L'évolution actuelle du monde: illusions et réalités
Part 11
La charité, la fraternité, l’altruisme, sont des stimulants bien faibles auprès de l’intérêt personnel. Quand un chef d’usine américain donne à ses ouvriers des salaires leur permettant de se procurer les commodités les plus luxueuses de la vie, lorsque, suivant l’exemple rapporté plus haut, il se préoccupe de leur bien-être au point de faire mettre des dossiers aux anciens tabourets traditionnellement utilisés dans les ateliers, il n’est nullement poussé par un de ces besoins de philanthropie humanitaire que nos chefs d’usine aiment à manifester quelquefois. En améliorant le sort de l’ouvrier, le patron américain cherche simplement à améliorer son propre sort. Il sait que ces deux ordres d’amélioration sont solidaires. Cette élémentaire constatation a permis de mettre fin, en Amérique, à la lutte des classes dont les effets deviennent chaque jour plus menaçants en Europe.
Grâce à la perfection des méthodes d’organisation, l’ouvrier américain, avec un nombre d’heures de travail inférieur à celui de ses confrères français, fournit un rendement trois ou quatre fois supérieur, comme plusieurs ingénieurs européens l’ont déjà constaté. Il est donc naturel qu’à un rendement plus grand corresponde un salaire plus élevé.
En résolvant le problème de la lutte des classes, posé depuis des siècles, les industriels américains se sont révélés économistes habiles et psychologues plus habiles encore.
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Les croyances à forme religieuse n’étant influençables ni par l’observation ni par l’expérience, un adepte de la religion socialiste ne saurait être impressionné par la comparaison entre l’état misérable des ouvriers russes, soumis au socialisme, et la situation heureuse des ouvriers américains, collaborateurs du capitalisme. Égalité dans la misère d’un côté, égalité dans l’aisance de l’autre.
Mais si les faits que résume la précédente étude ne peuvent influencer les socialistes, ils montreront aux chefs de nos grandes entreprises que la prospérité présente, et surtout future, de ces entreprises dépend beaucoup du bien-être des ouvriers. Privé de confortable à l’usine, et souvent aussi à son propre foyer, l’ouvrier européen va chercher au cabaret les moments heureux dont chaque être a besoin. Il s’y laisse facilement influencer par les promesses de paradis que lui font entrevoir les adeptes de la foi socialiste. A défaut de réalités fuyantes, elles donnent au moins l’illusion d’un futur bonheur.
LIVRE VII
LA SITUATION FINANCIÈRE DU MONDE
CHAPITRE PREMIER
L’APPAUVRISSEMENT DE L’EUROPE ET L’HÉGÉMONIE FINANCIÈRE DE L’AMÉRIQUE
Parmi les diverses conséquences de la guerre, une des plus manifestes est l’appauvrissement de l’Europe. Les réserves accumulées par les patients efforts de plusieurs générations sont épuisées et la difficulté de les renouveler grandit chaque jour.
Cet appauvrissement s’observe dans tous les pays de l’Europe, y compris ceux considérés comme les plus prospères,--l’Angleterre, notamment.
La France semble dans une situation meilleure, mais sa prospérité apparente tient à ce que, depuis la guerre, elle a vécu d’emprunts successifs remboursés à leur échéance avec d’autres emprunts. Le paiement des intérêts de ces emprunts absorbe annuellement une vingtaine de milliards, soit la moitié du budget.
Si le chômage qui pèse sur une grande partie de l’Europe ne s’est pas manifesté encore en France, c’est surtout parce que la restauration des régions libérées a permis de donner du travail à une foule d’ouvriers payés avec les emprunts et l’inflation.
Mais ces opérations devaient fatalement avoir un terme. La France finit par ne plus trouver à emprunter et fut obligée de renoncer à l’inflation, qui accroissait considérablement le prix de la vie en réduisant chaque jour le pouvoir d’achat de la monnaie.
