L'Ève future

Chapter 15

Chapter 153,618 wordsPublic domain

--L'heure presse, en effet, dit-il, et à peine aurai-je le temps de vous donner une idée générale de la possibilité de Hadaly; mais cette idée suffira, le reste n'étant qu'une question de main-d'oeuvre. Ce qu'il est bon de constater, c'est la simplicité, véritablement fabuleuse, des moyens dont je me suis servi dans ma tentative.

En un mot, j'ai mis mon orgueil à _prouver_, ici, mon ignorance, aux admirables savants qui honorent notre espèce.

Voyez: l'Idole a des pieds d'argent, comme une belle nuit. Leur _maniérisme_ n'attend que le derme neigeux, le repoussé des malléoles, les ongles rosés et les veines de ceux, n'est-ce pas? de votre belle chanteuse. Seulement, s'ils semblent légers en leur démarche, ils le sont moins en réalité. Leur plénitude intérieure est réalisée par la lourde fluidité du vif-argent. Cet hermétique maillot d'argent, qui les continue, est rempli du liquide métal et monte, en s'étrécissant, jusqu'à la naissance du mollet, de sorte que toute la pesanteur porte sur le pied même. Bref, ce sont deux petits brodequins de cinquante livres et d'une mutinerie, cependant, presque enfantine. Ils paraissent d'une légèreté d'oiseau, tant le puissant électro-aimant qui les inspire et qui anime le mouvement crural se joue de ces deux perfections futures.

L'armure est séparée à la taille, que ce voile noir enveloppait tout à l'heure, par cette ligne ployante, composée d'une quantité de très courts et très fins liserons d'acier, qui relient, sous les flancs, le système crural à la taille même et à l'extrémité de l'abdomen. Cette ceinture, comme vous le voyez, n'est pas, circulaire: elle est d'un ovale incliné en avant, comme la ligne inférieure d'un corset prolongée jusqu'à la pointe.

Ceci donne à la taille de l'Andréïde (recouverte de sa chair à la fois résistante et flexible) ce plié gracieux, cette ondulation ferme, ce vague dans la démarche, qui sont si séduisants chez une simple femme. Remarquez bien qu'ils sont convexes à la taille et concaves en avant du corps, ce qui, grâce à la tension de ces archals, autour des reins, non seulement ne l'empêche en rien de se tenir droite comme un svelte peuplier, mais permet tous les mouvements latéraux qui sont familiers à son modèle. Toutes les inégalités de ces liserons précieux sont calculées; chacun d'eux subit l'impression du courant central, selon les ondulations du torse vivant qui leur dictera ses inflexions personnelles d'après leurs incrustations sur le Cylindre-moteur.

Vous serez surpris de l'_identité_ du charme qu'elles dispersent dans les attitudes! Si vous doutez que la «grâce» féminine tienne à si peu de chose, examinez le corset de miss Alicia Clary et faites la différence de la démarche, de la _ligne_ du corps, enfin, sans ce guide artificiel!--Vous voyez, il y a quelques-unes de ces inégales flexibilités à toutes les articulations, surtout à celles des bras, dont les abandons infinis m'ont coûté de longues veilles.

Celles du cou, remarquez-les: unies aux mouvements transmis par les fils impressionnés, elles sont, je crois, d'une délicatesse de ployé irréprochable. C'est le cygne féminin: le degré d'afféterie se mesure exactement.

Toute cette ossature d'ivoire n'est-elle pas d'un fini délicieux? Ce charmant squelette est retenu à l'armure par ces anneaux de cristal, dans lesquels joue chaque os jusqu'au degré de la valeur du mouvement désiré.

Avant de vous dire comment l'Andréïde se lève, supposons-la debout et immobilisée. Vous formez le voeu qu'elle marche jusqu'à une distance prévue, inscrite en elle selon la longueur de ses pas. J'ai dit qu'il vous suffira de commander à une bague, l'améthyste, pour que l'étincelle-occulte s'utilise en démarche.

Voici, d'abord, l'exposé brut, _sans commentaire_, du théorème physique présenté par les figures suivantes de l'Andréïde: ce sont les _moyens_ de sa démarche,--dont l'évidente possibilité devra ressortir _ensuite_ dans la démonstration,--que j'ajouterai.

