Chapter 4
--Vos montres retardent par trop, comtesses, dit-il d'un ton glacé.
Il aperçut à ce moment Myrtô qui se dissimulait un peu derrière ses cousines et, se levant, il s'inclina pour la saluer.
La comtesse s'empressa de faire la présentation, dans l'intention, sans doute, de détourner l'orage, comme disait Irène. Le prince adressa quelques mots polis et froids à Myrtô, qui réussit à répondre sans trop se troubler, malgré l'étrange timidité dont elle était tout à coup saisie.
Le prince Milcza tendit la main à ses soeurs et s'assit de nouveau en face de sa mère. Irène s'avança vers la table à thé pour remplir son office accoutumé. Mais la voix brève du prince s'éleva...
--Laissez Terka nous servir le thé et allez vous recoiffer, Irène. Vous avez l'air d'une folle avec vos cheveux en désordre.
La jeune fille devint pourpre et sortit sans protester... Myrtô s'était assise près de la table à thé, et, voyant que la comtesse travaillait à l'aiguille, elle prit elle-même un ouvrage commencé.
Le prince Milcza feuilletait de nouveau sa revue d'un air de détachement hautain. Il parut à peine s'apercevoir que Renat, entré doucement, contre son habitude, s'approchait de lui et lui baisait la main.
Myrtô sentait autour d'elle une atmosphère inaccoutumée. Sur la comtesse comme sur ses enfants, une gêne étrange semblait lourdement peser. Renat, le turbulent Renat, demeurait assis près de sa mère, aussi tranquille que la calme Mitzi. Le soin méticuleux que Terka apportait toujours à la confection du thé paraissait se doubler aujourd'hui, comme s'il lui eût fallu absolument atteindre à la perfection... Et en rentrant dans le salon, Irène, si frondeuse en paroles, se glissa silencieusement à sa place, voulant sans doute éviter d'attirer sur elle l'attention de son frère.
C'était la présence du prince Milcza qui produisait sur eux tous cet effet singulier... Myrtô l'éprouvait pour sa part. Mais à cela, rien d'étonnant, car elle ne le connaissait pas, elle n'était pour lui qu'une étrangère, comme il l'avait nettement marqué en l'appelant tout à l'heure "mademoiselle" alors que les autres enfants de la comtesse ne lui avaient pas refusé le titre de cousine.
En le voyant en pleine lumière, Myrtô avait constaté aussitôt l'extrême ressemblance du prince avec le portrait de l'hôtel Milcza. Seulement, il y avait entre eux la différence qui sépare un homme dans tout l'éclat de la jeunesse et du bonheur de celui qui a vécu et souffert. Le beau visage du prince avait une expression dure et altière, encore accentuée par le pli dédaigneux des lèvres, et il fallait convenir que l'attitude hautaine, le silence glacial ou les paroles brèves de ce fils et de ce frère n'étaient pas faits pour encourager les épanchements de siens.
Les deux lévriers, qui s'étaient couchés aux pieds de leur maître, se dressèrent tout à coup et s'élancèrent vers une des portes-fenêtres. La comtesse, levant les yeux, dit vivement:
--Ah! c'est Karoly!
Une forte femme brune, jeune encore, portant un riche costume national, apparaissait au seuil du salon. Elle tenait entre ses bras un enfant--un frêle petit être vêtu de blanc qui ne semblait pas avoir dépassé trois ans.
La comtesse se leva avec empressement et, s'avançant, prit l'enfant des mains de la servante. Terka, ses soeurs et Renat s'approchèrent, ils effleurèrent d'une caresse les cheveux noirs qui couvraient la tête du petit garçon, en ayant l'air d'accomplir ainsi quelque rite d'indispensable étiquette... Et la comtesse elle-même ne montrait pas plus d'expansion envers son petit-fils.
Karoly tourna vers son père ses yeux noirs trop grands, sa pâle petite figure souffrante et un peu maussade s'éclaira soudain, et il tendit les bras vers le prince... Celui-ci se leva, il vint vers l'enfant et le prit entre ses bras.
Son visage dur et sombre s'était soudain incroyablement adouci, ses yeux superbes s'imprégnaient d'une caressante tendresse en se posant sur le petit être blotti contre sa poitrine... Il ne semblait plus le même homme, il était vraiment bien en cet instant le jeune magnat du portrait vu par Myrtô.