En résumé, comme le disait un ministre des Finances à la tribune, les Français ont perdu les quatre cinquièmes de leur fortune.
Resté inaperçu pendant la période de richesse apparente créée par les emprunts et l’inflation, l’appauvrissement finit par devenir visible à tous les yeux.
Il faut remarquer, cependant, que les pertes financières n’ont pas sévi sur toutes les classes. Si quelques-unes furent ruinées, d’autres s’enrichirent. C’est ainsi que les anciens rentiers ont été très appauvris tandis que les paysans et les commerçants voyaient, au contraire, leurs ressources s’élever considérablement.
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En dehors des causes d’appauvrissement résultant des ravages de la guerre et qui sont spéciales à un petit nombre de pays, tels que la France, il en est d’autres, tout à fait générales, qui menacent l’Europe entière et augmentent chaque jour.
Elles sont constituées par l’indépendance industrielle croissante des pays asiatiques: colonies, pays de protectorat, etc.
Jadis, ces pays se bornaient à fournir les matières premières que manufacturait l’Europe.
«Si l’Amérique, disait Pitt, s’avisait de fabriquer un bas ou un clou de fer à cheval, je voudrais lui faire sentir tout le poids de la puissance de l’Angleterre.»
La petite colonie, que menaçait Pitt, est devenue la rivale redoutée de l’Empire Britannique, et les autres colonies, telles que le Canada et l’Australie, sont, aujourd’hui, des pays à peu près indépendants de l’Angleterre. Elle l’a douloureusement reconnu, nous l’avons vu, dans une conférence avec les représentants des Dominions récemment tenue à Londres.
La plupart des pays d’outre-mer rejettent de plus en plus le joug économique de l’Europe. Au lieu de se borner comme jadis à exporter des matières premières, ils fabriquent des produits expédiés à leur gré dans le monde.
L’univers asiatique est devenu le rival de l’Europe et, comme le travail y est exécuté à bien meilleur marché, sa concurrence devient redoutable.
Ce phénomène, dont j’avais autrefois, dans un livre sur l’Inde, prédit l’apparition certaine, se manifeste avec force aujourd’hui. Les pays encore soumis à l’Angleterre, tels que l’Inde, aspirent de plus en plus à l’indépendance.
«L’Inde, qui, en 1910, importait environ vingt mille tonnes de fonte, en a exporté, en 1923, deux cent mille, écrit _L’Illustration Économique_. Le déclin du vieux continent s’accompagne de l’ascension des pays neufs. La guerre a habitué les nouveaux mondes à se passer de l’Europe. Ils ont vu tous les avantages de la nouvelle situation et se refusent à retourner sous le joug. Le XIXe siècle a vu l’Europe proclamer l’abolition de l’esclavage. Le XXe voit se libérer économiquement les peuples d’outre-mer, qui veulent, à leur tour, nous assujettir.»
Cette concurrence de pays jadis tributaires de l’Europe, et qui travaillent à bien meilleur compte, aura de multiples conséquences.
Une des plus importantes sera l’apparition d’une loi économique nouvelle régissant la valeur des salaires et qu’on peut formuler ainsi: le taux des salaires ne sera bientôt plus fixé ni par la volonté des ouvriers ni par celle des patrons, mais uniquement par les prix de vente mondiaux des marchandises.
Il a fallu une grève de six mois et une perte évaluée à quatre cents millions de livres sterling, soit dix milliards de francs-or, pour incruster cette vérité économique nouvelle dans le cerveau des mineurs britanniques.
Un économiste anglais disait récemment, à ce propos:
«Sans son commerce et sans son industrie, l’Angleterre est condamnée à mourir de faim à bref délai. Or, il tombe sous le sens que les salaires, en Angleterre, sont beaucoup trop élevés pour nous permettre de supporter la concurrence mondiale. Nous subissons une hausse absurde, injustifiée des salaires, qui risque de nous réduire à la famine... Quand des ouvriers gagnent jusqu’à 150 p. 100 de plus qu’en 1915, on est fatalement battu sur tous les marchés par la marchandise du voisin.»
