L'Exilée

Chapter 7

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Jusqu'à quatre heures... c'est-à-dire un peu avant qu'il ne vînt lui-même près de l'enfant. Pour son fils malade, il consentait à passer outre sur son ressentiment, mais non au point de se retrouver avec Myrtô.

Elle en éprouva un profond soulagement. Après la scène de la veille, une rencontre entre eux n'aurait pu être qu'excessivement désagréable.

La comtesse et ses filles, quand Myrtô leur apprit à déjeuner la nouvelle, jetèrent des exclamations de surprise.

--Vous avez de la chance, Myrtô! dit Irène d'un ton acerbe. Si Karoly ne vous avait en si grande affection, au point de tomber malade en entendant parler de ne plus vous voir, vous n'en auriez pas été quitte à si bon compte... Mais j'avoue que je suis terriblement inquiète pour notre hiver, ajouta-t-elle en se tournant vers sa mère et sa soeur.

Ces dernières inclinèrent la tête d'un air soucieux, et Terka murmura:

--Nous n'y pouvons rien, Irène.

--Non, rien! fit rageusement la cadette en jetant à Myrtô un coup d'oeil malveillant.

...Après cette alerte, la vie reprit pour Myrtô comme auparavant, avec trois heures de liberté en plus chaque après-midi. Elle les employait à faire un peu d'exercice, à visiter aux alentours du château quelques pauvres familles auxquelles elle donnait ses conseils et ses soins, à défaut de l'argent qui n'existait guère dans sa maigre bourse.

C'était pour elle chose infiniment pénible de ne pouvoir soulager tant de misères. Le prince Milcza ne se souciait pas de tous ces êtres qui vivaient sur ses domaines... Et Myrtô pensait avec un peu d'irritation combien il lui eût été facile cependant de répandre des bienfaits autour de lui.

Mais non, il préférait se faire redouter de tous, exercer sur son entourage un despotisme impitoyable. Il importait vraiment bien peu, à cet orgueilleux, d'être aimé et béni des humbles!

Une fin d'après-midi, Myrtô, en revenant d'un misérable village slovaque, rencontra le Père Joaldy, de retour, lui aussi, d'une visite charitable. En causant des pauvres gens qu'ils venaient de voir, ils revinrent lentement vers le château.

--Oh! mon Père, quelle misère! dit la voix frémissante de Myrtô. Pensez-vous vraiment, que si vous en parliez au prince Milcza, il ne viendrait pas en aide à ces malheureux?

Le vieux prêtre secoua la tête.

--Il me donne chaque année une somme considérable pour mes charités, mais hors de là, je ne dois lui parler de rien... Pauvre prince! Pauvre cher prince! dit-il avec une soudaine émotion.

--Il est dur et impitoyable! s'écria Myrtô dans un sursaut de révolte.

--Hélas! son coeur s'est endurci à la suite de sa cruelle désillusion! Mais moi, mon enfant, je l'ai connu tout autre. A l'époque de sa première communion, c'était un petit être à l'âme délicate et aimante, un peu orgueilleux et volontaire déjà, à cause des adulations de son entourage, mais infiniment séduisant et charmeur. Il avait une grande affection pour moi et supportait seulement de ma part les reproches. Plus tard, lancé dans le mouvement mondain, il dérobait sous une apparence sceptique, sous une indifférence hautaine, les aspirations d'un coeur très ardent, d'une âme dont les instincts élevés, la délicatesse innée le préservaient d'écarts dangereux. Cependant, je voyais avec douleur que la profonde piété de son enfance n'existait plus, que sa foi était menacée dans cette ambiance de frivolité et d'incrédulité mondaine où il vivait. J'appelais de tous mes voeux l'instant où il rencontrerait une femme chrétienne et sérieuse, qui saurait garder pour le bien et pour la vérité cette si belle âme menacée de s'égarer... Hélas! il rencontra cette Russe, cette créature perverse!

Et le vieillard soupira douloureusement.

