Chapter 11
--Mais enfin, vous a-t-il donné une explication plausible sur ce voyage impromptu? interrogea la comtesse.
--Il m'a dit qu'il lui était venu tout à coup l'idée de passer en famille cette nuit de Noël, répondit Myrtô.
--Mais en cas, il aurait dû être très désappointé, très mécontent?... Je crois plutôt qu'il n'a pas eu le courage de rester à Voraczy pour cette fête de Noël, qui lui rappelait peut-être plus cruellement le souvenir de son fils. L'enfant avait ce jour-là la permission de prolonger un peu la soirée, son père le prenait sur ses genoux, au coin de la cheminée bien garnie de bûches, et le Père Joaldy venait lui raconter des légendes de Noël.
--Oui, vous devez avoir trouvé, maman, dit Terka. Il est évident que notre absence lui importait bien peu. Et il faut convenir que... notre veillée de Noël n'aurait pas été si agréable que là-bas.
--C'est donc Myrtô et Fraulein qui auront eu tout l'honneur et le plaisir de la rapide visite du prince Milcza, ajouta ironiquement Irène. Elles n'en paraissent pas plus émues que cela!... Pourtant, de le voir seulement un peu causant, il y avait de quoi être renversée, réellement!
--J'en ai été simplement satisfaite pour lui, répondit Myrtô avec froideur.
Elle se sentait vivement irritée du persiflage d'Irène, et peut-être plus encore de la satisfaction à peine déguisée dont témoignait la physionomie de ses cousines... Et cependant tout ce luxueux bien-être, tous ces plaisirs qui leur étaient indispensables se trouvaient dus à la générosité du prince Milcza. Celui-ci, certes, avait été dur et autoritaire... Mais, comme le prouvaient les paroles dites l'autre jour par lui à Myrtô, il eût peut-être agi autrement s'il avait trouvé en elles des caractères sérieux et fermes, avec le désir d'adoucir par leur affection sa triste existence, et il était certain qu'il ne leur savait aucun gré de leur extrême souplesse à son égard.
* * * * *
L'ère des étonnements n'était pas close pour la comtesse Zolanyi et ses filles. Le prince Milcza, décidément, aimait les décisions soudaines et mystérieuses... Une lettre de Katalia à sa filleule vint apprendre au palais Milcza cette stupéfiante nouvelle: le prince avait quitté Voraczy, accompagné de son valet de chambre et de Miklos, pour voyager, croyait-on.
Un mois plus tard, la comtesse reçut de son fils un billet, laconique toujours, et timbré de Paris. Au retour d'un voyage en Espagne et en Algérie, le prince Arpad s'était installé dans l'hôtel depuis si longtemps délaissé par lui.
Par leurs relations parisiennes, les comtesses Zolanyi apprirent bientôt qu'il avait fait sa réapparition dans les salons aristocratiques, dans les cercles artistiques ou littéraires autrefois fréquentés par lui, et qui l'accueillaient de nouveau avec le plus flatteur empressement.
--C'est inouï! s'écria la comtesse Gisèle en apprenant cette nouvelle. Aurais-je jamais pensé pareille chose!... On croirait positivement que c'est la mort de son fils qui l'a enlevé à sa misanthropie!... Et pourtant, si quelque chose devait l'y enfoncer davantage, c'était cela, me semble-t-il. Quand je songe comme il était encore sombre et étrange à notre départ de Voraczy!
--Oui, il est réellement incompréhensible! déclara Irène. Je le croyais désespéré... pas du tout, c'est une résurrection! On viendrait maintenant me dire qu'il songe à un second mariage que je n'en serais pas étonnée.
Ces mots furent prononcés avec une sorte d'irritation contenue, dont Myrtô ne s'expliqua pas la raison, mais qui eût été comprise de quiconque aurait pensé à ceci: le prince Milcza, sans enfants, avait pour héritiers naturels son frère et ses soeurs. En admettant que ses domaines patronymiques retournassent à sa famille paternelle, il lui restait encore de quoi combler les rêves les plus ambitieux de Terka et d'Irène... Et cet éblouissant mirage s'évanouirait devant la perspective d'une seconde union.