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Parmi les causes de l’appauvrissement de l’Europe et des troubles politiques dont elle est le siège, il faut encore citer les exigences des États-Unis à l’égard des dettes contractées par les alliés pendant la guerre.
L’histoire des variations des sentiments de l’Europe pour l’Amérique est d’un grand intérêt psychologique. Au lendemain de la paix, l’Angleterre et la France éprouvaient des sentiments d’affectueuse sympathie à l’égard de l’Amérique et une antipathie intense pour l’Allemagne. On a dit avec raison «qu’aujourd’hui la France a des relations plus amicales avec l’Allemagne qu’avec l’Amérique».
Cette variation des sentiments serait, comme l’écrivait le _Neues Wiener Tageblatt_, «une conséquence naturelle du fait que l’Europe entière a souffert de la guerre et que les États-Unis ont été les seuls à en tirer un gain énorme».
Aujourd’hui, l’Europe semble tombée de plus en plus sous l’hégémonie financière des États-Unis, qui réclament âprement l’argent prêté pour une guerre dont ils furent seuls à profiter. Personne n’ignore maintenant que les Américains songeaient uniquement à leur propre intérêt en venant au secours des alliés. Voyant leurs navires torpillés par l’Allemagne, qui voulait empêcher la vente de marchandises aux alliés, ils sont entrés dans la guerre pour se défendre.
Les Américains ne constatent pas sans regret les sentiments qu’ils inspirent aujourd’hui. Voici comment s’exprimait, à ce sujet, _La Nation_, de New-York:
«Nous nous enfonçons de plus en plus dans les difficultés, toujours froissant les sentiments. Nous nous trouvons de plus en plus en position d’autocrate du monde de la finance. Le président des États-Unis est malheureusement en présence d’une attitude presque unanime qui appuie les réclamations jusqu’au dernier sou contre nos anciens alliés. L’idée que des nations vont continuer à nous verser de l’argent pendant soixante-deux ans pour une guerre qui s’est terminée en 1918 est absolument déraisonnable. Tous les banquiers américains le savent parfaitement, mais ils profitent d’une situation qui leur permet de prêter aux États européens de l’argent à 7 et 8 p. 100 qui, autrement, dormirait improductif dans leur caisse.»
Cette opinion n’est pas isolée. La revue _American Review of Review_ de décembre 1926, s’exprime comme il suit:
«Si cet état de choses se prolonge il arrivera un jour où nous devrons posséder tout ce qui, en Europe, a quelque valeur. Nous détiendrons des hypothèques énormes sur les budgets nationaux de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Belgique et de la Pologne. De toute nécessité, la vie économique de ces pays devra converger sur les versements à faire aux Américains, et grâce à ces versements nous aurons de nouveaux moyens d’accentuer notre emprise sur les diverses nations européennes. Il est clair que l’on ne laisserait pas les choses arriver à ce point. L’Europe répudierait ses dettes ou entrerait en guerre.
L’Europe est aujourd’hui trop pauvre et trop faible, et elle a trop conscience de cette pauvreté et de cette faiblesse, pour songer même en rêve à entrer en guerre contre les États-Unis. Mais la haine d’où naît la guerre est là, tout entière. L’aigreur, la colère, le sentiment de l’injustice, l’impression d’une menace d’exploitation pour le présent et pour l’avenir sont tous éléments nettement existants. La conviction que nous avons profité des malheurs récents de l’Europe pour nous faire donner des hypothèques et que nous profitons de sa détresse actuelle pour étendre ces hypothèques à l’infini, est une conviction déjà établie largement, et en voie de se développer sans arrêt.»
L’avenir montrera sûrement qu’en pressurant l’Europe pour lui arracher le peu d’or qu’elle possède encore, l’Amérique n’a pas réalisé du tout une fructueuse opération.
