L'Exilée

Chapter 3

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La famille Zolanyi ne partant que le surlendemain, Myrtô passa donc sa journée et celle du lendemain à l'hôtel Milcza. L'attitude de ses parentes se précisa telle qu'elle l'avait sentie déjà: chez la comtesse, une bienveillance un peu froide, chez Terka, une réserve polie, chez Irène, une indifférence légèrement dédaigneuse, et à certains instants tant soit peu agressive. Quant à Mitzi, elle semblait se modeler sur sa soeur aînée, et Renat, agité par la perspective du départ, avait autre chose à faire que de s'occuper de celle qu'il appelait la remplaçante de Fraulein.

Myrtô comprit ainsi, dès le premier moment, qu'elle serait moralement isolée dans cette famille, et qu'il ne lui fallait pas compter trouver une amitié chez ces cousines de son âge qui ne l'acceptaient pas tout à fait comme une des leurs.

Les Zolanyi s'arrêtèrent au passage huit jours à Vienne, où la comtesse avait quelques arrangements à régler. Le prince Milcza possédait dans cette ville un palais magnifique, décoré avec le luxe le plus exquis. Mais, pas plus que dans l'hôtel de Paris, rien ne décelait ici la présence habituelle ou même accidentelle du maître. Terka, à qui Myrtô fit un jour cette remarque en parcourant à sa suite les admirables salons, répondit brièvement:

--Non, le prince Milcza ne quitte plus Voraczy.

Dans les rares occasions où la comtesse et ses enfants parlaient du prince, ces derniers désignaient toujours leur frère de cette façon cérémonieuse, et tous, même l'indépendant Renat, prenaient un ton où la déférence se mêlait à une sorte de crainte.

Les voyageurs arrivèrent par une belle soirée de mai à la petite gare qui desservait le château de Voraczy. Deux voitures attendaient. La comtesse et ses filles montèrent dans la première, Myrtô, Fraulein Rosa et Renat dans la seconde, où prirent place aussi les femmes de chambre.

Le crépuscule tombait, Myrtô ne vit que vaguement le beau paysage verdoyant qui s'étendait de chaque côté de la large route.

--Tout ça est au prince Milcza... tout ça, tout ça! disait Renat en étendant la main de tous côtés, vers les forêts dont la ligne sombre barrait l'horizon. Je ne peux pas vous montrer jusqu'où, et il vous faudra longtemps pour connaître tout. Nous irons en voiture, cela m'amusera de vous montrer... Il y a un lac si joli!... Et le Danube n'est pas loin, vous verrez. Le prince Milcza a un petit yacht, où il se promène quelquefois avec Karoly.

--Qui est Karoly? demanda Myrtô.

--Karoly, c'est son fils.

--Ah! le prince est marié? dit-elle avec surprise, car jamais elle n'avait entendu faire allusion à une princesse Milcza.

--Non, il ne l'est plus... et puis il l'est tout de même, répondit Renat.

--Voyons, que me racontez-vous là, Renat? dit-elle en souriant. Voulez-vous dire que votre frère est veuf?

--Mais non! fit l'enfant avec impatience. Vous ne comprenez rien! Je veux dire que... Ah! nous voilà arrivés! Regardez, Myrtô!

Les voitures, sortant d'une magnifique allée, formée d'arbres énormes, venaient de franchir une grille immense, dont les globes électriques éclairaient la merveilleuse ferronnerie. Au-delà de la cour d'honneur, digne d'un palais royal, s'élevait une construction superbe, d'aspect majestueux et presque sévère. Une lumière intense et cependant très douce éclairait tout la façade, mais surtout le perron monumental, à double rampe, sur lequel attendaient plusieurs domestiques en livrée blanche à parements couleur d'émeraude.

Dans le vestibule, haut comme une église, dallé de marbre, décoré de tapisseries magnifiques, un personnage imposant, vêtu de noir, s'inclina devant le comtesse en disant:

--Son Excellence la prince Milcza m'a chargé de souhaiter la bienvenue à Votre Grâce et de l'informer qu'il viendra lui présenter ses hommages aussitôt le dîner terminé.

--Ah! merci, Vildy!... Montons vite, enfants, il ne faut pas nous retarder... Katalia, montrez sa chambre à Mademoiselle Elyanni.