--...Avec un coeur tel que le sien, la désillusion devait être plus terrible et laisser des traces plus profondes que chez tout autre. Le dernier acte de cette malheureuse créature, qui faillit coûter la vie à son fils, la faiblesse persistante de l'enfant, la crainte perpétuelle de perdre cet être bien-aimé, une sorte de défiance haineuse de l'humanité en général et du sexe féminin en particulier, peut-être aussi une profonde blessure d'orgueil en voyant qu'il s'était laissé prendre à des dehors menteurs--tout cela a contribué à faire de cet être si admirablement doué, et qui n'a pas trente ans, une sorte de misanthrope, au coeur dur, à l'âme fermée pour tout ce qui n'est pas son fils, son unique amour. En un mot, le prince Milcza est un malade moral. Le seul remède serait pour lui le retour à la foi... Hélas! depuis ses malheurs, il s'est au contraire éloigné complètement de la religion!

Le prêtre et Myrtô marchèrent quelques instants dans un silence pensif... Le Père Joaldy demanda tout à coup:

--Le petit Miklos est-il revenu près de Karoly?

--Non, hélas! Karoly l'a demandé à son père, mais il s'est heurté à un refus catégorique... Et vous dites que cet homme a été bon, mon Père! dit Myrtô d'un ton de protestation.

--Allons, allons, ne vous indignez pas tant, ma petite enfant! dit paternellement le vieux prêtre. Je vous le répète, il est malade moralement, sa générosité d'autrefois, ses instincts élevés et chevaleresques semblent avoir disparu dans la tourmente dont son pauvre coeur a été le théâtre. Mais ils ne sont pas morts, je ne le crois pas... je ne veux pas le croire! Chaque jour, je prie Dieu pour qu'il fasse luire sur cette âme une bienfaisante lumière.

--Alors, c'est à une farouche misanthropie qu'il faut attribuer aussi sa froideur envers sa mère, son indifférence et sa dureté vis-à-vis de son frère et de ses soeurs?

--Oui, tout ceci en dérive. Il faut vous dire, d'abord, que la comtesse Gisèle n'a jamais eu aucune autorité sur son fils, et l'a même assez peu connu. Annihilée par le prince Sigismond, son premier mari, elle n'avait pas de droit sur l'enfant que son père, nature ardente et despotique, voulait élever seul. Quand il mourut, la tutelle du jeune prince fut confiée au prince André Milcza, son grand-oncle, qui l'idolâtrait et en fit une sorte de petit souverain absolu. Là encore, la mère n'avait pas voix au chapitre, il lui était permis seulement d'admirer son fils. Une autre nature eût profondément souffert de cette situation, mais la princesse Gisèle sut en prendre assez facilement son parti... Cependant, personne, en la circonstance, ne trouva étonnant qu'elle acceptât un second mariage--personne, sauf son fils. Il en montra un violent mécontentement, dû moins au fait de cette seconde union qu'à l'antipathie que lui inspirait le comte Zolanyi. La suite montra que sa précoce intelligence avait bien deviné quant à la piètre valeur morale de cet homme... il y eut dès lors une sorte de brouille entre la mère et le fils. Les rapports, déjà peu intimes, se firent très froids, très cérémonieux, bien que toujours corrects... Puis vint la mort du comte, la ruine pour sa femme et ses enfants. Le prince Arpad, qui venait de se marier et commençait déjà à sentir les dures épines de la désillusion, leur donna son aide sans hésiter, avec une générosité parfaite, sans un mot qui pût ressembler à un reproche, mais sans élan affectueux non plus. Déjà son coeur se resserrait sous l'étreinte de la souffrance... Et plus tard, il a un peu reporté sur ses soeurs et sur sa mère elle-même, quelque chose de son universelle et amère défiance, en même temps que ses instincts autoritaires, déjà encouragés par le système d'éducation de son grand-oncle, se transformaient en ce despotisme étrange qui n'épargne personne... Mais peut-être, s'il avait trouvé chez sa mère, chez les jeunes comtesses, un peu moins d'esprit mondain, un peu plus de fortes vertus chrétiennes, leur influence, à la longue, aurait-elle tout au moins atténué cette triste disposition de son âme.

--Peut-être, dit pensivement Myrtô. Mais comment, étant donné cette froideur de rapports, la comtesse vient-elle vivre ainsi une partie de l'année à Voraczy?

--Pour Karoly, uniquement. Ce séjour de sa grand'mère et de ses tantes fait un changement pour l'enfant--à l'ordinaire, du moins, car cette année, c'est vous, vous seule, mademoiselle Myrtô... N'est-ce pas l'ispan Bulhocz que je vois venir là-bas?

