Chapter 2
La comtesse parut touchée, son regard mobile s'embua un peu... Elle se pencha et prit la main de la jeune fille.
--Voyons, mon enfant, ne vous désolez pas. En souvenir d'Hedwige, je suis prête à vous aider, à vous accorder cette protection que ma pauvre cousine me demandait pour vous... Racontez-moi un peu votre vie, parlez-moi d'elle et de vous.
On ne pouvait nier qu'elle ne se montrât bienveillante, bien qu'avec une nuance de condescendance qui n'échappa pas à Myrtô. Cependant, la jeune fille avait craint de se heurter à la morgue de cette parente inconnue, et elle éprouvait un soulagement en constatant en elle une certaine dose d'amabilité et même de sympathie.
Elle fit donc brièvement le récit de leur existence depuis la mort de M. Elyanni. Parfois, la comtesse lui adressait une question. Entre autres choses, elle s'informa de l'état des finances de l'orpheline. Myrtô lui apprit qu'il ne lui restait rien, sauf un mince capital représentant une rente de quatre cents francs.
--Oui, vous me disiez cela dans votre lettre, mais je pensais que vous possédiez peut-être quelques autres petites ressources. Hedwige avait de fort beaux bijoux, des diamants pour une somme considérable...
--Tout a été vendu au moment de la maladie de mon père, sauf une croix en opales à laquelle ma mère tenait beaucoup.
--Oui, c'est un bijou de famille qui venait d'une aïeule. Ainsi donc, vous ne possédez rien, mon enfant?... Et vous n'avez aucune parenté du côté paternel?
--Aucune, Madame. La famille de mon père était déjà complètement éteinte à l'époque de son mariage.
La comtesse passa lentement sur son front sa main fine admirablement gantée.
--En ce cas, mon enfant, il me paraît que mon devoir est tout tracé. Vous êtes une Gisza par votre mère--cela, personne de notre parenté ne peut le discuter--vous avez donc droit à l'abri de mon foyer...
--Madame, je ne demande qu'une chose! interrompit vivement Myrtô. C'est que vous m'aidiez à trouver une situation sérieuse, dans une famille sûre... Car mon seul désir est de gagner ma vie, et je n'accepterais jamais de me trouver à votre charge.
Les sourcils blonds de la comtesse se froncèrent légèrement.
--Une situation, dites-vous?... Et laquelle donc? institutrice, demoiselle de compagnie?... Tout d'abord, je vous répondrai que vous êtes beaucoup trop jeune, et que... enfin, que vous avez un visage... des manières qui rendront difficile pour vous une position de ce genre.
Myrtô rougit et des larmes lui montèrent aux yeux. Elle était si totalement dépourvue de coquetterie que le compliment implicite contenu dans la constatation de son interlocutrice ne lui avait causé qu'une impression pénible, en lui faisant toucher du doigt l'obstacle qui s'élevait devant ses rêves de travail.
--Mais cependant, il faut que je gagne ma vie! dit-elle en tordant inconsciemment ses petites mains.
--Mon enfant, laissez-moi vous dire qu'il me paraît impossible de vous laisser remplir des fonctions subalternes quelconques, du moment où vous êtes ma parente. Il me déplairait fort, je vous l'avoue, qu'une jeune fille pouvant se dire ma cousine devînt, par exemple, la demoiselle de compagnie d'une de mes connaissances... Non, décidément, il n'y a qu'un moyen, du moins pour le moment: c'est que vous acceptiez mon aide, pour vivre dans une pension de dames, où vous vous trouverez en sécurité...
--Et dans ce cas, en serai-je plus avancée d'ici deux ans, d'ici cinq ans? s'écria Myrtô. Non, c'est impossible, il faut que je travaille, je ne veux pas tout devoir à votre charité!
La comtesse, surprise, considéra quelques instants la charmante physionomie empreinte d'une fière résolution.
--C'est que me voilà fort embarrassée, alors!... Je ne vois vraiment pas trop... A moins que... Mais oui, cela arrangerait tout! s'écria-t-elle d'un ton triomphant, en se frappant le front. Vous m'avez dit que vous aviez des diplômes?
--Oui, mes deux brevets.
--Vous êtes musicienne?
--Violoniste.
--Oh! parfait! Mes filles adorent la musique, et vous enseigneriez le violon à Renat... Vous dessinez peut-être aussi?
--Mais oui, un peu.
--Tout à fait bien!... Connaissez-vous la langue magyare?
--Comme le français. Nous parlions indifféremment l'un et l'autre, ma pauvre maman et moi. Je parle également le grec, et un peu l'allemand.
--Allons, mon enfant, je crois que tout va s'arranger! dit la comtesse d'un ton satisfait, en saisissant la main de la jeune fille. Voici ce que je vous propose: Fraulein Loenig, l'institutrice bavaroise de mes enfants, doit nous quitter l'année prochaine. Voulez-vous accepter de la remplacer? Comme son engagement avec moi court pendant un an encore, et que je n'ai aucun motif de lui infliger le déplaisir d'un renvoi avant l'heure, vous demeureriez en attendant avec nous, vous donneriez des leçons de violon à mon petit Renat, vous feriez de la musique avec mes filles aînées... Enfin, vous trouverez à vous occuper, quand ce ne serait qu'à me faire la lecture, mes yeux se fatiguant beaucoup depuis un an.
--De cette manière, oui, j'accepte avec reconnaissance! dit Myrtô dont la physionomie s'éclairait soudain. Je vous remercie, Madame.
--Ne me remerciez pas encore mon enfant, car ceci n'est qu'un projet tout personnel, que je désire fort voir aboutir, mais pour lequel il me faut l'approbation du prince Milcza, mon fils aîné. Je vis chez lui, et je ne puis vous prendre pour ainsi dire sous ma tutelle sans savoir ce qu'il en pensera... Mais ne craignez pas trop, il est fort probable qu'il me répondra que la chose lui importe peu... Quant à la question des appointements, je ferai comme pour Fraulein Loenig...
Un geste de Myrtô l'interrompit.
--Avant toute chose, il vous faudra juger, Madame, si je suis capable de remplacer l'institutrice de vos enfants. Cette question pourra donc s'arranger plus tard, il me semble.
--Oh! certainement!... Voulez-vous venir dès maintenant avec moi, si vous vous trouvez trop seule ici?
--J'aimerais à rester encore dans cet appartement, dit Myrtô dont les yeux s'emplirent de larmes.
--Comme vous le voudrez, mon enfant. Je vais donc écrire immédiatement à mon fils, afin que nous soyons fixées le plus tôt possible. Espérez beaucoup. Je lui parlerai de l'obligation pour nous de ne pas laisser à l'abandon une jeune fille qui a dans les veines du sang de Gisza. C'est la seule considération capable de le toucher, car essayer de l'attendrir serait peine perdue... Mais, dites-moi, quel est votre prénom, enfant?
--Myrtô, Madame.
--Myrtô! répéta la comtesse d'un ton surpris et mécontent. Pourquoi Hedwige ne vous a-t-elle pas donné un nom de notre pays?... Etes-vous catholique, au moins?
--Oh! oui, Madame, comme ma chère maman!... Et je m'appelle Gisèle-Hedwige-Myrtô. C'est mon père qui a voulu que l'on me donnât habituellement ce nom.
--Enfin, cela importe peu, dit la comtesse en se levant. Puisque vous préférez rester ici aujourd'hui, voulez-vous venir déjeuner avec nous demain?... Nous n'aurons personne, soyez sans crainte, ajouta-t-elle en voyant le regard que la jeune fille jetait sur sa robe de deuil.
Bien que Myrtô eût fort envie de refuser, elle se força raisonnablement à répondre par un acquiescement, et prit l'adresse que lui dictait la comtesse.
--Je vais maintenant me faire conduire au cimetière, dit cette dernière en lui tendant la main. Je veux prier sur la tombe de ma pauvre Hedwige... A demain, mon enfant.
--Oui, Madame, et merci de votre sympathie, et de l'espoir que vous m'ouvrez! dit Myrtô avec émotion.
--Appelez-moi votre cousine, je n'ai pas l'intention de me faire passer pour une étrangère vis-à-vis de vous... Allons, au revoir, Myrtô... Tenez, je vais vous embrasser en souvenir d'Hedwige.