Ces mots s'adressaient à une grande femme très correctement vêtue de soie noire. Sur son invitation, Myrtô la suivit au second étage, jusqu'à une chambre fort bien meublée, et pourvu d'un confortable ignoré par la jeune fille dans sa chambre de Neuilly.

Et pourtant, comme elle eût souhaité se trouver encore là-bas! Que serait-elle dans cette opulente demeure, sinon une quasi-étrangère, la cousine pauvre que l'on accepte et que l'on dédaigne?

Refoulant les larmes qui gonflaient ses paupières, elle se mit à genoux et réconforta son coeur par une ardente prière. Puis s'étant hâtée de se recoiffer et de changer sa robe de voyage, elle descendit un peu au hasard.

Un domestique lui indiqua la salle à manger, pièce fort élégante mais dont les dimensions relativement restreintes ne cadraient pas avec l'apparence du château.

Le dîner fut un peu vite expédié. La comtesse semblait nerveuse, et elle se leva sans avoir achevé son dessert lorsqu'un domestique vint la prévenir que "Son Excellence attendait dans le salon des Princesses".

--Allons, venez vite, enfants... Renat, arrange un peu ton col. Laisse cette crème, mon enfant, il ne faut pas faire attendre le prince. Myrtô, remontez chez vous, reposez-vous bien. Je vous présenterai un de ces jours, mais ce soir, il n'est pas nécessaire.

Elle s'en allait tout en parlant, suivie de ses enfants... Et Myrtô remonta dans sa chambre, étonnée au plus haut point de tant de correction et d'étiquette dans ces relations de mère à fils, de soeurs à frère... Décidément, mieux valait s'appeler Millon et s'aimer à la bonne franquette!... Et ce prince Milcza devait être quelque grand seigneur plein de morgue, qui considèrerait de bien haut Myrtô Elyanni, sa très humble parente.

CHAPITRE IV

Myrtô se réveilla le lendemain à son heure accoutumée--c'est-à-dire de fort bonne heure--et se leva rapidement, toute reposée de la légère fatigue du voyage et charmée à la vue du gai soleil qui entrait par les deux fenêtres.

Aussitôt habillée, elle alla vers l'une d'elles et l'ouvrit. Les jardins du château s'étendaient devant elle, admirablement dessinés. Mais quels singuliers jardins c'étaient donc! Aussi loin que sa vue s'étendît, Myrtô n'y voyait pas une fleur. Les corbeilles étaient formées de feuillages d'une variété de tons inouïe, de plantes vertes superbes et rares. Dans des bassins de marbre, l'eau s'irisait et se moirait sous les rayons d'or qui la frappaient.

--Pas de fleurs! murmura Myrtô avec tristesse.

Comme sa mère, elle aimait ces délicats chefs-d'oeuvre donnés par Dieu à l'homme pour charmer son regard... Et la vue de ces jardins sans fleurs faisait descendre en elle une singulière impression de mélancolie.

Une jeune femme de chambre en costume national vint lui apporter son déjeuner. Après avoir bu rapidement le chocolat mousseux, Myrtô descendit l'immense escalier, au bas duquel elle trouva un domestique à qui elle demanda le chemin de la chapelle. Il l'accompagna, à travers de larges corridors dallés de marbre, jusqu'à une porte de chêne sculpté qu'il ouvrit en s'inclinant respectueusement.

La chapelle avait dû faire partie de bâtiments antérieurs au château actuel, car elle semblait fort ancienne. Comme elle était assombrie par des vitraux foncés, Myrtô ne vit tout d'abord que l'autel, où un vieux prêtre à la longue barbe neigeuse commençait l'_Introït_.

Elle s'agenouilla au hasard sur un antique banc sculpté. Quelques serviteurs, seuls, assistaient au saint Sacrifice. Devant le choeur, une rangée de fauteuils et de prie-Dieu armoriés annonçait la place habituelle de la comtesse et de ses enfants. Tout à fait en avant, se voyaient deux autres sièges d'une somptuosité sévère, surmontés de la couronne princière.

La messe terminée, Myrtô fit le tour de la chapelle, elle admira les trésors artistiques dont les princes Milcza avaient orné le petit sanctuaire. Puis, après une dernière prière, elle sortit et se trouva dans une galerie immense qui précédait immédiatement la chapelle.