CHAPITRE XIII
Un doux soleil printanier chauffait les champs déjà verdoyants, éclairait les sombres frondaisons des forêts, jetait un miroitement sur la rivière qui courait le long de la route, entre les buissons fleuris. Les senteurs champêtres, saines et douces, parfumaient la brise légère qui venait caresser le visage rosé de Myrtô et soulever ses cheveux dorés.
Oh! cet air de Voraczy, combien elle l'aimait! Elle revenait pourtant de Naples, où la comtesse Gisèle, à la suite d'une bronchite dont elle ne pouvait se remettre, avait dû aller finir l'hiver, dans la demeure d'une soeur du défunt comte Zolanyi. Mais la ville admirable, son soleil, toutes les merveilles de ses environs n'avaient pu empêcher Myrtô d'aspirer secrètement au jour où elle reverrait de nouveau Voraczy.
Elle allait y atteindre maintenant. Comme l'année précédente, la voiture suivant celle où la comtesse se trouvait avec ses filles l'emmenait vers le château en compagnie de Fraulein Rosa et de Renat.
Voraczy était encore privé de son maître. Le prince Arpad, après un nouveau voyage, cette fois dans les pays scandinaves, avait regagné Paris. De là, il avait écrit à sa mère en lui demandant quand elle comptait partir pour Voraczy, où lui-même, disait-il, avait l'intention de retourner incessamment. Cette lettre avait fait se hâter quelque peu la comtesse Gisèle, qui se fût volontiers attardée à Vienne à son retour de Naples.
Mais quelques jours avant le départ, en parcourant un journal, elle était tombée sur cet entrefilet:
"Le Bois a failli être, hier, le théâtre d'un grave accident. Le comte de Lorgues et sa fille, la charmante veuve du vicomte de Soliers, le sportsman bien connu, faisaient une promenade à cheval en compagnie du prince Milcza, le jeune magnat hongrois dont toute la haute société parisienne a accueilli avec allégresse la réapparition. Au détour d'une allée, le cheval de Madame de Soliers, qui donnait depuis quelque temps des signes d'agitation, prit peur devant un poteau et s'emporta. Le prince Milcza, dont la merveilleuse adresse de cavalier est bien connue, lança son cheval à sa poursuite. Il réussit à atteindre l'animal emporté et à l'arrêter, au risque d'être lui-même entraîné. Madame de Soliers en a été quitte pour une très vive émotion, mais son sauveur a eu l'épaule gauche violemment froissée dans l'effort fait pour maintenir la bête furieuse."
La comtesse avait immédiatement télégraphié à son fils. Elle en avait reçu cette réponse: "Souffre beaucoup, mais n'ai absolument rien de grave. Compte toujours être à Voraczy à date fixée."
Cependant aujourd'hui, quand la comtesse était arrivée à la petite gare, un domestique lui avait remis une dépêche arrivée le matin, et dans laquelle son fils l'informait qu'il ne serait à Voraczy que le surlendemain.
--Serait-il plus souffrant?... Ce journal n'était peut-être pas bien renseigné, Arpad a pu avoir quelque chose de grave.
Ces craintes de la comtesse, Myrtô les partageait un peu, et elles couvraient d'un voile la satisfaction de ce retour à Voraczy.
Comme l'année précédente, toute la domesticité était groupée sur le grand perron, une partie en costume national, l'autre revêtue de cette élégante livrée blanche à parements couleur d'émeraude qui était celle du prince Milcza.
En franchissant le seuil du vestibule, la comtesse Gisèle s'arrêta en murmurant:
--Voyons, je rêve?... Des fleurs ici!
--Par exemple! murmura la voix stupéfiée d'Irène.
Oui, le vestibule était garni de fleurs... garni avec une profusion inouïe, embaumé de pénétrants parfums. Et parmi ces fleurs venues sans doute du littoral méditerranéen, héliotropes, oeillets énormes, narcisses, anémones, parmi les délicates bruyères roses et blanches, les grandes violettes au parfum léger, les orchidées superbes; dominaient le muguet et les roses... roses nacrées, roses thé, roses pourpres, un ruissellement de corolles odorantes, veloutées ou satinées, aux nuances exquises.
La stupeur de la comtesse Zolanyi était telle qu'elle balbutia cette question pourtant bien inutile:
--Mais, Vildy, c'est Son Excellence qui a donné l'ordre?...
