m'avertir que la reine peut me recevoir. La salle où l'on me conduit est gardée par de braves vieux serviteurs que je reconnais, pour les avoir vus souvent, à Bucarest, m'ouvrir les portes des appartements de Sa Majesté.
Tout au fond du grand salon dont les portes sont surmontées de couronnes royales, dont le plafond encore magnifique supporte d'immenses lustres en verre de Venise, la reine en robe blanche est étendue dans un fauteuil et me sourit pour la bienvenue avec son exquise bonté... Mais comme son visage est changé, amaigri... Depuis le printemps dernier, il semble qu'il ait vieilli de dix années.
--Elle est si malade, m'a dit ce matin mademoiselle Catherine ***, si malade... Et puis elle ne marche plus; il faut la porter ou la rouler dans son fauteuil, et c'est fini de sa belle taille droite, de sa belle allure de reine.
A ses pieds, assise sur un tabouret en petit enfant câlin, est mademoiselle Hélène ***, vêtue d'une robe en drap rose très simple, son oeil noir toujours vif et inquisiteur. Il y a dans son attitude comme un semblant d'affectation à jouer à l'enfant gâtée, à la fille de cette adorable mère,--et j'ai remarqué autrefois du reste qu'en l'absence de la galerie, son attitude vis-à-vis de la reine était toujours plus froide et plus réservée.--Ceci n'est point pour l'accabler: si peu de femmes sont capables de se montrer tout à fait elles-mêmes, sans une pose un peu affectée, sans un calcul d'effet même inconscient. Je ne mets point en doute d'ailleurs qu'il n'y ait eu chez elle un attachement sincère pour cette mère adoptive, et qu'elle n'ait versé de vraies larmes en la quittant pour jamais.
Autour de la reine, il y a tout le petit groupe, jusqu'à un certain point fidèle, qui l'a suivie dans son triste départ et qui constitue ici sa cour: en tout huit ou dix personnes. Et on cause presque gaiement, mais sans complète confiance... La reine me dit, en riant, ceci, qui n'est pas loin de devenir une vérité: «Nous sommes, vous savez, les exilés de Venise.» Et elle ajoute, avec une nuance plus triste: «Nous sommes même, à ce que d'aucuns prétendent, un petit groupe de malfaiteurs vis-à-vis de l'Europe...»
* * * * *
Il me faut ici indiquer en quelques mots quelle était, à cette date précise, la situation de mademoiselle Hélène *** à la cour de Roumanie. De simple demoiselle d'honneur que je l'avais connue jadis, je la retrouvais maintenant fiancée au prince royal. Il est vrai, les Chambres n'avaient jamais donné leur consentement à ce mariage et le roi venait de retirer le sien. Mais rien n'était rompu cependant, puisque le prince royal, rappelé par sa famille en Allemagne pour être soumis à une sévère retraite dans son château héréditaire, n'avait rendu à mademoiselle Hélène *** ni sa parole, ni ses lettres, ni sa bague de fiançailles. La reine, qui avait tant désiré l'union de ses deux enfants adoptifs et qui, pour avoir poussé à cette mésalliance, s'était attiré la défaveur de tout son peuple, ne désespérait pas encore. Les journaux d'Europe commentaient, la plupart avec malveillance, cette situation étrange. Et mademoiselle Hélène ***, après avoir entrevu le trône, après avoir vécu quatre mois dans ce rêve enchanté, commençait à sentir tout s'effondrer à présent, comme au réveil...
* * * * *
C'était la première fois que la reine m'apparaissait ainsi, hors de son cadre spécial, sortie de ses appartements de là-bas, de Bucarest ou de Sinaïa,--où se justifiait si bien la maxime d'élégance posée, je crois, par E. de Goncourt: «La distinction des choses autour d'une personne donne la mesure de la distinction de cette personne elle-même.»
Ici, par lassitude de tout sans doute, cet immense salon pompeux, qui aurait pu être beau, avait été laissé tel quel, avec ses ornements d'hôtel garni, objets modernes d'un goût atroce, bronzes dorés sous des globes, et, détail tout à fait inattendu, le fauteuil banalement riche, où Sa Majesté se tenait affaissée et languissante, était recouvert d'un petit voile blanc, au crochet.
Seule, la table de travail révélait encore la présence de la reine, était chargée de ces _blocs_ allemands où courait si vite sa grande écriture franche et droite, et de tous les chers bibelots à écrire chiffrés de ses initiales, timbrés de sa couronne.