Karoly, la tête penchée sur son épaule, contemplait son père avec une sorte d'adoration. Ses petits doigts maigres caressaient doucement la chevelure sombre, extraordinairement épaisse et bouclée, qui donnait à la physionomie du prince Milcza un caractère un peu étrange.
Le regard de l'enfant tomba tout à coup sur Myrtô qui était demeurée assise et le regardait avec un intérêt compatissant. Il la considéra un instant, puis étendit le doigt vers elle.
--Qui est-ce, papa?
Il avait une toute petite voix douce et chantante, qui s'alliait bien à sa frêle apparence.
--Va le lui demander, mon petit chéri, répondit le prince Milcza.
Il le mit à terre, et l'enfant fit quelques pas vers Myrtô.
Comme il était petit et délicat!... Le coeur de Myrtô se serra de pitié. Elle se leva et, se penchant vers Karoly, le prit entre ses bras.
--Je m'appelle Myrtô Elyanni, et je viens de France, dit-elle en enveloppant l'enfant du doux rayonnement de ses prunelles veloutées.
--Myrtô... Myrtô... répéta Karoly en passant sa petite main sur celle de la jeune fille. C'est joli... et vous resterez ici?
--Mais je le pense.
--Je suis content... Je veux rester avec vous aujourd'hui.
Et, d'un geste confiant, l'enfant passait ses bras autour du cou de Myrtô.
--Voilà une sympathie spontanée dont Karoly n'est pas coutumier, dit le prince qui suivait cette scène d'un regard énigmatique. Vous devez aimer beaucoup les enfants, Mademoiselle, et celui-ci en aura eu l'intuition?
--En effet, prince, je suis très attachée à ces chers petits êtres, et j'en ai l'habitude, car je m'occupais beaucoup, à Neuilly, d'un patronage voisin de notre logis.
--Vous pouvez vous retirer, Marsa, dit le prince en s'adressant à la servante demeurée près de la porte. Servez-nous promptement le thé, Terka. Vous êtes d'une lenteur désespérante, aujourd'hui.
Il s'assit de nouveau, tandis que Myrtô reprenait sa place en gardant Karoly sur ses genoux. L'enfant se blottissait contre elle et demeurait silencieux, mais son regard ne quittait pas son père dont les yeux, chaque fois qu'ils rencontraient ceux de Karoly, prenaient cette expression de caressante douceur qui contrastait tellement avec leur habituelle dureté, dont la voix si brève, si froidement impérieuse, avait des intonations incroyablement tendres en s'adressant à l'enfant.
Le prince parlait fort peu, d'ailleurs, et le salon de la comtesse Zolanyi avait perdu ce soir sa physionomie accoutumée, alors qu'Irène et Renat l'animaient de leur vivacité et de leur bavardage. La comtesse elle-même, qui aimait fort à causer d'ordinaire, semblait avoir peine à trouver quelques sujets de conversation, bien vite épuisés par le laconisme de son fils.
Le maître d'hôtel apporta pour Karoly du lait dans un petit pot ciselé qui était une pure merveille. L'enfant voulut que Myrtô elle-même le lui versât dans une tasse, et qu'elle soutînt celle-ci tandis qu'il buvait lentement.
--Vous venez d'obtenir un excellent résultat, Mademoiselle, dit le prince d'un ton satisfait. Depuis quelques jours, Karoly ne voulait plus prendre son lait, et je n'osais le forcer, craignant qu'il n'en résultât plus de mal que de bien. Mais ce jeune capricieux se décide aujourd'hui... en votre honneur, probablement.
--Je l'aime bien, papa, dit la petite voix de Karoly.
--Vous pouvez être fière, Myrtô, les sympathies de Karoly ne sont jamais si promptes, d'ordinaire, dit en souriant la comtesse Gisèle.
--Cela n'a pas d'inconvénient maintenant. Je saurai lui apprendre plus tard la défiance, répliqua le prince d'un ton dur qui impressionna singulièrement Myrtô.
Il se leva et sortit sur la terrasse. Ayant allumé un cigare, il se mit à fumer en marchant de long en large.
Irène et Renat osèrent alors remuer un peu et commencèrent à parler d'une voix assourdie. Mais leur mère mit bientôt un doigt sur sa bouche en indiquant Karoly du regard. L'enfant s'endormait dans les bras de Myrtô.
