Chapter 8
Elle se détourna et s'assit devant sa table... Isabelle s'éloigna d'un pas chancelant. A la porte, elle se heurta à M. Marnel. L'écrivain recula devant ce visage éclairé par la grande lanterne du vestibule que venait d'allumer Rosalie.
--Etes-vous malade, mon enfant?... Que vous arrive-t-il?
Elle fit un geste vague et s'éloigna rapidement vers l'escalier.
M. Marnel entra dans la galerie. Madame Norand, qui feuilletait un volume, tourna la tête vers lui, et il put constater qu'aucune émotion n'avait laissé sa trace sur cette physionomie accentuée.
--Vous allez me conseiller, Marnel. Je suis embarrassée entre deux citations...
--Très volontiers, Sylvie... mais dites-moi auparavant ce qui arrivé à votre petite-fille. Elle avait une triste figure, la pauvre enfant!
--Rassurez-vous, dit sèchement Madame Norand en levant les épaules avec dédain. Ce sont de folles idées de jeune fille auxquelles je viens de mettre ordre... Et, puisque vous voilà, je puis aussi bien vous annoncer maintenant les fiançailles d'Isabelle avec M. Piron, le voisin que vous avez vu ici il y a quelques jours.
--Avec... M. Piron! s'exclama-t-il d'un ton d'indicible stupeur. Voilà donc la raison de ce visage désespéré!... Et c'est cette enfant charmante et délicate, cette jeune créature au coeur aimant que vous voulez donner à ce rustre égoïste?... Il est impossible que vous méditiez un pareil crime, Sylvie!
--Oh! pas de grands mots, Marnel!... Je vous assure qu'elle sera fort heureuse quand elle aura reconnu l'inanité de ses rêves et la paisible sécurité du sort que je lui prépare. J'ai tout fait pour rendre cette enfant sérieuse et pratique, je n'y ai qu'à moitié réussi... le mariage achèvera le reste. Il est temps, grand temps, je m'en suis enfin aperçue.
--Oui, cette pauvre enfant renaissait à la vie morale, elle voyait enfin que tout n'est pas déception et égoïsme, comme vous aviez voulu le lui persuader... Et en même temps s'éclairait son intelligence, cette belle et vive intelligence que vous avez prétendu abaisser perpétuellement aux travaux matériels, en lui ôtant toutes les joies et toutes les espérances de la terre et du ciel.
--Bien d'autres se contentent d'une semblable existence...
--Peut-être, mais combien sont-elles à plaindre, celles-là!... et certainement elles n'ont pas le caractère d'Isabelle. Ne voyez-vous pas que cette jeune fille est admirablement douée sous le rapport de l'intelligence, qu'elle possède un coeur ardent, délicat, d'une exquise élévation?... qu'il lui est impossible, en un mot, de se contenter des sentiments rétrécis et des aspirations bornées imposées par vous?... Ce ne sont pas la pauvreté, la souffrance, le travail qui pourraient effrayer une telle nature, mais seulement le vide du coeur. En aimant, elle est capable de tout supporter... Et si vous aviez réussi à mener à bien votre système, savez-vous ce qu'elle serait devenue?... Une désespérée! Jamais Isabelle, telle que je l'ai pénétrée, n'aurait pu vivre sans espérance et sans idéal.
--Bah! vous verrez qu'elle vivra parfaitement, dit Madame Norand avec une sécheresse ironique. Loin de ses amies Brennier, elle oubliera toutes ses folies. Ces gens ont vraiment bien manoeuvré, mais j'ai été plus forte qu'eux.
--Quels gens?
--Les Brennier, ces hypocrites, cachant sous leurs mines simples et franches une singulière habileté. C'était là un jeu bien combiné, évidemment... Une jeune fille ignorante, riche à millions, voilà une proie excellente, et dès lors on dresse ses batteries, on met en scène le frère et le cousin. La petite sotte tombe dans le piège, choisit le plus habile, et voilà l'avocat besogneux en passe de devenir l'époux de cette jeune millionnaire... Malheureusement, la grand'mère est là...