--Oui, je le crois, mon Père.

C'était en effet Casimir Buhocz. Il s'arrêta près du prêtre et de Myrtô et les salua en disant:

--Je viens d'apprendre une bien mauvaise nouvelle, mon Père.

--Laquelle donc, mon ami?

--Des tziganes, au retour de pérégrinations en Orient, ont rapporté ici les germes d'une maladie terrible et peu connue encore, une sorte de fièvre qui est à peu près sûrement mortelle, pour les adultes, surtout. S'ils en réchappent, leur santé reste profondément atteinte, il leur demeure très souvent quelque pénible infirmité, leur visage garde les marques de la maladie et devient un masque hideux.

--C'est une sorte de petite vérole, alors! dit Myrtô.

--Cela s'en rapproche sous certains côtés, mais en pire encore. La maladie est moins dangereuse pour les enfants, quand ils sont bien constitués on les sauve assez facilement.

--Mais je n'ai pas entendu parler de cela! dit le Père Joaldy avec surprise.

--Les tziganes le cachaient, mais un homme du village de Lohacz vient d'être atteint et l'effroi s'est répandu aussitôt. Ce soir, tout le monde le saura. Je viens de prévenir à Voraczy, pour que Son Excellence prenne les mesures nécessaires.

L'ispan salua et s'éloigna.

--Une pareille épidémie sera chose terrible parmi tous ces pauvres gens! dit le Père Joaldy avec une douloureuse émotion. Mais il va falloir, mon enfant, cesser vos visites charitables.

--Oui, à cause du petit Karoly... Voilà qui va faire trembler le rince Milcza, mon Père.

--Oh! les habitants du château n'auront rien à craindre! Le prince va prendre les mesures les plus sévères, nul ne pourra sortir au-delà du parc, le moindre objet nécessaire entrant à Voraczy sera soumis à une désinfection rigoureuse... Oh! l'enfant n'a rien à craindre! il sera gardé de l'épidémie comme il l'est du moindre danger.

En rentrant au château, Myrtô alla quitter sa toilette de sortie et descendit pour gagner le salon où se tenaient habituellement la comtesse et ses enfants. Au bas de l'escalier elle rencontra Terka et Mitzi, les inséparables.

--Eh bien! vous savez la nouvelle? dit l'aînée. Il paraît que nous sommes menacés d'une épouvantable épidémie.

--Oui, le Père Joaldy et moi venons de rencontrer l'ispan Buhocz qui nous l'a appris.

--Oh! ici nous n'aurons rien à redouter, le prince Milcza va prendre des mesures draconiennes. Ce sera fort intéressant!... Mais en la circonstance, nous nous y soumettrons volontiers, car tout vaut mieux que de risquer pareille maladie!

Et un long frisson secoua Terka.

Les jeunes filles se dirigèrent vers le salon... La comtesse et Irène, penchées sur un journal, levèrent vivement la tête à leur entrée.

--Tiens, lis ceci, Terka! s'écria la comtesse en tendant le journal à sa fille. Un épouvantable incendie dans un théâtre de Boston... Parmi les victimes, Mrs. Burnett, née Alexandra Ouloussof...

Terka saisit vivement la feuille, tandis que, de l'âme de Myrtô pénétrée de tristesse chrétienne, s'élevait une prière pour la malheureuse qui avait déserté tous ses devoirs et qu'une mort épouvantable venait de saisir ainsi à l'improviste.

--Arpad le saura-t-il jamais? Il lit fort irrégulièrement les journaux, et personne ne s'aviserait ici de prononcer ce nom devant lui, fit observer la comtesse.

--Qu'il le sache ou non, je pense que cela n'a aucune importance, répliqua Irène. Ce n'est pas le prince Milcza, tel que nous le connaissons maintenant, qui aura jamais l'idée de se remarier!

CHAPITRE IX

L'épidémie s'était abattue sur un village environnant Voraczy, elle sévissait avec violence dans les demeures pauvres, souvent mal tenues, où les prescriptions hygiéniques des médecins demeuraient lettre close. Bien des cercueils, petits et grands, avaient déjà pris le chemin des cimetières, on comptait peu de maisons où l'un des membres de la famille n'eût été frappé par le fléau capricieux qui laissait parfois le plus faible, pour s'emparer d'un être vigoureux, qui épargnait un enfant pour atteindre la mère.

