L'Exilée

Chapter 5

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Myrtô, n'ayant pas de raison plausible pour motiver un refus, se leva et alla se verser un peu de café. Mais fallait-il donc penser que le prince Milcza avait la prétention d'imposer à ceux qui l'entouraient jusqu'à ses moindres goûts personnels.

Une fois son café bu, il mit l'enfant à terre et se leva en disant:

--Marche un peu, mon petit Karoly, je retourne au château mais je reviendrai tout à l'heure.

L'enfant, après quelques pas languissants autour de la chaise longue, vint se blottir entre les bras de Myrtô et demeura ainsi, tranquille et silencieux, jusqu'à sept heures, où apparut de nouveau son père.

--Marsa, prenez le prince Karoly... Mademoiselle Elyanni, vous êtes libre. A demain, n'est-ce pas? Karoly vous attendra avec impatience.

Et, sans attendre une réponse qu'il jugeait probablement superflue, le prince salua Myrtô et s'éloigna, suivi de Marsa portant l'enfant.

--A demain, Myrtô, dit Karoly en agitant ses petites mains. Je voulais que vous dîniez avec nous, mais papa ne veut pas.

Myrtô reprit lentement le chemin du château. Elle éprouvait ce soir une impression bizarre. Il lui semblait qu'un étau l'enserrait, ou que des liens impitoyables tentaient de paralyser ses mouvements.

Cette situation singulière était due sans doute à la lassitude qu'elle ressentait. Habituée à une vie active, faisant jusqu'ici chaque jour une promenade avec ses cousines, elle était extrêmement fatiguée par cette journée passée tout entière dans l'immobilité.

Demain, pourtant, ce serait la même chose. Le prince Milcza l'avait dit sans ambages: elle était destinée à amuser Karoly. Tant que l'enfant n'en serait pas las, elle devrait être à sa disposition, se plier à tous ses caprices.

Oui, elle avait compris nettement cela, ce soir, dans les paroles du prince... Et elle savait aussi qu'il lui était interdit de blâmer l'enfant, de lui adresser le moindre reproche.

--Je ne pourrai jamais! murmura-t-telle. Ce sera plus fort que moi... Tant pis si le prince est mécontent!

Mais elle ne put retenir un petit frisson à la pensée de rencontrer ce sombre regard étincelant de colère.

En approchant du château, elle vit Terka qui longeait une pelouse, d'un pas hâtif. La jeune comtesse s'arrêta près de sa cousine et demanda à voix basse:

--Le prince Milcza est rentré au château, n'est-ce pas?

--Mais oui, je le crois.

--Bien... Je vais faire une exécution, Myrtô. Maman a retrouvé ce matin, au fond d'un chiffonnier, une miniature représentant la mère de Karoly. Tous ses portraits, sur l'ordre du prince, ont été détruits au moment du divorce. Je ne sais comment celui-là est demeuré... Je vais le jeter dans le petit lac, car si jamais il en apercevait un fragment!

--Montrez-le-moi, voulez-vous, Terka?

La jeune fille jeta un coup d'oeil craintif autour d'elle, puis tendit à Myrtô une miniature représentant une jeune femme blonde, d'une sculpturale beauté. Des fleurs ornaient sa chevelure, couvraient sa robe de tulle vert pâle. Les yeux, très beaux, avaient une expression indéfinissable qui impressionna désagréablement Myrtô.

--Elle était habillée ainsi lorsqu'il la vit pour la première fois à un bal costumé de l'ambassade de Russie. Elle était russe, et cousine de l'ambassadeur. Sa famille était très noble, mais appauvrie. Le prince Milcza, qui était cependant fort loin d'être un naïf, se laissa prendre à une habile comédie de simplicité et de douceur. Très intelligente, elle avait compris que, sous des dehors extrêmement mondains, il cachait une âme trop sérieuse pour que la coquetterie et la frivolité eussent chance de réussir près de lui. Elle sut flatter aussi son orgueil, elle se montra une femme instruite, occupée d'art et de littérature, elle ne négligea rien, en un mot, de ce qui pouvait plaire à cet être à la fois brillant et profond, à ce grand seigneur artiste, à ce causeur délicat...

--Lui? dit Myrtô d'un ton incrédule.