--Que racontez-vous donc, Sylvie? Je crois, vraiment, que vous accusez cette excellente famille Brennier et M. Arlys! s'écria M. Marnel avec indignation. Ce jeune homme est cependant l'être le plus noble et le plus désintéressé de la création... et d'ailleurs, je sais de source certaine que sa fortune surpasse celle de Mademoiselle d'Effranges. Il tient si peu à l'argent qu'une grande partie de ses revenus va aux oeuvres de bienfaisance... Quant à se sentir attiré vers votre petite-fille, il n'y a là rien d'extraordinaire, et, en les voyant l'un près de l'autre cette après-midi, j'ai pensé qu'on ne pouvait rêver mieux qu'une union entre ces deux belles âmes. Rien ne les sépare... Soyez donc bonne, Sylvie, et, s'ils s'aiment, faites leur bonheur.
Madame Norand demeura un instant silencieuse, la tête tournée vers la fenêtre, ses mains nerveuses disposant des feuillets devant elle... Elle dit enfin d'un ton froidement paisible, comme si elle continuait une phrase commencée:
--Le mariage se fera à l'automne, ici même. M. Piron se montre pressé, ayant grand besoin d'une ménagère. Serez-vous témoin, Marnel?
--Vous êtes un mauvais coeur! Je ne vous aurais jamais crue ainsi, Sylvie! s'écria M. Marnel exaspéré. Tenez, je m'en vais, car je ne sais ce que je vous dirais... Mais souvenez-vous de ce que je vous ai prédit, un soir, à Paris... L'étincelle existait, elle devait jaillir un jour sous l'impression d'un sentiment très vif... et ce sentiment, vous ne pouvez l'étouffer, quoi que vous tentiez. Isabelle, j'ai tout lieu de le croire, a compris que son coeur appartenait à cet autre coeur généreux et bon: voilà l'explication de ce changement qui vous irrite tant... Votre obstination pourra la faire mourir, mais, si peu que je la connaisse, je me doute qu'elle n'est pas de celles qui oublient.
XI
Le vent attaquait avec furie la massive porte d'entrée qui gémissait lamentablement. A travers les larges interstices, il pénétrait dans le vestibule et faisait vaciller sans repos la flamme de la lanterne... Sous cette lueur indécise et troublée, une forme enveloppée d'un long manteau passa légèrement. Deux petites mains nerveuses ouvrirent le lourd vantail et l'apparition se trouva dehors, en face de la lande déserte sur laquelle tombait la lueur grise du jour finissant. Elle s'éloigna rapidement dans la direction de Saint-Pierre-du-Torrent.
Un grand capuchon couvrait sa tête, dérobant ainsi complètement ses traits, mais il était impossible de se méprendre à cette allure légère, extrêmement souple et élégante. C'était bien là Isabelle d'Effranges.
Haletante, brisée par une lutte opiniâtre contre la tempête qui tentait de renverser cette frêle et téméraire créature, Isabelle atteignit enfin le promontoire rocheux sur lequel s'élevait la chapelle. Là semblaient s'être donné rendez-vous toutes les puissances infernales. Le vent hurlait dans la lande, sifflait à travers les fenêtres de la chapelle, veuves de leurs vitres, et grondait dans la gorge où il s'engouffrait impétueusement. Le torrent, gonflé par les pluies des jours précédents, se précipitait avec furie, entraînant dans ses remous écumeux des arbustes et des plantes arrachés à la falaise; au pied du promontoire, la cascade s'écroulait avec fracas. Ce concert épouvantablement grandiose paraissait formé de voix démoniaques déchaînées dans ces solitudes.
Isabelle s'assit à sa place favorite, appuya sa tête sur ses mains croisées et demeura immobile, regardant vaguement devant elle.
Elle était venue rarement ici depuis qu'elle connaissait les Brennier. Pour elle, tout besoin de songerie et de solitude avait fui... Chez ces êtres affectueux et charmants, elle avait trouvé de quoi satisfaire ses plus intimes désirs, et, à certains instants, les tristes jours d'autrefois, les misères quotidiennes s'étaient trouvés oubliés. Un charme s'était emparé d'elle pendant ces derniers mois et elle y avait cédé sans résistance, heureuse comme elle ne l'avait jamais été.
Oui, heureuse, elle, Isabelle! N'était-ce pas inconcevable?... Et ce bonheur mystérieux qu'elle ne pouvait analyser avait atteint son apogée cette après-midi même, quelques instants avant que Madame Norand n'apparût à la Verderaye. En une inoubliable et radieuse minute, elle avait compris que son coeur appartenait à Gabriel.