La quiétude était peu troublée à Voraczy. Le prince Milcza avait pris de telles mesures qu'il semblait impossible de conserver la moindre crainte. Les habitants de Voraczy étaient en quelque sorte prisonniers, tous les objets pénétrant dans le château, jusqu'à la moindre lettre, étaient soumis à une désinfection rigoureuse. Quiconque eût franchi les limites du parc eût été certain de ne plus remettre les pieds au château... Mais personne ne devait avoir le désir de s'y hasarder, personne ne pouvait songer à redouter la sécurité dont on jouissait à Voraczy.

Personne, sauf le Père Joaldy et Myrtô. Tant de souffrances si près d'eux rendaient pénibles à leurs âmes généreuses cette sécurité même. Mais le ministère du prêtre l'attachait au château, et Myrtô n'était pas libre de suivre les charitables désirs de son âme intrépide.

Karoly, depuis qu'il avait craint de la perdre, s'attachait passionnément à elle. Il avait peine, chaque après-midi, à la voir s'éloigner, il tentait de la retenir...

--Restez, restez, Myrtô! Papa ne se fâchera pas, je lui dirai que c'est moi qui vous ai demandée...

Mais elle n'avait aucune velléité de se retrouver en présence du prince Milcza, et elle manoeuvrait soigneusement pour ne pas risquer de le rencontrer en revenant vers le château.

Ses journées étaient maintenant plus remplies que jamais. Renat, ne pouvant plus visiter ni revoir ses petits amis, s'ennuyait fort et avait voulu reprendre ses leçons de violon. Les jeunes comtesses, également privées de leurs relations habituelles, mettaient Myrtô à contribution pour faire de la musique aussitôt qu'elle avait terminé sa tâche près de Karoly. Ces séances se prolongeaient le soir fort tard, Terka étant une musicienne passionnée, et Irène paraissant prendre un malveillant plaisir à imposer à sa cousine une obligation quelconque.

Myrtô, que le chagrin de la mort de sa mère avait déjà un peu anémiée, se sentait devenir chaque jour plus lasse, et aspirait toujours à l'heure où il lui était permis de prendre enfin un peu de repos.

Un soir, la séance de musique se prolongea plus tard qu'à l'ordinaire. Terka avait voulu jouer plusieurs sonates de Beethoven, Irène avait exécuté des morceaux modernes aux sonorités bizarres, qui avaient péniblement tendu les nerfs fatigués de Myrtô. La jeune fille, une fois montée dans sa chambre, fit sa prière et s'empressa de dénouer et de natter ses cheveux afin de se mettre au lit pour reposer sa tête endolorie.

Un coup fut tout à coup frappé à sa porte... C'était Thylda, le visage bouleversé...

--Mademoiselle!... oh! Mademoiselle; le petit prince!

--Quoi?... Qu'y a-t-il, Thylda? s'écria anxieusement Myrtô.

--Il est malade... On croit que c'est la mauvaise fièvre...

--Oh! mon Dieu!... Mais il n'avait absolument rien cet après-midi!

--Cela lui a pris il y a une heure, tout d'un coup... Et il vous appelle, mademoiselle Myrtô, il ne cesse de vous appeler. Son Excellence fait demander si vous voulez...

--Oui, j'y vais! dit-elle sans une seconde d'hésitation. Mon pauvre petit Karoly!

Elle s'élança au dehors, oubliant sa coiffure négligée, ne songeant plus qu'à l'enfant atteint, peut-être, par la terrible maladie.

Elle rencontra la comtesse un peu affolée, qui se dirigeait vers l'appartement de son fils.

--Myrtô, c'est effrayant!... Comment cela a-t-il pu se produire! gémit-elle. Mais peut-être se trompe-t-on?

--Dieu le veuille! murmura Myrtô avec ferveur.

Elles entrèrent toutes les deux dans le salon qui précédait la pièce où l'enfant demeurait durant la journée. Le prince Milcza, debout, causait avec le médecin qui habitait toujours le château, attaché à la personne du petit prince. Le jeune magnat tourna la tête, et Myrtô se sentit le coeur serré devant l'effrayante altération de ses traits, devant la sourde angoisse de ces prunelles sombres.

