Chapter 12
--Elle va maintenant aussi bien que possible. J'en ai extrêmement souffert ces jours derniers, c'est pourquoi j'ai dû remettre de quarante-huit heures mon retour... Voyons, venez un peu en pleine lumière, Myrtô, que je voie si votre mine est meilleure qu'à Noël... Mais oui, je crois que ce séjour à Naples a été bon pour vous... à moins que ce ne soit déjà l'air de Voraczy qui ait produit son effet?
--Peut-être, dit-elle en souriant. J'ai éprouvé tant de contentement en m'y retrouvant!
--Moi aussi, Myrtô. J'avais hâte de quitter Paris, de revenir dans cette demeure... malgré les souvenirs poignants que j'y retrouve.
Sa voix s'altéra un peu, et une lueur douloureuse traversa son regard.
Les grands yeux de Myrtô exprimaient aussi une émotion profonde à cette évocation du passé si proche encore, à la vue de cette douleur paternelle, adoucie et résignée maintenant, qui existait bien toujours dans le coeur du prince Milcza.
Mais la physionomie assombrie du jeune magnat se détendit aussitôt devant ce regard lumineux. Il dit, en serrant la petite main de sa cousine qu'il tenait toujours entre les siennes:
--Vous me faites du bien, Myrtô! Dans mes heures de découragement, de noire tristesse, je pensais à ma petite cousine si vaillante, si doucement gaie malgré les douloureuses épreuves qui ont assombri sa jeunesse. Dieu vous a accordé un grand don. Il a fait de vous une de ces fées bienfaisantes qui répandent autour d'elles la lumière--la douce et rayonnante lumière de leur âme pure. Les pauvres coeurs souffrants en sont tout éclairés... Et c'est pourquoi tous les malheureux vous aiment tant, Myrtô.
Elle murmura en rougissant:
--Vous dites des folies, Arpad!
Il eut un sourire ému en répliquant:
--Soit, admettons! Maintenant, il faut que j'accomplisse les commissions dont je suis chargé. Les dames Millon vous ont peut-être écrit que j'avais été les voir?
--Oui... Oh! combien vous avez été bon, Arpad! dit-elle avec un regard rayonnant de reconnaissance. Mes chers parents!... vous avez pensé à leur tombe!
--Mais c'était, il me semble, la moindre des choses!... Et j'ai eu grand plaisir à connaître cette demeure où vous avez vécu tant d'années, ces excellentes personnes qui vous ont été dévouées... qui le sont toujours, du reste. Elles ont une admiration enthousiaste pour Mademoiselle Myrtô, et je suis chargé de mille souvenirs affectueux. Le petit Jean m'a dit qu'il viendrait vous voir. C'est un gentil enfant, un peu fluet, un peu pâlot... Il m'a fait penser à mon pauvre chéri qui aurait presque son âge cette année.
De nouveau, l'ombre douloureuse voilait les prunelles du prince Milcza.
Avec une délicate adresse, Myrtô sut éloigner la pensée pénible qui ouvrait la blessure à peine fermée. Quand la comtesse et ses filles entrèrent, elles trouvèrent le prince Arpad appuyé à la cheminée, écoutant avec un intérêt amusé le récit que Myrtô, assise en face de lui, faisait des enthousiasmes "démocratiques" du gendre de Madame Millon.
Myrtô put constater aussitôt, comme le lui avait dit la comtesse Gisèle, le changement du prince vis-à-vis de sa famille. Pour Irène seule, il conservait quelque chose de sa hautaine froideur d'autrefois. Non qu'il fût affectueux, les rapports cérémonieux ayant existé jusqu'ici enter lui et le siens n'ayant pas été propices à l'éclosion de ce sentiment, mais il ne montrait plus la glaciale indifférence de jadis, il leur témoignait même un intérêt aimable... Renat, surtout, fut de sa part l'objet d'une attention particulière. Appelant près de lui le petit garçon, il dit en posant sa main sur son épaule:
--Je m'occuperai maintenant de toi, Renat. Je veux que tu deviennes un homme sérieux, digne du nom que tu portes.
Renat baissa le nez d'un air craintif, et la comtesse Gisèle, dont la physionomie exprimait une sorte d'effroi, balbutia:
--Mais, Arpad, je crains... Ce sera un grand ennui pour vous... Et vraiment je crois qu'à l'âge de Renat je puis encore...
