Chapter 6
Un peu à l'écart M. Arlys, assis près d'Alfred Brennier sans doute arrivé le matin même, lisait une revue... Lire n'était peut-être pas le mot exact, car un observateur placé près du jeune avocat eût remarqué que ses yeux, consciencieusement fixés sur la feuille, avaient une expression rêveuse et douce qui ne pouvait leur être communiquée par les articles scientifiques contenus dans la revue... Il leva tout à coup la tête et aperçut la jeune fille arrêtée sous l'ombre des grands arbres.
--Mademoiselle d'Effranges! dit-il d'un ton d'allégresse contenue.
La revue glissa à terre et il se leva pour saluer Isabelle qui, se voyant aperçue, avait rapidement fait les quelques pas la séparant du cercle de famille.
Et elle ne songea plus à se poser la question qui la tourmentait la veille et tout à l'heure encore. Comme tous dans cette maison, M. Arlys semblait avoir quelque plaisir à la voir, et elle n'en admirait que davantage cette parfaire bonté qui lui faisait trouver une satisfaction dans la société d'une petite créature ignorante de toutes choses.
La réunion fut particulièrement gaie ce jour-là par suite de la présence d'Alfred. Après une lecture tirée des oeuvres de Bossuet et faite par la voix sympathique de Gabriel, les jeunes gens discutèrent une série de projets pour les jours suivants: parties de pêche, excursions, déjeuners sur l'herbe, même une petite sauterie entre soi dans le cas d'un jour de pluie.
C'étaient là choses inconnues d'Isabelle, et elle demeurait silencieuse, tricotant avec célérité... En levant la tête, elle vit Gabriel qui s'approchait d'elle. Il posa sur un siège le livre que sa main tenait encore et demeura debout, appuyé au tronc d'un noyer.
--En raison des vacances, n'aurez-vous pas la permission d'assister à nos petits divertissements? demanda-t-il avec un évident intérêt.
Isabelle secoua mélancoliquement sa tête blonde.
--Il n'y a pas, il n'y a jamais eu de vacances pour moi, Monsieur. Etant enfant, je demeurais toute l'année à la pension, sans aucune sortie, et le seul changement apporté à mon existence pendant les époques de vacances consistait en une longue et fastidieuse promenade--à peu près quotidienne--en compagnie d'une sous-maîtresse morose, ou, ce qui était pire encore, de la maîtresse elle-même. Il me fallait alors subir d'interminables discours sur l'utilité des sciences ménagères, sur la prépondérance absolue de la raison sur le coeur... Je crois que devrais plutôt dire sur la substitution totale de la raison au coeur... Le reste du temps, j'accomplissais mes travaux ordinaires, rendus singulièrement durs et monotones par l'absence complète d'affection, du moindre encouragement, sans un élan, sans une échappée vers un horizon quelconque. Il faut vivre et non penser, telle était la maxime sans cesse répétée par la maîtresse à qui j'étais confiée... Les études littéraires et artistiques dont s'occupaient mes compagnes m'étaient absolument interdites comme pouvant influer fâcheusement sur mon imagination, et les faits historiques ne me furent présentés que sous un aspect froid et désenchanté qui ne dit jamais rien à mon esprit... Je me considère un peu comme une plante détournée artificiellement de sa voie et pourvue de tant de rudes et solides tuteurs qu'elle se trouve peu à peu étouffée, anéantie, dit-elle d'un ton bas et douloureux en croisant les mains sur son tricot abandonné.
--Pauvre enfant!
Gabriel avait prononcé ces mots avec une émotion indicible qui fit tressaillir Isabelle. Une douce sensation envahit la jeune fille... sans doute la satisfaction de se sentir comprise enfin. Elle reprit machinalement son tricot, tandis que M. Arlys continuait:
--Il est au moins étonnant que cet étrange système d'éducation n'ait pas produit sur vous de plus désastreux effets. Mais, grâce à Dieu, tout est facilement réparable... Rien n'est mort en vous, ni l'esprit, ni le coeur, ni l'âme. Vous pouvez les ranimer si vous le voulez.
--Si je le veux! dit-elle passionnément en levant vers lui des yeux brillants d'espoir. Oh! vous ne me demanderiez pas cela, si vous saviez combien je souffre... oh! comme j'ai souffert! dit-elle d'un ton brisé en courbant la tête comme sous un poids effrayant.
--Allez donc à Dieu, Mademoiselle, dit la voix grave, un peu tremblante de Gabriel. Apprenez à Le connaître, obtenez la foi et vous vivrez... vous serez vous, c'est-à-dire une créature noble, libre et bonne.
La tête d'Isabelle se pencha encore davantage. Elle réfléchissait... et, en relevant les yeux, elle rencontra un regard étrangement anxieux.
--Je ne puis plus supporter l'existence qui a été la mienne jusqu'ici... Je ferai ce que vous dites, Monsieur Arlys, car c'est ainsi que vos cousines sont devenues bonnes, dévouées, pleines de vertus... c'est ainsi que vous-même vous êtes si bon. Mais comment ferai-je, isolée et ignorante comme je le suis?
--Confiez-vous à Régine, elle sera votre guide dans les premiers pas, dit Gabriel dont l'accent vibrait d'allégresse.
Une joie intense s'était répandue sur sa physionomie, et Isabelle, surprise et inconsciemment heureuse, l'attribua à son bonheur de voir enfin une brebis égarée se rapprocher du bercail.
VIII
Régine avait depuis un instant quitté l'allée et s'était dirigée vers la maison afin de préparer les rafraîchissements attendus par tous avec impatience... Elle apparut tout à coup sur la terrasse et appela Danielle. Mais celle-ci se promenait précisément avec son fiancé à l'autre extrémité de l'allée et n'entendit pas la voix de sa soeur. Isabelle, se levant avec vivacité, rejoignit Régine.
--Ne puis-je remplacer Danielle?... Il serait dommage de troubler son bonheur et moi je serais si heureuse de vous aider!
--Venez donc, ma chère Isabelle. Danielle ne m'est aucunement indispensable, et, comme vous le dites, il faut lui ôter le moins possible de ces instants de fiançailles si tôt passés.
Elles entrèrent dans la cuisine et Régine désigna à sa compagne le plateau qu'il s'agissait de porter sous les arbres... Mais au lieu de le prendre, Isabelle se tourna subitement vers Mademoiselle Brennier qui commençait à couper de minces tartines de pain bis.
--Régine, on m'a dit que vous consentiriez peut-être à m'apprendre comment on devient bonne, aimable, résignée... c'est-à-dire comment on devient chrétienne, dit-elle d'une voix entrecoupée, en couvrant Régine de son regard ardemment suppliant.
Le couteau échappa aux mains de Mademoiselle Brennier et elle retint à temps le pain qui suivait le même chemin. Ses grands yeux lumineux, rayonnants d'une joie surnaturelle, se posèrent sur la physionomie transformée qui se tournait vers elle.
--Enfin!... Oh! mon amie, nos prières ont été promptement exaucées! Il est vrai que Dieu avait fait de vous un champ de prédilection où la grâce devait germer avec une merveilleuse célérité... C'est le malheur, Isabelle, c'est la tristesse de votre existence que vous maudissiez qui vous a conduite à Dieu. Sans elle, peut-être n'auriez-vous pas senti--du moins si tôt--le vide profond de votre coeur; le monde, les plaisirs de l'esprit vous auraient leurrée de leurs illusions et de leur orgueil. Isabelle, vous rappelez-vous ce que nous vous avons dit du bonheur trouvé dans la souffrance même?
--Oui, je me rappelle... et je comprends un peu, maintenant. Régine, vous serez mon guide dans cette voie?
--Avec joie, mon amie, ma soeur bien-aimée. Oh! bientôt vous comprendrez quel bonheur inénarrable envahit l'âme chrétienne devant de tels miracles de la grâce divine!... Quelle joie vont éprouver mes soeurs!... et Gabriel qui déplorait toujours votre triste situation morale, qui souhaitait si ardemment que la lumière céleste vous éclairât enfin!
Un sourire très doux illumina le visage d'Isabelle.
--Régine, c'est M. Arlys qui a déterminé ma conversion, car tout à l'heure encore j'étais indécise et chancelante. Il m'a assuré que ma pauvre âme à demi morte pouvait revivre encore si je venais à Dieu... C'est lui, Régine, qui m'a dit de me confier à vous.
Le regard pénétrant de Mademoiselle Brennier enveloppa son amie et une expression joyeuse y brilla un instant... Régine attira à elle la jeune fille et l'entoura tendrement de ses bras.
--Je suis à votre disposition, Isabelle, quand vous le voudrez. Mais si je vous manquais, songez que Dieu est là toujours, qui verra vos luttes, votre bonne volonté et vous accordera le secours nécessaire. Songez qu'Il est votre Père.
Isabelle, la froide et réservée Isabelle se serra contre elle dans un subit élan de tendresse et de reconnaissance, et elles échangèrent un doux baiser fraternel... Puis, silencieusement, Régine se remit à couper ses tartines, et Isabelle, s'emparant du plateau, se dirigea vers l'allée où des exclamations de soulagement l'accueillirent.
--Nous mourons de soif, Mademoiselle! s'écria plaisamment Alfred. Régine vous a sans doute communiqué la recette de ces merveilleux sirops qui font sa gloire?
--Non, pas précisément, répondit gaiement la jeune fille en posant le plateau sur une table. Je la lui demanderai peut-être un jour... un jour moins chaud où nous ne risquerons pas de vous trouver absolument desséchés par la soif, ajouta-t-elle avec malice.
Et elle était en cet instant si différente de l'habituelle Isabelle que tous les regards se tournèrent vers elle, presque incrédules. Seuls, deux yeux bruns, là-bas, ne renfermaient aucune surprise et semblaient sourire à une intime vision.
--Chère Isabelle, continuez jusqu'au bout votre charitable mission... servez-nous, je vous prie, dit Danielle en riant. Nous nous figurerons avoir une soeur de plus.
--Et moi une septième fille, dit M. Brennier en posant affectueusement sa main sur l'épaule d'Isabelle. C'est étonnant comme, vous connaissant depuis si peu de temps, je m'habitue à vous voir parmi nous!... Il nous manquait quelque chose ces jours où vous n'êtes pas venue.
Cette atmosphère de sympathie éveillait en Isabelle une sensation de bonheur inconnue jusque-là, et qui se trahissait par la vivacité gracieuse de ses mouvements, par un sourire plus fréquent--ce sourire si rare autrefois sur cette trop grave physionomie et qui donnait cependant au délicat visage de la jeune fille un charme très particulier... Et elle parlait maintenant, la taciturne Isabelle... oui, elle causait presque avec entrain, en tout cas avec une extrême intelligence. L'esprit et le coeur secouaient les cendres amassées sur eux et sortaient de la tombe si bien close.
Régine descendait la terrasse, portant les tartines et une coupe de fruits. Gabriel s'élança vers elle pour l'en débarrasser et ils échangèrent quelques mots rapides en regardant Isabelle, tout à son office d'échanson. Une même joie, plus recueillie chez Régine, rayonnante chez Gabriel, illuminait leurs physionomies... M. Arlys abandonna la coupe de fruits aux mains d'Henriette qui accourait vers lui et alla s'asseoir près de la table du goûter autour de laquelle rôdait Valentine, entièrement éveillée maintenant. Ses petits doigts agiles saisirent tout à coup la robe d'Isabelle qui passait, et elle demanda d'un ton câlin:
--Donne-moi un gâteau, Belle?
La jeune fille se tourna d'un air interrogateur vers Antoinette, mais celle-ci fit un signe négatif.
--As-tu donc oublié, Valentine, que tu as été extrêmement désobéissante ce matin et que je t'ai privée de gâteaux pour la journée?... Ne lui donnez rien, Isabelle, je vous en prie.
Valentine enfonça ses petits poings dans ses yeux et éclata en sanglots convulsifs. Isabelle la regardait, visiblement émue de ce chagrin d'enfant.
--Vous n'intercédez pas pour cette petite coupable, Mademoiselle? dit Gabriel qui la considérait discrètement.
--Ce n'est certes pas l'envie qui m'en manque! répondit-elle d'un ton de regret. Mais ne serait-ce pas mauvais pour l'enfant? Antoinette se plaint souvent de la nature insoumise de Valentine et... il faut bien la punir, quoi qu'il en coûte, n'est-ce pas?
--Certainement, mais beaucoup de mères et de soeurs n'ont pas ce courage et aiment trop--ou mal--ces petits êtres.
Tandis qu'elle s'éloignait vers le groupe formé par M. Brennier et les enfants, Gabriel la suivit du regard en murmurant:
--Une vraie femme, forte et tendre à la fois... Je ne m'étais pas trompé sur sa valeur.
... En rentrant à Maison-Vieille, Isabelle rencontra dans la cour Mademoiselle Bernardine qui revenait vers la maison, apportant du jardin un panier de prunes qu'elle venait de cueillir. La jeune fille s'en empara et alla le porter dans la salle à manger, puis elle rejoignit sa tante qui avait gagné le vestibule et s'apprêtait à remonter dans sa chambre.
--Tante, j'ai quelque chose à vous demander... Ai-je été baptisée?
Le placide visage de Mademoiselle Bernardine exprima un soudain effarement.
--A quel propos me fais-tu cette question?... Mais oui, tu as été baptisée, malgré la désapprobation de Madame Norand. Ta mère n'y tenait pas non plus, mais mon frère n'a pas cédé. Il ne se souciait guère de religion pour lui-même, mais il savait quel serait le mécontentement de sa mère... puis il y avait là une question de famille. Les d'Effranges ont toujours été chrétiens.
Là s'était trouvée en effet toute la raison de la religion aux yeux des derniers d'Effranges. La longue suite des ancêtres catholiques imposait aux descendants sceptiques et incroyants une sorte de décorum religieux qui faisait pour eux partie intégrante de leur noblesse. Le frivole Jacques d'Effranges n'avait pas songé à se soustraire à cette obligation, et, s'il avait accepté d'épouser une femme sans croyances, s'il avait lui-même vécu sans souci de ses devoirs religieux, il n'aurait jamais manqué, étant à sa terre patrimoniale, d'assister à la messe paroissiale, pas plus qu'il n'eût souffert que sa fille fût soustraite au baptême.
--Mais pourquoi t'inquiètes-tu de cela, Isabelle? répéta Mademoiselle Bernardine en considérant sa nièce avec surprise.
--Pourquoi, ma tante?... Mais je devrais plutôt demander pourquoi, ayant reçu le baptême, étant chrétienne en un mot, j'ai été élevée sans la moindre notion religieuse! Vous dites que mon père a tenu à ce que je fusse baptisée... C'est donc qu'il tenait à ce que je fusse catholique, et pourtant ses volontés ont été méconnues de telle sorte que jamais... entendez-le, ma tante, jamais un mot de religion n'a été prononcé devant moi... Est-ce là ce qu'il voulait, dites?
--M ais je ne sais trop... peut-être n'y tenait-il pas beaucoup, balbutia Mademoiselle Bernardine, plus abasourdie qu'on ne saurait dire devant l'étrange véhémence de sa nièce, et considérant, sans en croire ses yeux, cette physionomie vivante et animée. Ta grand'mère a agi pour ton bien... C'est une femme très intelligente.
Isabelle jeta sur sa tante un regard d'involontaire pitié. La religion n'avait jeté que de superficielles racines dans cette âme bornée, indifférente à tout ce qui ne regardait pas sa famille. La vicomtesse d'Effranges, sa mère, l'avait soigneusement pénétrée d'un profond respect pour leur nom antique, en même temps qu'elle lui inculquait les principes d'une religion toute de surface, destinée à conserver intact le prestige de la famille. L'étroite cervelle de Mademoiselle Bernardine n'avait rien vu au-delà et elle continuait fidèlement ses quelques pratiques religieuses, sans avoir songé un instant à déplorer l'étrange éducation morale donnée à sa nièce... Et, à mesure que son esprit s'ouvrait sous l'influence des habitants de la Verderaye, Isabelle avait compris que les principes si soigneusement conservés par cette femme paisible et effacée ne demeuraient inébranlables que par la force d'une indéracinable habitude.
--Ma tante, dit-elle avec douceur, je ne conteste en rien l'extrême intelligence de ma grand'mère, mais, comme tous, elle est accessible à l'erreur... et elle y est précisément tombée, parce qu'elle a méconnu Celui qui est l'intelligence incréée.
--Tu crois, Isabelle?
Et, tout en montant l'escalier à la suite de sa nièce, elle répétait: Tu crois?... tu crois? d'un accent absolument stupéfait.
Au moment où Isabelle se dirigeait vers sa chambre, une porte s'ouvrit, laissant apparaître Madame Norand dont la physionomie trahissait un certain contentement.
--Isabelle, l'hôte sur lequel je comptais arrive demain... Tout est-il prêt?
Tandis que la jeune fille répondait, le regard scrutateur de Madame Norand se posait sur elle, la considérant longuement. Les grands yeux violets ne se baissèrent pas; seulement, la frange dorée qui les cachait naguère si souvent s'abaissait de nouveau, et, sur ce beau visage, un voile impalpable semblait tomber, dérobant toute trace d'émotion et de pensée, enveloppant de mystère cette physionomie de jeune fille. Il n'y avait plus maintenant que la froide Isabelle à l'apparence insensible... mais il était trop tard. La petite flamme rallumée dans ce coeur avait laissé entrevoir sa lueur.
En rentrant dans sa chambre, Madame Norand alla s'asseoir près de la fenêtre et appuya sur sa main son front soucieux.--Elle est jolie... plus que cela, belle, incontestablement belle et charmante. Pourquoi ne l'avais-je jamais remarqué jusqu'à ce soir?... Il y avait quelque chose dans ses yeux... quelque chose que je n'y avais jamais vu autrefois et que je remarque depuis quelque temps. Il faudra que je surveille ses relations avec les Brennier... C'est égal, avec cette finesse et cette grâce aristocratique qu'elle tient de sa famille paternelle, elle fera un étrange effet près de lui...
Sa main tourmenta nerveusement le gland de son fauteuil, et elle songea un instant, les sourcils froncés, la bouche amèrement plissée... Mais elle haussa tout à coup les épaules avec impatience.
--Qu'importe l'apparence! Au fond, elle ne lui est pas supérieure... pas du tout, j'y ai veillé... Mais je voudrais savoir pourquoi elle était si jolie ce soir.
IX
La présence de son hôte--lequel n'était autre que M. Marnel--avait dû effacer momentanément dans l'esprit de Madame Norand ses idées de surveillance, car Isabelle put faire des visites presque quotidiennes à la Verderaye. Avec une prestesse inconnue d'elle autrefois, elle accomplissait sa besogne, plus compliquée cependant en ce moment, et courait ensuite vers l'hospitalière demeure où elle était accueillie en soeur. Régine, selon sa promesse, faisait pénétrer les clartés de la foi en cette âme pure et ardente; avec une surnaturelle ivresse, elle montrait à Isabelle la route étroite et sûre où elle-même cheminait. Les lectures judicieusement choisies et faites par Gabriel, les commentaires dont il les accompagnait complétaient cet enseignement tout à la fois religieux, moral et intellectuel.
Et Isabelle en profitait d'une manière si extraordinaire qu'elle jetait ses amis dans une profonde surprise. Cette intelligence comprimée s'ouvrait largement, découvrant des trésors d'observation, de profondeur et de finesse, une mémoire remarquable, des instincts d'artiste et de poète... Mais, plus encore, Régine et Gabriel, ses principaux initiateurs, assistaient émus et ravis à la lente révélation de ce coeur si bien caché... ils le voyaient, ce jeune coeur, tel qu'il avait dû être autrefois, très aimant, brûlant d'ardeur, de désir du bien et du beau, épris de vérité et d'idéal. Avec une charmante simplicité, Isabelle laissait lire en elle, ne songeant pas, devant ces amis dévoués, à dérober ses sentiments et ses désirs.
Mais, à Maison-Vieille, quelqu'un aussi l'étudiait attentivement. Dès le premier repas, elle avait senti se poser sur elle le regard de M. Marnel. Le sachant romancier et particulièrement renommé pour ses fines études de caractères, elle avait pensé qu'il essayait de deviner le sien sous son apparence impassible et taciturne. Elle devait en effet intriguer comme une énigme cet esprit chercheur.
Isabelle se sentait attirée par cette physionomie loyale et bonne, par la franche gaîté qui mettait un peu de vie dans la maison gothique, de telle sorte que Madame Norand elle-même semblait moins sombre et moins rigide... Et, au bout de quelques jours, la jeune fille reconnut que c'était positivement de la sympathie--une sympathie nuancée de compassion--dont témoignait le regard de M. Marnel. Il lui adressait rarement la parole et ne semblait s'apercevoir de sa présence qu'autant que l'exigeait la politesse, mais sans doute, connaissant les idées de Madame Norand, ne voulait-il pas les heurter en accordant à sa petite-fille la plus minime attention.
Une après-midi--il y avait environ quinze jours que M. Marnel était à Maison-Vieille--Isabelle quitta le logis et traversa le jardin d'un pas allègre. Sa grand'mère s'était rendue ce jour-là à Tulle, la ville la plus voisine, et elle se trouvait libre--absolument libre pendant plusieurs heures. Elle se le répétait avec une joie d'enfant et se dirigeait vers le petit pont.
Mais elle recula tout à coup en fronçant légèrement les sourcils. Accoudé à la balustrade rustique enguirlandée de lierre et de clématites, M. Marnel regardait bondir le torrent, et cette contemplation l'absorbait tellement qu'il n'avait pas entendu venir la jeune fille. Celle-ci demeura indécise une seconde, puis avec un mouvement d'épaules très résolu, elle avança... M. Marnel se retourna brusquement et la salua avec son franc sourire habituel.
--Je ne vous ai pas vue à déjeuner, Mademoiselle. Vous n'êtes pas souffrante, j'espère?
--Pas du tout, Monsieur, mais ma grand'mère m'avait donné une besogne très absorbante et j'ai déjeuné assez sommairement aujourd'hui... Vous regardez notre torrent?
--Oui... Il est superbe, et je resterais des heures à le voir bondir, écumer, se rouler comme un monstre en furie. Les dernières pluies l'ont beaucoup gonflé et je crois que ce n'est pas fini...
Il désignait le ciel sombre sur lequel couraient de lourds nuages noirs emportés avec rapidité par le vent. Les châtaigniers s'agitaient désespérément, les jeunes frênes et les bouleaux se tordaient au-dessus de l'abîme. Dans les airs passaient, avec des cris lugubres, de grands oiseaux au plumage foncé. Un souffle de déchaînement et de fureur traversait l'atmosphère frémissante...
--Nous aurons une tempête, dit Isabelle en resserrant autour d'elle son grand manteau brun. Vous verrez comme ce spectacle est beau ici, Monsieur.
--Oui, je ne doute pas que ce doit être magnifique... Vous allez sans doute chez vos voisins, Mademoiselle? C'est là pour vous une précieuse ressource.
--Oh! plus encore que vous ne pouvez le croire! dit-elle avec une ardeur contenue. Ils sont si bons, si nobles!
--Et, sans doute, trouvez-vous là un peu de cette vie intellectuelle et morale dont vous êtes privée ici?
Elle pâlit un peu en regardant anxieusement son interlocuteur, mais celui-ci sourit avec bonté.
--Rassurez-vous, mon enfant, ce n'est pas moi qui en dirai le moindre mot à votre grand'mère. Tout le premier, je déplore le triste système d'éducation qu'elle a imaginé pour vous, et je me réjouis de l'heureux hasard qui vous a fait rencontrer cette famille, car sans cela...
--Oui, sans cela, tout était bientôt fini, dit-elle avec un frémissement. Mais eux, mes chers mais, m'ont appris la bonté, le dévouement, la résignation, ils ont éveillé mon pauvre esprit engourdi... Tenez, Monsieur, nous avons lu hier une de vos oeuvres: _Histoire d'Orient_. Combien cela est charmant!... Et M. Arlys lit tellement bien que...
--M. Arlys, dites-vous? interrompit l'écrivain. Arlys, l'avocat parisien?
--Lui-même, Monsieur. Le connaissez-vous donc?