A Gabriel!... Et elle devait être la femme d'Aristide Piron! Oh! plutôt mourir!
Elle se tordit les mains dans un mouvement de douleur. Mourir!... Elle ne le pouvait plus, maintenant qu'elle croyait à un Dieu, à une vie future, à tout ce que croyait Gabriel. Mais alors, comment lutter, comment éviter ce sort odieux devant lequel son jeune être frémissant reculait avec horreur?... Comment?...
Elle se leva brusquement. Sous l'angoisse épouvantable qui l'étreignait, elle eût voulu crier, jeter sa plainte aux échos de la lande sombre. Mais les rafales l'étouffaient, paraissant se rendre complices de l'aïeule implacable qui avait tenté de refouler toutes les aspirations de ce jeune coeur... Eh bien! elle fuirait, elle irait... Mais où donc? Qui aurait pitié d'elle?
Elle s'avança dans le sentier étroit côtoyant le bord de la falaise, sans souci du sol détrempé sur lequel elle glissait. Elle marchait en se répétant qu'elle périrait de fatigue et de faim dans la lande plutôt que d'épouser cet homme... mais elle s'arrêta près de la pierre sculptée où elle s'était assise un jour... ce jour où elle avait vu pour la seconde fois Gabriel Arlys. Pauvre insensée! elle avait fui alors ceux-là dont la séparation produisait aujourd'hui en elle un immense déchirement.
Elle monta sur la pierre et regarda mélancoliquement le torrent écumer à ses pieds. Que tout était sombre et triste aujourd'hui, depuis le ciel noir jusqu'à l'eau grise et terrible qui emportait dans ses flots furieux ses proies végétales pour les jeter au loin, dans quelque gouffre mystérieux!... jusqu'à la chapelle isolée et croulante, enveloppée de sa verdure foncée comme une veuve de ses voiles!... Ou bien était-ce elle-même qui voyait toutes choses à travers le brouillard de ses regrets, de son intime et profonde souffrance?
Dans un geste douloureux, elle leva les mains au ciel en laissant échapper un sanglot... Un cri d'angoisse retentit derrière elle.
--Isabelle!
Elle se retourna en tressaillant au son de cette voix bien connue. Au débouché d'un sentier dévalant vers la lande apparaissait Gabriel... mais Gabriel livide, les traits contractés, une expression d'horreur et d'indicible reproche dans le regard. Son bras se tendait comme pour empêcher un acte criminel... et une soudaine lumière se fit dans l'esprit d'Isabelle.
--Non, non!... Oh! ne croyez pas cela! cria-t-elle en étendant les mains vers lui en un mouvement de protestation ardente. Autrefois... oui, je l'aurais fait certainement, mais maintenant je sais que je dois tout souffrir plutôt que de me donner la mort...
Elle descendit de la pierre et fit quelques pas vers M. Arlys qui demeurait immobile et singulièrement pâle.
--... Non, je n'aurais pas fait cela... Vous avez peu de confiance en moi, Monsieur Arlys, dit-elle d'un ton de reproche timide.
Un tressaillement agita Gabriel. Il s'avança à son tour, et Isabelle remarqua avec une stupeur pleine d'émotion que cet homme si parfaitement maître de lui-même tremblait extrêmement.
--Je suis en effet coupable, dit-il de sa belle voix profonde, un peu frémissante. Mademoiselle, il est vrai que j'ai eu cette pensée, mais vous me pardonnerez peut-être un jour en songeant quel spectacle effrayant vous présentiez, seule au bord de l'abîme, dans cette attitude de désespoir. Je n'ai pas été maître de ma première impression et j'ai eu peur... Il y a peu de temps encore, vous ignoriez tout de Dieu, de ses commandements, de ses défenses, vous paraissiez faire si peu de cas de la vie!... Mademoiselle, je ne puis que vous demander d'essayer de me pardonner plus tard cette crainte d'une seconde, ajouta-t-il en s'inclinant devant elle.
D'un mouvement spontané, elle lui tendit la main.
--Non pas plus tard, mais en ce moment même. Comme vous le dites, il était permis de se méprendre... et, au fait, il doit vous sembler bizarre et peu d'accord avec une tête sensée de me trouver ici à cette heure, et par ce temps. Mais vous ne savez pas...