--Arpad, ce n'est pas "cela"? s'écria la voix haletante de la comtesse.

Le visage du prince se crispa, sa voix, presque rauque, répondit:

--Oui, c'est cela.

--Mon Dieu, mon Dieu! murmura la comtesse en joignant les mains.

Le regard du prince se posa sur Myrtô qui demeurait immobile près de la porte, n'osant avancer.

--Karoly vous demande, Mademoiselle. Aurez-vous le courage de risquer la contagion?

--Oui, prince, avec le secours de Dieu, dit-elle simplement en faisant quelques pas vers la porte de la chambre de l'enfant.

Un geste du docteur l'arrêta.

--Mademoiselle, vous devez savoir d'avance les conséquences possibles d'un tel acte. Cette maladie, lorsqu'on en réchappe, laisse des suites souvent terribles, elle défigure atrocement...

--Peu importe, dit Myrtô avec la même tranquille simplicité. Personne n'a besoin de moi sur la terre, personne ne souffrira si je meurs, ou si je demeure infirme... Et quant à mon visage, il est destiné à voir la mort, plus hideuse encore, s'emparer de lui. Ces considérations ne peuvent donc faire reculer une chrétienne, et je suis prête, docteur, à donner mes soins à l'enfant.

La comtesse fixait sur Myrtô des yeux stupéfiés. Ce tranquille héroïsme, ce détachement, cette insouciance d'un sort plus terrible que la mort pour les femmes fières de leur beauté, lui semblaient évidemment incompréhensibles.

Le vieux médecin considérait avec une admiration émue cette toute jeune créature dont la ravissante beauté était rendue plus touchante, ce soir, par cette coiffure enfantine, cette natte superbe aux reflets d'or qui tombait sur la robe noire qu'elle n'avait pu enlever dans sa précipitation.

Le prince enveloppa Myrtô d'un long regard et dit d'un ton net et froid:

--Je veux, Mademoiselle, que vous agissiez en toute liberté. Si vous craignez, retirez-vous, je le comprendrai, car les conséquences, telles que vient de vous les montrer le docteur Hedaï, sont terribles, à votre âge surtout... Et après tout, aucun devoir ne vous oblige...

--Je vous demande pardon, dit-elle tranquillement, je me trouve un devoir envers cet enfant qui m'aime, et qui me demande. Du reste, je vous le répète, je ne crains pas, je me soumets d'avance à la volonté de Dieu.

Elle s'avança vers la chambre de Karoly. En quelques pas, le prince se trouva près d'elle, sa main effleura son bras...

--Attendez... Réfléchissez encore...

Elle leva les yeux, surprise de l'accent angoissé de sa voix, et le vit très pâle, les traits crispés.

--Mais j'ai réfléchi... Si j'avais été libre, j'aurais été soigner ces malheureux si dénués dans leurs pauvres demeures. Pourquoi donc regarderais-je davantage à m'exposer pour cet enfant que j'aime profondément?

Et, résolument, elle ouvrit la porte.

Karoly était étendu dans son petit lit tout blanc. Son visage était gonflé, couvert de taches violettes, sa respiration haletante... Myrtô, d'un coup d'oeil, constata avec surprise que l'enfant était seul.

--Eh bien! où est donc Marsa? dit derrière elle la voix du prince Milcza. Il y a cinq minutes, quand je suis sorti pour dire quelques mots au docteur, je l'ai laissée ici, assise près du lit... Comment a-t-elle osé s'éloigner?

Il appuya longuement sur le timbre électrique, tandis que Myrtô s'approchait du lit et posait sa petite main si douce sur le front de Karoly.

A ce contact, les paupières gonflées de l'enfant se soulevèrent, ses yeux noirs se posèrent sur la jeune fille avec une sorte d'avidité.

--Oh! ma Myrtô, vous voilà! dit une petite voix étouffée. Vous allez me guérir, dites?

--Je l'espère, mon chéri, si vous êtes bien sage, si vous faites tout ce que dira le docteur, répondit-elle tendrement.

--Oui, oui... Mais vous ne me quitterez pas, Myrtô!

--Non, non, mon petit enfant, ne craignez rien!

Elle s'assit près de son lit et prit dans sa main celle de l'enfant... Le prince Milcza était rentré dans la pièce voisine. A travers la porte, Myrtô entendait par moment sa voix brève, qui prenait peu à peu des intonations irritées...