Le prince Milcza rentra doucement, il s'assit et se mit à lire jusqu'au moment où Karoly se réveilla. Il se retira alors, emportant l'enfant un peu ensommeillé encore, et qui répétait en adressant à Myrtô de petits signes de main:
--Je vous aime, Myrtô. Vous viendrez vous amuser avec moi, vous me direz des histoires. J'aime beaucoup les histoires...
Lorsque la porte se fut refermée sur le prince, le silence régna encore un moment dans le salon. Puis Renat se leva, s'étira brusquement et s'élança au dehors en murmurant:
--Je n'en peux plus!
Irène sortit un mouchoir de batiste et l'appuya contre son front en disant d'une voix dolente:
--J'ai une atroce migraine! C'est une chose horriblement fatigante d'avoir à se surveiller ainsi, quand on sait qu'un mot, un simple mouvement peut être l'objet de critiques sévères... et injustes.
--Irène! dit la comtesse avec un coup d'oeil plein d'effroi vers la porte.
--Voyons, maman, vous n'allez pas supposer que le prince Milcza écoute au trou de la serrure! répliqua la jeune fille avec un petit rire ironique.
--Mais un domestique peut entendre, mon enfant!... Et si jamais un mot pareil arrivait à ses oreilles!... Tu ne veilles pas assez sur tes paroles, Irène.
--C'est quelquefois plus fort que moi, maman. J'ai des moments de révolte, voyez-vous... Allons, je vais imiter Renat en faisant un petit tour dans le parc pour me calmer les nerfs... Vous aussi, Myrtô? dit-elle en voyant la jeune fille se lever.
--Non, je vais faire une prière à la chapelle, Irène.
Une petite lueur ironique et quelque peu méchante passa dans le regard d'Irène. Elle sortit en même temps que Myrtô, et, dans le corridor, posa une seconde sa main sur le bras de sa cousine.
--C'est cela, allez prendre des forces, Myrtô, car, ou je me trompe fort, vous aurez sous peu à déployer toute votre patience et votre... comment dirais-je? votre humilité. Karoly vous a en grande faveur... Or, vous saurez ce qu'il en coûte de posséder la faveur de Karoly.
--Que voulez-vous dire, Irène? fit Myrtô en la regardant avec surprise.
--Vous le saurez bientôt... et je souhaite charitablement que votre esclavage ne dure pas plus longtemps que le mien.
Elle se mit à rire d'un air moqueur et s'éloigna, laissant Myrtô stupéfiée et perplexe.
CHAPITRE V
Le lendemain matin, en sortant de la chapelle, Myrtô trouva à la porte Constance, la femme de chambre parisienne de la comtesse Zolanyi, qui l'informa que sa maîtresse désirait lui parler.
Myrtô, un peu surprise, la suivit jusqu'à l'appartement de la comtesse. Celle-ci était encore couchée. Elle tendit la main à la jeune fille en s'écriant:
--Arrivez vite, enfant! Mon fils vient de m'envoyer un mot... Du reste, je m'y attendais, après ce qui s'est passé hier. Il paraît que l'enfant n'a fait que parler de vous toute la soirée, et ce matin encore, à peine éveillé. Le prince demande donc que vous passiez la matinée et l'après-midi près de son fils.
--Si cela peut faire plaisir au pauvre petit, certainement... Mais j'ai ce matin la leçon de Renat...
La comtesse leva les mains au ciel.
--Il s'agit bien de Renat! Karoly vous veut près de lui, le prince Milcza ordonne que nous nous rendions au désir de l'enfant--car le mot "demander" ne signifie pas autre chose sous sa plume ou dans sa bouche, il faut vous mettre cela dans l'idée, Myrtô. Ni vous, ni moi ne sommes laissées libres de refuser... Allez donc vite rejoindre l'enfant. Vous le trouverez dans le parc, près du petit temple grec. Par ordonnance médicale, il passe là toutes ses journées dès que le temps le permet. Emportez un livre, un ouvrage pour ne pas trop vous ennuyer... Ciel! j'allais oublier! Mon fils demande que vous ne mettiez pas une robe noire, il n'aime pas à voir de couleurs sombres près de l'enfant.
--Mais, je ne peux pas... je suis en grand deuil! Murmura Myrtô.
La comtesse eut un geste d'impatience.
