L'Ève future

Chapter 14

Chapter 143,670 wordsPublic domain

C'est grâce au mystère qui s'élabore aussi dans ces disques de métaux, et qui s'en dégage, que la chaleur, le mouvement et la force sont distribués dans le corps de Hadaly par l'enchevêtrement de ces fils brillants, décalques exacts de nos nerfs, de nos artères et de nos veines. C'est grâce à ces petits disques de verre trempé, qui s'interposent,--par un jeu très simple, et dont je vous nettifierai tout à l'heure le système,--entre le courant et les divers réseaux de ces fils, que le mouvement commence ou s'arrête dans l'un des membres ou dans la totalité de sa personne. Ici, est le moteur électro-magnétique des plus puissants, que j'ai réduit à ces proportions et à cette légèreté, et auquel viennent s'ajuster _tous_ les inducteurs.

Cette étincelle, léguée par Prométhée, qui court, domptée autour de cette baguette vraiment magique, produit la respiration en impressionnant cet aimant situé verticalement entre les deux seins et qui attire à lui cette lame de nickel, annexée à cette éponge d'aciers,--laquelle, à chaque instant, revient à sa place, à cause de l'interposition régulière de cet isolateur. J'ai même songé à ces soupirs profonds que la tristesse arrache du coeur: Hadaly, étant d'un caractère doux et taciturne, ne les ignore pas et leur charme ne lui est pas étranger. Toutes les femmes vous attesteront que l'imitation de ces mélancoliques soupirs est facile. Toutes les comédiennes en vendent à la douzaine, et des mieux conditionnés, pour notre illusion.

Voici les deux phonographes d'or, inclinés en angle vers le centre de la poitrine, et qui sont les deux poumons de Hadaly. Ils se passent l'un à l'autre les feuilles métalliques de ses causeries harmonieuses--et je devrais dire _célestes,_--un peu comme les presses d'imprimerie se passent les feuilles à tirer. Un seul ruban d'étain peut contenir sept heures de ses paroles. Celles-ci sont imaginées par les plus grands poètes, les plus subtils métaphysiciens et les romanciers les plus profonds de ce siècle, génies auxquels je me suis adressé,--et qui m'ont livré, au poids du diamant, ces merveilles à jamais inédites.

C'est pourquoi je dis que Hadaly remplace _une_ intelligence par l'Intelligence.

Voyez, voici les deux imperceptibles styles de pur acier, tremblant sur les cannelures, lesquelles tournent sur elles-mêmes, grâce à ce fin mouvement incessant de la mystérieuse étincelle: ils n'attendent que la voix de miss Alicia Clary, je vous assure. Ils la saisiront de loin, sans qu'elle le sache, pendant qu'elle récitera, en comédienne insigne, les scènes, incompréhensibles pour elle, des rôles merveilleux et inconnus où doit s'incarner à jamais Hadaly.

Au-dessous des poumons, voici le Cylindre où seront inscrits, en relief, les gestes, la démarche, les expressions du visage et les altitudes de l'être adoré. C'est l'analogie exacte des cylindres de ces orgues perfectionnés, dits de Barbarie, et sur lesquels sont incrustées, comme sur celui-ci, mille petites aspérités de métal. Or, de même que chacune d'entre elles, piquées d'après un calcul musical, joue exactement (soit en rondes, soit en quadruples croches et en tenant compte des silences), toutes les notes d'une douzaine d'airs de danses ou d'opéras,--selon que chacune vient se placer, à son rang et plus ou moins rapprochée d'une autre, sous les dents vibrantes du peigne d'harmonie,--de même ici, le Cylindre, sous ce même peigne qui étreint les extrémités de tous les nerfs inducteurs de l'Andréïde, _joue_ (et je vais vous dire comment), _les gestes, la démarche, les expressions du visage et les attitudes de celle que l'on incarne dans l'Andréïde_. L'inducteur de ce Cylindre est, pour ainsi dire, le grand sympathique de notre merveilleux fantôme.