--Oui, Votre Grâce, répondit le majordome, dissimulant, en personnage bien stylé, l'étonnement que devait lui causer pareille question.
La comtesse, réussissant à dominer sa surprise, se dirigea avec ses filles vers l'escalier. Myrtô les suivit, et, au premier étage, s'arrêta pour demander:
--J'occupe toujours la même chambre, n'est-ce pas, ma cousine?
--Mais sans doute... Je pense que Katalia l'a fait préparer...
La femme de charge, qui montait derrière Myrtô, s'avança avers la comtesse Gisèle.
--Son Excellence a donné l'ordre de préparer pour Mademoiselle Elyanni l'appartement des Fleurs.
--Vous dites?... l'appartement des Fleurs? fit la comtesse avec une surprise intense.
--Quelle folie! murmura Irène entre ses dents serrées. L'un des plus beaux appartements du château!... Sa reconnaissance pour cette petite l'égare, positivement!
Myrtô suivit Katalia qui l'introduisit dans un salon aux tentures soyeuses, fond blanc, semées de grandes fleurs brochées aux teintes délicates. Les meubles, d'un dessin exquis, étaient faits d'un bois jaune pâle garni d'incrustations légères, et leur apparente simplicité cachait, aux yeux non exercés, une valeur laissant loin d'elle celle d'une décoration plus somptueuse. Ce luxe sobre, cette élégance raffinée existaient d'ailleurs dans tous les détails de l'ameublement de ce salon et de la chambre voisine, vers laquelle Katalia conduisait Myrtô.
Un délicat parfum remplissait la première pièce. Dans une corbeille de Sèvres s'épanouissaient des fleurs, des roses et des muguets, les préférées de Myrtô.
--Je pense que Votre Grâce se trouvera bien ici, dit la femme de charge d'un ton satisfait. L'appartement est un des mieux exposés du château, et la vue est superbe...
Tout en parlant, elle ouvrait une des fenêtres, et Myrtô s'avança sur le large balcon de pierre.
Une exclamation de surprise s'échappa des lèvres de la jeune fille. Devant elle s'étendaient les jardins, non plus avec leur sévère parure de feuillage, mais maintenant garnis d'une profusion de fleurs admirables... Et, dans les bassins de marbre, l'eau retombait en jets merveilleusement irisés par le soleil.
--En vérité, des fleurs partout! murmura Myrtô.
--Oui, tout est changé maintenant, dit Katalia d'un ton de vif contentement. Les serres aussi ont retrouvé leurs fleurs... Je comprends l'étonnement de Votre Grâce, car nous aussi avons failli tomber de notre haut quand Son Excellence, avant son départ, a donné ses instructions à ce sujet... Et maintenant la tombe du petit prince est toujours couverte de fleurs... les pareilles à celles-ci, ajouta-t-elle en désignant les muguets et les roses. Il faut penser que ce sont les préférées de Son Excellence, car il a télégraphié exprès la semaine dernière pour donner l'ordre d'en mettre partout.
...Le lendemain, après la messe, Myrtô entra dans la sacristie où l'aumônier venait d'enlever ses vêtements sacerdotaux.
--Ah! voilà ma petite brebis! dit-il avec satisfaction. Eh bien! comment allons-nous, mon enfant? comment s'est passé cet hiver? Etes-vous contente de revoir Voraczy?
Myrtô répondit aux questions du vieux prêtre, puis, s'excusant de le déranger, elle lui demanda la clef de la crypte dont l'aumônier gardait un double, l'autre étant toujours entre les mains du prince Milcza.
--Après Dieu, j'ai désiré que ma première visite à Voraczy soit pour le cher petit Karoly, mon Père.
--C'est une pensée digne de votre coeur, ma chère enfant. Voici cette clef... Combien de fois notre pauvre prince y est-il descendu, cet hiver! Il faut pense que des âmes angéliques intercédaient pour lui, dans cette nuit où se débattait son coeur... Mais maintenant vous trouverez des fleurs sur la tombe de Karoly, mademoiselle Myrtô.
--Oui, je le sais... Il est donc bien changé, mon Père?
Un imperceptible sourire entr'ouvrit les lèvres du vieillard.