--On ne s'en douterait guère aujourd'hui, n'est-ce pas? Il était l'idole des salons aristocratiques de Paris et de Vienne, son élégance donnait le ton à la mode masculine. Avec sa haute naissance, sa fortune, ses qualités physiques et intellectuelles, il pouvait prétendre aux plus brillantes alliances. Il choisit Alexandra Ouloussof, elle devint princesse Milcza...

Et dès lors, tout changea. Elle se révéla affamée de luxe et de plaisirs, coeur sec, dépourvu de la moindre valeur morale. Le prince n'a jamais fait à personne de confidences, mais il nous paraît certain qu'il a dû amèrement souffrir de sa désillusion, car au bout de six mois de mariage il n'était déjà plus le même. Son regard avait un peu de cette dureté qui y est à demeure maintenant, sauf pour son fils.

Il paraît qu'il y eut entre eux plusieurs scènes terribles. Vous avez pu vous douter, si peu que vous l'ayez vu encore, qu'il n'a jamais été homme à se laisser conduire. Il lui infligea une des plus dures punitions qui pussent l'atteindre en l'obligeant à le suivre ici et en la privant de ces distractions mondaines qui étaient sa vie. Elle se révolta d'abord, puis elle essaya de la douceur, elle se fit humble, repentante, mais il se défiait, il la connaissait trop bien.

Pourtant, la naissance de son fils l'adoucit un peu. Il se relâcha légèrement de sa sévérité, permit quelques relations avec les domaines voisins. Mais il se refusa absolument à retourner à Vienne ou à Paris.

Cependant, les distractions que la princesse pouvait trouver à Voraczy étaient fort loin de suffire à son âme frivole et avide de briller sur les plus grandes scènes mondaines. Pendant un an, elle mit tout en oeuvre pour décider son mari, mais elle se heurta à une volonté inébranlable. Le prince ne voulait pas quitter Voraczy, il en avait assez du monde, disait-il, et prétendait vivre tranquillement dans ses domaines en s'occupant de l'éducation de son fils.

Alors, quand elle comprit que rien n'était capable d'entamer la résolution de son mari, Alexandra fut prise d'une rage sourde, et, un jour que le prince lui refusait l'autorisation de se rendre à une fête donnée à Budapest, elle fit une scène effrayante. On ne peut savoir ce qui se passa exactement entre eux. Quand la femme de chambre, appelée par un coup de timbre, entra dans l'appartement de sa maîtresse, elle trouva celle-ci seule, en proie à une crise de nerfs, et proférant des menaces contre son mari.

Le lendemain, la princesse avait disparu, et avec elle le petit Karoly. Il paraît que rien ne peut dépeindre le désespoir et la fureur du prince lorsqu'il apprit cette nouvelle. Immédiatement, on fit des recherches dans toutes les directions. Il ne fut pas très difficile de retrouver la fugitive. Elle s'était réfugiée à Paris, et avoua cyniquement qu'elle avait agi ainsi, uniquement dans le but de se venger de lui en lui enlevant l'enfant qu'elle savait sa seule affection.

Comment le prince, avec sa nature si entière et si ardente, a-t-il pu éviter de se porter envers elle à quelque extrémité terrible, je ne le sais! Il emporta l'enfant, qui avait pris froid pendant le voyage précipité de sa mère et fut si gravement malade à l'hôtel Milcza qu'il se trouva un instant condamné. Il survécut pourtant, mais il est resté excessivement faible, comme vous avez pu le voir... Et je crois, Myrtô, que le motif de la haine--le mot n'est pas trop fort--du prince Milcza pour cette créature sans coeur et sans âme, se trouve là surtout. En voyant chaque jour son fils bien-aimé dans cet état, il peut se dire: "C'est sa mère qui en est cause."

--Et c'est alors qu'il a demandé le divorce?

--Oui... le Père Joaldy a essayé de l'en détourner, mais il s'est heurté à une âme révoltée, qui n'avait plus le guide de la foi... Il est bien improbable que lui songe jamais à se remarier, mais pour elle, c'est déjà fait. Elle a épousé un banquier américain et est une des reines de Boston... Vous comprenez donc pourquoi je me hâte d'aller faire disparaître ce dernier vestige de la présence de cette créature néfaste.

--Le dernier?... Non, il restera toujours son fils, dit gravement Myrtô. Elle n'a jamais cherché à le revoir?