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Pendant que le nouveau monde, par suite des fatalités de l’évolution moderne, devient de plus en plus hostile au vieux continent, ce dernier lutte péniblement pour tâcher d’unir les divers peuples de l’Europe et aplanir les dissensions qui les séparent.
On sait que les stipulations du traité de Versailles inspirées par le président Wilson ont complètement bouleversé la structure de l’Europe. La Pologne, séparée de la Russie, a été constituée en république; l’antique monarchie autrichienne découpée en fragments: Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Hongrie, etc.
L’application du principe des nationalités a porté au paroxysme les nationalismes endormis. Les Balkaniques sont tout prêts à recommencer les luttes séculières qui ont coûté si cher à l’Europe. L’Autriche, ruinée par son isolement, demande son annexion à l’Allemagne; l’Italie veut s’agrandir dans la Méditerranée aux dépens de ses voisins. Des causes de conflit grandissent partout.
Aveuglés par des haines séculaires, les peuples européens n’arrivent pas à s’entendre et dépensent en armements coûteux les derniers vestiges de leur ancienne richesse. Les partis politiques se disputent avec fureur pour réaliser leurs chimères; la jalousie, l’envie et la haine dominent l’Europe d’aujourd’hui. Comment réaliser des progrès avec la persistance de tels sentiments?
Les États européens n’échapperont pourtant à la ruine qui les menace qu’en arrivant à s’unir industriellement et commercialement pour fonder le bloc européen dont un homme d’État illustre ébaucha à Locarno les contours. Prospérer en s’unissant ou périr dans les dissensions: tel est le dilemme qui se pose aujourd’hui.
CHAPITRE II
LA SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE
Les philosophes de l’avenir diront sûrement qu’aucune époque de l’histoire ne fut plus fertile en illusions que la nôtre: illusions politiques, illusions sociales, illusions financières, pèsent sur l’âme des peuples depuis les débuts de la grande guerre. Elles ont aveuglé des esprits très clairvoyants. Et c’est pourquoi tant d’événements ont déjoué leurs prévisions.
L’âge des nouvelles illusions a commencé avec la guerre. Les Allemands en furent les premières victimes. Persuadés qu’une nation, supérieure par le nombre de ses soldats et la force de ses armements, était invincible, ils provoquèrent le conflit mondial et succombèrent devant des coalitions qu’ils ne prévoyaient pas.
La lutte terminée, les vainqueurs entrèrent à leur tour dans un cycle d’illusions qui devait provoquer bien des ruines.
La paix illusoire de Versailles fut, en effet, une des causes principales de la terrible situation financière où la France est aujourd’hui plongée.
Des esprits dégagés d’illusions auraient vu facilement que l’Allemagne ne pouvant pas payer en or les sommes immenses qui lui étaient réclamées, il fallait bien se résigner à se contenter des réparations proposées.
Remplacer l’or par des marchandises livrées pendant de nombreuses années aurait eu pour résultat de rendre l’Allemagne la plus grande nation exportatrice de l’univers. Devant l’afflux de ses marchandises, les usines françaises fabriquant des produits similaires eussent été réduites au chômage.
Obliger les Allemands à effectuer eux-mêmes les réparations des régions dévastées constituait donc la meilleure solution, mais, dans la persuasion que les vaincus finiraient par payer ces réparations, le Gouvernement français préféra s’en charger. Soixante-quinze milliards furent ainsi engloutis et finalement il fallut bien reconnaître que cette formidable dépense, qui devait si lourdement peser sur les finances de la France, ne serait jamais remboursée par l’Allemagne, puisque les sommes annuellement obtenues d’elle suffiraient à peine à payer les dettes de la France envers ses alliés.
Et c’est ainsi que la période de reconstruction qui suivit la guerre fut une ère de grandes dépenses et aussi de grandes erreurs. La formule magique: «l’Allemagne paiera», fit accepter toutes les prodigalités. Les ministres dépensaient sans compter.
Nulle barrière ne s’opposant à leur imprévoyance ils empruntèrent et quand la répétition des emprunts les rendit impossibles ils eurent recours à l’inflation.
Cette situation artificielle ne pouvait durer. Impuissante à équilibrer ses budgets, la France finit par perdre bientôt la confiance de l’étranger et sa monnaie fiduciaire, sans cesse multipliée, se déprécia de plus en plus. Elle en est arrivée à payer à l’étranger les marchandises nécessaires cinq à six fois plus cher que leur cours mondial. J’ai déjà rappelé que plus de la moitié de son budget est consacrée à payer les intérêts de ses emprunts.
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Les causes réelles de la chute rapide du franc sur les marchés étrangers semblent avoir été assez mal comprises des ministres qui se sont succédé. Ils l’attribuaient aux influences les plus variées: spéculation, exportation des capitaux, etc., auxquelles ils tentaient de remédier par des mesures draconiennes. Les améliorations espérées furent d’ailleurs complètement nulles.
Désespéré de son impuissance, un des derniers ministres des Finances disait: «Je me heurte à des phénomènes inconnus.»
Les phénomènes inconnus auxquels se heurtèrent tant de ministres étaient, en réalité, très simples pour des esprits que les illusions n’aveuglaient pas.
On les déduit facilement du court exposé qui précède et on peut les résumer dans un petit nombre de propositions d’une élémentaire évidence.
1º Une nation s’appauvrit rapidement quand, d’une façon permanente, ses dépenses sont supérieures à ses recettes.
2º Tout ce qui entrave la capacité de production d’un pays: persécution des capitaux générateurs des grandes industries, interdiction aux ouvriers d’augmenter leurs heures de travail, etc., accélère la ruine.
3º Pour restaurer les finances d’un pays, il faut accroître sa production et son commerce puis réduire ses dépenses.
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Les chiffres de notre dette sont considérables, quoique différents suivant les auteurs. Dans un discours prononcé en décembre 1926, M. Poincaré les évalue à 281 milliards, répartis comme il suit: 150 milliards de dettes perpétuelles, 37 milliards de dettes à court terme et 94 milliards de dette flottante. Au total de cette dette on devra bientôt joindre 21 milliards nécessaires à l’achèvement des réparations des régions libérées.
Il faudra probablement ajouter encore aux chiffres précédents 16 milliards 325 millions de francs-or dus à l’Angleterre et 23 milliards de francs-or aux États-Unis. Converties en billets de banque français, ces sommes représenteraient près de 200 milliards au cours actuel de 125 francs la livre.
Le total de toutes ces dettes atteindrait environ 500 milliards; c’est à peu près le chiffre donné par le _Journal de la Société de statistique de Paris du 19 mai 1926_.
Les recettes annuelles produites par l’impôt se montent à 41 milliards, dont plus de la moitié (22 milliards 778 millions) sont consacrés à des dépenses obligatoires: service des rentes, pensions, etc. Voici, d’ailleurs, comment se répartit cette dernière somme: dette intérieure 12 milliards 906 millions, dette extérieure 4 milliards 778 millions, pensions civiles et militaires, 5 milliards 94 millions.
L’emprunt, et surtout l’inflation, ont été jusqu’ici les principales ressources utilisées pour faire face à nos formidables dépenses.
Le montant des billets de banque, qui atteignait déjà 39 milliards et demi en mai 1924, s’est élevé à 54 milliards en juillet 1926. A ce chiffre il faut ajouter 44 milliards de bons de la Défense nationale qui sont en réalité des billets de banque portant intérêts. Ces 100 milliards environ de billets sont garantis seulement par une réserve d’or et d’argent ne dépassant pas 4 milliards.
A mesure que s’accroissait le chiffre des billets sans garantie, la chute du franc s’accélérait, et son pouvoir d’achat diminuait, phénomène observé invariablement dans tous les pays ayant pratiqué l’inflation.
Aujourd’hui le pouvoir d’achat du franc est cinq fois moindre qu’avant la guerre; ce qui veut dire, naturellement, que la vie est cinq fois plus chère.