Elle s'arrêta, suffoquée par la pensée renaissante, effroyable comme un cauchemar, du mariage qui lui était imposé. Mais elle lut dans les yeux de Gabriel une interrogation anxieuse et continua d'un ton bas et brisé:
--... Vous ne vous doutez pas que je fuis ma grand'mère parce que... Mais, Monsieur Arlys, vous pourrez me renseigner sur cela. Suis-je obligée de lui obéir quand elle m'impose une union odieuse?... alors que je préférais être roulée là, sur ces rochers, par ces eaux effrayantes! fit-elle dans un cri de poignante douleur.
M. Arlys eut un brusque mouvement de recul et l'altération de ses traits s'accentua. Il détourna les yeux et parut faire un excessif effort sur lui-même pour répondre avec une apparence de calme à la question posée moins encore par les lèvres d'Isabelle que par le beau regard angoissé qui se tournait vers lui.
--L'obéissance n'est pas exigée en ce cas, très certainement. Si vraiment cette union vous inspire une telle répulsion, si elle ne vous promet que tristesses et regrets, si, surtout, vous craignez d'y perdre le don précieux de la foi qui vient de vous être accordé, il serait affreux d'engager dans cette voie votre jeune vie, et vous avez le droit de résister, respectueusement et fermement... Mais vous souffrirez, Mademoiselle...
--Qu'importe!... oh! qu'importe, pourvu que ce mariage ne s'accomplisse pas! fit-elle dans un élan de joie douloureuse. Je vous ai dit que j'aimerais mieux mourir tout de suite... eh bien! j'userai peut-être mes forces en luttant contre la volonté de ma grand'mère, je mourrai même, qui sait?... mais je ne céderai jamais, puisqu'elle ne peut m'y obliger!
Il la regarda, si frêle et si délicate, mais redressée en cet instant dans un mouvement d'inéluctable décision, une flamme de fermeté virile dans ses belles prunelles violettes qui savaient si bien refléter toutes les émotions et les douceurs féminines... D'un ton pensif, comme en se parlant à lui-même, il murmura:
--Oui, vous saurez souffrir... mais enfin, n'aurez-vous pas aussi un peu de bonheur! Les joies de l'enfance, la tendresse d'une mère, les consolations de la religion vous ont manqué jusqu'ici; il semblerait qu'un rayon de félicité, encouragement divin, doive un jour illuminer votre vie... Mais, Mademoiselle, vous allez être absolument transpercée! Entrons dans la chapelle! s'écria-t-il tout à coup.
De larges gouttes de pluie, d'abord espacées, tombaient depuis un instant sans qu'ils s'en aperçussent. Mais maintenant c'était l'averse torrentielle, projetée avec violence par les rafales qui faisaient rage... Isabelle et Gabriel s'élancèrent vers la chapelle dont le jeune homme ouvrit avec quelque difficulté la porte aux ferrures rouillées.
Un pas précipité se faisait entendre dans le sentier proche de la chapelle, et, au moment où les jeunes gens s'engouffraient dans le petit temple, quelqu'un les rejoignait avec une exclamation de surprise joyeuse... Gabriel se détourna, et lui aussi laissa échapper un cri de stupeur.
--Monsieur Marnel!
--Oui, moi-même! dit l'écrivain en se secouant vigoureusement. Moi-même qui suis à la recherche de cette pauvre fugitive... Je l'ai entendue partir, j'ai soupçonné son dessein, et, le temps de décrocher mon manteau, me voilà parti à travers la lande. Je me suis trompé de sentier, je me suis trouvé retardé... et cependant je tremblais...
--Pourquoi donc? demanda Isabelle en posant sur lui ses grands yeux tristes.
Il ne parut pas avoir entendu et se mit en devoir d'enlever son vêtement ruisselant. Mais Isabelle dit avec une calme mélancolie:
--Vous aviez sans doute la même idée que M. Arlys lorsqu'il m'a vue là-bas, au bord du torrent?... Vous craigniez de ma part un instant de désespoir, Monsieur Marnel?
--Eh bien! oui, je l'avoue, ma chère enfant! dit-il résolument. La secousse a été rude pour vous, et vous êtes une convertie de fraîche date. J'ai eu peur... Pardonnez-moi, men enfant.
Elle lui tendit sa petite main glacée.