En effet, ce Cylindre contient l'émission d'environ soixante-dix mouvements généraux. C'est, à peu près, le fonds de ceux dont une femme bien élevée peut et doit disposer. Nos mouvements, à part ceux de quelques gens convulsifs ou trop nerveux, sont presque toujours les mêmes: les diverses situations de la vie les nuancent et les font paraître différents. Mais j'ai calculé, en décomposant leurs dérivés, que vingt-sept ou vingt-huit mouvements, au plus, constituent déjà une rare personnalité. D'ailleurs, qu'est-ce qu'une femme qui gesticule beaucoup?--Un être insupportable. On ne doit surprendre, ici, que les seuls mouvements harmonieux, les autres étant choquants ou inutiles.

Or, les deux poumons et le grand sympathique de Hadaly sont reliés par ce même et unique mouvement dont le fluide est l'impulseur. Une vingtaine d'heures parlées, suggestives, captivantes sont inscrites sur cet album de feuilles, ineffaçables grâce à la galvanoplastie,--et leurs _Correspondances-expressives_ sont, également, inscrites sur les aspérités de ce Cylindre, lesquelles sont incrustées au micromètre. Ne faut-il pas, en effet, que le mouvement des deux phonographes, uni à celui du cylindre, produise l'homogénéité du geste et de la parole ainsi que du mouvement labial? et du regard, et des fondus d'expressions si subtils?

Vous comprenez que leur ensemble, en chaque scène, est réglé, ainsi, avec une précision parfaite. Certes, c'est chose plus malaisée, mécaniquement, que d'inscrire une mélodie et son accompagnement, avec ses accords les plus compliqués, sur tel ou tel cylindre d'orgue: mais nos instruments, vous dis-je, sont devenus, croyez-le bien, si ténus et si sûrs (surtout aidés de nos inflexibles lentilles), qu'avec un peu de patience et de calcul différentiel, on y arrive sans trop de peine.

Maintenant, je _lis_ les gestes sur ce Cylindre aussi couramment qu'un prote lit à rebours une page de fonte (question d'habitude): je corrigerai, disons-nous, cette épreuve selon les mobilités de miss Alicia Clary: cette opération n'est pas très difficile, grâce à la Photographie-successive dont vous venez de voir une application toute l'heure.

--Mais, interrompit lord Ewald,--une scène, comme vous dites, suppose un interlocuteur?

--Eh bien? dit Edison, ne serez-vous pas, vous-même, cet interlocuteur?

--Comment se peut-il qu'il vous soit possible de prévoir ce que je demanderai ou répondrai à l'Andréïde? continua le jeune lord.

--Oh! dit Edison, un seul raisonnement va vous convaincre de la simplicité du problème,--que vous ne posez pas tout à fait exactement, je crois.

--Un instant: quel qu'il puisse être, c'est la liberté, en ma pensée et dans mon amour mêmes, qu'il m'enlèvera, si je soumets mon esprit à le reconnaître! s'écria lord Ewald.

--Qu'importe, s'il assure la RÉALITÉ de votre rêve? dit Edison. Et qui donc est libre?--Les Anges de la vieille légende, peut-être! Et, seuls, ils peuvent avoir conquis le titre de libres, en effet! car ils sont délivrés, enfin, de la Tentation... ayant vu l'abîme où sont tombés ceux-là qui ont voulu penser.

Les deux interlocuteurs se regardèrent en silence à cette parole.

--Si je comprends bien, reprit lord Ewald avec stupeur, il faudrait que, _moi-même,_ j'apprisse _la partie_ de mes questions et de mes réponses?

--Ne pourrez-vous donc les modifier, _comme dans la vie,_ aussi ingénieusement que vous le voudrez,--de manière, toutefois, à ce que la réponse attendue s'y adapte?... En vérité, _tout, je vous assure, peut, absolument, répondre à tout_: c'est le grand kaléïdoscope des mots humains. Étant donnés la couleur et le ton d'un sujet dans l'esprit, n'importe quel vocable peut toujours s'y adapter en un sens quelconque, dans l'éternel _à peu près_ de l'existence et des conversations humaines.--Il est tant de mots vagues, suggestifs, d'une élasticité intellectuelle si étrange! et dont le charme et la profondeur dépendent, simplement, de _ce à quoi ils répondent_!

Un exemple: je suppose qu'une parole solitaire... le mot «_déjà!_» soit le mot que _devra_ prononcer,--en tel instant,--l'Andréïde. Je prends ce seul mot, au lieu de n'importe quelle phrase. Vous attendez cette parole, qui sera dite avec la voix douce et grave de Miss Alicia Clary et accompagnée de son plus beau regard perdu en vos yeux.