Le prince eut un sourire teinté d'ironie.
--Rassurez votre tendresse maternelle, ma mère. Je ne renouvellerai pas pour Renat les corrections d'autrefois... à moins qu'il ne m'y oblige dans des cas graves. Autrement, je suis tout disposé à la traiter avec douceur et à m'attirer son affection... As-tu vraiment peur de moi, Renat? ajouta-t-il en remarquant la mine craintive du petit garçon.
--Oui... un peu, balbutia Renat.
--Quel petit sot tu fais! dit le prince avec une tape amicale sur la joue de son frère. Je suis sûr, au contraire, que nous nous entendrons très bien... Qu'en pensez-vous, Myrtô?
--Mais je crois aussi, répondit la jeune fille avec un sourire encourageant à l'adresse de Renat.
La comtesse Gisèle ne paraissait aucunement persuadée, mais elle n'osa protester. Cependant, comme le maître d'hôtel venait d'annoncer le dîner, elle murmura, tout en posant sa main sur le bras que lui présentait son fils aîné:
--Vous ne le mettrez pas en pension, Arpad?
--Mais non, ma mère, il n'est aucunement question de cela? Je vous en prie, ne vous inquiétez pas à ce sujet. Je trouve seulement qu'il est bon, pour une nature difficile comme celle de Renat, d'être dirigée par une main masculine. Mais je ne me permettrais jamais de prendre à son égard une mesure tant soit peu sérieuse sans votre complet assentiment.
La physionomie de la comtesse se rasséréna à cette déclaration qu'elle n'aurait osé attendre de son fils, étant donné son froid despotisme d'autrefois.
La salle des Banquets était magnifiquement éclairée, des fleurs couvraient la table garnie de merveilleuse porcelaine de Sèvres, de cristaux désespérément fragiles, d'argenterie ciselée avec un art admirable.
Myrtô allait se glisser modestement vers le bas de la table, près de Fraulein Rosa et des enfants, comme elle en avait coutume chez la comtesse Zolanyi. Mais le maître d'hôtel l'arrêta d'un geste respectueux...
--La place de Votre Grâce est ici...
Et il désignait la chaise placée à la droite du prince Milcza.
Myrtô eut une seconde d'hésitation. Ne se trompait-il pas? Qui donc avait donné cet ordre? Et la comtesse Gisèle ne serait-elle pas froissée de voir à la place d'honneur la jeune parente toujours un peu traitée en subalterne?
Mais Terka s'asseyait à la gauche de son frère et Irène, les lèvres un peu pincées, à la droite de sa mère. Myrtô prit donc place près de son cousin, et sa simplicité, sa naturelle aisance eurent vite raison de ce petit moment de confusion causé par l'attention dont le prince Milcza honorait la jeune parente pauvre qui vivait sous son toit.
Combien il était changé! Il causait maintenant, et avec quel charme! Il racontait les impressions de ses voyages, il parlait de son séjour à Paris, des relations renouées, des livres lus, des concerts ou des pièces de théâtre entendus... Myrtô l'écoutait avec un plaisir infini, bien qu'elle ignorât la plupart des gens et des faits dont il parlait. Mais il s'en apercevait aussitôt et la mettait au courant en quelques mots. Il n'entendait pas, évidemment, que sa cousine demeurât tant soit peu en dehors de la conversation.
On vint à parler de la vicomtesse de Soliers, que le prince avait à peu près certainement sauvée d'un accident. Il dit avec un léger mouvement d'épaules:
--Ces jeunes femmes ne doutent de rien? La vicomtesse avait choisi un cheval difficile, par pose, probablement. Ce sont là des imprudences qui peuvent entraîner les plus graves conséquences, non seulement pour soi-même, mais encore pour autrui.
--Madame de Soliers est cependant une femme fort intelligente, dit la comtesse Gisèle.
--Oui, assez, je crois. Elle a surtout l'esprit vif et piquant, elle cause bien. Avec cela, très musicienne, douée d'une jolie voix, assez expressive. C'est une personne agréable... pour ceux qui apprécient les femmes mondaines. Nous aurons sans doute sa visite et celle de son père, cet été. Ils doivent faire un voyage en Autriche et pousser jusqu'ici... pour me remercier encore, disent-ils. Ils m'ont déjà accablé de témoignages de reconnaissance dont je suis réellement confus.
Mais ce n'était rien moins que de la confusion qui s'exprimait dans son regard. Un observateur y eut découvert une forte dose d'amusement railleur... Et il accueillit par un sourire énigmatique cette réflexion de Terka:
--Ils vous doivent bien cette reconnaissance, Arpad, après l'immense service que vous leur avez rendu, et je crois qu'ils ne peuvent faire trop pour vous la prouver.
--En effet, la reconnaissance est une grande vertu, et ce n'est pas moi qui voudrais en détourner qui que ce soit, car mon âme en est profondément pénétrée, dit-il avec une soudaine gravité.
En prononçant ces mots, il regardait sa cousine. Une teinte rose couvrit le teint si blanc, si délicatement satiné de Myrtô, ses longs cils s'abaissèrent, voilant son regard confus. Elle ne vit pas le coup d'oeil malveillant que lui lançait Irène... Mais quelqu'un l'intercepta. Le prince Milcza devait être maintenant au courant des sentiments de sa soeur pour sa cousine Myrtô.
Les sourcils soudain froncés, il demeura quelques instants silencieux, et lorsqu'il lui arriva, dans la soirée, d'adresser la parole à Irène, sa voix reprit pour elle la dureté, son regard, la glaciale froideur d'autrefois.
CHAPITRE XIV
La cadette des jeunes comtesses devait se trouver bientôt, dans tout Voraczy, la seule qui ne cédât pas au charme de Myrtô--ceci, grâce à un incident qui eût pu avoir les suites les plus graves.
Quelques jours après l'arrivée du prince Milcza, Terka, sa cousine et Mitzi revenaient d'une promenade dans le parc, lorsque, d'un sentier transversal, surgit un homme hirsute et en haillons qui s'élança sur Terka, un couteau à la main. C'était un fou furieux qui avait réussi à déjouer la surveillance des gardes de Voraczy et s'était glissé dans le parc.
Mais avant qu'il eût pu toucher Terka, Myrtô était devant sa cousine, et ce fut elle qui reçut la lame dans le bras.
Un garde, qui se trouvait à la poursuite du malheureux, arriva heureusement à cet instant et le blessa d'un coup de revolver. Myrtô, soutenue par Terka et par lui, put rentrer au château, mais, dans le vestibule, elle s'évanouit d'émotion et de faiblesse.
Le prince et sa mère accoururent immédiatement, le docteur Hedaï fut appelé... Heureusement, la blessure n'avait pas de gravité. La physionomie angoissée du prince Arpad se détendit un peu à cette déclaration du médecin, et il baisa la main de sa cousine en murmurant:
--Vous voulez donc, Myrtô, que nous vous soyons tous redevables?
La comtesse Gisèle avait ardemment remercié sa jeune parente, et Terka, dont le coeur était bon et très capable d'affection, n'avait su de quelle façon lui témoigner sa reconnaissance.
Myrtô devenait de plus en plus, à Voraczy, une personne d'importance, sans que sa simplicité, sa ravissante modestie en fussent altérées. Il n'était plus question pour elle de remplacer Fraulein Rosa, la prince Arpad s'était catégoriquement prononcé sur ce sujet, un jour qu'elle se trouvait seule avec sa mère et lui.
--J'autorise encore, pour vous faire plaisir, les leçons de violon, et aussi, si vous le voulez, la lecture à ma mère. Mais quant au reste, je m'y refuse absolument, et ma mère s'est trouvée tout à fait de mon avis.
--Oui, mon enfant, j'ai résolu de vous considérer comme une quatrième fille, ajouta la comtesse en pressant affectueusement les mains de Myrtô.
--Vous êtres trop bonne! dit la jeune fille avec émotion. Mais comment accepter de tout vous devoir ainsi?...
--Vous êtes une petite orgueilleuse, Myrtô, dit le prince avec une douce ironie. Vous savez fort bien que vous faites partie de la famille, que vous nous êtes très chère, et que nous vous sommes infiniment redevables... Allons, laissons ce sujet. Voici Terka déjà toute prête, et qui ouvre de grands yeux en se demandant ce que nous avons à causer ainsi au lieu d'aller revêtir notre tenue de cheval.
Car Myrtô apprenait l'équitation, avec son cousin comme professeur. Très souple, très adroite, elle avait fait de rapides progrès, et maintenant elle pouvait accompagner le prince et ses soeurs dans leurs promenades.
Elle était la plus délicieuse amazone qui se pût rêver, et lorsqu'elle paraissait sur le perron du château, sa taille admirable dessinée par la robe de drap noir que lui avait offerte la comtesse, le petit chapeau à longue plume posé sur sa chevelure aux reflets superbes, Irène avait peine à éteindre la lueur furieuse de son regard. Mais il lui fallait se contenir en présence de son frère, car ayant surpris deux ou trois fois la manière acerbe et malveillante dont elle usait envers sa cousine, le prince Milcza l'avait reprise avec une si cinglante dureté, qu'elle en gardait encore une cuisante blessure d'amour-propre. Son animosité envers Myrtô s'en était accrue d'autant, mais elle la dissimulait--ou du moins croyait le faire, car, pour le pénétrant coup d'oeil du prince, bien des choses ne passaient pas inaperçues.
Les domaines des environs se peuplaient peu à peu, et, cette fois, le prince Milcza consentait à renouer des relations. Il y avait, à Voraczy, quelques réunions, des promenades étaient organisées... Rien de très mondain, d'ailleurs. Le prince avait nettement déclaré à sa mère qu'il entendait seulement remplir les obligations de son rang, et qu'il ne voulait pas que les inutiles plaisirs du monde prissent une place dans sa vie.
Myrtô était de toutes les réunions, elle avait été présentée partout, et l'admiration dont elle était l'objet aurait grisé une âme moins fermement chrétienne que la sienne. Mais à ces succès flatteurs, elle préférait cent fois ses séances de musique avec Terka et le prince Arpad, ou les promenades à pied, à cheval et en voiture, au long desquelles son cousin et elles causaient sur tous les sujets, se rencontrant dans les mêmes pensées très hautes, vibrant aux mêmes admirations tout toutes les beautés. Le prince Milcza paraissait apprécier infiniment l'esprit délicat de Myrtô, la finesse et la sûreté de ses jugements, la profondeur de son intelligence. Il avait accepté avec empressement de lui donner quelques conseils, au point de vue intellectuel, ainsi qu'elle le lui avait demandé un jour avec sa charmante modestie accoutumée.
--Je suis très ignorante de beaucoup de choses, vous avez dû vous en apercevoir, et je ne voudrais pas que votre cousine vous fît honte.
--Si je ne vous connaissais si bien, Myrtô, je penserais que vous cherchez un compliment, avait-il répliqué en souriant. Je me mets à votre entière disposition, trop heureux de la confiance que vous voulez bien me témoigner.
Cette confiance en lui, Myrtô l'avait absolue. Elle connaissait maintenant l'élévation de son âme, la délicatesse de son coeur, quelque temps obscurcies par sa douloureuse maladie morale... Elle savait aussi que cette parole prononcée jadis par lui, en ce jour dont le souvenir la faisait encore frissonner: "Vous pouvez tout demander à votre cousin", n'avait rien d'exagéré.
Tout, même le pardon de Marsa, la nourrice qui avait apporté la mort au petit Karoly. La malheureuse, chassée avec les siens de la demeure due à la générosité du prince Milcza, errait en proie à la misère. Elle était venue supplier la comtesse Zolanyi, mais celle-ci, effrayée, n'avait même pas voulu l'écouter et l'avait fait renvoyer en disant:
--Si mon fils la voit, il est capable de faire quelque malheur!
Marsa avait rencontré Myrtô, elle s'était jetée à ses pieds, et la jeune fille, émue, avait promis de parler pour elle. Ce n'était pas cependant sans quelque appréhension qu'elle avait rempli sa promesse. Elle allait réveiller de douloureux souvenirs, se heurter sans doute à un violent ressentiment... Et, de fait, le prince, très pâle, le regard dur, l'avait interrompue aux premiers mots.
--Je ne vous refuserai rien, Myrtô, sauf cela!... Sans cette misérable, mon bien-aimé serait encore en vie.
--Mais un chrétien doit pardonner, Arpad!... Et songez à la situation de cette pauvre femme, qui se trouvait sans nouvelles de sa mère et de son enfant malade!
--Pas cela, Myrtô, pas cela, je vous en prie!... Ne comprenez-vous pas que vous me faites mal? avait-il répliqué d'un ton altéré.