--Je vous pardonne comme j'ai pardonné à M. Arlys, dit-elle doucement. Mais je regrette de vous avoir occasionné cette course par ce temps épouvantable.
Il secoua les épaules avec insouciance.
--Bah! peu m'importe!... Sylvie va m'en vouloir à mort, mais tant pis, je lui ai dit son fait et je le lui répéterai encore... Comprenez-vous, Arlys, qu'elle veuille faire de cette enfant la femme d'un Aristide Piron!...
--Quoi! ce serait cet homme! s'exclama sourdement Gabriel.
Il revoyait nettement le personnage rencontré un jour dans une propriété voisine, avec son apparence vulgaire, sa suffisance, son étroit orgueil de paysan enrichi et son manque total de croyances... Et, devant lui, se tenait la délicate et aristocratique jeune fille destinée à ce rustaud pétri de vanité.
Isabelle se laissa tomber sur une marche de l'autel--un bijou de pierre sculptée qui s'effondrait lamentablement. Au-dessus se dressait une grande croix de granit brut à laquelle un bras manquait; mais, dans l'obscurité, elle n'en produisait pas moins un effet saisissant par son aspect rude et écrasant et sa disproportion avec les dimensions exiguës de l'autel et de la chapelle.
Le capuchon de la jeune fille avait glissé, entraînant la torsade de sa chevelure, et les belles ondes argentées s'épandaient sur le manteau de laine grossière, entourant d'un pâle rayonnement ce visage si blanc et si fin. Dans la vague lueur déversée par le jour finissant, au milieu de ces débris gothiques, elle semblait une mystérieuse apparition d'un autre âge, une des nobles châtelaines dont les pierres tombales gisaient, brisées, dans un coin de la chapelle... Mais elle était bien vivante, car elle frissonnait sous le courant d'air formé entre les fenêtres béantes.
--Il n'y a pas moyen de rester ici. Mieux vaudrait encore demeurer sous la pluie, dit Gabriel en s'avançant.
Il était demeuré près de la porte, en discrète contemplation devant le délicieux tableau offert à son regard... En tournant derrière l'autel, il découvrit une petite sacristie dont l'étroite fenêtre gardait intacte sa vitre tapissée de toiles d'araignées. Il y apporta une pierre pour servir de siège à Isabelle, et demeura debout, ainsi que M. Marnel, tous deux appuyés contre ce qui avait été une armoire et ne présentait plus qu'un enfoncement béant où gisaient quelques planches vermoulues.
Gabriel semblait écouter attentivement le bruit de la pluie qui se déversait avec violence... mais, au bout d'un instant, il dit, comme continuant tout haut sa pensée:
--Et vous croyiez, pauvre enfant, agir sagement en fuyant ainsi! Qu'auriez-vous fait?... Que seriez-vous devenue? Votre sagesse, votre courage vous avaient donc complètement abandonnée?
--Oui, je crois que j'étais un peu folle... mais je souffrais tant! dit-elle en froissant ses mains l'une contre l'autre dans un mouvement de douleur. Je ne sais pas encore bien prier, et je me suis sentie soudain faible, pauvre, abandonnée, n'ayant plus qu'une pensée, un désir: fuir cette maison, où je ne trouvais que la souffrance. Sans vous, je serais peut-être à cette heure dans la lande, dit-elle en frissonnant.
--Heureusement, je n'ai pas manqué aujourd'hui, malgré la tempête, ma promenade quotidienne. Le but en est presque toujours cette chapelle que j'ai en grande affection, et j'y venais ce soir dans l'espoir de jouir d'un beau spectacle sur cette petite hauteur.
--Et Mademoiselle Isabelle vous en a empêché? dit M. Marnel.
Gabriel sourit en désignant d'un geste la fenêtre contre laquelle la pluie faisait rage.
--Avouez que la contemplation serait héroïque! J'apprécie beaucoup plus en ce moment cet abri, si peu confortable soit-il... Une chose m'ennuie cependant: l'inquiétude de mon oncle et de mes cousines en me croyant sous ce déluge.
--Oui, ils vont certainement se tourmenter. Mais comment faire?
--Il n'y a qu'à attendre, Mademoiselle. Ces averses sont ordinairement très fortes, mais assez courtes. Dans peu de temps nous pourrons, je crois, revenir vers nos demeures.