Elle lui mit sur les deux joues un léger baiser et s'éloigna, laissant dans la salle à manger un subtil parfum.
Myrtô rentra dans sa chambre, elle s'assit de nouveau près de la fenêtre et appuya son front sur sa main.
Cette visite venait de soulever légèrement le poids très lourd qui pesait sur son jeune coeur. Elle avait senti chez la comtesse Zolanyi une certaine dose de sympathie, et le désir sincère de l'aider à sortir d'embarras. Comme elle avait craint de se heurter à la morgue patricienne de cette cousine de sa mère, elle ne songeait pas à se dire que la comtesse eût pu montrer envers elle un peu plus de chaleur, insister pour l'enlever à sa solitude, pour lui faire connaître ses filles, ne pas laisser si bien voir, en un mot, qu'elle ne remplissait qu'un devoir strict commandé par ses liens de parenté avec Myrtô, peut-être un peu, aussi, par l'affection conservée pour sa cousine Hedwige.
Non, Myrtô remerciait Dieu qui lui laissait entrevoir une lueur d'espérance dans la douleur où venait de la plonger la perte de sa mère, elle songeait qu'il serait moins dur, après tout, de remplir ce rôle d'institutrice près de parents plutôt qu'envers des étrangers quelconques... Et ce lui fut une pensée consolante de se dire qu'elle allait peut-être connaître le pays de sa mère, la Hongrie toujours aimée d'Hedwige Gisza.
CHAPITRE III
Le temps était froid et brumeux, il tombait une pluie fine lorsque Myrtô prit, le lendemain, le train pour Paris. Un peu d'angoisse l'oppressait à la pensée de pénétrer dans ce milieu inconnu, où tous n'auraient peut-être pas pour elle la même bienveillance que la comtesse Gisèle.
Un tramway la déposa dans le faubourg Saint-Germain, non loin de la rue où habitait la comtesse... Bientôt la jeune fille s'arrêta devant un ancien et fort majestueux hôtel qui portait, gravées dans un écusson de pierre, des armoiries compliquées. Un domestique en livrée noire fit traverser à Myrtô le vestibule superbe, puis un immense salon décoré avec une splendeur sévère et artistique, et l'introduisit dans une pièce à peine plus petite, tout aussi magnifiquement ornée, mais qui avait un certain aspect familial grâce à une corbeille à ouvrage, à des livres entr'ouverts, à un certain désordre dans l'arrangement des sièges, et aussi à la présence d'un petit chien terrier, blotti dans un niche élégante.
Cette pièce était déserte... Le domestique s'éloigna, d'un pas assourdi par les tapis, et Myrtô jeta un coup d'oeil autour d'elle.
Son regard fur attiré tout à coup par un tableau placé au milieu du principal panneau. Il représentait un jeune homme de haute taille, très svelte, qui portait avec une incomparable élégance le somptueux costume des magnats hongrois. La tête un peu redressée dans une pose altière, il semblait fixer sur Myrtô ses grands yeux noirs, fiers et charmeurs, qui étincelaient dans un visage au teint mat, orné d'une longue moustache d'un noir d'ébène. Sa main fine et blanche, d'une forme parfaite, était osée sur le kolbach garni d'une aigrette retenue par une agrafe de diamants. Tout, dans son attitude, dans son regard, dans le pli de ses lèvres, décelait une fierté intense, une volonté impérieuse et la tranquille hauteur de l'être qui se sent élevé au-dessus des autres mortels.
Du moins, ce fut l'impression première de Myrtô... Et pourtant, quelque chose dans cette physionomie attirait et charmait. Mais Myrtô ne su pas définir exactement la nature de ce rayonnement que le peintre avait mis dans le regard de son modèle.
Le bruit d'une porte qui s'ouvrait, de pas légers dans le salon voisin, fit retourner Myrtô. Elle vit s'avancer une jeune fille grande et mince, et une fillette à l'aspect fluet. Toutes deux avaient les mêmes cheveux d'un blond argenté, les mêmes yeux gris très grands et un peu mélancoliques, la même coupe longue de visage, et le même teint d'une extrême blancheur.
--Soyez la bienvenue, ma cousine, dit l'aînée en tendant la main à Myrtô. Ma mère, en nous racontant hier sa visite, nous avait donné le désir de vous connaître... Mais il faut que nous nous présentions nous-mêmes. Voici ma jeune soeur Mitzi. Moi, je suis Terka.
Presque aussitôt apparut la comtesse, suivie de ses deux autres enfants, Irène et Renat. Irène était une jeune fille de seize à dix-sept ans, petite et un peu forte, aux cheveux noirs coquettement coiffés, au visage irrégulier, mais assez piquant. Elle était vêtue avec une élégance très parisienne, et semblait poseuse et fière.
Renat, un garçonnet d'une dizaine d'années, lui ressemblait beaucoup, et paraissait en outre d'un caractère difficile, ainsi que Myrtô put le constater pendant le repas. Sa mère semblait le gâter fortement, Fraulein Loenig, une grande blonde à l'air sérieux et paisible, n'avait évidemment aucune autorité sur lui... Ce futur élève promettait de surs moments à Myrtô. Heureusement la blonde Mitzi avait l'air beaucoup plus calme et plus douce.
Myrtô se sentait un peu oppressée dans cette salle à manger magnifique, au milieu des recherches d'un luxe raffiné qui lui était inconnu--recherches auxquelles s'adaptaient cependant aussitôt, sans hésitation, ses instincts de patricienne. Elle sentait chez ses parents la correction de femmes bien élevées, accomplissant un devoir strict, mais aucun élan vers elle, l'orpheline, dont le coeur meurtri avait soif d'un peu de tendresse. On l'accueillait parce que sa mère avait été une Gisza, mais elle comprenait bien qu'elle ne serait jamais traitée comme étant complètement de la famille.
Irène surtout semblait froide et altière. Elle prenait, en s'adressant à sa cousine, un petit air condescendant auquel Myrtô préférait la tranquille indifférence qu'elle croyait saisir sous la réserve de Terka. La comtesse Gisèle lui semblait, de toutes, la mieux disposée à son égard.
Et cependant, une phrase d'Hélène vint révéler à Myrtô un fait qui montrait clairement que la comtesse Zolanyi n'avait plus néanmoins considéré tout à fait des siennes Hedwige Elyanni.
La jeune fille parlait de Paris et déclarait qu'elle aurait voulu y vivre toujours.
--Les deux mois que nous y passons chaque année me consolent un peu du long séjour qu'il nous faut faire au château de Voraczy, ajouta-t-elle.
Deux mois!... Et jamais la comtesse Gisèle n'était venue voir sa cousine!
L'impression pénible éprouvée par Myrtô se reflétait sans doute dans son regard, car la comtesse regarda sa fille d'un air contrarié et orienta sur un autre terrain la conversation en parlant de Voraczy, la résidence du prince Milcza, où elle passait avec ses enfants le printemps, l'été, et une partie de l'automne.
--Si la réponse de mon fils est favorable, c'est là où nous vous emmènerons, Myrtô. Vous verrez le plus magnifique domaine de la Hongrie...
--Je l'aimerais mieux moins magnifique, avec quelques fêtes, des réunions, de grandes chasses comme autrefois! soupira Irène. Heureusement, nous avons les réceptions chez les châtelains du voisinage, mais nous ne pouvons leur rendre leurs politesses que par de petites réunions sans importance, alors que Voraczy est un tel cadre pour tout ce que l'imagination peut rêver des fêtes incomparables!
--Moi j'aime Voraczy, dit Mitzi qui n'avait pas parlé jusque-là. L'air y est si bon!... et on y est plus tranquille qu'à Paris, à Vienne ou à Budapest.
--Je l'aime aussi! déclara Renat. Je m'y amuse bien... excepté quand il faut que j'amuse Karoly.
Ces derniers mots furent prononcés à mi-voix, comme s'il craignait d'être entendu par quelque personnage invisible.
Le front de la comtesse se plissa un peu, tandis qu'un léger effarement passait dans le regard de Mitzi.
--Je t'ai déjà dit, Renat, qu'il ne fallait jamais... jamais... Tu le sais bien, voyons!
Le regard hardi de l'enfant se baissa comme sous une mystérieuse menace, qui ne semblait cependant pas exister dans le ton presque apeuré de sa mère.
Dans le salon, après le repas, la conversation se traîna un peu. Les goûts, les habitudes de Myrtô étaient trop différents de ceux de ses parentes, très mondaines, du moins la comtesse et Irène, car Terka semblait beaucoup plus paisible. Aussi, Myrtô ne se heurta-t-elle qu'à de faibles instances lorsqu'elle se leva bientôt pour prendre congé.
--Attendez au moins un peu, le temps que l'on attelle pour vous conduire à la gare, dit la comtesse. Et revenez un de ces jours, quand il vous plaira. J'espère avoir bientôt une réponse de mon fils... Comme je la suppose favorable, il faudrait songer par avance à ce que vous ferez de vos meubles, car notre départ pour Vienne est fixé dans une dizaine de jours. Je pense que vous devrez les vendre...
--J'aurais aimé à conserver la chambre de ma mère, dit Myrtô d'une voix un peu tremblante. Elle n'a qu'une faible valeur, les meubles étant vieux et défraîchis.
--Je comprends ce désir, mon enfant, mais qu'en ferez-vous?... Certes, je n'aurais pas mieux demandé que de les faire enfermer ici, dans une des chambres du second étage, mais cette demeure appartient au prince Milcza, et l'intendant qui gère les propriétés que mon fils possède en France se refusera certainement à faire entrer ici quoi que ce soit sans l'assentiment de son maître. Et ni lui, ni moi n'oserions écrire au prince pour une chose de si petite importance.
--Je réfléchirai... je verrai si je ne puis trouver une combinaison, dit Myrtô.
--C'est cela... Peut-être ces voisines dont vous m'avez parlé vous donneront-elles une idée... Et dites-moi mon enfant, ne craignez pas, s'il vous manque quelque chose...
Myrtô rougit un peu et répliqua vivement:
--Merci, ma cousine, mais j'ai suffisamment, je vous assure. Ma pauvre maman venait de recevoir son trimestre de pension...
Un domestique vint annoncer que la voiture était avancée. Myrtô serra les mains de ses parentes, et fut reconduite jusqu'au vestibule par Terka et Mitzi...
Les deux soeurs rentrèrent ensuite dans le salon, au moment où Irène disait d'un ton contrarié:
--Ce sera amusant d'avoir cette jeune fille pour institutrice! Je ne comprends pas que vous ayez songé, maman...!
--C'est vrai qu'elle est d'une beauté ravissante, dit la comtesse d'un ton de regret. J'ai peut-être été un peu vite, l'autre jour... Mais la pauvre enfant me faisait compassion, si seule, si triste... Et après tout, si elle est pieuse et sérieuse comme elle le paraît, la chose ne sera peut-être pas aussi ennuyeuse que tu le crains, Irène. Naturellement, elle restera en dehors de toutes nos relations, nous la confinerons dans son rôle d'institutrice...
--Je le pense bien! Croyez-vous que je serais charmée de présenter dans le monde cette cousine inconnue...
--Si jolie et si admirablement patricienne, ajouta la voix calme de Terka.
Irène rougit et lança à sa soeur un coup d'oeil irrité.
--Moi, je pense que je pourrai faire avec elle tout ce que je voudrai, déclara Renat, occupé à décorer les oreilles du petit terrier avec des écheveaux de soie enlevés à la corbeille à ouvrage de sa mère.
--Mais je crois que tu ne t'en es jamais privé avec Fraulein Rosa, remarqua paisiblement Terka. Allons, Mitzi, il est l'heure de ta leçon de dessin. Si Renat est disposé aujourd'hui, il nous rejoindra.
--Non, Renat n'est pas disposé! riposta le petit garçon en s'enfonçant dans son fauteuil. Renat déteste le dessin, il n'aime au monde que la musique... Mais j'ai bien peur que votre Myrtô ne soit un mauvais professeur, maman, ajouta-t-il dédaigneusement.
* * * * *
Pendant ce temps, la voiture emportait Myrtô vers la gare. Il eût paru naturel qu'une de ses cousines l'accompagnât jusque-là. Mais cette idée n'était vraisemblablement pas venue à l'esprit d'aucune des jeunes comtesses, Myrtô apprenait déjà qu'il existerait pour elle une limite dans les égards et dans la sympathie.
Un peu d'amertume lui était demeurée de ces moments passés à l'hôtel Milcza. Pour la chasser, elle entra dans une église et pria longuement, épanchant son coeur fatigué en laissant couler doucement ses larmes. Puis, réconfortée, elle gagna son logis.
Sur le palier du quatrième étage, Albertine causait avec son fiancé qui venait de déjeuner en compagnie de sa future famille et retournait maintenant à sa demeure. C'était un gros blond, bon garçon, très gai, qui avait une excellente place dans le commerce. Myrtô le connaissait déjà, Madame Millon l'ayant présenté à Madame Elyanni aussitôt que les fiançailles avaient été conclues.
--Eh bien! mademoiselle Myrtô, ce déjeuner s'est bien passé? demanda Albertine après que la jeune fille eut répondu gracieusement au profond salut de Pierre Roland.
--Mais très bien... Seulement, je suis contente de revenir chez...
Elle allait dire comme autrefois: Chez nous... Et elle retint les larmes qui lui montaient aux yeux en songeant qu'elle ne dirait plus ce mot si doux.
--... Je suis si lasse de corps et d'esprit que j'avais hâte d'être de retour ici, de ne plus avoir à causer, à écouter.
--Vous viendrez bien tout de même goûter à notre soupe, mademoiselle Myrtô? demanda Madame Millon qui apparaissait sur le seuil, Jean pendu à sa main. On ne causera plus beaucoup, pour ne pas vous fatiguer.
--Et je ne vous demanderai pas de me dire des histoires, ajouta Jean avec une générosité chevaleresque.
Myrtô avait bien envie de refuser, mais elle n'osa, craignant de blesser les excellentes créatures qui l'avaient entourée, durant tous ces tristes jours, d'attentions affectueuses et discrètes...
Elle s'assit donc le soir à la table des Millon, et pas une minute la modeste toile cirée, le couvert commun, les mets fort simples et le service fait par ses hôtesses ne lui firent regretter la table splendide, le menu délicat et le service impeccable de l'hôtel Milcza. Ici elle se sentait aimée, là-bas acceptée seulement... Et Myrtô était de celles qui font passer les satisfactions du coeur infiniment au-dessus de celles du bien-être et des raffinements d'élégance.
* * * * *
Quelques jours plus tard, un billet de la princesse Zolanyi informait Myrtô que le prince Milcza acceptait que sa mère s'occupât de la fille de sa cousine. Il fallait donc que la jeune fille s'apprêtât aussitôt pour son départ, et prît toutes les dispositions relatives à la vente des quelques meubles qui ornaient le petit logement.
Ceux qu'elle désirait conserver trouvèrent place chez une voisine qui acceptait, moyennant une faible rétribution, de les garder dans une pièce inutilisée. Les autres furent vendus avantageusement par les soins de Mme Millon, à qui Myrtô confia quelques souvenirs très chers mais trop encombrants pour être emportés.
--Et je soignerai bien vos fleurs, mademoiselle! dit la brave dame en étendant la main vers le bow-window, le jour où Myrtô quitta définitivement le cher petit logis.
C'était, pour la jeune fille, une consolation de penser qu'elle serait remplacée ici par ses voisines, les dames Millon échangeant, à l'occasion du prochain mariage d'Albertine, leur logement pour celui-là dont les pièces étaient plus vastes.
Toutes deux, avec le petit Jean, accompagnèrent Myrtô à la gare lorsqu'elle fut revenue du cimetière où elle avait été dire une dernière prière sur la tombe de sa mère. La jeune fille pleurait silencieusement en se séparant de ses humbles mais véritables amies, qui trouvaient moyen, jusqu'au dernier moment, de l'entourer d'attentions.
--Vous nous écrirez quelquefois, mademoiselle Myrtô? demanda Albertine en tamponnant ses yeux gonflés.
--Oui, oh! oui! Jamais je n'oublierai combien vous avez été bonnes, toutes deux!
--Ah! si nous avions pu seulement vous conserver près de nous! soupira Madame Millon.
Le train s'ébranlait, Myrtô vit bientôt disparaître ces visages amis... Et elle s'enfonça dans le coin du compartiment en se disant qu'une nouvelle vie, pleine d'incertitudes, commençait pour elle.