A l'extrémité du col de chaque fémur, voici une rondelle d'or, légèrement concave, assez semblable à la cuvette d'une montre et de la dimension d'un fort dollar.

Toutes deux sont imperceptiblement inclinées l'une vers l'autre et montées sur une longue tige mobile, laquelle est incluse dans l'os fémoral.

Au repos, le haut de ces deux tiges dépasse les cols des fémurs d'environ deux millimètres, ce qui produit la _non-adhérence des deux petits disques d'or avec les cols_.

Les B de leurs diamètres--qui viennent en A de la hanche _interne_ de l'Andréïde--sont reliés par cette coulisse très concave, en lamelles d'acier, qui se prête à la démarche par ses rentrés perpétuels et au milieu de laquelle se trouve, en ce moment, à l'état libre, ce sphéroïde de cristal. Ce globe est du poids d'environ huit livres à cause de son centre hermétiquement empli de vif-argent. A la moindre mobilité de l'Andréïde, il glisse, incessamment, en cette coulisse, de l'un à l'autre des deux disques d'or.

Considérez, maintenant, au sommet de chaque jambe, cette petite bielle d'acier, brisée en deux et dont les deux parties, s'ouvrant en dessous, jouent à l'aise en un centre ou moyeu d'acier. Une extrémité en est solidement rivée à la scission dorsale interne de l'armure,--c'est-à-dire, _au-dessus_ de la ceinture de flexibilité;--l'autre, au bord antérieur interne de chaque jambe.

L'Andréïde étant étendue, les deux bielles se trouvent, en ce moment, pliées, sur leurs centres, en angle aigu,--et cela dans la partie de son corps qui est divinisée en la Vénus Callipyge. Notez que le moyeu d'acier, qui forme la pointe de l'angle, est _plus bas_ que les deux extrémités des bielles.

Vous remarquez ces deux solides entrecroisements d'archals, qui tirent le dos intérieur de l'armure, depuis la hauteur des poumons,--et qui aboutissent, chacun, au point où la partie antérieure des bielles se soude à chaque jambe.

Là, ces archals forment torsade et celle-ci glisse, en noeud coulant, sur l'_avant_ de la bielle.

Lorsque l'armure est close, ces barres pectorales en acier, convexes, adaptées en manière de système costal au devant interne de l'armure, surtendent et retiennent ces deux entrecroisements, en les isolant de tous les autres appareils à travers lesquels ils passent sous les phonographes.

Au fond, c'est, _à peu près,_ le processus physiologique de la démarche humaine, et, pour être plus occultes en nous, ces moyens de locomotion ne diffèrent des nôtres que _dans leur seule_ APPARENCE _à nos yeux. Qu'importe, d'ailleurs! pourvu que l'Andréïde marche?_

Les entrecroisements de ces fils d'acier suffisent pour attirer le poids, du torse _tout d'abord un peu en avant_ lorsque la démarche est sollicitée.

Au-dessus de l'angle des bielles, voici les aimants en communication chacun avec ce fil, et voici, maintenant, le Fil générateur de la Démarche; il est directement en relation avec l'appareil dynamo-électrique dont il n'est séparé que de trois centimètres, juste l'épaisseur de l'isolateur, lorsque celui-ci s'interpose entre le courant et le fil.

Cet inducteur se prolonge jusqu'à la hauteur thoracique. Là, les deux fils qui correspondent aux aimants de chaque jambe viennent attendre de lui l'impulsion du courant dynamique: chacun la reçoit, _à son tour seulement, car l'un ne s'électrise qu'en amenant l'interposition de l'isolateur de l'autre._

Excepté lorsque l'Andréïde est étendue ou lorsque l'isolateur est interposé entre le Fil générateur et les aimants, le sphéroïde de cristal est toujours en voyage, d'un disque d'or à l'autre, emprisonné dans la concavité de la coulisse qui se tend et se replie selon les mouvements des jambes. La jambe qui reçoit le cristal sur sa rondelle se tend, par conséquent, la première.

Ceci posé, voici la démonstration nécessaire à l'intelligence de cet exposé.

Nous supposerons que, grâce au léger mouvement drastique interne, imprimé par l'électrique invitation de l'améthyste, le sphéroïde aille se placer sur le disque de la jambe droite,--selon le _hasard_ impondérable qui l'y sollicite.