--Mettez une robe blanche quand vous irez près de Karoly, vous la quitterez ensuite. Je vous le répète, il n'y a pas à discuter une demande ou un désir du prince Milcza. Dépêchez-vous, l'enfant vous attend avec impatience.
Myrtô regagna sa chambre, elle sortit une des robes blanches qu'elle portait à Neuilly. Des larmes lui montèrent aux yeux tandis qu'elle s'en revêtait, au souvenir de celle qui avait toujours voulu la voir habillée ainsi. Elle s'était pliée, par affection filiale, à cette exigence puérile et souvent gênante. Aujourd'hui, une autorité étrangère lui imposait la même obligation, et elle venait d'éprouver soudain la très vive sensation de sa position dépendante, en entendant la comtesse lui faire nettement comprendre qu'elle ne pouvait songer seulement à discuter l'ordre dont elle était l'objet.
Cependant, l'âme fière et énergique de Myrtô ne se serait pas soumise si facilement s'il ne s'était agi d'éviter peut-être une impression désagréable à un enfant malade. Pour un motif de ce genre seulement, elle pouvait faire trêve extérieurement au grand deuil dont son coeur ressentait le douloureux brisement.
Une demi-heure plus tard, elle pénétrait dans le parc. Elle ne connaissait pas encore le temple grec, dont les jeunes comtesses évitaient soigneusement l'approche. Aussi s'arrêta-t-elle, charmée, devant la petite merveille qui se dressait tout à coup au fond d'une vaste clairière. Sur le feuillage environnant, le temple de marbre s'enlevait, tout blanc, d'une pureté de ligne idéale. A droite, entre les arbres, étincelait l'eau bleue d'un petit lac sur lequel voguaient quelques cygnes.
Au bas des degrés du péristyle, le petit Karoly était étendu sur une chaise longue. A quelques pas de là, Marsa, la servante qui était son ancienne nourrice, travaillait à une broderie. Plus loin, sur un des degrés, était assis un garçonnet d'une dizaine d'années, petit blond à l'air craintif et rêveur, vêtu d'un riche costume hongrois.
Karoly tourna la tête, il aperçut Myrtô et jeta un cri de joie en tendant les bras vers elle.
--Oh! venez vite, Myrtô!... Je suis si content!
Emue de cette joie enfantine, elle s'assit près de lui, et, tendrement, caressa la petite tête qui s'appuyait contre son épaule. Le petit garçon, ravi, répétait:
--Je suis content!... je suis content!... Et vous avez une robe blanche! Je n'aime pas le noir, c'est vilain, c'est triste.
Il fallut que Myrtô lui racontât une histoire. Puis, fatigué, il s'endormit, appuyé contre la jeune fille. Celle-ci, n'osant faire un mouvement de crainte de l'éveiller, demeura inactive, en apparence du moins, car intérieurement, elle priait pour les âmes qui l'entouraient, pour ce pauvre petit être si fidèle dont la faiblesse et l'affection spontanée faisaient vibrer les instincts de tendresse maternelle très développés dans son coeur. Les petits enfants du patronage de Neuilly savaient ce qu'il y avait pour eux de douceur, de dévouement, d'aimable gaîté chez "la chère demoiselle Myrtô", et ce fils de prince, ce petit magnat l'avait deviné aussitôt dans le seul regard de Myrtô.
Karoly s'éveilla au moment où apparaissait le maître d'hôtel suivi de plusieurs domestiques portant une table et les éléments d'un couvert. Lorsque le temps était beau, le prince et son fils prenaient leur repas ici, ainsi que Karoly l'apprit à Myrtô.
--Et vous allez aussi déjeuner avec nous, Myrtô, dit l'enfant en lui prenant la main.
--Oh! mais non, mon chéri, cela ne se peut pas! dit-elle vivement. Je déjeune avec votre grand'mère et vos tantes...
--Si, si, je le veux! et papa le voudra aussi, si je lui demande.
--Voyons, soyez raisonnable, mon petit Karoly, dit doucement Myrtô. Je reviendrai aussitôt après, je vous le promets.
Elle s'éloigna, ne sachant trop si elle avait réussi à persuader l'enfant.
La comtesse et ses enfants se trouvaient déjà à table, lorsqu'elle entra dans la salle à manger. Irène, tout en l'enveloppant du coup d'oeil jaloux qui lui était coutumier envers cette trop jolie cousine, demande ironiquement:
--Vous êtes-vous bien amusée, Myrtô?
--Le devoir est rarement un amusement, répondit Myrtô avec froideur. J'ai été simplement heureuse de donner un peu de contentement à ce pauvre petit malade.
--Ah! si vous avez des instincts de soeur de charité, tant mieux pour vous! dit Irène. Ils ne seront pas de trop en la circonstance.
--Mais, Irène!... mais, Irène! s'écria la comtesse d'un ton mécontent.
--Eh bien! maman, qu'est-ce que je dis de si terrible? riposta la jeune fille. Myrtô ne tardera pas à s'apercevoir de la vérité de mes paroles, et peut-être sa belle sérénité ne durera-t-elle pas longtemps... Je vous crois un peu présomptueuse, Myrtô. Nous verrons si vous aurez même ma résistance...
Elle jeta un coup d'oeil autour d'elle, et, voyant que les domestiques étaient en ce moment éloignés, elle se pencha vers Myrtô.
--...Il y a deux ans, c'était sur moi que l'enfant avait jeté son dévolu. Il ne fallait pas que je le quitte de la journée, je devais me plier à tous ses caprices, rire lorsqu'il le voulait, demeurer à d'autres moments de longues heures inactive et immobile. Quand ma mère se prépara à partir pour passer comme de coutume l'hiver à Vienne, le prince déclara que je resterais à Voraczy, pour tenir compagnie à Karoly. Ce que j'ai pleuré en les voyant tous partir!... Mais il fallait paraître gaie devant l'enfant et devant son père, supporter sans broncher une perpétuelle contrainte, un ennui dévorant. Je tombai malade, le prince dut alors me renvoyer à Vienne. Mais il ne m'a jamais pardonné cela.
--Il est inutile de décourager d'avance Myrtô en lui racontant toutes ces choses, dit la comtesse d'un ton désapprobateur. D'ailleurs, elle est peut-être plus patiente que toi...
L'entrée d'un domestique fit changer la conversation... Myrtô, le déjeuner fini, se dirigea de nouveau vers le temple grec. Karoly l'accueillit avec les mêmes démonstrations de joie, et il fallut commencer aussitôt une grande partie d'une sorte de jeu d'oie qui passionnait l'enfant. Un troisième partenaire se joignit à lui et à Myrtô. C'était Miklos, le petit Hongrois, fils d'un ispan du prince, qui était attaché au service et à l'amusement de Karoly.
Myrtô s'aperçut alors que le petit prince n'était pas toujours l'enfant doux et facile qu'il s'était montré le matin. Fantasque et volontaire, facilement maussade, il était un vrai petit tyran pour Miklos, humble et soumis devant lui. Un moment, sans raison, sa main s'abattit sur le visage du petit serviteur. Myrtô s'écria vivement:
--Oh! Karoly, comme c'est mal, cela! Vous n'êtes pas gentil du tout!
La nourrice interrompit son ouvrage et la regarda avec effarement, le petit Miklos demeura un instant bouche bée, et Karoly ouvrit de grands yeux en s'écriant:
--Mais, Myrtô, il n'y a que papa qui ait le droit de me gronder!... Et vous, vous êtes là pour m'amuser, pour me dire de belles histoires. Racontez-m'en une... Va-t'en, Miklos, je ne veux pas tu entendes!
--Laissez donc ce pauvre petit écouter, au contraire, cela le distraira, dit Myrtô touchée par l'air malheureux du petit garçon qui se levait pour s'éloigner.
--Non, non, je ne veux pas!... Va-t'en, Miklos! dit Karoly avec colère.
Myrtô posa sa main sur celle de l'enfant et le couvrit d'un regard de pénétrant reproche.
--Vous me faites beaucoup de peine, Karoly. C'est mal d'être si dur envers ce pauvre petit qui paraît si doux et qui doit vous être tellement dévoué. Vous offensez ainsi beaucoup ce bon Dieu qui nous a tant ordonné d'être bons les uns pour les autres.
--Le bon Dieu? dit rêveusement Karoly. Papa ne m'en parle jamais. Marsa me fait dire une petite prière, le Père Joaldy vient quelquefois s'asseoir près de moi et me parle du petit Jésus et de la Sainte Vierge. J'aime bien l'entendre... Mais il ne faut pas dire que je vous fais de la peine, Myrtô, fit-il en appuyant câlinement sa joue contre la main de la jeune fille.