La paroi de gauche était garnie d'une succession d'admirables vitraux qui répandaient sur le dallage de marbre des traînées de pourpre, d'indigo et de jaune d'or. Celle de gauche se couvrait de tableaux religieux, oeuvres de maîtres, alternant avec d'anciennes tapisseries d'une valeur inestimable... En regardant ces merveilles qui charmaient son âme d'artiste, Myrtô atteignit ainsi l'extrémité de la galerie.

Par une porte de chêne largement ouverte, elle vit un perron de marbre rouge, que balayait un domestique en tenue de travail. Au-delà s'étendait la perspective des jardins et du parc.

Elle descendit dans l'intention de voir de près ces étranges jardins et de s'approcher des serres superbes dont le dôme étincelait là-bas entre les arbres. Peut-être les fleurs s'étaient-elles réfugiées là?

Mais Myrtô fut déçue. Derrière les vitres, elle n'aperçut que des plantes vertes, les plus rares, les plus magnifiques, et des feuillages de tous les tons, depuis le pourpre intense jusqu'au vert pâle argenté.

Malgré sa désillusion, Myrtô se sentait si bien mise en train par ce gai soleil et cette brise matinale si fraîche, qu'elle résolut de faire une toute petite exploration dans le parc. Elle se mit à marcher d'un pas vif et atteignit bientôt les grands vieux arbres magnifiques qui formaient une voûte majestueuse aux allées, grandes et petites, s'entrecroisant en tous sens.

Ce parc était superbe, il devait être interminable et renfermer mille coins charmants. Seulement, chose singulière, Myrtô n'y avait pas encore aperçu une fleur. Fallait-il donc penser que cette terre se refusait à en produire?

Ah! si, voilà qu'elle en découvrait une, blottie sous les feuilles, une petite jacinthe qui semblait toute honteuse de se trouver là. Sa vue épanouit le coeur de Myrtô, et la jeune fille, se penchant, la cueillit et la glissa à son corsage.

Il fallait maintenant songer à revenir, malgré l'attrait qui l'eût poussée toujours plus avant. La jeune fille prit une petite allée presque envahie par les arbustes croissant follement, en toute liberté. Une herbe fine et rare couvrait le sol, piqué de points d'or par le soleil lorsque celui-ci réussissait à percer l'amoncellement de feuillage qui formait une voûte idéalement fraîche.

Tout à coup, Myrtô se vit au bout de l'allée, devant une prairie immense entourée de futaies. Des aboiements retentirent, deux lévriers noirs bondirent vers la jeune fille. Surprise et effrayée, elle ne put retenir un léger cri...

--Ici Hadj, Lula! dit une voix brève.

Les chiens s'arrêtèrent, et Myrtô, tournant un peu la tête, vit à quelques pas d'elle un jeune homme de taille haute et svelte, en costume de cheval, qui se tenait appuyé à l'encolure d'un magnifique alezan doré, tout frémissant sur ses jambes nerveuses. Elle rencontra deux grands yeux sombres et irrités, et devant ce regard, elle souhaita soudain rentrer sous terre.

L'inconnu souleva son chapeau, d'un geste pleine de hauteur, et détourna la tête. Myrtô rentra précipitamment sous le couvert de l'allée, elle revint sur ses pas et prit, un peu au hasard, une direction qui se trouva heureusement être la bonne, car elle atteignit bientôt les jardins et vit devant elle la masse imposante du château, doré par le soleil qui faisait étinceler les vitres des innombrables fenêtres.

Au moment où Myrtô s'en approchait, le bruit d'un galop de cheval lui fit tourner la tête. L'inconnu de tout à l'heure arrivait, en droite ligne, faisant franchir à l'alezan les obstacles représentés par les corbeilles de feuillages et les bassins de marbre. Il était incomparable cavalier, d'une extrême élégance, absolument maître de la bête superbe et fougueuse qu'il montait.

A quelques mètres du grand perron, l'animal s'arrêta net. Le jeune homme sauta légèrement à terre, jeta les rênes à un des domestiques qui se précipitaient vers lui et gravit rapidement les degrés du perron.

Terka sortait à ce moment, une ombrelle à la main. L'inconnu s'arrêta près d'elle, lui tendit la main et lui dit quelques mots. Myrtô, qui n'osait plus avancer, voyait fort bien l'expression irritée de son visage--ce visage qui avait les traits de celui du jeune magnat de l'hôtel Milcza, mais qui différait d'expression, n'en ayant conservé, semblait-il, que la fierté altière.

Terka baissait les yeux, elle semblait fort mal à l'aide en répondant à son interlocuteur. Celui-ci pénétra dans le vestibule, et la jeune fille descendit lentement les degrés.

Elle aperçut Myrtô qui s'avançait enfin.

--Vous venez du parc, petite malheureuse? dit-elle d'un air légèrement agité.

--Mais oui... Ai-je commis en cela quelque chose de répréhensible? fit Myrtô, inquiète.

--Au fait, personne ne vous avait prévenue, vous ne pouviez pas savoir... C'est l'heure de la promenade du prince, et il veut la faire absolument solitaire. La moindre rencontre lui déplaît. Les gens de par ici le savent et s'écartent de sa route dès qu'ils entendent le galop de son cheval.

--Je regrette de n'avoir pas été prévenue. J'ai commis sans le vouloir une indiscrétion qui a sans doute vivement contrarié le prince Milcza, si j'en juge par l'expression de sa physionomie lorsque je me suis trouvée tout à l'heure devant lui, dans le parc. J'ai eu un peu peur, je l'avoue, et j'ai fui comme une petite fille.

--Oh! vous n'êtes pas la seule! Quand le prince est contrarié, il sait le montrer de telle façon que l'on souhaiterait trouver un trou de souris pour s'y nicher... Enfin cette fois, j'espère qu'il ne vous en voudra pas trop. Je lui ai expliqué que vous aviez péché par ignorance, et il a paru accepter l'excuse. Pour plus de sûreté, vous pourrez lui exprimer vous-même vos regrets, la première fois que vous le verrez... Comment trouvez-vous ces jardins, Myrtô?

--Ils seraient superbes s'il y avait des fleurs, répondit franchement Myrtô.

Terka jeta un coup d'oeil effaré vers le vestibule où avait disparu tout à l'heure le prince Milcza.

--Ne parlez jamais de fleurs devant lui! Il les hait, on n'en voit pas une ici. Ses gardes, pour lui faire leur cour, poussent le zèle jusqu'à pourchasser les pauvres petites malheureuses qui oseraient s'épanouir dans le parc. Mais je suis de votre avis, Myrtô, ajouta-t-elle à voix basse.

Elle ouvrit son ombrelle et s'éloigna vers les jardins, d'une allure nonchalante et un peu lasse. Myrtô rentra dans le château et réussit, non sans peine, à retrouver sa chambre. Il lui faudrait quelque temps avant de s'orienter dans cette immense demeure... et peut-être plus longtemps encore pour se faire à des habitudes si étrangères pour elle, et connaître toutes les singularités du seigneur de Voraczy.

Quel misanthrope était-il donc, si jeune encore? Une grande douleur, peut-être, avait fondu sur lui, et il n'avait pas su réagir chrétiennement, il s'enfonçait dans une orgueilleuse mélancolie...

Myrtô, tout en songeant ainsi, commençait à défaire sa malle. Une petite jacinthe tomba tout à coup sur les piles de linge...

--Oh! ma pauvre petite fleur! Heureusement, le prince Milcza ne t'a pas vue, sans doute. Je vais te conserver bien précieusement, puisque je ne pourrai pas avoir d'autres fleurs ici.

Elle entr'ouvrit son petit portefeuille et y posa la jacinthe, tout près du portrait de la chère disparue. Longuement, elle considéra le fin visage aux yeux très beaux, mais sans profondeur...

--Mère chérie, je voudrais tant être encore près de vous, dans notre humble petit logis! murmura-t-elle avec un sanglot.

* * * * *

Ce fut Terka qui assuma la tâche de faire visiter le château à Myrtô. Sa froideur n'avait pas l'apparence de fierté presque dédaigneuse que revêtait celle d'Irène; elle semblait faire partie inhérente de son caractère, alors que la cadette savait fort bien, selon les cas, se montrer aimable et empressée.

Myrtô vit donc en détail la magnifique demeure, elle admira en artiste, sans l'ombre d'envie, les merveilles qu'elle contenait. Elle contempla les reliures anciennes et sans prix des volumes contenus dans la bibliothèque, les peintures admirables ornant les plafonds des salons meublés avec un luxe inouï, les pièces d'orfèvrerie sans pareilles renfermées dans la salle des banquets, où avaient lieu autrefois de somptueuses agapes, ainsi que Terka l'apprit à Myrtô.

--Maintenant, elle ne sert plus, car le prince prend ses repas dans son appartement, avec son fils.

--C'est un très jeune enfant, n'est-ce pas?

--Oui, il a cinq ans, et il en paraît à peine trois. C'est un pauvre petit être chétif, dont l'intelligence est par contre très développée. Il est l'idole de son père, sa consolation.

--Je n'ai pas compris ce que m'a dit Renat; le jour de notre arrivée... que son frère n'était plus marié, et qu'il l'était tout de même? J'ai supposé qu'il voulait expliquer par là que le prince était veuf...

Terka, qui franchissait en ce moment la porte de la salle, tourna vers Myrtô un visage assombri.

--Non, il n'est pas veuf, et l'enfant avait raison. Le prince Milcza est divorcé.

--Ah! murmura tristement Myrtô.

--Il a obtenu le divorce en France, où il résidait fréquemment, après je ne sais quelles formalités et des difficultés sans nombre. Elle aussi bien que lui était acharnée à le vouloir pour recouvrer sa liberté... Donc aux yeux de certains gens, il n'est plus marié, et pour nous, il l'est toujours. Mais nous ne parlons jamais de ces tristes choses, que nous n'avons pu empêcher... Oh! malheureusement non! dit Terka avec un soupir.

--Et il a gardé l'enfant?

--Oui! grâce à Dieu! S'il ne l'avait pas obtenu, je ne sais à quelles extrémités il se serait porté!... Pauvre Arpad, la foi est morte en lui! murmura mélancoliquement Terka.

Myrtô secoua la tête.

--La foi meurt-elle jamais complètement, Terka? Il me semble qu'il en reste dans toute âme une étincelle cachée, capable de jaillir un jour.

--Je ne sais... En tout cas, personne ici ne se risquerait à tenter chez lui cette résurrection morale.

--Oh! pourquoi donc? dit Myrtô avec surprise.

Terka ka regarda d'un air stupéfié.

--Pourquoi donc?... Il ne vous a donc pas suffi de le voir, l'autre jour, pour comprendre que jamais il ne supporterait un mot à ce sujet?... non, pas même de la part du Père Joaldy qui lui a pourtant fait faire sa première communion!... Oh! vous ne savez pas encore ce qu'il est, Myrtô, sans cela vous ne m'auriez pas adressé une pareille question!

--C'est que, dit doucement Myrtô, je ne comprends pas que l'on puisse vivre près d'une âme souffrante et séparée de Dieu sans essayer de la guérir et de la ramener à Lui.

--Une autre, peut-être... mais celle du prince Milcza, non! Vous vous en rendrez compte en le connaissant.

La fin de la visite du château ne causa plus à Myrtô le même plaisir. Elle regarda distraitement la salle des Magnats, où se voyait le fauteuil princier surélevé de plusieurs marches, la salle des Fêtes, le jardin d'hiver, toutes merveilles qui la laissaient maintenant singulièrement froide. Elle pensait au maître de ces magnificences, à cet être qui souffrait peut-être douloureusement, et d'autant plus que l'espérance divine avait quitté son coeur. Une pitié immense envahissait le coeur de Myrtô pour ce grand seigneur qui se trouvait ainsi plus pauvre, plus dénué qu'elle, l'humble orpheline obligée de gagner son pain.

A quoi lui servaient ses immenses richesses, cette demeure plus que royale, cette armée de serviteurs supérieurement dirigée par Vildy, la majordome, et Katalia, la femme de charge? Un peu de foi, un peu d'amour divin eussent été un baume infiniment plus doux sur les blessures qu'il avait pu recevoir.

Jusqu'ici, Myrtô ne l'avait plus revu. Il vivait avec son fils complètement en dehors des Zolanyi. La comtesse Gisèle n'exerçait ici aucune autorité en dehors de son service privé, Vildy et Katalia continuaient à tout diriger, et Myrtô remarquait parfois combien la comtesse et ses enfants semblaient gênés et peu chez eux dans cette demeure.

Renat avait commencé ses leçons de violon. Après avoir entendu Myrtô jouer admirablement une sonate de Beethoven accompagnée par Terka, il avait bien voulu déclarer qu'il acceptait sa cousine comme professeur. Comme il aimait la musique, elle n'avait pas trop à souffrir des écarts de caractère qu'il réservait pour Fraulein Rosa dont les leçons l'horripilaient, prétendait-il.

Myrtô faisait aussi de la musique avec ses cousines, et la comtesse, appréciant le charme exquis de sa voix et d'une diction très pure, en avait fait sa lectrice.

Elle ne manquait donc pas d'occupations, d'autant plus qu'elle accompagnait souvent ses cousines dans leurs promenades à pied ou en voiture. Irène la chargeait sans façon de tout ce qui la gênait: ombrelle, manteau, sac à ouvrage. Myrtô remplaçait évidemment pour elle une femme de chambre. Renat, peu à peu, imitait sa soeur, si bien que Myrtô revenait parfois du parc très lasse et les bras brisés de fatigue.

La comtesse et ses filles avaient repris leurs relations avec les autres châtelains de la contrée, elles avaient reçu de nombreuses visites, mais Myrtô demeurait complètement à l'écart, elle restait invisible pour les étrangers reçus à Voraczy.

Les petites épines de sa situation se trouvaient compensées par la possibilité d'assister chaque jour à la messe et par l'appui spirituel qu'elle trouvait dans le Père Joaldy, l'aumônier de Voraczy, prêtre instruit et pieux, âme sereine qui se sanctifiait dans le recueillement et dans la charité apostolique exercée envers les pauvres, très nombreux sur les domaines du prince Milcza, dont les ispans (1) [1. Intendants.] étaient souvent durs et rapaces.

Une après-midi, les jeunes filles s'attardèrent à travailler dans le parc. Elles se hâtèrent enfin d'arriver pour l'heure du thé... Au passage, Myrtô dit, en désignant une allée du parc:

--Je me demande pourquoi nous ne passons jamais par ici. Ce chemin doit être beaucoup plus direct.

--Oui, mais il nous conduirait au temple grec près duquel le petit Karoly passe ses journées.

--Eh bien? dit Myrtô en regardant Irène avec surprise.

--Eh bien! je ne me soucie pas du tout qu'un caprice de l'enfant ou de son père nous immobilise là! Nous n'allons près de Karoly que par ordre... et c'est bien assez, je vous assure!

--Oh! votre neveu, Irène! fit malgré elle Myrtô presque scandalisée.

--Irène, murmurait en même temps Terka en jetant sur elle un regard plein d'effroi.

Irène baissa sa voix en répliquant:

--Ne crains rien, il n'y a personne... Mais vous avez l'air de penser, candide Myrtô, que nous pouvons agir près de Karoly comme le font généralement les tantes près de leur neveu?

Elle regardait sa cousine d'un air mi-moqueur, mi-sérieux.

--Mais je me demande pourquoi?... dit Myrtô.

--Pourquoi? Pourquoi?... Eh bien! parce qu'il est le fils du prince Milcza!

Elle eut un petit éclat de rire ironique en rencontrant le regard surpris de Myrtô.

--Vous ne comprenez pas?... Je vous expliquerai cela plus tard, maintenant nous n'avons pas le temps. Marchons plus vite.

En peu de temps, elles arrivèrent près de la grande terrasse de marbre sur laquelle donnait le salon où se tenait habituellement la comtesse Zolanyi. Irène, tout en gravissant les degrés, s'écria:

--Mes cheveux sont un peu défaits, mais tant pis, je ne remonte pas! J'ai soif et je vais vite me servir une tasse de...

Elle s'interrompit brusquement et s'arrêta net. Deux lévriers noirs apparaissaient au seuil du salon et s'élançaient vers elle...

--Ciel! le prince est là! murmura-t-elle d'une voix étouffée. Et justement nous sommes si en retard!... Et mes cheveux!...

--Redescends et cours vite à ta chambre, conseilla tout bas Terka.

--Pour le faire attendre davantage?... D'ailleurs il m'a vue certainement... Eh bien! où allez-vous, Myrtô? Venez, au contraire, vous détournerez peut-être un peu l'orage.

Myrtô entra à la suite de ses cousines... En face de la comtesse, le prince Milcza, vêtu de flanelle blanche et à demi enfoncé dans un fauteuil, feuilletait distraitement une revue. Il tourna vers les arrivantes ce regard sombre qui avait si bien effrayé Myrtô.