L'étincelle

Chapter 5

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--Vous parlez toujours de Dieu... mais je ne Le connais pas, dit-elle doucement. Pourrait-Il transformer ma vie, éclairer mon pauvre esprit qui ne sait où trouver sa voie?

--Dieu peut tout, répondit la voix émue de Gabriel. Il peut vous donner le bonheur, ou, s'Il le juge plus utile, vous laisser la souffrance en l'adoucissant de son amour... Il peut faire jaillir l'eau de la pierre et mettre une étoile de consolation dans votre existence.

--Si cela était possible!... murmura pensivement Isabelle.

En son esprit passait l'image sévère de Madame Norand. Elle entendait sa voix métallique disant: "Isabelle, pas de rêveries!... Nous sommes nous-mêmes notre force, notre but, et au-dessus il n'y a rien."

Mais voici que cet homme intelligent, au coeur loyal et ardent, prétendait qu'il n'existait que par Dieu et recevait tout de cette puissance suprême. Lequel croire?... Et, véritablement, que pouvait-elle tenter pour connaître la vérité, puisqu'elle avait été soigneusement désarmée et tenue captive par l'inexorable système de son aïeule?

Gabriel lisait peut-être ces pensées sur la physionomie de la jeune fille, car une profonde compassion remplissait le regard qu'il attachait sur elle... Ils se rapprochèrent du noyer sous lequel s'asseyait déjà la jeune société. Bientôt, les éclats de rire se mêlèrent aux voix joyeuses, éveillant les échos du vallon... Isabelle elle-même eut un sourire--un vrai et joyeux sourire--en écoutant les amusantes et spirituelles anecdotes contées par Paul des Orelles. Les inquiétudes relatives à ses rapports avec les Brennier étaient dûment enterrées.

VI

... Si bien enterrées que la paisible jeune fille de Maison-Vieille se retrouvait le lendemain dans le jardin de la Verderaye, s'exerçant au tennis sous la direction de Gabriel.

Isabelle avait été accoutumée aux exercices physiques qui occupaient une large part dans le programme d'éducation de Madame Norand, mais sa vie renfermée et monotone depuis deux ans, surtout l'ennui toujours grandissant en elle avaient alangui ses mouvements et affaibli sa santé autrefois vigoureuse. Elle se sentit bien vite lasse et, cédant sa place à Henriette, elle alla s'asseoir près d'Antoinette qui cousait sur la terrasse en surveillant les ébats de Michel et de Roberte... Isabelle prit son ouvrage et se mit à tirer distraitement l'aiguille en s'arrêtant parfois pour regarder les joueurs, au milieu desquels Gabriel se faisait remarquer par son extrême adresse.

--J'ai dû bien ennuyer M. Arlys, fit observer la jeune fille en s'adressant à Antoinette. Il est désagréable pour un joueur tel que lui d'enseigner à une maladroite comme moi.

--Détrompez-vous, ma chère enfant. Le plus grand plaisir de Gabriel est d'obliger autrui, partout et toujours... C'est une admirable nature, franche, énergique, et pourtant pleine de douceur. Bien qu'il soit déjà renommé comme l'un des premiers avocats de Paris, il s'est toujours montré simple et accueillant envers les plus humbles... Eh bien! tu as fini de jouer, Henriette?

--Oui, Danielle est un peu fatiguée. Veux-tu me faire réciter, Antoinette? dit la fillette en présentant un livre à sa soeur.

--Pas maintenant, ma petite, il faut que je termine au plus tôt cet ouvrage. Mais, tiens, si Mademoiselle Isabelle voulait...

--Oui, c'est cela, Mademoiselle! s'écria gaiement Henriette en mettant le livre entre les mains de la jeune fille. C'est une scène de Polyeucte que Gabriel aime beaucoup et qu'il m'a donnée à apprendre.

Elle commença la scène III de l'admirable tragédie chrétienne, ce dialogue émouvant et superbe entre les deux époux... Mais une vois masculine vint bientôt lui donner la réplique. Gabriel était arrivé sur la terrasse, et, debout presque en face d'Isabelle, il prenait le rôle de Polyeucte. Son accent singulièrement vibrant, sa noble et énergique stature, la conviction profonde qui était en lui en faisaient un merveilleux interprète du martyr... Frissonnante d'émotion, retenant son souffle, Isabelle écoutait de toute son âme...

Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne; Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne: Avec trop de mérites il vous plut la former Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer...

Le regard d'Isabelle, machinalement levé en cet instant, rencontra les grands yeux bruns sérieux et profonds qui s'abaissaient sur elle, tandis que Gabriel prononçait ces paroles d'un ton d'ardente supplication. Ce regard était empreint d'une indicible douceur, d'une profonde compassion, et, sans qu'elle pût se l'expliquer, quelque chose se dilata dans le coeur d'Isabelle... La voix de Gabriel se fit plus forte, plus chaleureuse dans les répliques suivantes:

. . . . . . . . . . . . . . . . . Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense. Ce bienheureux moment n'est pas encore venu; Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je vous aime Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

La scène était finie depuis un long moment qu'Isabelle n'avait pas fait un mouvement. Elle demeurait sous l'empire de ces phrases vibrantes de noblesse et de foi... Les demoiselles Brennier et Paul entouraient Gabriel et le complimentaient sur son talent de diseur. Le jeune avocat leur répondit d'un air un peu distrait et alla s'asseoir près de la petite table sur laquelle Régine avait préparé le goûter. Attirant à lui le petit Michel, il caressa doucement ses belles boucles blondes.

--Polyeucte n'avait pas d'enfant... Qu'aurait-il fait s'il avait possédé un lutin bien-aimé comme celui-ci? dit M. Brennier qui fumait son cigare à la porte du parloir.

--Il en aurait fait un petit ange, mon oncle... Oui, plutôt que de renier son Dieu, je suis persuadé qu'il eût sacrifié son enfant lui-même.

--Oh! cela est-il possible! murmura Isabelle avec un geste d'horreur. Ce Dieu, que vous dites si bon, demande-t-il de tels sacrifices?

--Oui, souvent, mais l'âme croyante sait que l'éternité est là pour compenser infiniment ses souffrances... Dieu est un père, bon par-dessus tous les pères, croyez-le, Mademoiselle, dit gravement Gabriel. Eh bien! où vas-tu, Michel?

--Je veux aller avec Belle, dit le petit d'un ton résolu.

Gabriel le lâcha, et Michel s'élança vers Isabelle qui le prit sur ses genoux et l'embrassa avec tendresse.

--Mademoiselle Isabelle, Michel est fou de vous! s'écria gaiement Danielle. Il n'a fait, toute la matinée, que demander si Belle viendrait... N'est-ce pas, Gabriel?

Le jeune homme inclina affirmativement la tête... Il considérait avec une émotion contenue le tableau charmant formé par la jeune fille et l'enfant qui se pelotonnait joyeusement contre elle.

--Michel est assez difficile d'ordinaire envers les visages peu connus. Il faut qu'il ait deviné en vous un grand amour pour les enfants, dit Antoinette.

--Je ne savais pas les aimer, car je n'en connaissais pas. La vue de votre joli petit Michel a été pour moi une révélation... Et cependant, on m'a dit que je devrais aimer mes enfants par devoir, en me gardant bien de suivre l'entraînement de la tendresse maternelle... que je ne devrais pas m'y attacher... comme si cela était possible! dit-elle d'un ton de révolte.

--C'est une chimère! déclara résolument Antoinette. Personne ne peut vous imposer cela, ma chère enfant. Votre coeur sera plus fort que tous les raisonnements et tous les systèmes.

--Heureusement! murmura Gabriel.

... Isabelle prit un peu après le chemin du retour. Elle marchait légèrement et un peu de vie se révélait dans son beau regard. Elle se sentait jeune, son coeur comprimé se dilatait tandis qu'elle jetait un regard charmé sur le paysage sévère et superbe... Quelques jours auparavant, elle voyait cette même nature aussi imposante et elle demeurait de marbre. Aujourd'hui, elle admirait et comprenait... Et le morose jardin de Maison-Vieille lui parut plus accueillant, l'antique demeure moins sombre, la vieille Rose presque supportable.