Ah! songez à combien de questions ou de pensées ce seul mot peut répondre magnifiquement! Ce sera donc à vous d'en créer la profondeur et la beauté _dans votre question même_.

C'est ce que vous essayez de faire, dans la vie, avec la vivante: seulement, lorsque c'est ce même mot que vous en attendez, en telle circonstance où il serait d'une si noble harmonie avec votre pensée que vous voudriez pouvoir le _souffler_, pour ainsi dire, à cette femme, JAMAIS celle-ci ne le prononce. Ce sera TOUJOURS une dissonance amère, _une autre parole, enfin_, que son naturel judicieux lui dictera, pour vous serrer le coeur.

Eh bien, avec l'Alicia-future, l'Alicia réelle, l'Alicia de votre âme, vous ne subirez plus ces stériles ennuis... Ce sera bien la parole _attendue_--et dont la beauté dépendra de votre suggestion même,--qu'elle répondra! Sa «conscience» ne sera plus la négation de la vôtre, mais deviendra la semblance d'âme que préférera votre mélancolie. Vous pourrez évoquer en elle la présence radieuse _de votre seul amour_, sans redouter, cette fois, qu'elle démente votre songe! Ses paroles ne décevront jamais votre espérance! Elles seront toujours aussi sublimes... que votre inspiration saura les susciter. Ici, vous n'aurez du moins pas à craindre d'être incompris, comme avec la vivante: vous aurez seulement à prendre attention au temps gravé entre les paroles. Il vous sera même inutile d'articuler, vous-même, des paroles! Les siennes répondront à vos pensées, à vos silences.

--Ah! si c'est, _à ce point_, une comédie que vous me proposez de jouer perpétuellement, répondit lord Ewald, c'est une offre à laquelle je ne puis que me refuser,--je dois vous le déclarer.

II

Rien de nouveau sous le soleil

Et j'ai reconnu que _cela même_ était une vanité. L'ECCLÉSIASTE.

Edison, à ce mot, posa sur la table, auprès de l'Andréïde, l'instrument lumineux qui suffisait à l'autopsie de sa créature, et relevant le front:

--Une comédie, mon cher lord? dit-il: mais, est-ce que vous ne consentez pas à la jouer toujours avec l'original, puisque, d'après vos confidences mêmes, vous ne pouvez que lui cacher ou lui taire à jamais votre arrière-pensée, par politesse?

Oh! qui donc serait assez étrange, sous le soleil, pour essayer de s'imaginer qu'il ne joue pas la comédie jusqu'à la mort? Ceux-là seuls qui ne savent pas leurs rôles prétendent le contraire. Tout le monde la joue! forcément! Et chacun avec soi-même. Être sincère? Voilà le seul rêve tout à fait irréalisable. Sincère! Comment serait-ce possible, puisqu'on ne sait rien? puisque personne n'est, vraiment, persuadé de rien! puisque l'on ne se connaît pas soi-même?--L'on voudrait convaincre son prochain que l'on est, soi-même, convaincu d'une chose--(alors que, dans la conscience mal étouffée, l'on entend, l'on voit, l'on sent le douteux de cette même chose)!--Et pourquoi? Pour se magnifier d'une foi d'ailleurs toute fictive, dont personne n'est dupe une seconde et que l'interlocuteur ne feint d'admettre... qu'afin qu'il lui soit rendu la pareille tout à l'heure. Comédie, vous dis-je. Mais si l'on _pouvait_ être sincère, aucune société ne durerait une heure,--chacun passant l'existence à se donner de perpétuels démentis, vous le savez! Je défie l'homme le plus franc d'être sincère une minute sans se faire casser la figure ou se trouver dans la nécessité de la briser à ses semblables. Encore une fois, que savons-nous, pour oser émettre une opinion sur quoi que ce soit qui ne soit pas _relative_ à mille influences de siècle, de milieux, de dispositions d'esprit, etc.--En amour? Ah! si deux amants pouvaient jamais se voir _réellement, tels qu'ils sont_, et savoir, réellement, ce qu'ils pensent _ainsi que la façon dont ils sont conçus l'un par l'autre_, leur passion s'envolerait à la minute! Heureusement pour eux ils oublient toujours cette loi physique inéluctable: «deux atomes ne peuvent se toucher.» Et ils ne se pénètrent que dans cette infinie illusion de leur rêve, incarnée dans l'enfant, et dont se perpétue la race humaine.