La porte s'ouvrit tout à coup, il entra, le front contracté.

--On ne peut retrouver cette femme! dit-il à voix basse. Elle se sera enfuie en voyant l'enfant malade... Ce qui nous prouve, jusqu'à l'évidence, qu'elle était la coupable. Je lui trouvais aussi ce soir un air singulier, elle semblait ne pas oser lever les yeux!... La misérable, échappant quelques instants à ma surveillance, aura réussi à communiquer avec quelqu'un des siens. Macri vient de me dire que sa mère et un de ses enfants sont atteints. Il n'y a plus besoin de chercher comment Karoly a pu éprouver les effets de la contagion!

Sa voix se brisa un peu... Il s'approcha du lit, se courba vers l'enfant, le couvrit d'un long regard...

--Mon amour, mon Karoly, nous te sauverons, dit-il d'un ton sourdement passionné! Et je ne te quitterai plus, mon bien-aimé, ne crains rien!

--Papa... Myrtô..., murmura l'enfant.

--Oui, mon chéri, elle aussi restera près de toi... Et le docteur Hedaï va te guérir bien vite, tu verras.

Quelles inflexions caressantes et chaudes savaient prendre cette voix impérative et dure! Quelle tendre douceur pouvaient refléter ces prunelles superbes!

Le docteur entra. Il venait indiquer à Myrtô différentes précautions hygiéniques à prendre. Puis il examina de nouveau le petit malade... Sa physionomie reflétait, malgré lui, quelque chose de sa profonde inquiétude. Le prince, le saisissant par le bras, l'écarta du lit et demanda d'une voix frémissante:

--Le sauverez-vous, voyons?... le sauverez-vous?

--Il y a encore de l'espoir, Excellence...

--De l'espoir!... de l'espoir seulement!... Mais c'est une certitude que je veux! dit le prince entre ses dents serrées.

--Personne ne pourra la donner à Votre Excellence, répliqua tristement le vieux médecin. Je ferai tout le possible, je ne puis dire davantage. Je viens de télégraphier à Budapest, un de mes confrères sera ici demain. Mais, comme je l'ai dit à Votre Excellence, il sera trop tard. Demain, l'enfant sera sauvé, ou...

Il n'osa achever... Mais le prince avait compris. D'un pas d'automate, il revint vers le lit et s'assit à côté en attachant son regard ardent sur le visage défiguré de l'enfant.

Le docteur se retira dans la pièce voisine et s'étendit sur un canapé pour se tenir prêt à répondre au premier appel... Près de l'enfant, son père et Myrtô demeurèrent seuls, écoutant, silencieux et l'âme déchirée, la respiration de plus en plus haletante du petit malade.

* * * * *

L'aube, en se levant, éclaira l'agonie de l'enfant. Les efforts de la science étaient impuissants à sauver le petit être trop faible pour supporter un pareil assaut.

Le Père Joaldy était venu partager la veille douloureuse. Assis près de Myrtô, il priait, comme la jeune fille, de toute son âme, moins encore pour l'enfant que pour le père, dont la physionomie portait les marques d'un désespoir d'autant plus effrayant qu'il était contenu.

La comtesse Zolanyi, essayant de surmonter sa terreur de l'épidémie, était apparue un instant à la porte de la chambre. Mais en la voyant livide, toute tremblante, Myrtô s'était levée précipitamment en murmurant:

--Oh! n'entrez pas, ma cousine, je vous en prie! Si vous craignez, il n'est aucune disposition plus favorable pour la contagion... Et vous devez vous conserver pour vos enfants.

--Mais Karoly... Je suis sa grand'mère... avait-elle balbutié en jetant sur le petit visage méconnaissable un regard plein d'effroi.

--Hélas! que pouvez-vous pour le pauvre petit ange! avait répliqué le Père Joaldy. Mademoiselle Myrtô a raison, ne vous exposez pas, à cause de vos enfants.

La comtesse s'était retirée, après avoir jeté un coup d'oeil anxieux vers son fils. Mais celui-ci ne paraissait même pas s'être aperçu de sa présence. Depuis l'instant où il avait compris que Karoly était irrévocablement perdu, il semblait ne plus voir et ne plus entendre.