--Jamais! la fibre maternelle n'existait même pas chez elle.

--L'enfant ne lui ressemble pas, dit Myrtô, en tendant la miniature à sa cousine après y avoir jeté un dernier regard.

--Non, c'est un vrai Milcza, heureusement. Son père l'aime d'une tendresse passionnée qui m'effraye parfois, car on n'ose songer, vraiment, si un jour...

Elle secoua la tête et s'éloigna vers le parc, tandis que Myrtô continuait dans la direction du château.

Bien que le jour tombât à peine, la superbe résidence était déjà brillamment éclairée. Là-bas, vers la droite, une clarté intense s'échappait de l'appartement du prince Milcza qui occupait toute cette partie du château... Et une immense pitié envahit le coeur de Myrtô en songeant aux souffrances de cette âme meurtrie et révoltée, qui n'avait pas su chercher sa consolation près de l'unique Consolateur et s'attachait avec une passion intense, exclusive, à un seul être, ce pauvre petit Karoly, si frêle, si chétif, dont la vue avait serré le coeur de Myrtô quand il lui était apparu pour la première fois.

CHAPITRE VI

Sans même avoir reçu un simulacre de demande, par la seule volonté du prince Milcza, Myrtô se trouva donc attachée au service de Karoly... Service n'est pas un mot trop fort pour exprimer la sujétion qui était la sienne près de l'enfant gâté et exigeant. Elle n'avait plus un moment de liberté, toutes ses journées, hors les repas, appartenaient à Karoly.

Elle comprenait maintenant la crainte qu'inspirait aux jeunes comtesses ce tout petit être. Pour Irène surtout, si vive, si amie de la distraction et de la gaieté, et très peu portée, semblait-il, au dévouement, la pensée d'un tel esclavage devait être insoutenable.

Et cependant, il suffisait d'un caprice de Karoly pour le lui imposer. Aussi, plus encore que sa mère et ses soeurs, voyait-elle avec satisfaction l'engouement du petit prince pour Myrtô.

--Pendant ce temps, il ne pense pas à nous, disait-elle gaiement. Jamais nous n'avons eu tant de liberté. Il demandait toujours tantôt l'une, tantôt l'autre pour lui tenir compagnie. Le pauvre Renat a passé là-bas des journées dont il se souvient... Et moi donc!... Vous nous sauvez, Myrtô, ajoutait-elle d'un ton moqueur.

Elle ne désarmait pas envers sa cousine et ne négligeait aucune occasion de lui lancer quelque parole plus ou moins malveillante.

Myrtô supportait tout patiemment, elle accomplissait avec courage la tâche qui lui était dévolue près de l'enfant, tâche rendue plus douce à mesure que croissait l'affection compatissante inspirée par ce petit être fantasque, mais singulièrement attachant dans sa faiblesse, et qui lui témoignait une tendresse ardente.

Mais cette tendresse n'égalait pas encore l'amour passionné de Karoly pour son père--amour réciproque du reste. Il était exact que le prince Milcza ne voyait plus au monde que son fils. Tout convergeait vers cet enfant, tous devaient s'incliner devant sa volonté--tous, sauf son père.

Car, chose singulière, cet homme qui exigeait que rien ne résistât à un désir de Karoly, savait réserver, vis-à-vis de son fils, sa propre autorité. L'enfant lui obéissait instantanément, il n'insistait jamais lorsque son père avait dit: "Non, je ne le veux pas, Karoly."

Ainsi, même vis-à-vis de l'enfant bien-aimé, le prince Milcza conservait cette autorité absolue qui était parfois--il fallait le reconnaître--un véritable despotisme, lequel, passant par tous ceux qui se trouvaient à son service, s'étendait jusqu'à sa mère elle-même.

Myrtô s'était d'abord demandé pourquoi la comtesse et ses enfants se soumettaient bénévolement à toutes les volontés du jeune magnat. Mais peu à peu, par quelques mots de Terka, d'Irène, de Renat, le mystère s'était trouvé éclairci. La comtesse avait été complètement ruinée par son second mari, elle et ses enfants devaient tout au bon plaisir du prince Milcza, qui leur servait une rente superbe et les laissait libres de jouir de ses installations à Paris et à Vienne. Cette dépendance dorée, si pénible qu'elle fût pendant le séjour à Voraczy, leur paraissait cependant préférable à la vie modeste qui eût été la leur avec les minces revenus de la comtesse, et tous courbaient la tête sous cette autorité tyrannique, tremblant de déplaire à celui qui leur procurait le luxueux bien-être jugé indispensable.

Myrtô, comme tous, sentait peser sur elle cette volonté impérieuse. C'était elle qui l'enchaînait près du lit de repos de l'enfant, elle encore qui lui interdisait de s'élever contre les caprices ou les actes injustes du petit prince. Cette dernière obligation était la plus dure pour Myrtô, et elle ne pouvait s'empêcher d'y manquer parfois, d'une manière fort discrète, d'ailleurs. Généralement, un simple mot, un regard même suffisait. Karoly semblait lire couramment dans les yeux expressifs de Myrtô, "sa Myrtô", disait-il d'un petit ton à la fois câlin et dominateur.

Mais en présence du prince Arpad, elle devait s'abstenir de l'ombre même d'un reproche aux exigences les plus déraisonnables de l'enfant. Il avait une certaine façon de dire: "Je permets cela à Karoly, Mademoiselle", qui n'invitait pas précisément à la discussion.

Il apparaissait régulièrement chaque jour vers quatre heures, et attendait que Myrtô eût servi le café. Il se montrait aussi froid, aussi laconique que le premier jour, et, lorsqu'il ne s'occupait pas de l'enfant, s'absorbait généralement dans sa lecture. Il ne faisait exception qu'en voyant Myrtô prendre son violon, sur la demande de Karoly que la musique ravissait. Alors, son regard un peu adouci et rêveur se perdant sous les futaies environnantes, il écoutait ce jeu délicat et si profondément expressif. Il était, au dire de ses soeurs, un admirable musicien, il composait, mais pour lui seul, et c'était là une des rares distractions de sa vie solitaire.

--Vous avez un véritable tempérament d'artiste, Mademoiselle, avait-il dit à Myrtô la première fois qu'il l'avait entendue, du ton d'un homme obligé, par politesse, d'adresser un compliment.

Les journées passaient ainsi, toutes semblables, sauf parfois où le prince Milcza amenait son fils chez la comtesse, à l'heure du thé. Deux ou trois fois aussi, il fit faire à l'enfant, dans une voiture légère qu'il conduisait lui-même, une promenade à travers le parc immense. Karoly avait voulu emmener Myrtô, et Terka avait été "invitée" à se joindre à sa cousine. Les promeneurs s'étaient arrêtés dans un coin sauvage du parc, le prince Arpad s'était assis et avait sorti un journal de sa poche, et les jeunes filles s'étaient occupées à amuser Karoly. Puis, sans que le prince eût presque ouvert la bouche, ils avaient tous repris bientôt le chemin du retour.

Mais ces promenades étaient fort rares, car elles agitaient l'enfant trop nerveux. Karoly devait se contenter de longues stations dans le parc, l'air pur vivifié par la saine senteur des sapins qui entouraient le temple.

Myrtô, privé de mouvement, s'anémiait un peu et perdait l'appétit. Sur le conseil du Père Joaldy, elle dut se décider à supprimer parfois l'assistance à la messe quotidienne pour faire une promenade matinale. Celle-ci avait généralement un but charitable, l'aumônier de Voraczy ayant indiqué à la jeune fille quelques pauvres familles à visiter.

Un matin, au retour d'une de ces promenades à travers la campagne couverte de superbes moissons, Myrtô, en atteignant le grand vestibule du premier étage, fut presque renversée par Renat qui s'en allait comme un fou, l'air furieux.

--Eh bien! Renat, que vous arrive-t-il? Vous avez manqué me faire tomber! s'écria-t-elle en reprenant avec peine son équilibre.

--Ah! je m'en moque! dit-il rageusement. Ce stupide Macri a laissé mourir mes bengalis, je vais lui dire son fait!... Pourquoi vous mettiez-vous devant moi, d'abord? Tant pis pour...

Les mots moururent sur ses lèvres. Dans le grand corridor principal qui desservait tous les appartements apparaissait le prince Milcza, en costume de cheval. L'épais tapis qui couvrait le sol avait amorti le bruit de ses pas, de telle sorte que Myrtô ni Renat ne l'avaient entendu.