--Je ne l'ai pas vu depuis le mois de janvier... Mais enfin, tout donne à penser qu'il y a, en effet, une grande transformation en lui.
En revenant de sa visite à la crypte funéraire des Milcza, Myrtô trouva sur son bureau une lettre que Thylda avait apportée pendant son absence. A première vue, elle reconnut la large écriture de Madame Millon. L'excellente dame et sa fille lui avaient écrit plusieurs fois, et elle avait pu se convaincre quelle n'était pas oubliée de ses voisines.
La jeune fille s'assit près d'une fenêtre ouverte et décacheta rapidement l'enveloppe d'un violet vif, qui était la couleur préférée de Madame Millon, car elle l'arborait fréquemment sur ses chapeaux.
"Chère Mademoiselle Myrtô,
"Voilà plus de huit jours que je voulais vous écrire, mais Albertine a été prise tout d'un coup d'une mauvais fièvre, et nous avons eu tant d'inquiétudes et de tracas que je ne savais plus trop où en était ma pauvre tête. Mais ma chère fille va, aujourd'hui, le mieux possible, et je viens maintenant vous raconter la visite que nous avons reçue, voilà une douzaine de jours--celle du prince Milcza, votre cousin, mademoiselle Myrtô.
"Vous pensez si nous en avons été abasourdies, tout d'abord! Ah! quel bel homme!... et comme on comprend bien, en le voyant, ce que c'est qu'un vrai grand seigneur! Mais il s'est montré si aimable, si simple, que notre embarras est bientôt parti. Il nous a dit qu'étant venu sur la tombe de Madame Elyanni avant son départ pour la Hongrie, il avait pensé à monter jusque chez nous afin de pouvoir donner de nos nouvelles à sa cousine, qui nous avait en grande affection. Dame, nous avons causé de vous, mademoiselle Myrtô! Les oreilles ont dû vous en tinter, là-bas. Je lui ai montré l'ancienne chambre de votre pauvre maman, il est resté un instant, tout rêveur, sur le petit balcon vitré où il y a toujours vos roses, Mademoiselle, et où, en souvenir de vous, je cultive, dans une petite caisse, de ce muguet que vous aimiez tant. J'ai raconté tout cela à votre cousin, et aussi comme vous travailliez ferme et comme vous étiez dévouée à votre chère maman. Il paraissait très intéressé, et j'ai bien compris qu'il appréciait sa cousine à sa juste valeur...
"Au premier moment, la vue de notre cher petit Jean a paru lui être pénible. J'ai bien vu qu'il pensait à son pauvre ange, et j'ai voulu faire sortir l'enfant. Mais il l'a pris sur ses genoux et l'a fait causer avec beaucoup de bonté. Le petit est fou de "mon prince", comme il dit, il ne parle plus que de lui, et j'ai dû lui promettre solennellement de faire un voyage en Hongrie... quand nous aurions gagné le gros lot!
"C'est qu'il sait s'y prendre pour ensorceler son monde, ce prince Milcza! Figurez-vous que mon gendre--un terrible démocrate en paroles,--m'a déclaré après sa visite:
"--Si tous les gens de la haute étaient comme celui-là, à la bonne heure! Ce qu'il est aimable, ce prince-là, malgré son chic et son grand air!"
"Et il n'a rien eu de plus pressé que d'aller colporter dans tout le quartier qu'il avait reçu la visite d'un prince hongrois, si riche qu'il ne connaissait même pas tous ses revenus. Mais il fallait le voir racontant ça en se rengorgeant! Ah! les farceurs que ces démocrates!
"Le lendemain, nous avons vu arriver un beau jouet pour l'enfant, accompagné d'une carte du prince Milcza. Comme Albertine se sentait déjà souffrante, mon gendre est allé seul avec le petit à l'hôtel Milcza, d'où il est revenu très enthousiasmé par l'accueil cordial qu'il avait reçu.
"Une voisine, qui a été ces jours-ci au cimetière, m'a dit que la tombe de vos pauvres parents était couverte de fleurs magnifiques. C'est lui sans doute qui l'a fait orner ainsi."
Myrtô s'arrêta de lire, car les larmes emplissaient ses yeux... Comme il était bon et délicat! Comme il savait trouver tout ce qui pouvait toucher le plus profondément le coeur de Myrtô!