--Ah! oui, retourner à Maison-Vieille! dit-elle avec un tressaillement. Vous m'avez dit quelquefois que j'étais courageuse et cependant, voyez, j'ai peur de la lutte... Dans cette maison, je vais retrouver la sérénité glaciale de ma grand'mère, l'affection banale de ma tante, un peu d'attachement égoïste de la part des domestiques dont je suis l'aide et parfois la servante... mais personne qui s'inquiète de ma souffrance, personne pour me dire: Isabelle, quelle est ta peine?... Ne puis-je te consoler?... Ah! dit-elle avec un sanglot, cela a été en tout temps ma peine la plus dure. Enfant, j'ai été confiée à des étrangers sévères par les recommandations de ma grand'mère. Jeune fille, je n'ai connu près d'elle qu'une froideur écrasante, une autorité impérieuse... J'avais autrefois une nature extrêmement enthousiaste, avide de tendresse, passionnée pour le beau. Les difformités physiques m'épouvantaient, et je n'ai véritablement vaincu cette impression que depuis quelque temps... depuis que Régine m'a appris qu'il n'y a d'affreux que le péché. Mais ces penchants de ma nature ont été vigoureusement attaqués... Alors, ne pouvant et ne voulant pas les faire disparaître, je les ai cachés sous un masque de calme, d'impassibilité jamais démentie. Ce que j'ai souffert ne se peut exprimer... Je me comparais à un être plein de vie enfermé dans un sépulcre de glace. Je m'étais ainsi formé, instinctivement, une personnalité extérieure qui a trompé ma grand'mère. Elle m'a crue à point pour son projet... Elle n'avait pas compris que la petite flamme d'idéal allumée en moi par Dieu était demeurée, bien faible, mais indestructible, par une miséricordieuse permission de ce Dieu qu'elle ne connaît pas, et qu'il m'était impossible de devenir l'épouse d'un Piron.
--Il faut en effet que votre aïeule vous connaisse bien peu. Je ne comprends pas cet aveuglement de la part d'une femme intelligente! s'écria M. Marnel.
--Lui imposer ce rustre, alors que tant de nobles et brillants partis pourraient lui être offerts! murmura Gabriel.
Elle tourna vers lui un regard empreint d'une sincère surprise.
--A quoi pensez-vous, Monsieur Arlys?... Un brillant mariage, à moi! Outre que je m'en soucie peu, il est fort improbable que l'on songe jamais à la pauvre créature que je suis, ignorante et sans esprit, inapte à tout ce qui plaît au monde...
--Ignorante et sans esprit! répéta Gabriel sans pouvoir retenir un sourire. Qu'en dites-vous, Monsieur Marnel?
L'écrivain eut un joyeux éclat de rire.
--Oui, Arlys, Mademoiselle d'Effranges est ignorante... mais seulement d'elle-même. Sachez, Mademoiselle, que la moitié des jeunes filles que nous rencontrons dans le monde ne possèdent que des parcelles de savoir dans leur pauvre cervelle et ne sont capables que de jacasser sans trêve sur leurs frivoles occupations... Tandis que vous!...
--Vous êtes tous deux trop indulgents, mais tous ne sont pas ainsi, dit-elle d'une voix un peu tremblante. Il est certain qu'un homme sérieux, savant, épris d'idéal, se souciera peu d'unir sa vie à une femme qu'il devra instruire et former sur tout, à une faible créature ne lui apportant qu'un coeur bien pauvre, un caractère trop accoutumé à la tristesse et par là même bien peu attrayant...
--Mademoiselle Isabelle, ne parlez pas ainsi!... s'écria Gabriel.
Il s'interrompit brusquement. Si l'ombre n'avait pas envahi la chapelle, Isabelle l'eût vu frémir et serrer les lèvres pour retenir les mots qui allaient en jaillir... Mais M. Marnel s'avança et posa sa large main sur l'épaule du jeune avocat.
--Oui, vous avez raison de protester, Arlys, dit-il gravement. Mademoiselle Isabelle ne se connaît pas... et elle ne vous connaît pas, car sans cela, Mademoiselle, vous auriez compris, clair comme le jour, et comme je l'ai compris moi-même cette après-midi en vous voyant l'un près de l'autre... que vous étiez l'épouse rêvée par Gabriel Arlys.
Une exclamation étouffée s'échappa des lèvres d'Isabelle... Gabriel murmura d'une voix sourde: