Chapter 14
--Si, je le dis, je le répète! Dieu a mis en vous, en votre âme si pure, un admirable reflet de sa lumière. Il a permis que vous soyez son intermédiaire près d'un pauvre pécheur révolté contre Lui. J'ai ressenti votre influence dès les premiers moments où je vous ai connue; elle me pénétrait peu à peu, et moi, qui avais juré une éternelle défiance à toutes les femmes, j'essayais de m'y soustraire en mettant, par ma froideur et ma dureté, une plus grande distance entre nous. Vous m'avez dit, Myrtô, que j'étais jaloux de l'affection de mon fils pour vous. C'est vrai... Mais surtout, je me révoltais devant ce charme qui attirait à vous tous les coeurs, devant la droiture, la délicieuse simplicité, la bonté incomparable de cette petite âme vaillante... Et savez-vous de quoi je vous ai le plus admirée? C'est de votre bravoure, de votre intrépidité devant moi, qui ne voyais que fronts courbés et adhésions serviles à toutes mes volontés, celles-ci fussent-elles des injustices.
--Vous aviez pourtant bien envie de me chasser de Voraczy? dit Myrtô avec un doux sourire un peu malicieux. Sans Karoly...
--Myrtô, qu'ai-je été envers vous ce jour-là! Quelle dureté, quelle injustice! Mais je n'aurais pas eu le courage d'aller jusqu'au bout, même si mon petit chéri ne m'avait pas supplié pour vous. Dans ma colère, je vous revoyais si touchante, si maternellement tendre près de lui!... Non, vraiment, je crois que vous n'aviez rien à craindre... Et que dirai-je de ce que vous avez été pour moi, dans ces jours de douleur, de détresse épouvantable!... Près de lui, mon petit aimé, et après!... Mais j'ai compris seulement la profondeur, la puissance du sentiment qui remplissait mon coeur, le jour où je vous ai vue parée de fleurs, petite fée candide et radieuse... Et quelque chose s'est brisé en moi, car j'ai songé du même coup que je n'étais pas libre à vos yeux, que "l'autre" se mettait encore en travers du bonheur entrevu. J'ignorais, en effet, qu'elle fût morte. Le Père Joaldy a fini heureusement par deviner ce qui se passait en moi et m'a prévenu de l'événement. Voilà pourquoi vous m'avez vu à Noël, Myrtô... Et, quoi qu'il m'en coutât, j'ai voulu ensuite renouer avec la société, redevenir jeune pour vous, reprendre intérêt à l'existence, aux mille détails de la vie, aux choses belles et bonnes que Dieu a semées dans le monde, et que je ne savais plus comprendre dans ma souffrance d'orgueilleux révolté... Oh! oui, Myrtô, vous avez été pour moi une lumière, la pure, la rayonnante lumière destinée par la Providence à chasser les ténèbres de ma pauvre âme!
Il la contemplait avec une grave tendresse, et dans la jeune âme de Myrtô s'épanouissait un bonheur dont l'intensité l'effrayait presque.
--Je suis trop heureuse, Arpad! murmura-t-elle.
--Répétez-le, ma Myrtô!... dites-moi bien que je vous rends heureuse, que vous ne regrettez rien... Vous rappelez-vous comme notre petit Karoly nous a unis dans sa dernière parole? Par la bouche de ce petit ange, Dieu nous destinait ainsi l'un à l'autre.
Le soleil déclinant enveloppait de ses lueurs rosées les fiancés debout sur le péristyle du temple. Un calme impressionnant, presque religieux, régnait dans ce coin du parc qui avait été le lieu de prédilection du petit Karoly.
--Il est très doux, ne trouvez-vous pas, d'avoir échangé ici nos promesses de fiançailles, à cette place même qui nous rappelle un si terrible souvenir?... Oh! ma bien-aimée, qu'ai-je failli faire alors? Quand je pense à cette balle qui vous effleura...
--Laissez ces souvenirs, Arpad! dit-elle en posant doucement sa main sur le bras du prince. Dieu, dans sa bonté, a permis que tout tournât à votre bien... à notre bien... Mais je crois que l'heure avance, et bientôt on va venir à notre recherche, ne le pensez-vous pas?
--Oui, il faut retourner là-bas, dit-il d'un ton de regret. Aussitôt que ma mère sera seule, nous irons lui annoncer nos fiançailles... Et ce soir, nous les rendrons officielles dans tout Voraczy.
Ils descendirent les degrés et prirent lentement le chemin du château, Myrtô appuyée au bras de son fiancé... Le prince Arpad, de cette voix chaude et caressante qu'il avait autrefois pour son fils, rappelait les souvenirs des mois précédents, disait ses espoirs et ses craintes... S'interrompant tout à, coup, il demanda:
--Mais maintenant, Myrtô, ne pouvez-vous apprendre à votre fiancé pourquoi vous pleuriez tout à l'heure?
Elle rougit, hésita un instant et répondit enfin d'une voix un peu tremblante:
--On venait de me dire... on croyait que Mme de Soliers...
Elle s'interrompit, embarrassée... Le prince s'arrêta brusquement...
--Mme de Soliers?... Voulez-vous dire que quelqu'un ait eu la sottise de supposer que j'aie songé à elle?
--Oui, c'est cela...
Un léger éclat de rire s'échappa des lèvres du prince. Il saisit les mains de Myrtô en s'écriant avec une douce ironie:
--O ma chère petite aveugle, comment avez-vous pu croire une minute?... Voyons, quelque chose, dans ma conduite, vous a-t-il donné un seul instant à penser que j'aie eu pareille idée?
--Non, rien absolument, c'est certain, dit-elle sans hésitation. Mais enfin, ce n'était pas chose invraisemblable... et elle était très aimable, très flatteuse...
--Oh! certainement! Elle laissait même voir un peu trop son désir de devenir princesse Milcza, dit-il avec un sourire railleur. Et qui donc, Myrtô, vous a insinué cette extraordinaire idée?
--Oh! que vous importe, Arpad!
--Mais si, je tiens à le savoir... Il faut que ce soit quelqu'un de bien sot... ou de bien malveillant, car autrement, personne ici n'aurait eu pareille pensée, étant donnée la froideur par laquelle j'ai toujours répondu aux avances de la vicomtesse et de son père... Dites-moi le nom de cette personne, Myrtô?
--Non, Arpad, je ne le peux pas, répondit-elle fermement.
--Pourquoi donc?... Aurais-je bien deviné en parlant de malveillance?... Faut-il penser que quelqu'un a cherché à vous faire souffrir?
Elle ne répondit pas et se remit en marche. Le prince réfléchissait, les sourcils froncés.
--J'ai trouvé, je crois, dit-il, au bout d'un moment. Je sais qui vous déteste ici... Mais je saurais la punir, je vous en réponds!
--Oh! non, Arpad, je vous en prie! s'écria-t-elle en levant vers lui un regard suppliant. Ne dites rien... Nous sommes si heureux maintenant qu'il faut que tous le soient autour de nous.
Il la regarda avec une douceur émue.
--Ne vous inquiétez pas de cela, ma petite sainte. Les blessures faites à l'orgueil sont salutaires, et ce sont celles-là que je destine à l'âme jalouse qui vous a causé cette souffrance... Laissons cela, Myrtô, ajouta-t-il en voyant le geste de protestation de la jeune fille. S'il est une chose que je puisse difficilement pardonner, c'est la perfidie et le manque de coeur... envers vous surtout, si admirablement bonne pour tous.
Ils atteignaient en ce moment les jardins. Au passage, le prince Milcza cueillit deux roses blanches et en glissa une à la ceinture de Myrtô, tandis que sa fiancée attachait l'autre à sa boutonnière.
--Je porte vos couleurs, ma fée aux fleurs, dit-il gaiement en baisant les petits doigts qui venaient de le décorer.
Comme ils contournaient une des serres, ils aperçurent de loin Renat qui gambadait avec Hadj et Lula, tandis que Mitzi marchait tranquillement, un livre à la main. Les chiens s'élancèrent et se mirent à sauter autour du prince et de Myrtô.
Renat, cessant ses évolutions, s'avança à la suite de Mitzi. Bien que la fermeté dont son frère usait à son égard ne rappelât pas la dure sévérité d'autrefois, il le redoutait encore beaucoup et ne se trouvait rassuré qu'en présence de Myrtô, car il n'avait pas été le dernier à remarquer l'influence de sa cousine sur tous les actes du prince Milcza.
Quant à Mitzi, elle était devenue la préférée de son frère aîné, comme elle était déjà celle de Myrtô. Sa petite nature tendre et fine s'attachait fortement ceux qui prenaient la peine de l'observer sous son apparence un peu froide.
--Toujours à étudier, Mitzi? dit le prince Arpad en caressant les cheveux blonds de sa jeune soeur. Ce n'est pas le moment, il faut profiter de la récréation, courir et te démener comme ce bon diable...
Et son regard souriant se posait sur Renat qui s'était emparé de la main de Myrtô et y appuyait ses lèvres.
--...Tu aimes beaucoup ta cousine, Renat?
--Oui, oh! oui! dit l'enfant avec chaleur...
--Alors tu seras content de ce que nous t'apprendrons tout à l'heure.
--Quoi donc? dit vivement l'enfant.
--Tu le sauras ce soir.
--C'est quelque chose d'heureux pour Myrtô car ses yeux brillent, brillent... comme des étoiles!
Les fiancés se mirent à rire.
--Voyez-vous cet observateur!... Pour faire prendre patience à ta curiosité, Renat, tu vas me dire, et Mitzi aussi, ce que vous voulez que je vous donne à l'occasion du grand bonheur qui nous arrive. Je vous promets de contenter vos souhaits... à condition qu'ils soient raisonnables, naturellement.
Renat, les yeux brillants, s'écria sans hésiter:
--Oh! je voudrais tant un cheval, Arpad!... un joli cheval noir comme celui de Béla Dovanyi!... Est-ce raisonnable, dites, Myrtô! demanda-t-il, inquiet, en levant les yeux vers la jeune fille.
--Mais tout à fait raisonnable, il me semble... N'est-ce pas, Arpad?
--Oh! certes! Tu auras ton cheval, Renat... Et Mitzi, que veut-elle?
L'enfant rougit et dit timidement:
--Moi, je voudrais beaucoup, beaucoup d'argent.
--De l'argent?... Serais-tu avare, Mitzi? s'écria le prince d'un ton surpris.
Elle rougit plus encore et balbutia:
--Il y a beaucoup de petits enfants qui ont faim, et d'autres qui n'ont jamais de jouets, ni de gâteaux. Je voudrais tant pouvoir en donner à tous!
Le regard du prince, profondément ému, se reporta de l'enfant sur Myrtô, ses lèvres murmurèrent:
--Elle est bien votre élève, Myrtô!
Il se pencha vers la jeune fille et dit avec une douceur attendrie:
--Embrasse-moi, Mitzi, je suis bien heureux de voir que tu es bonne et charitable. Je te donnerai ce que tu voudras pour tes petits protégés... tout ce que tu voudras, entends-tu?
--Oh! Arpad! dit-elle, suffoquée de joie. Comme vous êtes bon! comme je vous aime!
--Moi aussi, ma chérie, je t'aime beaucoup... Et Renat également, lorsqu'il est raisonnable, ajouta le prince Milcza en souriant.
Renat, qui avait bien toujours quelques peccadilles sur la conscience, baissa un instant le nez. Mais il le redressa bientôt et, passant sa main sous le bras de Myrtô, il dit d'un ton de mystère:
--J'ai trouvé pourquoi vos yeux brillent, Myrtô, et pourquoi le prince Milcza a l'air si content.
--Vraiment, mon petit? Et pourquoi donc!
Renat eut un coup d'oeil craintif vers son frère.
--Je ne serai pas grondé parce que je l'ai deviné, Myrtô?
--Non, non, soyez sans crainte! dit-elle dans un sourire. Qu'avez-vous deviné, Renat?
--Que vous allez vous marier avec le prince Milcza! s'écria triomphalement l'enfant.
--Allons, ce n'est pas mal trouvé! dit gaiement le prince. Mais tu auras soin de te taire jusqu'à ce que je te permette d'ouvrir la bouche sur ce sujet. Tu sais que je ne supporte pas les indiscrets et les bavards.
--Oh! je ne dirai rien du tout! répliqua gravement Renat. Mais je suis content!... content!
Et il exécuta une magnifique cabriole, tandis que Mitzi, appuyant câlinement sa joue contre la main de son frère aîné, disait d'un ton joyeux:
--Oh! quel bonheur, Arpad! Je l'aime tant, notre Myrtô!
--Notre Myrtô! répéta le prince avec une douce ferveur.
Ils revinrent tous quatre vers le château... Et Irène, penchée sur la balustrade de la terrasse, pâlit en les apercevant.
--Je lui ai raconté qu'il y aurait ce soir une fiancée à Voraczy... Aurais-je, par hasard, dit vrai? murmura-t-elle entre ses dents serrées.
CHAPITRE XVI
La réception magnifique donnée par le prince Milcza en l'honneur de l'archiduc François Charles, fut l'occasion d'une présentation solennelle de la nouvelle fiancée à toute la noblesse accourue à l'invitation du jeune magnat. Myrtô, d'une beauté saisissante dans sa vaporeuse et très simple toilette blanche, obtint un triomphal succès, capable de griser tout autre que cette petite tête sensée et sérieuse. L'Archiduc et tous les invités, émerveillés de cette grâce ravissante unie à la plus charmante modestie, félicitèrent chaleureusement le prince Arpad dont le regard exprimait un bonheur contenu mais profond.
Après cette fête pour laquelle le prince avait déployé toutes les splendeurs d'autrefois, Voraczy retomba dans le calme et l'intimité. Les fiancés, accompagnés de la comtesse Gisèle, de Terka et de Mitzi, firent seulement un court séjour à Paris, pour choisir le trousseau et la corbeille de la future princesse, et aussi pour assister au baptême de la petite fille d'Albertine. Mme Millon avait écrit à Myrtô pour lui demander d'être la marraine, en laissant entendre qu'elle ne savait trop qui choisir comme parrain, leur parenté étant fort réduite. Le prince Arpad avait dit aussitôt: "Ce sera moi, s'ils le veulent bien."
Personne n'avait dit non... pas même Pierre Roland, qui eût dû tressaillir jusqu'au fond de son âme de fougueux démocrate à cette pensée de donner un prince pour parrain à sa fille. Il se montra même le plus enthousiaste, le plus orgueilleusement joyeux...
C'est que le prince Milcza était, lui, le plus magnifique des parrains. Outre un superbe cadeau à la mère, il constituait à l'enfant un joli petit capital dont les revenus devaient servir à son éducation... Et ma foi, n'est-ce pas, démocrate ou non, l'intérêt avant tout?
Quant à la marraine, elle reçut, à cette occasion, la plus merveilleuse petite couronne qui ait jamais paré un front de princesse.
--Pour votre présentation à la cour, Myrtô, dit son fiancé en la lui offrant.
Il lui donnait relativement peu de cadeaux, en dehors de ceux nécessités par son rang, car il connaissait les goûts de sa Myrtô. Mais il avait mille attentions délicates qui la ravissaient plus que ne l'eussent fait toutes les merveilles du monde. C'est ainsi qu'ayant appris que les meubles de Mme Elyanni se trouvaient toujours en dépôt chez une voisine des Millon, il les avait fait transporter secrètement dans une chambre de son hôtel, et y avait ensuite conduit Myrtô, émue et touchée au point que les larmes avaient jailli de ses yeux en présence des chers souvenirs, et aussi à cette constatation nouvelle de la délicate affection dont elle était l'objet.
Les fiancés se retrouvèrent avec joie à Voraczy, qui leur était cher à tous deux. Quelques jours après son arrivée, le prince Milcza demanda un entretien à sa mère, et lui apprit ce qu'il comptait faire à l'égard de ses soeurs et de son frère. A Renat il donnerait à sa majorité le domaine des comtes Zolanyi, racheté par lui après la mort du second mari de la comtesse. Terka et Mitzi se voyaient constituer des dots superbes...
--Quant à Irène, ajouta le prince, je me réserve de lui apprendre moi-même ce que je compte faire à son égard. Vous voudrez bien, ma mère, lui dire de venir me parler demain matin.
La jeune fille passa la fin de la journée et toute la nuit dans de véritables transes. Ce n'était évidemment pas un traitement de faveur que lui réservait son frère. Depuis ses fiançailles, il avait adopté à son égard une attitude d'indifférence absolue. Jamais il ne lui adressait la parole, et, tandis qu'il avait comblé de cadeaux Terka et Mitzi pendant leur séjour à Paris, il n'avait rien rapporté à Irène, demeurée pendant ce temps au château de Sezly, chez sa marraine, la comtesse Sarolta Gisza, alors que Renat lui-même avait vu arriver à son adresse une gentille petite voiture et un poney qui avaient réalisé son rêve le plus cher.
Il semblait vouloir l'ignorer absolument... Et l'amertume s'amassait dans l'âme d'Irène, non contre lui, mais contre Myrtô, amertume d'autant plus intense qu'elle n'osait plus la faire sentir à sa cousine.
Ce fut donc l'âme remplie d'une sourde angoisse qu'elle entra, le lendemain, dans le cabinet de travail de son frère. Le prince, occupé à écrire, lui désigna un siège en disant froidement:
--Asseyez-vous, Irène, je suis à vous dans cinq minutes.
Cinq minutes!... C'étaient cinq siècles pour l'anxiété grandissante dans le coeur d'Irène, à la vue de la physionomie glacée de son frère.
Sur son bureau, il y avait une grande photographie représentant Myrtô vêtue de blanc et couverte de fleurs, comme le jour où le prince Milcza l'avait aperçue près du petit bois... Et cette vue fit monter au cerveau d'Irène une bouffée de colère jalouse.
Le prince posa enfin sa plume et se renversa légèrement dans son fauteuil pour fixer sur sa soeur ce regard qui gardait pour elle la dureté d'autrefois.
--Ma mère vous a appris, n'est-ce pas, ce que je comptais faire pour faciliter l'avenir de Terka, de Mitzi et Renat?
Elle répondit affirmativement d'une voix étouffée par l'émotion qui la serrait à la gorge.
--Il y a quelques mois, j'avais pour vous des intentions semblables, malgré l'impression peu favorable produite sur moi par votre malveillance à l'égard de celle à qui nous devons tant, et qui s'est montrée, malgré tout, si patiente et si bonne à votre endroit. Mais il s'est passé depuis un fait me montrant qu'il ne s'agissait pas seulement d'une jalousie, d'une antipathie passagère. Lorsqu'une femme froidement, délibérément, inflige une blessure profonde à une autre femme qui ne lui a jamais fait que du bien, lorsqu'elle ne craint pas, dans sa rage jalouse, de lui faire croire ce qu'elle sait n'avoir jamais existé, pour avoir l'atroce plaisir de la faire souffrir, je n'ai qu'un mot pour qualifier un tel acte: je l'appelle une lâcheté perfide... Et j'avais jugé que celle qui s'en était rendue coupable n'était plus digne d'être traitée comme ma soeur.
Pâle et tremblante Irène baissait les yeux. Il lui semblait soudain que tout s'écroulait autour d'elle...
--...Cependant, sur l'instante demande de Myrtô dont la charité ne connaît pas de limites, j'ai consenti à revenir sur ma décision. Vous aurez donc la même dot que Terka et Mitzi... Mais j'ai tenu à vous faire savoir que vous la deviez à Myrtô... à Myrtô seule.
Les lèvres serrées d'Irène s'entr'ouvrirent pour laisser échapper ces mots:
--De cette manière, je n'en veux pas...
--Oh! à votre gré! dit-il du même ton net et glacé. Mais ce n'est pas ainsi que se trouvera facilité le mariage riche et brillant rêvé par votre cervelle futile. Vous réfléchirez et me donnerez votre réponse demain.
Elle se leva brusquement, la colère lui montant au cerveau, avec une sorte d'affolement qui l'emportait hors d'elle-même...
--Pas demain... aujourd'hui!... Je ne veux rien d'elle, je la hais, cette hypocrite, cette intrigante...
Elle le vit tout à coup debout, son poignet se trouva enserré dans une main dure, des yeux étincelants d'irritation se posèrent sur elle, lui faisant baisser les siens...
--Vous osez l'insulter!... Misérable envieuse, je vous forcerai à lui demander pardon à genoux!
--Vous me faites mal! bégaya Irène.
Il lâcha son poignet et, subitement redevenu maître de lui-même, dit avec un calme glacial:
--Je pense qu'en effet vous n'avez aucun besoin de mon aide pour votre avenir. Arrangez-vous à votre guise, je me désintéresse totalement d'une créature ingrate et sans coeur.
Elle sortit du cabinet de travail, frissonnante et presque livide. A ses oreilles bourdonnantes retentissaient les deniers mots de son frère... Elle gagna le salon et se laissa tomber sur un fauteuil, car ses jambes tremblantes refusaient de la porter.
Des soubresauts nerveux la secouaient des pieds à la tête. Le front contre le dossier du fauteuil, elle pleurait convulsivement, en se tordant les mains.
Une porte s'ouvrit tout à coup. C'était Myrtô les bras remplis de fleurs dont elle venait orner les jardinières du salon.
--Irène! dit-elle avec une surprise anxieuse.
La jeune fille se redressa brusquement comme si quelque venimeux insecte l'avait touchée, montrant son visage congestionné, couvert de larmes, et ses yeux brillants de fureur.
--Vous!... encore vous! Ce n'est pas assez de m'humilier, de me faire jeter une aumône par lui!... Il faut encore que vous veniez jouir de ce que vous m'avez si bien préparé...
--Irène!... mais, Irène! murmura Myrtô toute pâle.
--Je vous hais! continua Irène avec exaltation. Vous n'êtes qu'une habile comédienne, vous avez bien joué votre rôle... Maintenant vous faites de lui ce que vous voulez, et vous en profitez pour l'exciter contre moi, que vous détestez...
--Oh! Irène, moi qui ai tout fait au contraire pour...
Un rire convulsif secoua la jeune fille.
--Ah! vous croyez que je m'y laisse prendre! Il y a tant de manières de s'arranger pour perdre les gens dans l'esprit de quelqu'un, tout en ayant l'air de parler en leur faveur!... Et lui, malgré son intelligence, tombe facilement dans le panneau... Tenez, regardez ce que je dois à votre bienfaisante intervention près de mon frère...
Elle étendait son poignet, où se voyait la marque des doigts du prince Milcza.
--Il m'a fait cela, parce que je vous traitais comme vous le méritez... J'ai pensé un moment qu'il allait me tuer... Et vous croyez que je ne vous hais pas?
Elle se tordit violemment les mains et se renversa sur un fauteuil, en proie à une terrible crise nerveuse.
Myrtô, effrayée, laissa tomber ses fleurs et se précipita vers la sonnette. Puis elle revint vers sa cousine et essaya de la calmer, mais vainement.
La comtesse Gisèle et Terka arrivèrent bientôt, puis le docteur Hedaï. Irène s'apaisait peu à peu, mais tout son corps demeurait agité d'un tremblement, et elle était en proie à une fièvre violente.
Sa mère, sa soeur et Myrtô se remplacèrent près d'elle pendant cette journée et la nuit suivante. Elle avait le délire et, avec des gestes d'effroi, elle murmurait:
--Il va me tuer... j'ai peur!
Myrtô posait alors sa main sur le front de sa cousine, et la malade se calmait un peu... Vers le matin, elle s'endormit sous la douce caresse de cette petite main infatigable, et le docteur Hedaï déclara d'un ton de vive satisfaction:
--Allons, mon inquiétude disparaît, nous n'aurons pas les complications cérébrales que je craignais. La comtesse a pu éprouver une violente commotion morale, et, comme elle est fort nerveuse, il en est résulté un excessif ébranlement qui se calmera peu à peu.
La fièvre tombait en effet, l'agitation s'apaisait, reparaissant seulement à des intervalles de plus en plus éloignés. Mais la malade demeurait silencieuse et sombre, un bruit de pas dans les corridors la faisait tressaillir, et, entendant prononcer par Terka le nom d'Arpad, elle fut reprise d'une recrudescence de fièvre.
--Il y a eu une terrible scène entre lui et elle, il me l'a dit hier, expliqua Myrtô à sa cousine surprise de l'effet produit.
Au bout de quelques jours, le mieux était définitif. Irène reprenait quelque peu ses forces abattues par la fière et la fatigue nerveuse. Mais elle demeurait songeuse et triste, malgré tous les efforts de sa mère, de Terka et de Myrtô, elle semblait fort peu pressée de quitter son appartement pour reprendre sa vie accoutumée.
Elle s'était laissée soigner par sa cousine, d'abord inconsciemment, dans son délire; elle n'avait pas protesté davantage lorsque, la raison lui revenant, elle avait reconnu Myrtô dans cette vigilante garde-malade dont la petite main douce avait apaisé ses plus pénibles accès. Depuis quelques jours, elle semblait réfléchir beaucoup, et sa parole se faisait moins brève, son regard s'adoucissait pour celle qui ne cessait de l'entourer d'un dévouement discret.
Une après-midi très ensoleillée, Myrtô entra, son chapeau sur la tête et dit d'un ton résolu:
--Allons, Irène, vous allez venir faire un tout petit tour avec moi. Vous vous anémiez, ici, il faut absolument recommencer à sortir.
Irène secoua la tête.
--Pas encore, Myrtô, je ne me sens pas assez forte...
Myrtô se pencha vers elle et lui prit la main en la regardant avec un sourire.