--Voilà un enfant bien élevé! dit-il froidement.

Renat, très pâle, baissait les yeux sous le regard glacé qui l'enveloppait.

--Etendez vos mains!

L'enfant obéit. Le prince leva sa cravache, celle-ci retomba sur les doigts de Renat, y traçant une marque rouge.

--Oh! non, non, pas cela! s'écria Myrtô en joignant les mains. Assez, je vous en prie!...

Le prince ne parut pas l'entendre, et la cravache cingla une seconde fois les doigts du petit garçon. Renat serra les lèvres pour étouffer un cri de douleur, et les yeux de Myrtô se remplirent de larmes.

--Oh! je vous en prie!... murmura-t-elle encore.

--Je vous fais grâce du reste pour cette fois, dit le prince d'un ton bref. Mais à la récidive, je serai sans pitié... Faites maintenant vos excuses à Mademoiselle Elyanni.

L'enfant s'exécuta d'un air soumis... Le prince s'inclina légèrement devant Myrtô et se dirigea d'un pas rapide vers l'escalier.

Quand il eut disparu, Renat leva les yeux vers sa cousine, dont le visage portait les traces d'une vive émotion.

--Ah! vous avez pleuré! Je comprends alors!... Sans cela, j'aurais eu ma correction jusqu'au bout. Mais il a été si content...

--Pourquoi, content? Interrompit Myrtô avec surprise.

--Mais oui, je l'ai entendu dire une fois au comte Vidervary, notre cousin--il y a plusieurs années de cela, j'avais à peu près six ans --"J'aurais une infinie satisfaction à faire verser les larmes de leur coeur à ces démons que l'on appelle des femmes!"... Alors, en vous voyant pleurer, il a été si content qu'il m'a fait grâce... Et vous n'êtes à ses yeux qu'un démon, Myrtô! conclut triomphalement Renat.

Comme il fallait que cet homme eût souffert pour en arriver à ce degré d'amer dédain, de défiance presque haineuse!... Myrtô avait déjà eu l'intuition de ce sentiment, mais les paroles de Renat le lui révélaient plus intense, plus farouche.

--Et c'est sa femme qui l'a rendu ainsi!... sa femme, c'est-à-dire celle qui aurait dû être la lumière, le charme et la consolation de sa vie! songeait tristement Myrtô en prenant le chemin du petit temple.

Maintenant, elle ne s'étonnait plus à la vue de ces jardins à la parure austère. Autrefois, leur splendeur était renommée dans toute la Hongrie. Mais si le prince Milcza haïssait aujourd'hui les fleurs et les bannissait impitoyablement de sa vue c'est que la princesse Alexandra les aimait avec passion et en était couverte le jour néfaste où il l'avait aperçue pour la première fois.

L'après-midi de ce même jour, des menaces de pluie obligèrent Myrtô et Marsa à ramener précipitamment Karoly au château. Elles l'installèrent dans la grande pièce toute blanche, abondamment aérée, contiguë au cabinet de travail du prince Milcza. L'enfant passait là les journées de pluie, mais, la nuit, il dormait dans une chambre voisine de celle de son père, au premier étage, le prince exerçant lui-même sur l'enfant bien-aimé une surveillance toujours en éveil.

Mitzi était là aujourd'hui, Karoly l'avait réclamée, et la petite fille se prêtait patiemment à un nouveau jeu imaginé par son jeune neveu. Elle avait une nature paisible et fermée, qui semblait un peu froide, mais Myrtô se demandait si cette apparence ne cachait pas un coeur beaucoup plus chaud que celui de ses aînées.

--Voilà papa, avec le Père Joaldy! annonça joyeusement Karoly.

L'aumônier venait parfois s'asseoir près de l'enfant, et lui parlait doucement, se mettant à merveille à la portée de cette intelligence enfantine, et jetant ainsi dans cette petite âme une semence d'éducation chrétienne. Le prince Milcza ne s'opposait pas à cette action du vieux prêtre, pas plus qu'il n'interdisait à Myrtô de mêler à ses récits quelques enseignements religieux.

--Dites-moi une histoire, Père? demanda câlinement Karoly, aussitôt que l'aumônier fut assis près de lui.