Sans l'illusion, tout périt. On ne l'évite pas. L'illusion, c'est la lumière! Regardez le ciel au-dessus des couches atmosphériques de la terre, à quatre ou cinq lieues, seulement, d'élévation: vous voyez un abîme couleur d'encre, parsemé de tisons rouges de nul éclat. Ce sont donc les nuages, symboles de l'Illusion, qui nous font la Lumière! Sans eux, les Ténèbres. Notre ciel joue donc lui-même la comédie de la Lumière--et nous devons nous régler sur son exemple sacré.

Quant aux amants, dès qu'ils _croient_ seulement se connaître, ils ne demeurent plus attachés l'un à l'autre que par l'habitude. Ils tiennent à la somme de leurs êtres et de leurs imaginations dont ils se sont réciproquement imbus; ils tiennent au fantôme qu'ils ont conçu, l'un d'après l'autre, en eux-mêmes, ces étrangers éternels! mais ils ne tiennent plus l'un à l'autre _tels qu'ils se sont reconnus être,_--Comédie inévitable! vous dis-je. Et quant à celle que vous aimez, puisque ce n'est qu'une comédienne, puisqu'elle n'est digne d'admiration pour vous que lorsqu'elle «joue la comédie» et qu'elle ne vous charme, absolument, que dans ces instants-là,--que pouvez-vous demander de mieux que son andréïde, laquelle ne sera que ces instants figés par un grand sortilège?

--C'est fort spécieux, dit tristement le jeune homme. Mais... entendre toujours les mêmes paroles! les voir toujours accompagnées de la même expression, fût-elle admirable!--Je crois que cette comédie me semblera bien vite... monotone.

--J'affirme, répondit Edison, qu'entre deux êtres qui s'aiment toute nouveauté d'aspect ne peut qu'entraîner la diminution du prestige, altérer la passion, faire envoler le rêve. De là ces rapides satiétés des amants, lorsqu'ils s'aperçoivent, ou croient s'apercevoir, à la longue, de leur vraie nature réciproque, dégagée des voiles artificiels dont chacun d'eux se parait pour plaire à l'autre. Ce n'est même qu'une _différence_ d'avec leur rêve qu'ils constatent encore, ici! Et elle suffit pour qu'ils en arrivent souvent au dégoût et à la haine.

Pourquoi?

Parce que si l'on a trouvé sa joie dans une seule manière de se concevoir, ce que l'on veut, au fond de son âme, c'est la conserver sans ombre, telle qu'elle est, sans l'augmenter ni la diminuer; car le mieux est l'ennemi du bien--_et ce n'est que la nouveauté qui nous désenchante._

--Oui, c'est vrai! murmura lord Ewald, avec un pensif sourire.

--Eh bien! l'Andréïde, avons-nous dit, n'est que les premières heures de l'Amour immobilisées,--l'heure de l'Idéal à jamais faite prisonnière: et vous vous plaignez déjà de ce qu'elle ne pourra plus rouvrir ses inconstantes ailes pour vous quitter encore! O nature humaine!

--Songez, aussi, répondit lord Ewald en souriant, que cet agrégat de merveilles, étendu sur ce marbre, n'est qu'un assemblage vain et mort de substances sans conscience de leur cohésion ni du prodige futur qui doit s'en dégager.

Vous pourrez troubler mes yeux, mes sens et mon esprit par cette magique vision: mais pourrai-je oublier, moi, qu'elle n'est qu'impersonnelle? Comment aimer zéro? me crie, froidement, ma conscience.

Edison regarda l'Anglais.

--Je vous ai démontré, répondit-il, que dans l'Amour-passion, tout n'était que vanité sur mensonge, illusion sur inconscience, maladie sur mirage,--Aimer zéro, dites-vous? Encore une fois, qu'importe, si vous êtes l'unité placée devant ce zéro, comme vous l'êtes, d'ores et déjà, devant tous les zéros de la vie--et si c'est, enfin, le seul qui ne vous désenchante ni ne vous trahisse?

Toute idée de possession n'est-elle donc pas éteinte et morte en votre coeur?--Je ne vous offre, et je l'ai bien spécifié, qu'une transfiguration de votre belle vivante,--c'est-à-dire ce que vous avez demandé en vous écriant: «Qui m'ôtera cette âme de ce corps!» Et voici que, déjà, vous redoutez, à l'avance, la monotonie de votre propre voeu réalisé. Vous voulez, maintenant, que l'Ombre soit aussi changeante que la Réalité!--Eh bien! je vais vous prouver, à l'instant, jusqu'à l'évidence la plus incontestable, que c'est vous-même, ici, _qui essuyez, cette fois, de vous faire illusion,_ car vous ne pouvez pas ignorer, mon cher lord, que la _Réalité_, elle-même, n'est pas aussi riche en mobilités, en nouveautés, ni en diversités que vous vous efforcez de le croire! Je vais vous rappeler que le langage du bonheur dans l'Amour, ainsi que ses expressions sur les traits mortels, ne sont pas aussi variés _qu'un secret désir de garder, quand même, votre déjà pensif désespoir_, vous inspire de le supposer encore!

L'électricien se recueillit un instant,--puis:

--Éterniser une seule heure de l'amour,--la plus belle,--celle, par exemple, où le mutuel aveu se perdit sous l'éclair du premier baiser, oh! l'arrêter au passage, la fixer et s'y définir! y incarner son esprit et son dernier voeu! ne serait-ce donc point le rêve de tous les êtres humains? Ce n'est que pour essayer de ressaisir cette heure idéale que l'on continue d'aimer encore, malgré les différences et les amoindrissements apportés par les heures suivantes.--Oh! ravoir celle-là, toute seule!--Mais les autres ne sont douces qu'autant qu'elles l'augmentent et la rappellent! Comment se lasser jamais de rééprouver cette unique joie: la grande heure monotone! L'être aimé ne représente plus que cette heure perpétuellement à reconquérir et que l'on s'acharne en vain à vouloir ressusciter. Les autres heures ne font que monnayer cette heure d'or! Si l'on pouvait la renforcer des meilleurs instants, parmi ceux des nuits ultérieures, elle apparaîtrait comme l'idéal de toute félicité réalisé.

Ceci posé en principe, dites-moi:--si votre bien-aimée vous offrait de s'incarner à tout jamais dans l'heure qui vous a semblé la plus belle,--celle où quelque dieu lui inspira des paroles qu'elle ne comprenait pas,--à la condition de lui _redire, vous aussi, celles des vôtres qui, uniquement, ont fait partie constitutive de cette heure, croiriez-vous «jouer la comédie» en acceptant ce pacte divin_? Ne dédaigneriez-vous pas le reste des paroles humaines? Et cette femme vous semblerait-elle monotone? Regretteriez-vous, enfin, ces heures suivantes, où elle vous sembla si différente que vous alliez en mourir?

Ses paroles, son regard, son beau sourire, sa voix, sa personne même, telle qu'elle fut en cette heure, ne vous suffiraient-ils pas? L'idée, même, vous viendrait-elle de réclamer du Destin _la restitution_ de ces autres paroles de hasard, fatales ou insignifiantes presque toujours, des traîtres instants qui suivirent l'illusion envolée?--Non.--Celui qui aime ne _redit-il_ pas, à chaque instant, à celle qu'il aime, les deux mots si délicieusement sacrés qu'il lui a déjà dits mille fois? Et que lui demande-t-il, sinon l'écho de ces deux paroles, ou quelque grave silence de joie?

Et, en effet, on sent que le mieux est _de réentendre_ les seules paroles qui puissent nous ravir, précisément parce qu'elles nous ont ravi une fois déjà. Il en est de cela, tenez, tout simplement, comme d'un beau tableau, d'une belle statue où l'on découvre tous les jours des beautés, des profondeurs nouvelles; d'une belle musique que l'on veut réentendre de préférence à de nouvelle; d'un beau livre que l'on relit sans se lasser, de préférence à mille autres, qu'on ne veut même pas entr'ouvrir. Car une seule chose belle contient l'âme simple de toutes les autres. Une seule femme contient toutes les femmes, pour qui aime celle-là. Et lorsqu'il nous incombe une de ces heures absolues, nous sommes ainsi faits que _nous n'en voulons plus d'autres_, et que nous passons notre vie à essayer, inutilement, de l'évoquer encore,--comme si l'on pouvait arracher sa proie au Passé.