--Dépêchez-vous donc, Mademoiselle! cria aigrement la cuisinière. Il y a quelqu'un à dîner... M. Piron, je crois.

En cherchant dans ses souvenirs, Isabelle se rappela le personnage en question: un homme d'une quarantaine d'années, corpulent, rougeaud et vulgaire. Possesseur d'importantes propriétés aux environs d'Astinac, il en parlait sans cesse avec orgueil et ne tarissait pas sur le chapitre des engrais et de l'élevage. Hors de là, on n'en pouvait généralement rien tirer.

Jamais repas si bien soigné n'était sorti des mains d'Isabelle. M. Piron, interrompant un cours d'agriculture que les trois dames écoutaient distraitement, la complimenta d'un air pénétré et Madame Norand y ajouta un "C'est très bien Isabelle" qui étonna fortement la jeune fille... Celle-ci faillit tomber de son haut en s'entendant ordonner de rester au salon. L'assistance au dîner, si peu cérémonieux qu'il fût, était déjà chose inusitée... Isabelle s'assit dans un angle de la grande pièce sombre et se mit à travailler pendant que M. Piron développait à son hôtesse les avantages d'une nouvelle race de volatiles. Sa voix rude, à l'accent limousin très prononcé, résonnait désagréablement dans le salon, mais au bout d'un instant Isabelle ne l'entendait plus.

C'était l'organe chaud et vibrant de Gabriel qui bruissait à ses oreilles, c'étaient les paroles superbes de Polyeucte qui revenaient à son esprit charmé. Elle était demeurée sous leur empire depuis son retour de la Verderaye, et Madame Norand ne se doutait certes pas que ce dîner si bien réussi avait été confectionné tandis qu'Isabelle, pleine d'une vivacité et d'un entrain inaccoutumés, se répétait à voix basse les vers du grand poète... et parfois aussi les affirmations pénétrées de foi ardente qui sortaient si souvent des lèvres de M. Arlys. Il lui semblait alors sentir couler en elle une force nouvelle, une mystérieuse ardeur qui chassait pour un instant les lourds nuages de sa vie et l'élevait au-dessus des vulgarités de l'existence... C'était cette même impression qui la tenait aussi étrangère aux discours monotones du rustique propriétaire que s'il eût été à cent lieues de là.

--M. Piron est véritablement un homme plein de sérieux et d'intelligence, Isabelle, dit Madame Norand d'un ton péremptoire, tandis que son hôte sortait de Maison-Vieille.

--Certainement, grand'mère, répondit machinalement Isabelle qui remettait de l'ordre dans le salon.

Elle aurait tout aussi bien déclaré que M. Piron était un modèle de distinction et d'esprit, car la constatation de sa grand'mère lui était parvenue à travers un rêve.

Madame Norand était demeurée debout près de la porte, suivant du regard les allées et venues de sa petite-fille. Au moment où elle passait près d'elle, sa main ferme, presque dure, se posa sur l'épaule d'Isabelle.

--Avez-vous bien profité des excellents conseils donnés par notre voisin pour l'élevage des volailles? demanda-t-elle en braquant son regard perçant sur le blanc visage de la jeune fille. Il sera bon que vous étudiiez à fond cette question, car certainement vous aurez bientôt à utiliser ces connaissances. Votre éducation est toute à faire au sujet des travaux de la campagne... Et, tenez, j'ai trouvé un excellent moyen. Dès demain, je ferai installer ici une basse-cour dont vous aurez la charge. Ce sera votre apprentissage de dame de campagne... Pourquoi me regardez-vous de cet air stupéfait?... Je suppose que vous ne vous croyez pas destinée à vivre à la ville, car tel n'est pas mon dessein... Répondez-moi donc, Isabelle! dit-elle, saisie d'une sorte d'impatience devant le visage impassible qui se tournait vers elle.

--Je ne sais à quoi je suis destinée, mais j'aime mieux la campagne que la ville, répondit paisiblement Isabelle sans détourner son regard des yeux dominateurs qui essayaient de lire en elle.

Une expression satisfaite se répandit sur la physionomie de Madame Norand. Sa main quitta l'épaule d'Isabelle et elle sortit du salon pour gagner la galerie. Tout en s'asseyant à sa table de travail, elle murmura d'un ton de triomphe:

--Je l'ai véritablement bien conduite. Elle est ce que j'ai voulu la faire... oui, je ne puis en douter. Froide, indifférente, prosaïque... elle sera heureuse avec lui, car elle ne sait pas souffrir... Si je me trompais pourtant, et si Marnel avait raison!... Mais non, je sais lire dans ses yeux, et ils ne m'ont pas trompée. Elle n'a plus de coeur; plus d'aspirations vers l'idéal... L'idéal! fit-elle avec un ironique éclat de rire. Quelle chimère!... Les chrétiens l'appellent Dieu... mais ils sont fous. Il n'y a de véritable que ce qui tombe sous nos sens, et Isabelle le sait bien, grâce à moi. Elle sera heureuse...

Son regard chargé de défi orgueilleux se leva vers la fenêtre ouverte qui laissait voir un pan de ciel étoilé.

--... Il n'y a rien... rien plus haut que nous. Nous sommes nous-mêmes notre vie et pouvons tout par la force de notre volonté.

... Accoudée à une fenêtre du premier étage, une jeune fille songeait devant la voûte sombre où tremblaient les étoiles... Elle songeait, et les vers du poète revenaient à ses lèvres:

Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne: Avec trop de mérites il vous plut la former Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer.

VII

Par une lumineuse matinée de juillet, Isabelle quitta dès six heures Maison-Vieille pour aller faire quelques emplettes au village. Elle marchait vite, aspirant avec délices l'air chargé de senteurs agrestes. Au-dessus de sa tête, le ciel immuablement pur déployait sa splendeur, moins écrasante à cette heure matinale que durant les après-midi étouffantes. Le torrent aux reflets d'acier roulait, un peu alangui, semblait-il, entre ses rives sombres, et, à la droite d'Isabelle, les feuilles des châtaigniers s'agitaient sous une brise légère.

La jeune fille passa devant la Verderaye. Un rapide regard lui permit de constater que le jardin était désert, et elle continua sa route avec un léger soupir. Il lui avait été impossible depuis huit jours de quitter Maison-Vieille pour voir celles qui étaient devenues ses amies, pour entendre leurs réconfortantes paroles et les lectures sérieuses et attachantes faites maintenant par Gabriel. L'installation de la basse-cour, un peu retardée par une indisposition de Madame Norand, avait enfin été exécutée, et cette nouvelle charge était venue s'ajouter aux multiples besognes d'Isabelle. Il lui avait fallu accompagner Rosalie dans les fermes avoisinantes pour choisir les volatiles, puis s'initier aux soins à leur donner sous la direction de la vieille gardienne de Maison-Vieille. En même temps, Madame Norand avait ordonné à sa petite-fille une multitude de changements, de nettoyages en prévision de l'arrivée peut-être prochaine d'un hôte parisien... Enfin, tout s'était réuni pour accabler de fatigue et de travail la pauvre Isabelle. Ses yeux cerclés de noir en témoignaient, comme aussi le pli amer de ses lèvres et la morne tristesse de son regard démontraient clairement une reprise de cet ennui profond si atténué par l'influence de la famille Brennier.

... Ayant terminé ses commissions, Isabelle traversa la petite place du village. Comme elle allait dépasser l'église, la porte s'ouvrit lentement et Antoinette Brennier parut sur le seuil. Du premier coup d'oeil, Isabelle constata son extrême pâleur, l'altération de ses traits et une larme encore brillante sous ses cils bruns... Mais en reconnaissant sa jeune voisine, Antoinette sourit--un faible sourire qui effaça néanmoins l'intense mélancolie de son regard.

--Enfin, je vous revois, Isabelle! Qu'y a-t-il eu pour vous tenir éloignée si longtemps?

Lorsqu'Isabelle lui en eut expliqué la raison, Antoinette dit d'un ton hésitant:

--Nous aurions été volontiers vous voir à Maison-Vieille, mais... il me semble que cela aurait déplu à Madame Norand. Me suis-je trompée, Isabelle?

--Non, vous avez eu raison, Antoinette, répondit franchement la jeune fille. Ma grand'mère ne supporterait jamais de relations trop suivies, une amitié trop vive...

--Mais alors, mon enfant, vous lui désobéissez en nous voyant si souvent!... Cela est mal, il me semble, Isabelle.

Les petites mains nerveuses d'Isabelle saisirent brusquement celles de Mademoiselle Brennier.

--Non, non, ne dites pas cela!... Jusqu'à ces derniers mois, je n'avais trouvé autour de moi que le vide affreux. Vous avez mis un peu de lumière dans ma triste existence, j'ai compris en vous voyant tous que la bonté et l'amour n'étaient pas de vains mots, quoi qu'elle en dise... elle, qui est ma grand'mère!... Non, je n'ai pas à lui obéir en cela!... Je ne le ferai pas, Antoinette... jamais! dit-elle d'un ton contenu mais vibrant d'une indomptable énergie.

Un léger soupir gonfla la poitrine d'Antoinette et sa main se posa, caressante, sur le bras de la jeune fille.

--Je ne vous y forcerai pas, ma chère petite amie. Peut-être avez-vous raison... Etes-vous pressée de rentrer?

--Non, j'ai servi ma grand'mère avant de sortir et j'ai fort avancé mon ouvrage hier.

--Eh bien! venez avec moi chez une vieille femme que je visite parfois, si toutefois les pauvres ne vous font pas peur. Ensuite, nous reviendrons ensemble et nous irons trouver Danielle qui a une importante nouvelle à vous apprendre.

Elle souriait doucement, mais il sembla à Isabelle qu'un pli douloureux s'était formé sur ce beau front élevé.

Madame Norand avait soigneusement enseigné à sa petite-fille l'inanité et le danger de la compassion envers les pauvres. Leur donner un peu de son argent, c'était là un devoir de société auquel on ne pouvait se soustraire... mais y ajouter de son coeur, voilà qui était une vaine sentimentalité témoignant d'un esprit exalté et ne pouvant amener que désillusions et souffrances.

Isabelle n'avait donc jamais abordé la misère, et l'entrée dans cette chaumière délabrée fut pour elle une révélation, comme aussi la patience, la souriante bonté d'Antoinette envers cette pauvresse malade et aigrie par la souffrance. Elle comprit alors les exquises douceurs de la charité chrétienne, elle mesura du regard l'épouvantable abîme d'égoïsme et d'indifférence au bord duquel l'avaient attirée les théories de son aïeule. Si les pieuses exhortations d'Antoinette produisirent un apaisement dans le coeur ulcéré de la vieille femme, elles pénétrèrent plus profondément dans l'âme de la jeune fille belle, riche et sans croyances qui les écoutait avidement.

--Que de misère dans le monde! soupira-t-elle en sortant de la pauvre chaumière. Oh! Antoinette, vous m'apprendrez à aimer les pauvres, à les soigner, à les servir. Maintenant, je ne pourrais vivre indifférente à leur sort.

... En entrant dans le jardin de la Verderaye, Antoinette et sa compagne aperçurent Danielle occupée à soigner ses fleurs. Ses mains longues et fortes, un peu brunies, enlevaient les tiges flétries et les jetaient dans une corbeille posée à terre... Sa taille vigoureuse, courbée vers le sol, se redressa vivement au bruit des pas qui se rapprochaient, et son visage se montra aux arrivantes, éclatant de santé et avenant comme à l'ordinaire, avec, au fond des prunelles, un rayonnement qui frappa Isabelle.

--Danielle, je t'ai amené notre amie pour que tu lui apprennes la grande nouvelle, dit Antoinette. Au revoir, chère Isabelle, et tâchez d'être moins occupée pour venir nous voir un peu.

Elle s'éloigna vers la maison, et Danielle, souriante et rougissante, prit la main d'Isabelle.

--Chère Isabelle, ma nouvelle ne sera pas longue à dire... Je vais me marier. M. des Orelles a demandé ma main à papa et j'ai accepté avec bonheur, car il est si bon, si loyal!... et gai, aimable!... Oh! Isabelle, que je suis heureuse! fit-elle dans un élan de joie radieuse.

Le beau regard d'Isabelle se leva vers son amie, empreint d'une extrême surprise et d'une très sincère satisfaction.

--Vous allez vous marier!... Je ne m'y attendais pas... mais vous méritez si bien d'être heureuse, chère Danielle, vous et tous les vôtres!... Mais peut-être allez-vous les quitter désormais?

--Non, Isabelle, et cela ajoute à mon bonheur. Paul de Orelles est un dessinateur de talent et a à Paris une fort belle position. Nous resterons donc les uns près des autres et l'été nous verra tous réunis ici... Cela m'aurait causé tant de peine s'il avait fallu m'éloigner d'Antoinette, ma soeur tant aimée, presque ma mère, malgré les cinq années seulement qui nous séparent!

Involontairement, Isabelle se représenta le visage altéré qui lui était apparu tout à l'heure, près de l'église. Elle avait, un instant auparavant, attribué cette visible souffrance d'Antoinette au chagrin de voir sa soeur s'éloigner d'elle... et voici que tout se réunissait pour entourer cette union de sécurité et de bonheur... Alors, pourquoi avait-elle pleuré, la vaillante Antoinette si parfaitement maîtresse d'elle-même?

--Vous partez déjà, Isabelle?... Ne tardez pas à revenir, vous nous manquez beaucoup. Gabriel disait justement hier...

Elle s'interrompit pour répondre à un appel de M. des Orelles qui la cherchait de l'autre côté de la maison. Après avoir serré la main de son amie, elle s'éloigna rapidement tandis qu'Isabelle sortait de la Verderaye.

Tout en revenant vers Maison-Vieille, elle cherchait à se figurer ce qu'avait dit à son sujet M. Arlys. Se pouvait-il que l'absence de sa chétive personnalité eût été remarquée par cet homme supérieur?... Non, cela était totalement inadmissible. Mais alors, qu'avait-il dit?...

... Etait-ce dans l'espoir de résoudre cette question qu'Isabelle s'acheminait le lendemain vers la Verderaye, malgré la chaleur véritablement accablante?... La grande maison grise semblait littéralement brûler sous les rayons ardents qui l'enveloppaient; les géraniums, les suaves héliotropes, les roses éclatantes courbaient leur tête lasse. La terrasse étant intenable à cette heure, toute la famille s'était réunie sous l'allée de noyers qui longeait un des côtés du jardin. Voyant qu'elle n'avait pas été vue, Isabelle s'arrêta un instant pour considérer ce tableau familial auquel ne manquaient que Michel et Roberte, sans doute en train de faire leur sieste accoutumée dans la maison.

Xavier, lui, s'acquittait de cette importante fonction sur le remblai gazonné bordant le mur de clôture, et la petite Valentine, une brunette de quatre ans, l'imitait dans un grand fauteuil d'osier où disparaissait sa très mince personne. Albert, très fier de ses dix ans fraîchement sonnés, se tenait fort droit sur sa chaise et s'appliquait à étudier consciencieusement une leçon; mais l'accablement produit par cette température torride l'emportait à tout instant, et la tête brune du garçonnet tombait sur le livre. Un léger éclat de rire d'Henriette--qui, elle, semblait très éveillée et travaillait diligemment--saluait cette chute, et Albert, sursautant, reprenait gravement son livre--pour peu de temps.

Assis devant une table, M. Brennier et Régine feuilletaient des recueils de musique, s'interrompant parfois pour demander un avis à Antoinette qui cousait près d'eux. Un peu plus loin, Danielle et Paul des Orelles causaient, la main dans la main... Jamais, autant qu'en cet instant, Isabelle n'avait remarqué la différence d'aspect des deux soeurs: Danielle, fraîche, gaie, débordante de vie et de santé... Antoinette grave et calme, avec un teint presque terreux aujourd'hui, des traits tirés, des rides précoces et une taille légèrement courbée. Elle avait trente ans, Danielle vingt-cinq... mais on ne pouvait nier qu'en apparence un nombre d'années bien plus grand ne séparât les deux soeurs.