Le Père Joaldy savait choisir dans les pages évangéliques ce qui pouvait intéresser et instruire l'enfant. L'histoire du bon Zachée, racontée avec une gaîté fine, parut ravir Karoly.

--Oh! qu'il a dû être content, dites, Père, quand Notre-Seigneur l'a appelé? Si j'avais été là, je serais aussi monté sur un arbre, parce que je suis trop petit... Ou bien papa m'aurait pris dans ses bras et m'aurait jeté bien haut, bien haut, pour que je voie le bon Jésus.

Le prince Milcza, assis à l'écart, suivait distraitement des yeux les mouvements de ses lévriers qui jouaient au dehors, devant la porte ouverte. Avait-il écouté le pieux récit qui devait lui rappeler les enseignements de son enfance?... Aux derniers mots de Karoly, il tourna un peu la tête et enveloppa l'enfant d'un regard de tendresse passionnée, presque douloureuse à force d'intensité.

--Maintenant, Myrtô, vous allez me prendre sur vos genoux, et puis vous raconterez au Père la légende de la petite Hellé, continua Karoly en tendant les bras vers la jeune fille.

Elle prit entre ses bras le pauvre petit corps maigre--de plus en plus maigre, lui semblait-il--et commença le récit demandé. C'était une ravissante légende grecque qui avait fait les délices de son enfance...

Et Myrtô, dont la voix pure donnait plus de charme encore à l'expressive langue magyare, savait redire, avec une pénétrante et exquise émotion, les malheurs, la conversion, la mort angélique d'Hellé, la petite païenne devenue la fiancée du Christ.

--Que c'est joli, n'est-ce pas, Père? dit Karoly avec ravissement.

--Bien joli, en effet, et je comprends que vous soyez heureux d'avoir près de vous Mademoiselle Myrtô, qui sais si bien vous distraire, dit le vieux prêtre en caressant doucement la chevelure noire de l'enfant.

--Je l'aime, murmura Karoly en levant les yeux vers Myrtô qui lui souriait. Je pense qu'Hellé devait lui ressembler, mon Père.

--C'est possible... Mademoiselle Myrtô est aussi une petite Grecque, pour moitié du moins, dit en souriant le Père Joaldy.

--Moi, je suis un Magyar, rien qu'un Magyar! dit Karoly d'un petit ton fier.

Myrtô réprima un tressaillement. L'enfant ignorait qu'un sang étranger coulait dans ses veines, qu'il n'était pas seulement l'héritier de l'antique race magyare des Milcza, mais aussi le fils d'Alexandra Ouloussof, la descendante des boyards moscovites.

La voix du prince Arpad s'éleva, impérieuse comme à l'ordinaire, mais avec des vibrations un peu frémissantes...

--Mitzi, servez-nous le café.

La petite fille se leva et se mit en devoir d'exécuter l'ordre de son frère. Elle avait généralement de jolis mouvements pleins d'adresse, mais sans doute craignait-elle le coup d'oeil sévère du prince Milcza, car elle semblait aujourd'hui tout gauche et empruntée.

Le silence régna quelques instants dans la grande pièce aux tentures blanches, où la robe du Père Joaldy mettait seule une note sombre. Myrtô laissait errer ses grands yeux rayonnants un peu songeurs, vers les jardins attristés par la pluie fine qui commençait à tomber.

--J'aime vos yeux, Myrtô! dit tout à coup la petite voix de Karoly.

Elle abaissa son regard et sourit à l'enfant qui la considérait avec une sorte d'extase.

--Je ne veux pas que vous ma quittiez... jamais, jamais! reprit-il en se pressant contre elle. Je vous aime tant, ma Myrtô!

Une émotion profonde envahit Myrtô. La touchante affection de ce frêle petit être faisait vibrer son âme avide de tendresse et de dévouement, et remplie surtout d'un amour de prédilection pour ceux dont le Maître a dit: "Laissez venir à moi les petits enfants."

Elle se pencha et effleura tendrement de ses lèvres le front de l'enfant... Mais en redressant la tête, elle rencontra un regard qui exprimait une telle irritation, une si orgueilleuse colère qu'elle sentit un frisson lui courir sous la peau.

Instantanément, une pensée surgissait en elle: le prince Milcza, si passionnément attaché à son fils, était jaloux de l'affection trop ardente de l'enfant pour cette étrangère.