Le disque, en sa non-adhérence, fléchit sous le poids du globe; sa longue tige rentre dans l'os fémoral, amenant ainsi l'adhérence du disque et du col du fémur. L'extrémité basse de cette tige désisole, en fléchissant, le fil inducteur de cette jambe. Celui-ci reçoit donc l'action du générateur.

Le fluide arrive à l'aimant de l'articulation-crurale supérieure et en multiplie instantanément la puissance. Cet aimant attire donc avec violence la brisure centrale interne de la bielle, le moyeu de _fer_-acier: la bielle se tend, par suite,--en ligne droite et à l'instant même,--avec une force calculée; amenant, ainsi, la tension de la jambe à laquelle elle est soudée. Celle-ci se tend sur son articulation, mais elle demeurerait suspendue en l'air--si le poids du corps, attiré par le noeud coulant de la torsade des archals (qui se tend sur la partie antérieure de la bielle), ne se portait en l'avant vers la jambe mue:--celle-ci, sollicitée par le poids de son brodequin et de son pied et sous la pesée du torse, pose, nécessairement, ce pied sur la terre, en un pas d'environ quarante centimètres. Je vous dirai tout à l'heure pourquoi l'Andréïde; ne tombe pas de côté ou d'autre.

Au moment précis où le pied touche terre, une émission dynamique arrive aux aimants de l'articulation d'acier-fer du genou: le genou se tend donc, à son tour, en sa rotule.

Aucune brusquerie dans l'_ensemble_ de cette double tension, _parce qu'elle se succède!_ Une fois la jambe _recouverte de sa carnation, qui a toute l'élasticité de la chair, c'est le mouvement humain lui-même_. Il y a brusquerie dans la détente de notre fémur, mais elle est atténuée par le relâché du genou qui ne se tend qu'ultérieurement, comme chez l'Andréïde.--Faites jouer les articulations d'un squelette, elles vous sembleront brusques et _automatiques._ C'est la chair, encore une fais, et, aussi les vêtements, qui adoucissent tout cela.

L'Andréïde, une fois le pied posé à terre, resterait donc immobile en cette situation, si le fait même de la tension du genou ne repoussait en dehors, d'environ trois centimètres au-dessus de l'os fémoral, la tige de la rondelle d'or sur laquelle est demeuré le globe de cristal. La rondelle, exhaussée de la sorte, et n'étant plus maintenue d'aplomb sur son centre par les bords du col du fémur, fait légèrement bascule,--en s'élevant, et à cause de sa forme inclinée--vers la rondelle gauche. Le globe tombe donc sur la coulisse d'acier, y glisse vers cette rondelle, et son poids, multiplié par la chute imperceptible, l'inclinaison et la vitesse, va frapper la rondelle d'or du fémur gauche et s'y installer.

A peine celle-ci a-t-elle fléchi à son tour, sous le poids du sphéroïde, que l'isolateur de droite s'interpose et que, ses aimants cessant d'être impressionnés par le courant, le moyeu de la bielle de droite, _plus pesant que les deux brisures,_ cède et retombe, de lui-même, en angle aigu, dans son cachot d'argent, pendant que la bielle de gauche, se tendant à son tour et amenant, avec une insensible _douceur,_ sur sa jambe, le poids du torse, _reproduit le phénomène du pas de l'Andréïde--et ainsi de suite, à l'indéfini, jusqu'au nombre de pas inscrit sur le Cylindre, ou jusqu'à la sollicitation d'une bague._

Il faut remarquer que l'isolation de l'un des genoux n'a lieu qu'après la tension du genou opposé, sans quoi la jambe isolée _fléchirait_ trop vite. Ce qui ne se passe pas lorsque, par exemple, l'Andréïde se met à genoux, comme perdue en une extase mystique pareille à celle de ces somnambules que leurs magnétiseurs font poser, cataleptiquement, ou à celles que l'on obtient des hystériques en approchant, à dix centimètres de leurs vertèbres cervicales, un flacon d'eau de cerises hermétiquement bouché.

C'est la succession de ces flexions et de ces tensions qui donne à la démarche de l'Andréïde cette simplicité humaine.

Quant au léger bruit incessant du cristal sur la coulisse et les rondelles, il est absolument étouffé par le charme de la Carnation. Même sous l'armure, on ne l'entendrait qu'au microphone.

IV

L'éternel Féminin.

CAÏN:--Êtes-vous heureux? SATAN:--Nous sommes puissants.

LORD BYRON: _Caïn._

Lord Ewald, au front duquel brillaient des gouttes de sueur pareilles à des pleurs, regardait le visage, glacial maintenant, d'Edison: il sentait que, sous ce badinage strident et positif, se cachaient deux choses dans l'arrière-pensée une et infinie qui enveloppait cette démonstration.

La première, l'amour de l'Humanité.

La seconde, l'un des plus violents cris d'inespérance,--le plus froid, le plus intense, le plus prolongé jusqu'aux Cieux, peut-être!--qui ait jamais été poussé par un vivant.

En effet, ce que disaient, en réalité, ces deux hommes, l'un avec ses calculs littérairement transfigurés, l'autre avec son silence d'adhésion, ne signifiait par autre chose que les paroles suivantes, adressées, inconsciemment, au grand X des Causes premières.

«La jeune amie que tu daignas m'envoyer, jadis, pendant les premières nuits du monde, me paraît aujourd'hui devenue le simulacre de la soeur promise et je ne reconnais plus assez ton empreinte, en ce qui anime sa forme déserte, pour la traiter en compagne.--Ah! l'exil s'alourdit, s'il me faut regarder, seulement, comme un jouet de mes sens d'argile, celle dont le charme consolateur et sacré devait réveiller,--en mes yeux si las de l'aspect d'un ciel vide!--le souvenir de ce que nous avons perdu. A force de siècles et de misères, le permanent mensonge de cette ombre m'ennuie! rien de plus: et je ne me soucie plus de ramper dans l'Instinct, d'où elle me tente et m'attire, jusqu'à m'efforcer de croire, toujours en vain, qu'elle est mon amour.

«C'est pourquoi, passant d'une heure et qui ne sais d'où je viens, je suis ici, cette nuit, dans un sépulcre, essayant,--avec un rire qui contient toutes les mélancolies humaines,--et m'aidant, comme je le peux, de la vieille Science défendue--de fixer, au moins, le mirage,--rien que le mirage, hélas!--de celle que ta mystérieuse Clémence me laissa toujours espérer.»

Oui, telles étaient, à peu près, les pensées que voilaient, en réalité, l'analyse du sombre chef-d'oeuvre.

Cependant, l'électricien ayant touché un point d'une petite urne transparente, close, pleine d'une eau très pure, située à la hauteur du sternum de l'Andréïde, la forte tablette de charbon qui s'y trouvait incluse et qu'un imperceptible pas de vis avait, jusqu'à ce moment, presque tout à fait soulevée de cette onde, s'y replongea. Le courant se mit à gronder.

L'intérieur de l'armure sembla tout à coup un organisme humain, étincelant et brumeux, tout diapré d'or et d'éclairs.

Edison continua:

--Cette fumée odorante et couleur de perle, qui circule, comme une ouate, sous le voile noir de Hadaly, est simplement la vapeur de l'eau assimilée par la pile et que rejette ainsi, en la brûlant avec ses atomes violacés, la fulguration torride que vous voyez courir comme la Vie en notre amie nouvelle. Cette foudre, qui circule ainsi en elle, est prisonnière ici, et inoffensive. Regardez!

Ce disant, Edison prit, en souriant, la main de l'Andréïde, au plus fort grondement de l'aveuglante étincelle éparse en les miliers de fils nerveux de Hadaly.

--Vous voyez: _c'est un ange!_--ajouta-t-il avec son même ton grave,--si, comme l'enseigne notre Théologie, les anges _ne sont que feu et lumière_!--N'est-ce pas le baron de Swédenborg qui se permit, même, d'ajouter qu'ils sont «hermaphrodites et stériles»?

Après un silence:

--Passons, maintenant, à la question de l'Équilibre. Elle offre deux aspects: l'Équilibre latéral et l'Équilibre circulaire. Vous connaissez, n'est-ce pas, les trois équilibres, en physique: le stable, l'instable et l'indifférent: c'est leur unité qui maintient les mobilités de l'Andréïde. Vous allez voir que, pour faire tomber Hadaly, il faudrait une plus forte poussée que pour nous, à moins, toutefois, que vous ne _désiriez,_ seulement, qu'elle tombe!

V

L'Equilibre

Ma fille, tenez-vous droite. CONSEILS D'UNE MÈRE.

--L'Équilibre, donc, se produit ainsi, poursuivit le _deus ex machinâ_.--Voici, d'abord l'équilibre latéral; l'autre, inclus dans l'armure dorsale même, s'obtient de la même manière.

Tout d'abord, étant donnés le fluide électrique et les aimants, l'Équilibre était nécessairement possible.

Donc:

1º Quelle que soit l'attitude de l'Andréïde, la perpendiculaire passe de la clavicule supposée à la vertèbre proéminente, et de celle-ci aboutit à la malléole interne, _comme pour nous._

2° Quelle que soit la mobilité de ces deux pieds «adorables», ils constituent perpétuellement les deux extrémités d'une droite horizontale sur le milieu de laquelle s'abaisse toujours une verticale, partie du centre de gravité _réel_ de l'Andréïde, quelle que soit son attitude; voici pourquoi.

Les deux hanches de Hadaly sont celles de la Diane chasseresse!--Mais leurs cavités d'argent contiennent ces deux buires-vasculaires, en platine, dont je vous spécifierai tout à l'heure l'utilité. Les bords, bien que glissants, sont d'une quasi-adhérence aux parois de ces cavités illiaques, à cause de leur forme sinueuse.

Les fonds de ces récipients--dont l'évasement supérieur est de la forme de ces parois--se terminent en cônes rectangulaires, lesquels sont eux-mêmes inclinés en bas, l'un vers l'autre soutendant ainsi un angle de quarante-cinq degrés par rapport au niveau de leur hauteur. Ainsi les deux pointes de ces vases, si elles se prolongeaient, se joindraient, entre les jambes, juste la hauteur des genoux de l'Andréïde.

Ces deux pointes forment, par conséquent, le fictif sommet renversé d'un rectangle dont l'hypothénuse serait une horizontale imaginaire coupant le torse en deux.

La ligne de l'Équateur terrestre n'_existe_ pas: elle _est_! Toujours idéale, imaginaire,--et cependant aussi _réelle_ que si elle était tangible, n'est-il pas vrai? Telles sont les lignes dont je vais parler, et dont notre Équilibre, à nous-mêmes, sous-entend, à chaque seconde, en nous aussi, la _réalité_.

Ayant exactement calculé les diverses pesanteurs des appareils fixés au-dessus de cette ligne idéale et les ayant disposés suivant l'inclinaison désirable, je prétends que le _sens_ de toutes ces pesanteurs pourrait être également formulé par un second rectangle superposé au premier, la pointe, aussi, en bas, et que cette pointe aboutirait au centre fictif de l'hypothénuse du premier rectangle Ainsi, la base du rectangle supérieur serait formée par une seconde horizontale nivelant les deux épaules. Les sommets angulaires de chaque rectangle seraient donc placés en sens vertical correspondant.

Jusqu'à présent, tout le poids du corps, placé, par exemple, debout et immobile, serait, par conséquent, enfermé dans, la verticale idéale qui, partant du milieu du front de l'Andréïde, aboutirait au centre même d'une ligne tirée entre ses deux pieds.

Mais comme tout déplacement entraînerait une chute de côté ou d'autre, les deux larges et profonds vaisseaux de platine sont remplis, _exactement_ à moitié seulement, de la flottante pesanteur du vif-argent. Juste à moitié au-dessous du niveau de ce métal, ils sont reliés l'un à l'autre par l'entrecroisement horizontal de ces deux flexibles tubulures d'acier que vous voyez placées sous le Cylindre-moteur.

Au centre du disque supérieur qui clôt hermétiquement chacun de ces récipients, est rivée l'extrémité d'une sorte d'arc, également d'un acier très pur, très sensible, très puissant L'autre extrémité est fixée et très fortement soudée à la partie supérieure de là cavité'd'argent de la hanche, qui est la prison PRESQUE _adhérente seulement_, de ces deux appareils. Cet arc est non seulement tendu par, le poids spécifique du vif-argent, vingt-cinq livres, mais encore est forcé, dans sa tension, du poids _d'_UN SEUL CENTIMÈTRE de mercure de plus que n'en représente le niveau intérieur de chaque buire. L'arc s'efforcerait donc de les ramener de ce centimètre de plus vers la partie supérieure de la cavité illiaque _s'il n'était maintenu,_ tendu _à la seule hauteur du poids du niveau du mercure, par cette petite ganse d'acier que le glissement de la buire rencontre à cette hauteur même sur les parois de la cavité._

Ainsi la légère tension de l'arc demeure CONSTANTE, grâce à cet obstacle. L'adhérence latérale du disque supérieur de chacune des deux buires à la ganse d'acier est donc parfaite lorsque le niveau du vif-argent qu'elles contiennent est égal en ces deux récipients.

Or, à chaque mouvement de l'Andréïde, ce niveau flottant change et oscille, l'étrange métal se trouvant en état de fluctuation perpétuelle de l'une à l'autre des buires, grâce aux deux tubulures,--lesquelles, à la moindre inclinaison de côté ou d'autre, précipitent un poids excédant de vif-argent dans la buire du côté dont l'équilibre est _sur le point_ de se rompre.

Le sinueux vaisseau de platine, cédant et glissant, sous ce surcroît, dans la paroi qui moule sa forme, force, de plus en plus, la tension de l'arc. Cette irruption du vif-argent dans le côté où penche l'Andréïde amènerait une chute encore plus rapide de ce côté même, si la pointe conique de la buire métallique, dès le _second_ centimètre d'exhaussement de son niveau de mercure, ne rencontrait, en cédant, sous ce poids, et en se désisolant par cela même, le courant dynamique. Celui-ci, venant animer la détente graduée de ce système d'aimants fixé à la paroi de chaque buire, fait refluer _pour ainsi dire de force, dans la buire opposée, la quantité de vif-argent strictement nécessaire au contrepoids désiré._ C'est _le mouvement contenu en cette contradiction qui,_ SANS CESSE, _excepté au repos, redresse le chancellement_ FONDAMENTAL _du corps._ Vu la disposition angulaire des cônes vasculaires, le centre de gravité de l'Andréide _n'est qu'_ APPARENT, n'est qu'instable _dans le niveau du mercure._ Sans cela, l'Andréïde tomberait malgré le brusque rejet du métal.--Mais le centre de gravité _réel,_ grâce à cette disposition des cônes, (et c'est un calcul de triangulation d'une extrême simplicité, tout à fait élémentaire) se trouve placé HORS de l'Andréïde, dans l'intérieur d'une verticale qui, partant du sommet de l'évasement du cône,--du point, dis-je, de cet évasement le plus éloigné du centre visible, _apparent,_ de l'Andréïde,--se prolongerait _à coté d'elle,_ au long de sa jambe immobile,--jusqu'à terre: ce qui contrebalance latéralement le poids de la jambe mue.

Cette oscillation, ce rejet du métal, ce déplacement du centre de gravité, sont perpétuels comme le courant qui les anime et qui en règle le phénomène. Les tensions de l'arc sont continuellement en éveil à la moindre mobilité de l'Andréïde et le niveau flottant du vif-argent est incessamment en devenir. Les deux tubulures d'acier sont donc, pour elle, _le balancier d'un acrobate._ Mais, à l'extérieur, aucun chancelleraient ne trahit cette lutte interpariétale d'où sort le premier équilibre; rien, pas plus qu'en nous.

Quant à l'équilibre total, vous voyez, depuis les clavicules jusqu'aux extrémités des vertèbres lombaires, ces complications de sinuosités où le vif-argent ondule sans cesse, en contrariant ses pesanteurs par des translations instantanées dues à de très fins systèmes dynamo-magnétiques. Ce sont ces sinuosités qui permettent à l'Andréïde de se lever, de s'étendre, de se baisser, de se tenir et de marcher comme nous. Grâce à leur jeu complexe, vous pourrez voir Hadaly cueillir des fleurs sans tomber.

VI

Saisissement

«Le sage ne rit qu'en tremblant.» PROVERBES.

Je vous ai seulement indiqué à grands traits la possibilité du phénomène: les minutes qui vous restent,... (voici minuit)--ne me permettant que d'effleurer les détails.