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La situation financière que nous venons de résumer a eu pour conséquence la ruine de plusieurs classes de la population française.
L’impôt sur le capital, qui obsède l’imagination des socialistes, s’est trouvé, en dehors de leur intervention, beaucoup plus élevé qu’ils n’auraient pu l’espérer. Un particulier possédant un capital de 100.000 francs de rentes françaises au moment de la guerre, a vu sa valeur réduite de moitié. Sans doute le revenu n’a pas diminué en apparence mais, comme le pouvoir d’achat du billet de banque ne représente que le cinquième au plus de sa valeur primitive, un revenu actuel de 5.000 francs équivaut à 1.000 francs seulement d’avant guerre.
De l’abaissement du pouvoir d’achat du franc, commerçants, agriculteurs et ouvriers n’ont, je l’ai montré plus haut, nullement souffert. Les premiers ont simplement élevé le prix de leurs marchandises; les derniers, le taux de leurs salaires. Ces salaires ont même été accrus beaucoup plus que ne l’aurait justifié la baisse du franc.
En réalité l’ouvrier est notablement plus à son aise qu’avant la guerre. Paysans et commerçants se sont enrichis. Terres et fonds de commerce ont vu s’accroître de beaucoup, en effet, leur valeur.
Ce qui précède permet déjà de pressentir qu’à mesure que montaient vers l’aisance ou la richesse ouvriers, paysans et commerçants, l’ancienne bourgeoisie descendait lentement la pente conduisant à une gêne frisant la pauvreté.
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Nous ne pouvons examiner en détail les moyens poursuivis pour remédier à l’appauvrissement de la France. Ceux indiqués sont généralement assez illusoires. On n’améliorera la situation actuelle, ni par les emprunts, ni par l’inflation, ni par la stabilisation artificielle des monnaies. Ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, un pays n’accroît sa richesse qu’en améliorant son agriculture et son industrie.
Sur ces deux éléments de la richesse nous étions dépassés depuis longtemps. M. Cayeux a montré, dans _L’Ingénieur Français_, à quel point, faute d’entente entre les industriels et de matériel convenable, nos industries dépérissaient tour à tour, à mesure que progressaient celles de l’Allemagne. Les progrès germaniques étaient tellement rapides qu’en 1913, pour ne citer qu’un exemple, elle nous vendait 50.200 tonnes de matériel électrique, contre 2.100 tonnes en 1907. «Les uns après les autres, les industriels baissaient pavillon devant l’importation d’outre-Rhin.»
Si les Allemands, au lieu d’une guerre militaire, se fussent bornés à une guerre économique, c’est nous, aujourd’hui, qui serions les vaincus.
Sans doute la guerre a fait réaliser quelques progrès, mais ils sont bien insuffisants encore.
Le but à poursuivre est d’arriver à rendre l’exportation supérieure aux importations. Seul cet excédent permettra un redressement financier.
C’est donc très justement que notre ministre des Finances, M. Raymond Poincaré, recommandait, dans un important discours, «d’intensifier sous toutes les formes la production métropolitaine et coloniale».
«Il n’est pas, ajoutait-il, de réforme financière ni surtout de réforme monétaire durable, et il n’est point de stabilisation vraie, si la balance commerciale, ou tout au moins la balance des comptes, ne présente pas un excédent permanent.»
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La nécessité d’accroître notre production nationale, celle de l’agriculture notamment, est malheureusement paralysée par une de ces aberrations démocratiques, d’où dérive souvent la décadence d’un pays. La terrible loi des 8 heures, qui a supprimé la liberté du travail en interdisant aux ouvriers d’augmenter leur production, a considérablement élevé les frais d’exploitation de beaucoup d’industries, les chemins de fer notamment.
C’est avec une inlassable vigueur, que d’imprévoyants ministres ont appliqué cette loi. Dans une séance de la Chambre des Députés, le Ministre du travail s’exprimait comme il suit: