L'évolution religieuse de l'Espagne au XVIe siècle

Part 2

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Paul est un ermite. Retiré dans la montagne, il s’adonne à la prière et à la mortification. Comblé de faveurs divines, il s’enorgueillit de sa vertu et, comme le pharisien, il présume trop de l’excellence de ses œuvres.

Henri, au contraire, personnifie le vice et les faiblesses humaines, mais il se garde de nier la bonté de Dieu,--l’idée ne lui en vient même pas,--et conserve, telle une gemme précieuse au fond d’un cœur souillé, une vertu touchante, l’amour filial.

Dieu, dans son désir d’éprouver l’ermite Paul, lui envoie un songe trompeur. Il rêve que, pour une faute vénielle, il est condamné à l’enfer. Au réveil, il se prend à douter de son salut. Le voyant vaciller dans sa foi, Satan, sous la forme d’un ange, le confirme dans la pensée qu’il est prédestiné et que, malgré ses efforts, il partagera le sort d’un homme, nommé Henri, qu’il trouvera à Naples, près de la porte de la Marine. Saisi d’inquiétude, Paul se dirige vers le lieu indiqué et il y trouve Henri entouré de bandits et de courtisanes qui s’apprêtent à le couronner comme le plus pervers d’eux tous. Écoutez-le proclamer ses exploits:

Je fis mes premiers pas dans la richesse et le luxe; enfant, je me signalai par des malices et, adolescent, par des folies. Je volais mon vieux père et j’ouvrais ses caisses et ses coffres; je prenais les vêtements qu’ils renfermaient, l’argent et les bijoux. Je jouais et je dis «je jouais», afin que vous sachiez qu’il n’est pas au monde de vice qui ne soit engendré par le jeu. Je me trouvai bientôt pauvre et sans ressource; et, comme si j’avais appris à le faire, j’allais de maison en maison, dérobais des objets de peu de valeur et les mettais en gage. Je retournais aussitôt au jeu, je perdais, et mes vices croissaient. Alors, je m’associai avec des compagnons de la même confrérie. Nous escaladâmes sept maisons, donnâmes la mort à leurs propriétaires et nous répartîmes entre nous le produit du vol pour fournir aux exigences du jeu. Des cinq que nous étions, on en prit quatre seulement et, malgré qu’on leur eût donné la torture, aucun de mes complices ne me dénonça. Ils payèrent leurs crimes sur une place de Naples et moi, corrigé par l’exemple, je ne m’ouvris plus à personne, et j’exécutai mes coups à moi seul. Toutes les nuits, j’allais à la maison de jeu, je me mettais près de la porte et j’attendais ceux qui sortaient. Je leur demandais la dîme avec une extrême courtoisie et, tandis qu’ils ouvraient leur bourse pour me la donner, insensible à la pitié, je tirais de sa gaine l’acier redoutable, je le cachais dans leur poitrine innocente, et je prenais de force ce qu’ils perdaient tout en gagnant. J’escroquais les femmes et, quand elles me refusaient de l’argent, leur figure recevait à l’instant une prompte visite de ma navaja. Ce sont là mes exploits de jeunesse,

Je laisse à penser quels sont les exploits de l’âge mûr. Meurtres, incendies, viols, sacrilèges sont narrés orgueilleusement devant un auditoire émerveillé. Et Henri termine ainsi:

Je jure Dieu que je ne me vante pas. A vous maintenant d’attribuer le prix au plus digne!

En entendant cette déclaration, Paul reste terrifié. Comment, lui, un ermite saint et pieux, aurait dans l’autre monde le sort de ce misérable? Que lui servirait de persévérer dans le jeûne et les mortifications? Ne vaut-il pas mieux troquer de suite le rosaire et la bure contre l’épée et la veste de cuir? En vain Dieu envoie-t-il un ange sous la figure d’un jeune pâtre pour soutenir son serviteur défaillant:

UNE VOIX, _chantant au dehors_.

Pécheurs, quelle que soit la grandeur de vos fautes, ne perdez pas confiance dans cette miséricorde qui est, de tous ses attributs, celui dont le Seigneur se glorifie le plus.

PAUL, _à un bandit_.

Quelle est cette voix, d’où sort-elle?

LE PREMIER BANDIT.

La grande multitude des chênes, seigneur, nous empêche de le savoir.

LA VOIX.

Que le pécheur retourne humblement à Dieu, qu’il se repente du fond du cœur et Dieu lui pardonnera.

PAUL.

Enfoncez-vous tous deux dans la forêt, gravissez la montagne et sachez si c’est un pâtre qui chante cette romance.

DEUXIÈME BANDIT.

Nous allons le voir. (Ils sortent.)

LA VOIX.

Sa Majesté souveraine permet au pécheur d’élever la voix et de lui demander ce qu’Elle n’a refusé à personne.

(Un petit pâtre paraît au sommet de la montagne, il tresse une couronne de fleurs.)

PAUL.

Descends, descends, petit pâtre, je suis encore sous le charme de ta voix; mais, vive Dieu, tes conseils me jettent dans une étrange confusion. Qui t’a enseigné cette romance? Je t’écoute avec inquiétude; il me semble qu’en toi résonne l’écho de ma propre conscience.

LE PETIT PÂTRE.

Dieu, seigneur, m’a enseigné la romance que j’ai dite.

PAUL.

Dieu!

LE PETIT PÂTRE.

Ou bien l’Église, son épouse, à qui, sur la terre, il a donné son pouvoir.

PAUL.

Dirais-tu vrai?

LE PETIT PÂTRE.

Sachez que je crois en Dieu à pieds joints et que je sais ses dix commandements, bien que je sois un pâtre grossier.

PAUL.

Et Dieu pardonnerait à un homme qui l’aurait offensé par ses actes, ses paroles et ses pensées?

LE PETIT PÂTRE.

Pourquoi non? Et il lui pardonnerait alors que ses offenses et ses péchés seraient plus nombreux que les atomes du soleil, les étoiles du firmament, les rayons de la lune et les poissons que la mer salée nourrit dans ses gouffres insondables. Telle est la miséricorde divine qu’il suffit à l’enfant prodigue de dire souvent: «J’ai péché, j’ai péché», pour que le Seigneur lui ouvre ses bras amoureux. En un mot, il agit comme Dieu seul peut agir. A n’être pas infiniment clément, quand il créa les hommes, il ne les eût pas créés esclaves de leur fragile nature. La Majesté divine eût en effet subi une atteinte si Dieu, souverain bien, après les avoir tirés du néant pour leur promettre sa gloire, eût été impitoyable à leurs imperfections. Mais il leur _donna le libre arbitre_ et un corps et une âme fragile, et, bientôt après, il leur accorda le pouvoir et les moyens d’implorer le pardon qu’il ne refuse jamais à personne.

Satan l’emporte quand même sur le messager divin. A la fin du drame, Paul frappé d’une flèche meurt dans l’impénitence, et il est damné pour avoir _manqué de confiance et cru à la prédestination antécédente_. Il meurt, mais il se réveille un instant pour ne laisser aucun doute aux spectateurs et leur apprendre qu’il a reçu le châtiment de son obstination. Le mot de _prédestination_ n’est pas écrit, pas plus que celui de grâce, une attaque trop directe contre les thomistes eût provoqué des ripostes qu’il fallait éviter; puis, le public n’eût pas compris l’auteur s’il se fût exprimé dans la langue théologique. Faute du mot, la pensée et la crainte de l’hérésie dominent le rôle de Paul.

Pendant ce temps, Henri continue à mener une vie exécrable. Mais une vertu, conservée au milieu de ses vices, prépare sa rédemption.

De ce que je vole la nuit par effraction ou par escalade, de ce que je dérobe, inquiet et soucieux, j’augmente le bien-être de mon père tandis que je pâtis de misère. Dans mon existence vagabonde, l’amour filial est la seule vertu que j’aie conservée. Mes malices, mes folies de jeunesse, il n’est jamais parvenu à les connaître. Bien que mes entrailles soient faites d’un roc aussi dur que le cristal est fragile, et que mon cœur soit aussi insensible que celui des fauves errants dans la montagne, j’ai su barrer le chemin à tout écho de mes hauts faits, écarter de sa demeure toute personne qui eût pu l’en informer et je lui ai évité l’horreur que mes actes lui eussent causé.

Voici qu’Henri est pris, jeté en prison, jugé et condamné. Comme on vient lui communiquer son arrêt de mort, il entre en fureur, et repousse les moines qui lui offrent les secours de la religion. Il est seul, désespéré. Satan apparaît et lui offre la liberté. Mais à ce moment une voix mystérieuse s’élève, celle-là même que l’ermite Paul a refusé d’entendre, et défend le coupable contre la tentation. Henri chasse Satan. Il suffit que son vieux père le supplie de mourir en chrétien pour qu’il se repente et fasse le sacrifice de sa vie. Il meurt plein de foi, soutenu par l’espérance et les anges qui l’assistent emportent en paradis son âme purifiée.

Deux siècles plus tard, Gœthe, à la fin de son drame de _Faust_, refera cette scène et trouvera dans les angoisses et les résistances de Marguerite la raison du pardon. Je me borne à signaler cette analogie sans en tirer de conséquence. Je désire montrer seulement que le théâtre espagnol a imaginé toutes les situations dramatiques.

Et pourtant, cette thèse mal comprise ou mal interprétée eût été dangereuse. Tirso de Molina le sentit, et, comme correctif, il écrivit une seconde pièce, _Le Trompeur de Séville_. Ce drame mérite au même titre que le précédent de prendre place dans le théâtre religieux. Il est, en effet, une réponse et un avertissement: une réponse à ceux qui trouveraient l’Église romaine trop compatissante au pécheur, et un avertissement aux imprudents qui, escomptant la clémence divine, s’endormiraient dans une sécurité trompeuse, au risque de se laisser surprendre par la mort. En vérité, _Le Damné pour manque de confiance_ et _Le Trompeur de Séville_, indivisibles dans leur esprit, unis dans leurs tendances, apparaissent comme les panneaux d’un diptyque qui se complètent et s’expliquent l’un par l’autre.

Don Juan ou le _Trompeur de Séville_ est le fils d’un grand seigneur et le neveu d’un ambassadeur à Naples. Envoyé près de son oncle à cause de ses désordres en Castille, il pénètre de nuit dans la chambre de Doña Isabel, fiancée du duc Octave, et provoque un scandale qui le force à quitter l’Italie. Il s’embarque, suivi de son fidèle serviteur Catalinon, tous deux font naufrage et sont jetés sur la plage de Tarragone. Une fille de pêcheur, la jeune Tisbée, accueille charitablement Don Juan qui en profite pour la séduire. De là, il passe à Séville où, sous le costume du marquis de Mota, il s’introduit la nuit chez Doña Ana de Uloa. Surpris par le père de cette dame, le Commandeur Gonzalo, il le tue, quitte précipitamment Séville et, en chemin, obtient l’amour d’Amicia, une villageoise, sur le point de se marier. Sous le coup des poursuites du roi, de son père, d’Isabel et de Tisbée, il retourne à Séville, se cache dans l’église où repose le Commandeur, lit l’épitaphe où celui qui l’a tué est qualifié de _traître_, s’en irrite, tire la barbe de la statue tombale et, par moquerie, l’invite à souper.

Le soir même, à l’heure dite, la statue du Commandeur se présente chez Don Juan atterré et le convie à lui rendre visite. Don Juan accepte l’invitation et, comme il est trop brave pour manquer à sa parole, il s’y rend, partage le souper du Commandeur, se sent embrasé par l’étreinte de sa main de pierre et tombe mort sur les dalles de l’église.

Telle est l’admirable création de Tirso de Molina, telle est la fable immortelle qui a fait le tour du monde, objet des applaudissements du public, de l’étude des poètes, des littérateurs, des philosophes et des musiciens; telle est la pièce qui, d’abord traduite en italien, a été une source d’inspiration merveilleuse.

Il est assez curieux de constater qu’il faut arriver jusqu’à Mozart pour retrouver le personnage vicieux, débauché, mais, au demeurant, sympathique, conçu par Tirso de Molina, tandis que tant d’autres auteurs se sont complu à le dénaturer et à le pervertir, jusqu’à le rendre odieux. C’est que le génie semble donner aux privilégiés qui ont reçu ce don du ciel, des ouvertures sur toute chose et que cette manifestation sublime de l’intelligence franchit les limites qui bornent l’entendement des simples mortels.

On remplirait une bibliothèque avec les œuvres écrites sur Don Juan. Pour moi, j’insisterai sur un seul point. Les auteurs qui, soucieux de composer un caractère homogène, ont peint un Don Juan impie et sacrilège, ont dénaturé la conception originale de Tirso de Molina. Ils n’en ont pas saisi la portée, ils n’ont pas compris que Don Juan est Espagnol, purement espagnol et qu’un gentilhomme espagnol mentirait à sa race s’il n’était pieux, héroïque et noble, même quand il se livre aux pires débordements. Non, Don Juan n’est pas un impie; non, Don Juan n’est pas un sacrilège qui se moque du ciel et de l’enfer, il n’est ni sarcastique, ni ironique, quand il répond à ceux qui lui conseillent de se réconcilier avec Dieu: _Tanto largo me lo fiais_, que je traduirai par ces mots: _Vous me donnez bien du temps_. Il ne plaisante pas, il veut seulement dire qu’il est jeune et qu’il n’épuisera pas les délais qui lui sont accordés. Et c’est pour rendre manifeste l’erreur de son héros que Tirso de Molina le fait mourir très jeune, tandis qu’il se fie à la durée de la vie pour régler ses comptes avec le ciel. Don Juan n’est pas non plus un incrédule et un impénitent. Bien loin de là. Quand le Commandeur sort de sa tombe et vient au rendez-vous fixé, il s’effraye moins de son apparition qu’il n’est tourmenté par un scrupule.

«Jouis-tu de Dieu, lui dit-il? Es-tu une âme damnée ou viens-tu des régions célestes? T’ai-je donné la mort en état de péché mortel? Parle, je te ferai dire des messes.»

Enfin, quand au dénouement, Gonzalo l’étreint dans sa main de pierre et qu’il entrevoit la mort, Don Juan s’écrie: «Laisse-moi appeler un prêtre qui me confesse et m’absolve!»

Et la prière de Don Juan n’est pas exaucée, et il meurt sans avoir reçu le pardon qu’il espérait mériter plus tard, _Tanto largo me lo fiais_, simplement parce que son cœur s’est ouvert trop tard à la contrition, parce qu’il n’a pas, comme Henri, invoqué en temps opportun le suprême Consolateur, parce que, de son propre mouvement et de sa libre volonté, il résiste à Dieu au lieu de lui obéir, parce que, faute de son propre consentement, la grâce suffisante n’est pas devenue efficace.

Vous voyez avec quelle subtilité l’un des plus grands auteurs dramatiques de l’Espagne savait présenter les deux faces d’une question si délicate et corriger l’une par l’autre. Ses deux héros obéissent à leurs passions et bénéficient, ou non, de la grâce suivant qu’ils l’ont sollicitée ou repoussée. Le problème est posé; au spectateur de comprendre et de s’avancer dans le chemin du salut qui lui est ouvert.

Pour dresser une barrière entre le peuple espagnol et la Réforme, il fallait éloigner celui-ci de ses anciennes croyances, trop voisines des théories luthériennes, marcher à l’encontre de ce qu’on avait admis jusque-là. La lutte fut extrêmement ardente. Commencée par Philippe II, soutenue par les auteurs dramatiques, elle trouva ses meilleures armes dans les deux pièces de Tirso de Molina que je viens d’analyser, pièces composées à l’heure où la guerre religieuse est à son maximum d’intensité.

Philippe III, Philippe IV, n’eurent pas l’ardeur combative de leur père et aïeul. D’ailleurs, la bataille en partie gagnée, n’offrait plus le même intérêt. Il s’agissait seulement de consolider la victoire. C’est alors qu’apparut Caldéron. Dans ses deux grandes pièces philosophiques et religieuses, le _Tétrarque de Jérusalem_, et la _Dévotion à la Croix_, il montre que si l’Espagne ne se jeta pas dans les bras des molinistes, du moins, grâce aux efforts accomplis, elle ne franchit jamais les limites tracées par les docteurs musulmans, et resta fidèle à la théorie d’une prédestination mitigée par la résignation. La marche vers la prédestination antécédente et intégrale des premiers luthériens était désormais arrêtée. Sur ce point, l’Espagne chrétienne restait musulmane par opposition formelle à l’esprit de la Réforme.

De même que, sur les parois des premières églises élevées après la _reconquête_, on rencontre parfois des versets de l’Évangile écrits en caractères coufiques, de même que Tolède possède encore une chapelle et un clergé mozarabes, et qu’auprès des belles cathédrales chrétiennes, se dressent également respectés, les mosquées et les palais des maîtres musulmans de Grenade et de Cordoue, de même l’Espagne demandait des armes pour combattre les ennemis de sa foi à ces mêmes musulmans qu’elle avait attaqués et vaincus.

Chalon-sur-Saône, Impr. française et orientale E. BERTRAND 573