--Si, je le dis, parce que c'est la vérité. Voyons, me promettez-vous d'être meilleur pour ce pauvre Miklos, mon petit Karoly?
L'enfant leva vers Myrtô ses grands yeux noirs semblables à ceux de son père et dit gravement:
--Je tâcherai... Et puis, je demanderai à papa s'il permet que vous me grondiez, parce que vous le faites si bien!
Myrtô ne put s'empêcher de rire et se pencha pour embrasser Karoly en signe de réconciliation. Après quoi l'enfant ayant appelé Miklos près de lui, elle commença une merveilleuse histoire.
Au moment le plus pathétique, Marsa se leva vivement en disant:
--Voilà Son Excellence!
--Ah! papa! dit joyeusement Karoly.
Le prince Milcza, suivi de ses lévriers, arrivait en contournant le petit temple. Karoly s'écria gaiement:
--Venez vite vous asseoir, papa, pour que Myrtô continue son histoire!
Le prince s'avança, s'inclina devant Myrtô et prit place sur un fauteuil au pied de la chaise longue en disant avec une hautaine tranquillité:
--Continuez donc, Mademoiselle.
Il ouvrit un livre et parut s'absorber dans sa lecture, au grand contentement de Myrtô. Elle réussit à secouer la gêne que lui avait causée son apparition, et termina l'histoire à l'entière satisfaction de Karoly.
--Oh! que c'est joli, Myrtô!... Et vous racontez si bien... Dites, papa?
--Très bien, répondit distraitement le prince sans lever les yeux de dessus son livre.
--Vous allez m'en dire encore une, Myrtô, continua l'enfant.
--Je crois, mon cher petit, qu'il est plus raisonnable de nous arrêter aujourd'hui. Vous voilà un peu agité, attendons à demain, et je vous raconterai alors quelque chose de très amusant.
--Non, tout de suite, Myrtô!
Le prince interrompit sa lecture et dit froidement:
--Vous pouvez contenter le désir de Karoly, Mademoiselle.
Son ton signifiait clairement: "Je veux que vous le contentiez".
Myrtô commença donc une nouvelle histoire. Puis l'enfant, satisfait, lui laissa un moment de repos, et elle put prendre quelques instants son ouvrage.
A cinq heures, on apporta le café et le lait du petit prince. Le prince Arpad posa son livre près de lui et dit avec une froide politesse:
--Vous demanderai-je de nous servir, Mademoiselle?
Décidément, la comtesse Zolanyi n'avait pas tort en disant à Myrtô que les mots empruntés au vocabulaire de la courtoisie mondaine prenaient, dans la bouche du prince Milcza, une signification impérieuse des plus marquées, qui ne laissait pas place au refus.
Tandis qu'elle s'approchait de la table, le prince se leva, et, se penchant sur la chaise longue, prit l'enfant entre ses bras. Il se mit à se promener de long en large, tenant pressé contre lui le petit être dont la tête retombait sur son épaule.
--Ah! papa, j'ai quelque chose à vous demander! dit tout à coup Karoly. Est-ce que vous permettez à Myrtô de me gronder, quelquefois?
--Je ne le permets à personne... Mademoiselle Elyanni n'a à s'occuper que de te distraire et de t'amuser, le reste me regarde.
Ces mots tombèrent, nets et glacés, des lèvres du prince Arpad... Myrtô se détourna légèrement pour dérober la rougeur qui couvrait son visage et saisit la cafetière d'une main un peu frémissante.
--C'est dommage, elle gronde très bien, continua le petit garçon. Il paraît que j'ai été méchant pour Miklos. Vous ne me l'avez jamais dit, papa?
--Ne t'occupe pas de cela, et fais ce que tu voudras de Miklos, dit le prince d'un ton bref.
Il s'assit de nouveau et garda l'enfant sur ses genoux. Myrtô apporta le lait de Karoly, posa silencieusement sur une petite table près du prince un plateau garni, et reprit sa place et son ouvrage.
--Eh bien! vous ne vous êtes pas servie, Mademoiselle? dit-il au bout d'un moment.
--Je n'ai pas l'habitude de prendre de café, prince.
--Quelle idée! fit-il d'un ton désapprobateur, Irène aussi prétendait ne pouvoir le souffrir, mais j'ai réussi à lui en faire prendre un peu l'habitude. Essayez donc aussi, Mademoiselle.