Etait-ce vraiment ce même homme si glacial, si indifférent, qui n'avait même pas daigné, l'année précédente, l'accueillir du nom de cousine, qui lui avait imposé près de Karoly cette sorte d'esclavage que l'abnégation chrétienne de Myrtô, sa compassion et son affection grandissante pour l'enfant avaient seules rendu supportable, et bientôt même plein de douceur?
Etait-ce cet être dédaigneux de tout et de tous, ce misanthrope, ce despote qui courbait les volontés autour de lui et n'avait pas un regard de pitié pour les souffrances des humbles?
--Oh! mon Dieu, soyez béni! dit-elle dans un élan d'ardente reconnaissance. Soyez béni pour l'avoir enlevé à ses ténèbres, et faites luire en son âme votre pleine lumière, Seigneur!
* * * * *
Cette fois, le prince Milcza arrivait à la date fixée. Une dépêche, parvenue au château le matin même, en informait la comtesse Zolanyi.
--Ne vous attardez pas, Myrtô, dit Terka en voyant sa cousine sortir vers deux heures, son chapeau sur la tête. Le prince sera ici avant cinq heures.
--Mais je suppose que la présence de Myrtô n'est pas indispensable à son arrivée! répliqua ironiquement Irène.
--Oh! évidemment non! dit l'aînée en reprenant sa lecture.
Myrtô sortit du château, où s'agitaient les laquais en livrée de gala, elle se dirigea vers le village d'un pas un peu pressé. Quoi qu'en pensassent ses cousines, elle tenait à ce que le prince Milcza, à son arrivée, la trouvât avec sa famille. Il lui avait trop bien témoigné qu'elle en faisait partie, il s'était montré trop délicatement attentionné à son égard pour qu'elle ne se crût pas tenue à cette preuve de déférence.
Au village de Lohacz, elle revit ses chers pauvres de l'année précédente, qui l'accueillirent avec une joie visible. Elle put constater que déjà le sort de beaucoup s'était amélioré, et que le nom du prince Milcza n'était plus prononcé avec tant de crainte que l'année précédente.
--Son Excellence a renvoyé plusieurs ispans qu'on lui avait signalés comme trop durs, dit-on à Myrtô, de sorte que les autres sont devenus beaucoup moins exigeants... Et il paraît que le prince a dans l'idée beaucoup de réformes et d'améliorations.
En dernier lieu, Myrtô entra dans une misérable demeure où végétaient une jeune veuve, toujours malade; et ses deux petites filles. Le médecin était là, occupé à admonester l'aînée qui se refusait absolument à se laisser faire une indispensable petite opération à son doigt malade. Elle se roulait en criant sur le sol de terre battue, et sa mère, désolée et fatiguée après de vaines instances, était tombée épuisée sur une chaise.
--Que voulez-vous, je reviendrai demain! dit le médecin. Mais il sera peut-être trop tard.
Myrtô tenta à son tour de décider la petite furie. Sa voix à la fois sévère et douce calma peu à peu l'enfant, mais celle-ci ne voulut consentir à l'opération que si Myrtô la tenait sur ses genoux.
La jeune fille n'hésita pas un instant à demeurer là, bien qu'elle sût qu'il lui restait à peine le temps indispensable pour regagner Voraczy et changer de vêtements. Quand l'enfant fut pansée et tout à fait rassurée, elle s'éloigna seulement, en hâtant le pas.
Mais comme elle approchait, elle leva les yeux et vit la bannière princière qui s'élevait lentement au-dessus du château. Le prince Milcza arrivait à Voraczy.
Myrtô ralentit le pas. Maintenant, il ne lui servait à rien de se presser, elle ne pouvait se présenter dans cette tenue de promenade, quelque peu poussiéreuse, devant lui qui tenait tant au décorum le plus strict.
Elle entra par une porte de service, et gagna son appartement... Un quart d'heure plus tard, on frappa chez elle, et elle vit apparaître la comtesse Zolanyi.
--Eh bien! que vous est-il arrivé, Myrtô? Mon fils s'est montré très surpris et mécontent de ne pas vous voir avec nous...
--Je suis désolée, ma cousine! Mais je me suis trouvée retardée...
--Enfin, vous vous en expliquerez avec lui! Il a d'ailleurs dit aussitôt: "Myrtô n'a pu être retenue que par un devoir... à moins qu'elle ne se soit trouvée souffrante!" C'est pour m'assurer de la non-existence de ce dernier motif que je suis entée chez vous en passant... Vous me voyez encore toute stupéfiée, Myrtô! Il est tellement changé! Le voilà redevenu le prince Milcza d'autrefois--le prince charmeur, comme on l'appelait à Paris et à Vienne. Il semble plus jeune, il a dépouillé cette apparence glacée qui nous semblait si pénible, il s'est montré vraiment aimable pour tous. Je crois qu'Irène doit avoir bien deviné... que l'idée d'un second mariage n'est pas étrangère à cette transformation. Peut-être la vicomtesse de Soliers... Elle est fort bien, et surtout très intelligente, douée d'un esprit piquant... Enfin, nous verrons. Pour le moment il nous suffit de noter les changements dont nous allons être les témoins... enchantés, du reste. Mon fils m'a informée que désormais le dîner, auquel il prendra part, aura lieu dans la salle des Banquets, comme autrefois, mais sans la tenue du soir lorsque nous ne serons qu'entre nous, car il tient, m'a-t-il dit, à conserver à ce repas un caractère intime. Vous pourrez donc, Myrtô, vous habiller comme à l'ordinaire.
L'avis était superflu, Myrtô n'ayant qu'une seule robe tant soit peu élégante, qu'elle mettait chaque jour pour le dîner et qui aurait fait pauvre figure près des robes ouvertes de ses cousines, si le prince Milcza avait voulu maintenir le grand apparat qui présidait jadis à ce repas du soir.
Elle descendit quelque temps avant le dîner, dans l'intention de ranger son ouvrage qu'elle se rappelait avoir laissé dans le salon où se tenaient la comtesse et ses enfants. La pièce n'était, ce soir, que faiblement éclairée. En revanche, le salon voisin--le salon des Princesses, comme on le désignait--se trouvait brillamment illuminé.
Comme Myrtô achevait d'enfermer sa broderie dans un sac à ouvrage, le bruit d'une porte qui s'ouvrait dans ce salon la fit se retourner un peu... C'était le prince Milcza qui entrait.
Non pas le prince Milcza jusque-là connu de Myrtô, mais celui du portrait vu par elle à Paris. Sa mère avait raison, il semblait rajeuni. Cette impression était-elle due à la coupe élégante de sa coiffure autrefois un peu étrange, à la recherche discrète de sa tenue, jadis simplement correcte et tout à fait éloignée de la mode, à son allure plus vive, plus décidée?... ou bien à l'expression adoucie de sa physionomie et à l'absence de ce pli amer des lèvres, de cette sombre tristesse du regard que Myrtô avait encore remarqués, bien qu'atténués et intermittents, pendant la veillée de Noël?
Elle pouvait l'observer à son aise, car il s'était arrêté au milieu du salon, en jetant un coup d'oeil autour de lui.... Et voici qu'elle n'osait avancer, saisie d'une gêne étrange devant le prince Milcza si différent de l'être souffrant et révolté qui avait si profondément ému son âme charitable.
Mais il vit tout à coup la mince silhouette vêtue de noir qui se dessinait au milieu de la pièce voisine, dans la clarté atténuée. Il eut une exclamation joyeuse et s'avança vivement, les mains tendues...
--Enfin, Myrtô! Savez-vous que j'ai fort envie de vous adresser des reproches?
Tout en parlant ainsi d'un ton de bonheur contenu, il s'inclinait et portait à ses lèvres la main de la jeune fille.
--...Mais je vous laisse prononcer votre défense, ma petite cousine, je me suis refusé à vous condamner avant de vous entendre.
Il souriait doucement en la regardant... Et elle retrouvait dans ce regard, mais plus intense encore, le rayonnement qui l'avait frappée dans le portrait de l'hôtel Milcza.
Dominant l'émotion profonde qui l'étreignait, elle raconta alors le fait qui avait motivé son retard.
--Je me doutais qu'il devait exister un motif de ce genre, petite sainte Elisabeth. Dès lors, je n'ose plus me plaindre de ma déception de tout à l'heure.
--Mais vous, Arpad?... votre épaule?