Elle n'avait pas insisté et s'était contentée de prier... Le lendemain matin, après l'avoir aidée à se mettre en selle pour la promenade à cheval presque quotidienne, il lui avait dit en retenant sa petite main entre les siennes:
--J'ai donné des ordres pour que la famille de Marsa réintègre le logis d'autrefois. Vous voilà contente, Myrtô?
--Oh! Arpad!
Son regard le remerciait mieux que toute les paroles de reconnaissance, et le pli profond que la lutte contre son ressentiment avait creusé au front du prince, s'effaça aussitôt devant la radieuse lumière de ces prunelles veloutées.
Au cours des promenades où il accompagnait ses soeurs et sa cousine, le prince Milcza s'arrêtait parfois à la porte de quelque pauvre demeure. Les enfants s'enfuyaient, effarés, mais revenaient vite à la voix de Myrtô, bien connue de tous. Les plus grands gardaient les chevaux, tandis que les promeneurs pénétraient dans le triste logis. Le prince interrogeait les habitants sur leurs besoins, sur leurs aptitudes, il caressait les petits enfants et montrait une si grande bonté que la crainte excitée par son apparition se dissipait peu à peu, grâce aussi, il faut le dire, à la présence de Myrtô que tous ces malheureux appelaient "notre ange".
Elle se montrait très confuse des témoignages de gratitude dont elle était l'objet, mais, en revanche, le prince Milcza paraissait prendre plaisir à entendre louer sa cousine. Il y contribuait du reste lui-même en faisant passer une partie de ses aumônes par les mains de Myrtô.
--Tenez, Myrtô, vous remettrez ceci à tel, disait-il en entrant dans le salon de sa mère. Si ce n'est pas assez, dites-le-moi... Et j'ai pensé que l'on pourrait donner la petite maison du bord du lac à ce vieillard, qui a l'air si honnête et si résigné. Qu'en dies-vous?
Rien n'était fait sans son avis, elle avait voix prépondérante sur les décisions de son cousin. Avec le Père Joaldy, et parfois Terka dont l'indifférence se fondait peu à peu au contact de Myrtô, ils discutaient sur la fondation d'écoles ménagères, d'ouvroirs, d'asiles pour les vieillards et les infirmes. Le prince avait tracé lui-même le plan d'un établissement destiné à recueillir les petits enfants abandonnés et qui porterait le nom de son fils.
Le Père Joaldy multipliait les actions de grâces, son regard rayonnait chaque fois qu'en entrant, le dimanche, dans la chapelle pour dire sa messe, il voyait occupé le fauteuil princier si longtemps vide... Et le château tout entier sortait, avec une sorte d'allégresse, de la torpeur où l'avait plongé la misanthropie de son seigneur.
Avec l'été, les réunions se multipliaient. Le prince Milcza avait accepté d'avoir à Voraczy quelques hôtes, entre autres son cousin Mathias Gisza. Le jeune comte était très empressé près de Myrtô, au violent dépit d'Irène, que les malicieuses remarques de ses amies exaspéraient encore.
--C'est ridicule de traiter comme l'une de nous cette jeune fille qui est destinée à l'existence la plus modeste, maman! dit-elle un jour en voyant Myrtô plus jolie que jamais dans une toilette blanche très simple que lui avait offerte la comtesse Gisèle.
Celle-ci regarda sa fille avec surprise.
--Comme l'une de nous?... Tu sais qu'elle-même m'a priée de ne rien lui donner de luxueux et ce n'est pas ma faute si sa beauté pare la plus modeste des toilettes. Quant à une future existence modeste... Irène, je crois qu'elle fera un brillant mariage.
Les lèvres d'Irène se serrèrent nerveusement.
--Elle en est capable! dit-elle entre se dents serrées. Mathias... ou Arpad, peut-être!
--Oui, Arpad... murmura la comtesse. Il faut que ce soit elle, cette irrésistible petite charmeuse, pour avoir détruit aussi promptement sa farouche défiance. Il serait heureux avec elle...
Irène bondit.
--Comment, vous accepteriez cela, tout simplement? Cette jeune fille sans le sou, cette enfant d'un artiste raté...
--Tu es ridicule, Irène, dit la comtesse d'un ton fâché. Cette jeune fille est une Gisza, son père était de noble race, un peu déchue seulement. Elle est admirablement distinguée, exquise au moral et au physique. Je n'aurai pas une pensée de blâme pour Arpad s'il veut me la donner pour belle-fille.
--Tous en admiration devant elle! dit rageusement Irène. Ah! elle savait ce qu'elle faisait, l'intrigante, avec ses mines pieuses et modestes, son affectation de dévouement! Malgré sa précédente expérience, le prince Milcza s'y est laissé prendre encore...
--Irène, tu ne dois pas parler ainsi! s'écria la comtesse d'un ton sévère, bien rare chez elle, Myrtô a préservé la vie de ta soeur au péril de la sienne, elle est pour nous tous dévouée et affectueuse...
Un bruit de pas au dehors l'interrompit. Le prince Milcza entra avec son cousin et demanda en s'asseyant près de sa mère:
--Myrtô n'est pas encore descendue?
--Si, elle est dans le salon de musique avec Terka... Les voici.
--Arrivez, Mesdemoiselles! dit gaiement le comte Gisza en faisant quelques pas au-devant des jeunes filles. Le prince Milcza va vous annoncer deux importantes nouvelles...
--Oh! importantes! dit le prince avec un léger mouvement d'épaules.
--Voyez ce dédaigneux! Que vous fait-il donc, mon cher?
--Bien d'autres choses, je vous assure!... Voyons, je ne veux pas faire languir les curiosités que vous venez d'éveiller, Mathias. Voici les nouvelles... Tout d'abord l'archiduc François-Charles, qui m'honorait autrefois de son amitié et que j'ai retrouvé cet hiver, à Paris, m'informe qu'en gagnant son domaine de Sehancz, dans une quinzaine de jours, il s'arrêtera une journée ici...
--Vraiment, Son Altesse veut bien! s'écria la comtesse Gisèle d'un air ravi.
--Seconde nouvelle, continua le prince avec la même tranquillité. Le comte de Lorgues et sa fille seront ici la semaine prochaine.
--Ah! vraiment, dit Irène d'un ton de vive satisfaction. Tout cela va amener du mouvement à Voraczy, vous serez obligé de donner des fêtes, Arpad...
--Ne vous réjouissez pas, Irène, interrompit le prince d'un ton railleur. Je donnerai une grande réception en l'honneur de Son Altesse, ceci est à peu près obligatoire, mais ce sera tout, mettez-vous bien cette idée dans la tête. M. de Lorgues trouvera de quoi réjouir son âme d'érudit dans la bibliothèque de Voraczy, Madame de Soliers se contentera de simples petites réunions et de promenades. Je n'ai jamais eu l'idée de rien changer pour eux à nos habitudes.
--Vous désolez cette pauvre Irène, Arpad! dit le comte Mathias avec un sourire malicieux. Il est certain que, dans cet admirable cadre de Voraczy, les grandes fêtes semblent tout indiquées... Qu'en dites-vous, ma cousine?
Et attirant une chaise à lui, il s'asseyait près de Myrtô.
Les sourcils du prince Milcza eurent un bref froncement, et, avant que la jeune fille eût pu répondre, il dit avec une sorte de sécheresse impérieuse:
--Myrtô n'est pas une mondaine, heureusement, elle ne désire que la tranquillité... Du reste, son deuil n'est pas terminé, elle ne pourrait participer à ces grandes réunions que vous paraissez désirer autant qu'Irène, Mathias.
--Oh! pas tant que cela, dit le jeune officier sans s'apercevoir de l'ironie contenue dans le ton de son cousin. Je me trouve fort bien ainsi, du moment où cela vous plaît à tous. Avec ou sans fêtes, Voraczy est pour moi un Eden.
Les lèvres du prince Arpad frémirent un peu, il se détourna pour adresser une observation impatiente à Renat qui entrait... Et, les autres hôtes de Voraczy arrivant pour le thé, la conversation changea de sujet.
On demanda à Myrtô un peu de musique. Le prince Milcza se leva aussitôt en disant qu'il accompagnerait sa cousine. Ils s'éloignèrent vers le salon de musique, et Myrtô ouvrait une petite armoire ancienne pour y choisir un morceau...
--Que jouons-nous, Arpad?
--Ce que vous voudrez, Myrtô. Nous avons les mêmes goûts, vous le savez...