--Oui, soit! dit amèrement lord Ewald. Cependant, monsieur l'enchanteur, ne pouvoir jamais _improviser_ une parole naturelle, toute simple!.. Cela doit glacer bien vite la bonne volonté la plus résolue.

--Improviser!... s'écria Edison: vous croyez donc que l'on improvise quoi que ce soit? qu'on ne _récite_ pas toujours?--Mais, enfin, lorsque vous priez Dieu, est-ce que tout cela n'est pas réglé, jour par jour, dans ces livres d'oraisons qu'enfant vous avez appris par coeur? En un mot ne lisez-vous pas, ou ne récitez-vous pas, toujours, les _mêmes_ prières du matin et du soir, lesquelles ont été composées, _une fois pour toutes et pour le mieux_, par ceux qui ont eu qualité pour cela? et qui s'y entendaient?--Est-ce que notre Dieu, lui-même, enfin, ne vous en a pas donné la formule en vous disant: «Quand vous prierez, vous prierez, COMME CECI! etc?»--Est-ce que, depuis bientôt deux mille années, toutes les autres prières sont autres choses que de pâles dilutions de celle qu'il nous a léguée?

Même dans la vie, est-ce que toutes les conversations mondaines n'ont pas l'air de fins de lettres?

En vérité, toute parole n'est et ne peut être qu'une redite:--et il n'est pas besoin de Hadaly pour se trouver, toujours, en tête-à-tête avec un fantôme.

Chaque métier humain a son ensemble de phrases,--où chaque homme tourne et se vire jusqu'à la mort: et son vocabulaire, qui lui semble si étendu, se réduit à une centaine, au plus, de phrases types, constamment récitées.

Certes, vous n'avez jamais eu le souci ni pris le plaisir de calculer, par exemple, la somme d'heures qu'un perruquier de soixante ans, ayant commencé son métier à dix-huit ans, a dépensée à dire à chaque menton qu'il rase: «Il fait beau ou vilain temps!» pour engager la conversation, laquelle (s'il lui est répondu) roule cinq minutes sur ce sujet, pour être _automatiquement_ reprise par le menton suivant, et ainsi de suite, et recommencer le lendemain? Cela donne un peu plus de _quatorze_ années compactes de sa vie, c'est-à-dire la quatrième partie, environ, de la totalité de ses jours; le reste est employé à naître, geindre, grandir, boire, manger, dormir et voter d'une manière éclairée.

Que voulez-vous qu'on improvise, hélas! qui n'ait été débité, déjà, par des milliards de bouches? On tronque, on ajuste, on banalise, on balbutie, voilà tout. Cela vaut-il la peine d'être regretté, d'être dit, d'être écouté? Est-ce que la Mort, avec sa poignée de terre, ne clora pas, demain, tout ce parlage insignifiant, tout ce rebattu où nous nous répandons en croyant «improviser»?

Et comment hésiteriez-vous à préférer, comme économie de temps, les admirables condensations verbales, composées par ceux-là qui ont le métier de la parole, l'habitude de la pensée, et qui peuvent exprimer, à eux seuls, les sensations de toute l'Humanité! Ces hommes-mondes ont analysé les plus subtiles nuances des passions. C'est l'essence, que, seule, ils ont gardée, qu'ils expriment en condensant des milliers de volumes au profond d'une seule page. C'est nous-mêmes qu'ils sont, quels que nous soyons. Ils sont les incarnations du dieu Protée qui veille en nos coeurs. Toutes nos idées, nos paroles, nos sentiments, pesés au carat, sont étiquetés, en leurs esprits, avec leurs plus lointaines ramifications, celles où nous n'osons descendre, nous aventurer! Ils savent, d'avance et pour le mieux, tout ce que nos passions peuvent nous suggérer d'intense, de magique et d'idéal. Nous ne ferons pas mieux, je vous assure:--et je ne vois pas pourquoi nous nous donnerions la peine de parler plus mal, en voulant nous en rapporter à notre inhabileté, sous prétexte qu'elle est, du moins, _personnelle_,--alors que ceci, vous le voyez, n'est encore qu'une illusion.

--Continuons donc l'anatomie de votre belle morte! répondit lord Ewald après un pensif silence: je me rends à votre discours.

III

La Démarche.

Incessu patuit dea. VIRGILE

A l'injonction de son ami, l'ingénieur ressaisissant la grande pince de verre: