L'Étourdi ou les contre-temps

Part 5

Chapter 5 3,782 words Public domain Markdown

- Andrès -

Vous le savez, Célie, il n'est rien que mon coeur N'ait fait pour vous prouver l'excès de son ardeur. Chez les Vénitiens, dès un assez jeune âge, La guerre en quelque estime avait mis mon courage, Et j'y pouvais un jour, sans trop croire de moi, Prétendre, en les servant, un honorable emploi ; Lorsqu'on me vit pour vous oublier toute chose, Et que le prompt effet d'une métamorphose, Qui suivit de mon coeur le soudain changement, Parmi vos compagnons sut ranger votre amant, Sans que mille accidents, ni votre indifférence, Aient pu me détacher de ma persévérance. Depuis, par un hasard, d'avec vous séparé Pour beaucoup plus de temps que je n'eusse auguré, Je n'ai, pour vous rejoindre, épargné temps ni peine ; Enfin, ayant trouvé la vieille Egyptienne, Et plein d'impatience, apprenant votre sort, Que pour certain argent qui leur importait fort, Et qui de tous vos gens détourne le naufrage, Vous aviez en ces lieux été mise en otage, J'accours vite y briser ces chaînes d'intérêt, Et recevoir de vous les ordres qu'il vous plaît : Cependant on vous voit une morne tristesse, Alors que dans vos yeux doit briller l'allégresse. Si pour vous la retraite avait quelques appas, Venise, du butin fait parmi les combats, Me garde pour tous deux de quoi pouvoir y vivre ; Que si, comme devant, il vous faut encor suivre, J'y consens, et mon coeur n'ambitionnera Que d'être auprès de vous tout ce qu'il vous plaira.

- Célie -

Votre zèle pour moi visiblement éclate : Pour en paraître triste, il faudrait être ingrate, et mon visage aussi, par son émotion, N'explique point mon coeur en cette occasion. Une douleur de tête y peint sa violence ; Et si j'avais sur vous quelque peu de puissance, Notre voyage, au moins pour trois ou quatre jours, Attendrait que ce mal eût pris un autre cours.

- Andrès -

Autant que vous voudrez, faites qu'il se diffère. Toutes mes volontés ne butent qu'à vous plaire. Cherchons une maison à vous mettre en repos. L'écriteau que voici s'offre tout à propos.

Scène IV. - Célie, Andrès, Mascarille, déguisé en Suisse.

- Andrès -

Seigneur Suisse, êtes-vous de ce logis le maître ?

- Mascarille -

Moi pour serfir à fous.

- Andrès -

Pourrons-nous y bien être !

- Mascarille -

Oui ; moi pour détrancher chafons champre carni. Mais che non point locher te chans te méchant vi.

- Andrès -

Je crois votre maison franche de tout ombrage.

- Mascarille -

Fous noufeau dans sti fil, moi foir à la fissage.

- Andrès -

Oui.

- Mascarille -

La matame est-il mariage al monsieur ?

- Andrès -

Quoi ?

- Mascarille -

S'il être son fame, ou s'il être son soeur ?

- Andrès -

Non.

- Mascarille -

Mon foi, pien choli ; fenir pour marchantisse, Ou pien pour temanter à la palais choustice ? La procès il faut rien, il coûter tant t'archant ! La procurair larron, l'afocat pien méchant.

- Andrès -

Ce n'est pas pour cela.

- Mascarille -

Fous tonc mener sti file Pour fenir pourmener et recarter la file ?

- Andrès -

(A Célie.)

Il n'importe. Je suis à vous dans un moment. Je vais faire venir la vieille promptement, Contremander aussi notre voiture prête.

- Mascarille -

Li ne porte pas pien.

- Andrès -

Elle a mal à la tête.

- Mascarille -

Moi chafoir te pon fin, et te fromage pon. Entre fous, entre fous tans mon petit maisson.

(Célie, Andrès et Mascarille entrent dans la maison.)

Scène V. - Lélie.

- Lélie -

Quel que soit le transport d'une âme impatiente, La parole m'engage à rester en attente, A laisser faire un autre, et voir sans rien oser, Comme de mes destins le ciel veut disposer.

Scène VI. - Andrès, Lélie.

- Lélie -

(A Andrès, qui sort de la maison.)

Demandiez-vous quelqu'un dedans cette demeure ?

- Andrès -

C'est un logis garni que j'ai pris tout à l'heure.

- Lélie -

A mon père pourtant la maison appartient, Et mon valet, la nuit pour la garder s'y tient.

- Andrès -

Je ne sais ; l'écriteau marque au moins qu'on la loue ; Lisez.

- Lélie -

Certes, ceci me surprend, je l'avoue. Qui diantre l'aurait mis ? et par quel intérêt... ? Ah ! ma foi, je devine à peu près ce que c'est ! Cela ne peut venir que de ce que j'augure.

- Andrès -

Peut-on vous demander quelle est cette aventure ?

- Lélie -

Je voudrais à tout autre en faire un grand secret ; Mais pour vous il n'importe, et vous serez discret. Sans doute l'écriteau que vous voyez paraître, Comme je conjecture, au moins, ne saurait être Que quelque invention du valet que je di, Que quelque noeud subtil qu'il doit avoir ourdi Pour mettre en mon pouvoir certaine Egyptienne Dont j'ai l'âme piquée, et qu'il faut que j'obtienne. Je l'ai déjà manquée, et même plusieurs coups.

- Andrès -

Vous l'appelez ?

- Lélie -

Célie.

- Andrès -

Eh ! que ne disiez-vous ? Vous n'avez qu'à parler, je vous aurais sans doute Epargné tous les soins que ce projet vous coûte.

- Lélie -

Quoi ? vous la connaissez ?

- Andrès -

C'est moi qui maintenant Viens de la racheter.

- Lélie -

O discours surprenant !

- Andrès -

Sa santé de partir ne nous pouvant permettre, Au logis que voilà je venais de la mettre ; Et je suis très ravi, dans cette occasion, Que vous m'ayez instruit de votre invention.

- Lélie -

Quoi ? j'obtiendrais de vous le bonheur que j'espère ? Vous pourriez... ?

- Andrès -

(allant frapper à la porte.)

Tout à l'heure on va vous satisfaire.

- Lélie -

Que pourrai-je vous dire ? Et quel remerciement... ?

- Andrès -

Non, ne m'en faites point, je n'en veux nullement.

Scène VII. - Lélie, Andrès, Mascarille.

- Mascarille -

(à part.)

Eh bien ! Ne voilà pas mon enragé de maître ! Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre (28).

- Lélie -

Sous ce grotesque habit qui l'aurait reconnu ? Approche, Mascarille, et sois le bienvenu.

- Mascarille -

Moi souis ein chant t'honneur, moi non point Maquerille. Chai point fentre chamais le fame ni le fille.

- Lélie -

Le plaisant baragouin ! il est bon, sur ma foi !

- Mascarille -

Alez fous pourmener, sans toi rire te moi.

- Lélie -

Va, va, lève le masque, et reconnais ton maître.

- Mascarille -

Partié ! tiable, mon foi chamais toi chai connaître.

- Lélie -

Tout est accommodé, ne te déguise point.

- Mascarille -

Si toi point t'en aller, che paille ein coup te poing.

- Lélie -

Ton jargon allemant est superflu, te dis-je ; Car nous sommes d'accord ; et sa bonté m'oblige. J'ai tout ce que mes voeux lui pouvaient demander, Et tu n'as pas sujet de rien appréhender.

- Mascarille -

Si vous êtes d'accord par un bonheur extrême, Je me dessuisse donc, et redeviens moi-même.

- Andrès -

Ce valet vous servait avec beaucoup de feu. Mais je reviens à vous, demeurez quelque peu.

Scène VIII. - Lélie, Mascarille.

- Lélie -

Eh bien ! que diras-tu ?

- Mascarille -

Que j'ai l'âme ravie De voir d'un beau succès notre peine suivie.

- Lélie -

Tu feignais à sortir de ton déguisement, Et ne pouvais me croire en cet événement.

- Mascarille -

Comme je vous connais, j'étais dans l'épouvante, Et trouve l'aventure aussi fort surprenante.

- Lélie -

Mais confesse qu'enfin c'est avoir fait beaucoup. Au moins j'ai réparé mes fautes à ce coup, Et j'aurai cet honneur d'avoir fini l'ouvrage.

- Mascarille -

Soit ; vous aurez été bien plus heureux que sage.

Scène IX. - Célie, Andrès, Lélie, Mascarille.

- Andrès -

N'est-ce pas là l'objet dont vous m'avez parlé ?

- Lélie -

Ah ! quel bonheur au mien pourrait être égalé !

- Andrès -

Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable. Si je ne l'avouais, je serais condamnable : Mais enfin ce bienfait aurait trop de rigueur, S'il fallait le payer aux dépens de mon coeur. Jugez, dans le transport où sa beauté me jette, Si je dois à ce prix vous acquitter ma dette ! Vous êtes généreux, vous ne le voudriez pas : Adieu. Pour quelques jours retournons sur nos pas.

Scène X. - Lélie, Mascarille.

- Mascarille -

(après avoir chanté.)

Je ris, et toutefois je n'en ai guère envie ; Vous voilà bien d'accord, il vous donne Célie ; Hem ! vous m'entendez bien.

- Lélie -

C'est trop ; je ne veux plus Te demander pour moi de secours superflus. Je suis un chien, un traître, un bourreau détestable, Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable. Va, cesse tes efforts pour un malencontreux, Qui ne saurait souffrir qu'on le rende heureux. Après tant de malheurs, après mon imprudence, Le trépas me doit seul prêter son assistance.

Scène XI. - Mascarille.

- Mascarille -

Voilà le vrai moyen d'achever son destin ; Il ne lui manque plus que de mourir enfin, Pour le couronnement de toutes ses sottises. Mais en vain son dépit pour ses fautes commises Lui fait licencier mes soins et mon appui, Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgré lui, Et dessus son lutin obtenir la victoire. Plus l'obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire ; Et les difficultés dont on est combattu Sont les dames d'atours qui parent la vertu.

Scène XII. - Célie, Mascarille.

- Célie -

(A Mascarille, qui lui a parlé bas.)

Quoi que tu veuilles dire, et que l'on se propose, De ce retardement j'attends fort peu de chose. Ce qu'on voit de succès peut bien persuader Qu'ils ne sont pas encor fort près de s'accorder : Et je t'ai déjà dit qu'un coeur comme le nôtre Ne voudrait pas pour l'un faire injustice à l'autre, Et que très fortement, par de différents noeuds, Je me trouve attachée au parti de tous deux. Si Lélie a pour lui l'amour et sa puissance, Andrès pour son partage a la reconnaissance, Qui ne souffrira point que mes pensers secrets Consultent jamais rien contre ses intérêts. Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon âme, Si le don de mon coeur ne couronne sa flamme, Au moins dois-je ce prix à ce qu'il fait pour moi De n'en choisir point d'autre, au mépris de sa foi, Et de faire à mes voeux autant de violence Que j'en fais aux désirs qu'il met en évidence. Sur ces difficultés qu'oppose mon devoir, Juge ce que tu peux te permettre d'espoir.

- Mascarille -

Ce sont, à dire vrai, de très fâcheux obstacles, Et je ne sais point l'art de faire des miracles ; Mais je vais employer mes efforts plus puissants, Remuer terre et ciel, m'y prendre de tous sens Pour tâcher de trouver un biais salutaire, Et vous dirai bientôt ce qui se pourra faire.

Scène XIII. - Hippolyte, Célie.

- Hippolyte -

Depuis votre séjour, les dames de ces lieux Se plaignent justement des larcins de vos yeux, Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles Et de tous leurs amants faites des infidèles : il n'est guère de coeurs qui puissent échapper Aux traits dont à l'abord vous savez les frapper ; Et mille libertés, à vos chaînes offertes, Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes. Quant à moi, toutefois, je ne me plaindrais pas Du pouvoir absolu de vos rares appas, Si, lorsque mes amants sont devenus les vôtres, Un seul m'eût consolé de la perte des autres : Mais qu'inhumainement vous me les ôtiez tous, C'est un dur procédé dont je me plains à vous.

- Célie -

Voilà d'un air galant faire une raillerie ; Mais épargnez un peu celle qui vous en prie. Vos yeux, vos propres yeux se connaissent trop bien, Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien ; Ils sont fort assurés du pouvoir de leurs charmes, Et ne prendront jamais de pareilles alarmes.

- Hippolyte -

Pourtant en ce discours je n'ai rien avancé Qui dans tous les esprits ne soit déjà passé ; Et sans parler du reste, on sait bien que Célie A causé des désirs à Léandre et Lélie.

- Célie -

Je crois qu'étant tombés dans cet aveuglement, Vous vous consoleriez de leur perte aisément, Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable Qui d'un si mauvais choix se trouverait capable.

- Hippolyte -

Au contraire, j'agis d'un air différent, Et trouve en vos beautés un mérite si grand ; J'y vois tant de raisons capables de défendre L'inconstance de ceux qui s'en laissent surprendre, Que je ne puis blâmer la nouveauté des feux Dont envers moi Léandre a parjuré ses voeux, Et le vais voir tantôt, sans haine et sans colère, Ramené sous mes lois par le pouvoir d'un père.

Scène XIV. - Célie, Hippolyte, Mascarille.

- Mascarille -

Grande, grande nouvelle, et succès surprenant, Que ma bouche vous vient annoncer maintenant !

- Célie -

Qu'est-ce donc ?

- Mascarille -

Ecoutez ; voici sans flatterie...

- Célie -

Quoi ?

- Mascarille -

La fin d'une vraie et pure comédie La vieille Egyptienne à l'heure même...

- Célie -

Eh bien ?

- Mascarille -

Passait dedans la place, et ne songeait à rien, Alors qu'une autre vieille assez défigurée L'ayant de près au nez longtemps considérée, Par un bruit enroué de mots injurieux, A donné le signal d'un combat furieux, Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flèches, Ne faisait voir en l'air que quatres griffes sèches, Dont ces deux combattants s'efforçaient d'arracher Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair. On n'entend que ces mots, chienne, louve, bagasse. D'abord leurs escoffions (29) ont volé par la place, Et laissant voir à nu deux têtes sans cheveux, Ont rendu le combat risiblement affreux. Andrès et Trufaldin, à l'éclat du murmure, Ainsi que force monde, accourus d'aventure, Ont à les décharpir (30) eu de la peine assez, Tant leurs esprits étaient par la fureur poussés. Cependant que chacune, après cette tempête, Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête, Et que l'on veut savoir qui causait cette humeur, Celle qui la première avait fait la rumeur, Malgré la passion dont elle était émue, Ayant sur Trufaldin tenu longtemps la vue : C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux, Qu'on m'a dit qui viviez inconnu dans ces lieux, A-t-elle dit tout haut ; ô rencontre opportune ! Oui, seigneur Zanobio Ruberti, la fortune Me fait vous reconnaître, et dans le même instant Que pour votre intérêt je me tourmentais tant. Lorsque Naples vous vit quitter votre famille, J'avais, vous le savez, en mes mains votre fille, Dont j'élevais l'enfance, et qui, par mille traits, Faisait voir, dès quatre ans, sa grâce et ses attraits. Celle que vous voyez, cette infâme sorcière, Dedans notre maison se rendant familière, Me vola ce trésor. Hélas ! de ce malheur Votre femme, je crois, conçut tant de douleur, Que cela servit fort pour avancer sa vie : Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie Me faisant redouter un reproche fâcheux, Je vous fis annoncer la mort de toutes deux. Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue, Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue. Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix, Pendant tout ce récit, répétait plusieurs fois, Andrès, ayant changé quelque temps de visage, A Trufaldin surpris a tenu ce langage : Quoi donc ! le ciel me fait trouver heureusement Celui que jusqu'ici j'ai cherché vainement, Et que j'avais pu voir, sans pourtant reconnaître La source de mon sang et l'auteur de mon être ! Oui, mon père, je suis Horace votre fils. D'Albert, qui me gardait, les jours étant finis, Me sentant naître au coeur d'autres inquiétudes, Je sortis de Bologne, et, quittant mes études, Portai durant six ans mes pas en divers lieux, Selon que me poussait un désir curieux : Pourtant, après ce temps, une secrète envie Me pressa de revoir les miens et ma patrie ; Mais dans Naples, hélas ! je ne vous trouvai plus, Et n'y sus votre sort que par des bruits confus : Si bien qu'à votre quête ayant perdu mes peines, Venise pour un temps borna mes courses vaines ; Et j'ai vécu depuis, sans que de ma maison J'eusse d'autres clartés que d'en savoir le nom. Je vous laisse à juger si, pendant ces affaires, Trufaldin ressentait des transports ordinaires. Enfin, pour retrancher ce que plus à loisir Vous aurez le moyen de vous faire éclaircir Par la confession de votre Egyptienne, Trufaldin maintenant vous reconnaît pour sienne ; Andrès est votre frère ; et comme de sa soeur Il ne peut plus songer à se voir possesseur, Une obligation qu'il prétend reconnaître A fait qu'il vous obtient pour épouse à mon maître Dont le père, témoin de tout l'événement, Donne à cet hyménée un plein consentement, Et, pour mettre une joie entière en sa famille, Pour le nouvel Horace a proposé sa fille. Voyez que d'incidents à la fois enfantés !

- Célie -

Je demeure immobile à tant de nouveautés.

- Mascarille -

Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes, Qui du combat encor remettent leurs personnes. Léandre est de la troupe, et votre père aussi. Moi je vais avertir mon maître de ceci, Et que lorsqu'à ses voeux on croit le plus d'obstacle, Le ciel en sa faveur produit comme un miracle.

(Mascarille sort.)

- Hippolyte -

Un tel ravissement rend mes esprits confus, Que pour mon propre sort je n'en aurais pas plus. Mais les voici venir.

Scène XV. - Trufaldin, Anselme, Pandolfe, Célie, Hippolyte, Léandre, Andrès.

- Trufaldin -

Ah ! ma fille !

- Célie -

Ah ! mon père !

- Trufaldin -

Sais-tu déjà comment le ciel nous est prospère ?

- Célie -

Je viens d'entendre ici ce succès merveilleux.

- Hippolyte -

(A Léandre.)

En vain vous parleriez pour excuser vos feux, Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire.

- Léandre -

Un généreux pardon est ce que je désire : Mais j'atteste les cieux qu'en ce retour soudain Mon père fait bien moins que mon propre dessein.

- Andrès -

(A Célie.)

Qui l'aurait jamais cru que cette ardeur si pure Pût être condamnée un jour par la nature ! Toutefois tant d'honneur la sut toujours régir, Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir.

- Célie -

Pour moi, je me blâmais, et croyais faire faute, Quand je n'avais pour vous qu'une estime très haute. Je ne pouvais savoir quel obstacle puissant M'arrêtait sur un pas si doux et si glissant, Et détournait mon coeur de l'aveu d'une flamme Que mes sens s'efforçaient d'introduire en mon âme.

- Trufaldin -

(A Célie.)

Mais en te recouvrant, que diras-tu de moi, Si je songe aussitôt à me priver de toi, Et t'engage à son fils sous les lois d'hyménée ?

- Célie -

Que de vous maintenant dépend ma destinée.

Scène XVI. - Trufaldin, Anselme, Pandolfe, Célie, Hippolyte, Lélie, Léandre, Andrès, Mascarille.

- Mascarille -

(A Lélie.)

Voyons si votre diable aura bien le pouvoir De détruire à ce coup un si solide espoir ; Et si, contre l'excès du bien qui nous arrive, Vous armerez encor votre imaginative. Par un coup imprévu des destins les plus doux, Vos voeux sont couronnés, et Célie est à vous.

- Lélie -

Croirai-je que du ciel la puissance absolue...

- Trufaldin -

Oui, mon gendre, il est vrai.

- Pandolfe -

La chose est résolue.

- Andrès -

(A Lélie.)

Je m'acquitte par là de ce que je vous dois.

- Lélie -

(A Mascarille.)

Il faut que je t'embrasse et mille et mille fois. Dans cette joie...

- Mascarille -

Ahi ! ahi ! doucement, je vous prie. Il m'a presque étouffé. Je crains fort pour Célie, Si vous la caressez avec tant de transport : De vos embrassements on se passerait fort.

- Trufaldin -

(A Lélie.)

Vous savez le bonheur que le ciel me renvoie ; Mais puisqu'un même jour nous met tous dans la joie, Ne nous séparons point qu'il ne soit terminé, Et que son père aussi nous soit vite amené.

- Mascarille -

Vous voilà tous pourvus. N'est-il point quelque fille Qui pût accommoder le pauvre Mascarille ? A voir chacun se joindre à sa chacune ici, J'ai des démangeaisons de mariage aussi.

- Anselme -

J'ai ton fait.

- Mascarille -

Allons donc, et que les cieux prospères Nous donnent des enfants dont nous soyons les pères.

FIN DE L'ETOURDI.

Notes [from 1890 edition]

(1) "Gent", "gente" ne veut pas dire "gentille". Ce mot exprime à la fois la légèreté dans la taille, la propreté et l'élégance dans les vêtements. (Voyez Nicot et Le Duchat.)

(2) "Avoir maille à partir", c'est-à-dire à se partager, du latin "partiri". La maille était une petite monnaie de si peu de valeur qu'elle ne pouvait être divisée. De là le proverbe "avoir maille à partir", se disputer sur un partage impossible, et, par extension, avoir une dispute interminable. Ménage dit que cette monnaie était ainsi appelée du vieux mot français "maille", qui signifie "figure carrée", parce que la maille avait cette forme. N'avoir ni "denier" ni "maille" signifiait autrefois n'avoir aucune sorte de monnaie, ni "ronde" ni "carrée".

(3) "Coucher d'imposture", pour "payer de ruses, de mensonges". Cette manière de s'exprimer, dit Voltaire, n'est plus admise : elle vient du jeu. On disait : "Couché de vingt pistoles", "de trente pistoles", "couché belle".

(4) Imitation du proverbe italien : "Salir le mosche al naso". On dit proverbialement en français, qu'"un homme est tendre aux mouches", qu'"il prend la mouche", que "la mouche le pique", pour exprimer qu'il est trop susceptible, qu'il se fâche mal à propos. (B.)

(5) On appelle "panneau" un filet à prendre des lièvres, des lapins, etc. De là les expressions proverbiales "donner", "se jeter", et "jeter quelqu'un dans le panneau". (A.)

(6) "Etre en paroles", pour "converser", "s"entretenir". On dit encore aujourd'hui, "ils sont en paroles de mariage", "en paroles d'affaires". Ces phrases toutes faites dérivent peut-être de la phrase dont Molière se sert ici, et qui n'est plus d'usage.

(7) "Semondre", de "submonere", inviter, convier. Il est bon de remarquer que ce mot était hors d'usage longtemps avant Molière.

(8) Ce demi-vers est obscur. Anselme veut dire sans doute : Plût à Dieu qu'il dormît en paix ! que rien ne troublât le repos de son âme, car il ne doute pas un seul instant que son ami ne soit mort, comme le prouve le vers suivant.

(9) "Prou", vieux mot qui signifie "assez", "beaucoup". Il n'est plus d'usage que dans ces phrases familières : "peu ou prou", "ni peu ni prou". (B.)

(10) Il faut suppléer "le ferait ; mais je ne le ferai pas". Cette locution elliptique, très commune dans nos anciennes comédies, est encore d'usage dans la conversation. (A.)

(11) "Si jamais mon bien te fut considérable", c'est-à-dire, si jamais mon bien te fut cher, fut de quelque prix à tes yeux. Autrefois "considérable" s'employait avec un régime.

(12) "Devis", propos familiers, propos qui font passer le temps.

(13) Ce mot "baie" vient de l'italien "baia". Les Italiens disent comme nous, "dar la baia", pour "se moquer". (Ménage.)

(14) "Male", de "malus", mauvais. Ce mot est très ancien dans notre langue. On disait dans le douxième siècle, male-femme, male-loi, pour mauvaise femme, mauvaise loi.

(15) Ce vers fait allusion au soleil représenté sur les louis d'or du temps de Louis XIV. Charles IX est le premier de nos rois qui ait fait frapper des monnaies d'or avec l'effigie du soleil ; Louis XIV est le dernier.

(16) Suivant une vieille légende, Olibrius, gouverneur des Gaules, ne pouvant toucher le coeur de sainte Reine, la fit mourir. Le martyre de cette sainte fut plus tard le sujet d'un grand nombre de "mystères" qui plaisaient beaucoup au peuple. Olibrius y était représenté comme un fanfaron ; un glorieux, "un occiseur d'innocents" ; de là l'expression proverbiale : "faire l'Olibrius", pour "faire le faux brave", "persécuter ceux qui sont sans défense", etc. (Voyez le "Dictionnaire des proverbes", par la M...)

(17) Cette expression tire son origine d'un jeu fort en usage sous le règne de Louis XIV, mais beaucoup plus ancien. Au premier jour de mai, chacun devait se trouver muni d'une branche de verdure. On se visitait, on tâchait de se surprendre en faute ; ces mots : "Je vous prends sans vert", retentissaient de tous côtés, et la moindre négligence était punie d'une amende dont le produit était destiné à une fête champêtre où l'on célébrait le printemps.

(18) Par "amis d'épée", Molière n'entend pas "compagnons d'armes", mais seulement "compagnons de duel".