Chapter 3
Isabelle s'était remise au travail, sans songer peut-être qu'un brusque mouvement pouvait la précipiter dans le gouffre écumant. Un large bloc de granit la cachait aux regards des étrangers dont elle entendait cependant les voix et les rires joyeux... Les sourcils de la jeune fille demeuraient froncés et sa physionomie avait pris une expression singulièrement amère.
Elle eut un tressaillement de stupeur en apercevant tout à coup près d'elle le petit garçon blond qui la regardait avec une curiosité timide... Ce bébé avait la plus ravissante petite tête qui se pût imaginer, et il souriait d'une façon si charmante qu'Isabelle demeura à le contempler. Quelque chose d'attendri, de très doux, avait soudain illuminé sa pâle et grave physionomie.
L'enfant se détourna tout à coup et se rapprocha du bord de la falaise... Un frémissement de crainte agita Isabelle, et, involontairement, ces mots s'échappèrent de ses lèvres tremblantes:
--N'allez pas là, mon mignon, vous pourriez tomber.
Le petit tourna vers elle ses grands yeux bleus.
--Je veux la fleur! dit-il d'un ton volontaire.
Et, avant qu'Isabelle eût pu faire un mouvement, il se penchait pour cueillir une jonquille dont la corolle jaune s'épanouissait au revers de la falaise. Mais son petit bras était trop court... Isabelle se leva vivement, bien que ses jambes fussent fléchissantes de terreur, et s'élança vers lui. Sa main le saisit brusquement par sa petite robe, au moment où il allait glisser dans l'abîme...
Mais l'étoffe, un peu mûre sans doute, céda subitement. Dominant une épouvantable angoisse, Isabelle réussit à saisir le bras de l'enfant, au risque de choir avec lui dans le gouffre, mais son mouvement avait été si brusque qu'elle alla tomber en arrière, tenant le bébé pressé contre elle. Sa tête heurta un objet dur, elle ressentit une vive douleur... puis elle perdit la notion de ce qui l'entourait.
En revenant à elle, Isabelle vit toute la tribu enfantine, surprise et effrayée, rangée en cercle autour d'elle... Un peu plus loin, les grands yeux bruns qu'elle avait aperçus un jour la regardaient avec émotion, et, tout près d'elle, la fillette aux longues nattes, agenouillée, lui présentait un flacon de sels.
--Elle ouvre les yeux, Danielle! dit-elle joyeusement. Respirez encore un peu ceci, Mademoiselle, pour vous remettre tout à fait.
Isabelle obéit docilement... En reprenant complètement ses sens, elle s'aperçut que sa tête était soutenue par la grande jeune fille dont le visage inquiet et très ému se penchait vers elle. Instinctivement, Isabelle sourit pour la rassurer et essaya de se soulever... Mais une douleur derrière la tête l'arrêta net.
--Qu'ai-je donc? demanda-t-elle avec surprise.
--Une petite blessure sans aucune gravité. Vous êtes tombée sur une pierre très aiguë, expliqua la jeune fille. Nous avons bandé sommairement cette plaie, mais, si vous le voulez bien, nous allons rentrer pour vous confier aux soins de ma soeur aînée, qui fera les choses dans toutes les règles, et vous donnera un cordial dont vous avez besoin... Je suis Danielle Brennier, la seconde fille du nouveau propriétaire de la Verderaye. Voici ma soeur cadette, Henriette... mon cousin, M. Arlys, avocat au barreau de Paris... C'est à vous que nous devons la vie de notre petit Michel et nous ne l'oublierons jamais, ajouta-t-elle d'une voix tremblante d'émotion. Sans vous... ô ciel!
Elle s'interrompit en frissonnant, et la même angoisse rétrospective altéra subitement la noble et énergique physionomie de M. Arlys.
--Vous êtes une vaillante personne, dit-il d'une voix chaude et profonde. Bien peu auraient eu votre sang-froid et votre parfait oubli de vous-même, Mademoiselle.
Elle ferma à demi les yeux avec un geste de lassitude. Ainsi étendue, son blanc visage sans expression entouré des flots de sa chevelure argentée, dénouée par sa chute, elle semblait une jeune morte, d'une beauté glacée.
--Qu'est-ce que la vie?... Vaut-elle la peine que je fasse un pas pour la conserver? murmura-t-elle à voix basse avec un accent de paisible désespérance.
Danielle et son cousin tressaillirent douloureusement, et leur regard compatissant se posa sur le beau visage si étrangement calme.
--Notre vie ne nous appartient pas, et nous avons le devoir de la conserver autant que nous le pouvons, dit gravement le jeune avocat. Mais, Michel, tu n'as pas remercié Mademoiselle.
Il se tournait vers l'enfant qui demeurait assis sur l'herbe, ses beaux yeux fixés sur Isabelle. Le petit était fort paisible, et, très évidemment, ne s'était pas ému du danger couru par lui... Mais en voyant M. Arlys se pencher vers lui en lui tendant la main, il se leva et le suivit sans hésiter près de la jeune fille. Les belles prunelles violettes d'Isabelle l'enveloppèrent d'un regard attendri.
--Dis merci à Mademoiselle et demande-lui la permission de l'embrasser, ordonna doucement Danielle.
Deux petits bras se nouèrent aussitôt autour du cou d'Isabelle et le charmant visage de Michel se trouva près des lèvres de la jeune fille, qui s'y posèrent tendrement. Une claire petite voix criait en même temps un "merci" retentissant--relativement à la taille de Michel.
--Qu'il est gentil! murmura Isabelle dont la pâle physionomie s'était soudainement éclairée.
--Oui, quand il ne désobéit pas, comme tout à l'heure, dit M. Arlys en enlevant Michel entre ses bras. Mais ne partons-nous pas, Danielle?
L'émotion de sa chute, sa blessure, jointes à son habituel état de langueur, rendaient Isabelle faible et brisée. Pour un instant, le corps avait raison de l'énergie indomptable--et insoupçonnée--de cette âme de jeune fille... car, en un autre temps, elle n'eût jamais accepté de se rendre dans une maison étrangère sans l'autorisation de Madame Norand... Et voici que maintenant, sans avoir eu la pensée de résister, elle se trouvait appuyée au bras de M. Arlys qui la soutenait fortement. A sa gauche marchait Danielle, portant le dernier bébé; devant couraient Henriette et les enfants, envoyés pour prévenir à la Verderaye.
Isabelle entra dans cette demeure étrangère par la porte familiale--une étroite petite porte pratiquée dans la palissade, sur le sentier du torrent. Dans le jardin, le monsieur aux cheveux gris, entrevu un matin sur la terrasse, s'avançait en compagnie d'une jeune personne grande et forte comme Danielle... Et, en la voyant approcher, Isabelle constata qu'elle lui ressemblait également de visage. Elle avait les mêmes traits un peu forts, les mêmes beaux yeux noirs, rayonnants de bonté et de franchise, et aussi une épaisse chevelure châtain foncé. Mais Danielle possédait de fraîches couleurs, annonçant une santé vigoureuse, elle semblait vive et gaie, et quelques noeuds mauves éclaircissaient sa simple robe de laine grise... La jeune personne qui s'avançait avait des noeuds noirs, un visage pâle, déjà marqué de quelques rides, et une gravité mélancolique dans son beau regard pénétrant.
--Mon père... Antoinette, ma soeur aînée, dit la voix claire de Danielle.
Isabelle se vit entourée, remerciée avec effusion. Un peu étourdie, elle souriait doucement, assez surprise, sans doute, de se voir comptée pour quelque chose... Antoinette la conduisit dans un grand parloir clair et très simple où elle se mit à panser la blessure avec dextérité.
--Quelques soins, et il n'y paraîtra bientôt plus, déclara-t-elle. Danielle, le cordial, s'il te plaît.
Après avoir bu, Isabelle se leva, en disant qu'elle ne pouvait demeurer plus longtemps. Sa grand'mère serait mécontente... Elle n'osa dire inquiète.
--Je vais vous accompagner, si vous le permettez, proposa Antoinette. Vous êtes un peu ébranlée par cette secousse et le chemin est dangereux.
Isabelle n'osa refuser, mais elle se demanda avec un peu d'angoisse quel serait l'accueil de sa grand'mère... Elle suivit Antoinette dans le vestibule, où un groupe entourait Michel, tandis que Danielle faisait le récit de l'évènement à deux nouveaux arrivés: le jeune homme blond qu'Isabelle avait rencontré avec M. Arlys, et une jeune fille extrêmement jolie, dont les yeux bruns doux et singulièrement lumineux enveloppèrent Isabelle d'un sympathique regard.
--Encore une présentation à faire! s'écria gaiement Antoinette. Ma soeur Régine, la cadette de Danielle, et mon frère Alfred, sous-lieutenant d'infanterie.
--Et tous deux vous remercient sincèrement, Mademoiselle, dit Régine en lui tendant la main.
Elle possédait une voix charmante, très musicale, dont la séduction était encore augmentée en cet instant par une émotion très vive.
--Oh! je vous en prie, pas de remerciements!... Je suis trop heureuse d'avoir évité un sort si affreux à ce pauvre petit! dit Isabelle avec une chaleur qui la surprit sans doute elle-même, car une très légère rougeur envahit son teint blanc.
Elle serra les mains qui lui étaient tendues et suivit Antoinette qui avait décroché un chapeau de jardin et l'assujettissait sur sa tête... Sur la terrasse, M. Arlys se promenait, les bras croisés. Il s'arrêta en apercevant sa cousine et la jeune étrangère, dont la tête était entourée d'un châle de dentelle appartenant à Danielle.
--As-tu bien mis Mademoiselle d'Effranges au courant des soins à donner à sa blessure? dit-il avec un demi-sourire, en s'adressant à Antoinette. Il faut que vous sachiez, Mademoiselle, que ma cousine est le médecin préféré de sa famille, et aussi des pauvres.
--C'est cela, fais de moi une doctoresse, dit Antoinette.
Un sourire éclairait son visage sérieux, lui donnant un attrait particulier, une apparence plus jeune... car elle devait avoir atteint, sinon dépassé la trentaine.
--Nous accompagnes-tu, Gabriel?
Il s'inclina en signe d'assentiment et prit son chapeau déposé sur une table... Ils marchèrent d'abord en silence, le long du torrent grondeur. Isabelle, un peu lasse, avançait lentement.
--Etes-vous déjà venue plusieurs fois dans ce pays? demanda Antoinette à sa jeune compagne.
--Oui, deux fois déjà. Nous quittons Paris au mois de mai pour ne rentrer qu'en novembre.
--Ah! vous êtes de Paris! Nous aussi... Et ne regrettez-vous pas de le quitter?
--Non, pas du tout... J'aime mieux la campagne... quoique, après tout...
Elle eut un geste de profonde indifférence, tandis qu'une indicible mélancolie s'étendait sur son beau visage.
--... L'un ou l'autre, au fond, cela revient au même pour moi, reprit-elle d'une voix paisible. Seulement, ici, j'ai au moins le spectacle de la nature si belle, si sauvage et si douce à la fois, tandis qu'à Paris... rien, rien que l'ennui perpétuel, accablant! murmura-t-elle d'un ton morne.
--L'ennui!... Comment cela peut-il se faire? s'écria Antoinette avec une intense surprise. Ne pouvez-vous rien pour vous distraire?
--Non, cela ne m'est pas permis, répondit-elle brièvement.
Elle rencontra tout à coup le regard profond de Gabriel Arlys, empreint en cet instant d'une sympathique compassion, et le pli amer de sa bouche se détendit un peu.
--Je vous étonne, Monsieur? dit-elle tranquillement. Vous ne connaissez peut-être pas l'ennui?
--Si, parfois, Mademoiselle. Il y a des heures sombres, des événements décourageants, ou d'étranges lubies de notre pauvre cervelle... Mais cela passe, bien vite même, si nous savons demeurer unis à Dieu et implorer son secours.
--Dieu?... murmura pensivement Isabelle. J'en ai entendu parler, mais je ne le connais pas.
Un léger cri de stupéfaction douloureuse échappa à Antoinette, tandis que dans les yeux bruns de Gabriel la pitié se faisait plus intense et plus triste.
--Oh! ma pauvre enfant!... Je ne m'étonne plus si vous succombez sous le fardeau! dit la voix émue d'Antoinette. Ainsi, vous n'avez reçu aucune éducation chrétienne?... vous n'avez pas été baptisée?
--Je ne crois pas... je n'en sais rien... Mais cela empêcherait-il ma vie d'être triste et si longue... si longue!
--Certes!... Tout ce que nous faisons pour Dieu est doux et agréable, quelque pénible que soit la chose en elle-même.
--Et vous pouvez en croire Antoinette, Mademoiselle, dit gravement Gabriel, car elle a souffert, et beaucoup souffert. Cependant, elle ne se plaint pas...
Ils avaient atteint le petit pont de Maison-Vieille, et Antoinette refusa d'aller plus loin, prétextant sa toilette de maison.
--Nous viendrons un autre jour, un peu plus en cérémonie, pour nouer connaissance avec Madame Norand, si elle le permet... Au revoir donc, et soignez bien votre blessure.
Elle lui serra chaleureusement la main, Gabriel s'inclina profondément et ils s'éloignèrent... Après avoir traversé le pont, Isabelle s'adossa à un arbre et les regarda jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans le jardin de la Verderaye... Un profond soupir souleva sa poitrine et, à pas très lents, elle se dirigea, à travers le jardin inculte, vers la sombre maison... Oh! oui, combien sombre et austère, surtout en venant de la Verderaye, gaie, animée, hospitalière!
Dans la cour, Madame Norand donnait des instructions à Rosalie. Isabelle, d'un mouvement résolu, vint se placer en face de sa grand'mère qui recula avec une légère exclamation.
--Que vous est-il arrivé, Isabelle? dit-elle d'un ton où se pouvait discerner un peu d'inquiétude.
En quelques mots brefs, la jeune fille la mit au courant de ce qui s'était passé... Un grand pli de mécontentement se forma sur le front de Madame Norand, et son regard scrutateur se plongea dans les yeux impénétrables de sa petite-fille.
--Peut-être auriez-vous pu éviter cela, Isabelle, dit-elle d'un ton glacial. Vous connaissez mes idées relativement aux relations que vous devez avoir, et il me déplaît extrêmement que vous ayez ainsi fait connaissance avec ces inconnus, trop voisins, beaucoup trop voisins... Enfin, j'irai demain les remercier de leurs soins. Si ces jeunes personnes sont simples et sérieuses, peut-être vous permettrai-je de les voir de loin en loin... Sinon, tout se bornera là. Mettez-vous bien cela en tête, Isabelle.
Une expression inquiète et soucieuse se lisait dans les yeux d'Isabelle tandis qu'elle montait à sa chambre. Elle connaissait assez le rigorisme de sa grand'mère pour craindre un jugement défavorable sur les demoiselles Brennier. Certes, elles semblaient extrêmement simples, laborieuses, femmes d'intérieur parfaites... et pourtant, combien elles étaient différentes des insignifiantes créatures que Madame Norand avait voulu lui imposer comme amies!... Ses amies, ces pauvres têtes creuses, poupées dressées au rôle de femmes de ménage, comme d'autres le sont à celui de mondaines... ces jeunes filles niaises ou fausses, sans coeur et sans esprit!... Jamais elle ne les avait acceptées comme telles, et si elle les voyait parfois, c'était pour obéir à la volonté tyrannique de sa grand'mère. Mais à la Verderaye...
Et, tout en ourlant consciencieusement une pile de serviettes, Isabelle revit défiler devant elle les figures entrevues tout à l'heure, les jolis enfants si gais, le père au regard indulgent et doux, la charmante Régine aux grands yeux purs, Danielle et Alfred, qui semblaient la gaîté de la famille, la grave Antoinette, si bonne, M. Arlys, dont il lui semblait encore sentir sur elle le regard ému et triste... Ces gens-là ne souffraient-ils pas comme les autres... comme elle?
Mais si, un passé d'épreuves se lisait sur le visage flétri avant l'âge d'Antoinette Brennier, sur le front de Gabriel, traversé de quelques rides précoces. Alors, pourquoi n'étaient-ils pas, comme elle, las, anéantis, désespérés?... Ils possédaient donc quelque chose qu'elle n'avait pas, ils se trouvaient soutenus par une force inconnue d'elle?
Et, les récentes paroles de M. Arlys lui revenant à l'esprit, elle murmura:
--Dieu?... Peut-être?...
IV
Mademoiselle Bernardine, assise dans un coin abrité de la cour, avait abandonné son ouvrage pour savourer sa tasse de thé de cinq heures--habitude invétérée chez elle et non question de snobisme, car la bonne demoiselle, renfermée jusque-là dans son solitaire castel berrichon, n'avait aucune idée du mondain five o'clock et de ses mille raffinements. C'était néanmoins pour elle une satisfaction dont elle aurait eu peine à se passer, et Isabelle ne manquait jamais d'y pourvoir avec ponctualité.
La jeune fille apparaissait en cet instant sur le seuil de la cuisine. Sa chevelure un peu en désordre autour du bandeau entourant sa tête, son corsage couvert de poussière, le grand tablier dont elle s'enveloppait annonçaient qu'elle sortait d'un grand nettoyage... Elle s'avança vers sa tante et posa sur la table une assiette de gâteaux.
--Je n'arrive pas trop tard, ma tante?... Non, vous avez encore un peu de thé... J'ai pensé tout d'un coup à ces gâteaux et je suis redescendue.
--Il ne fallait pas te déranger, ma petite, j'avais pris un peu de pain... Mais tu es donc en grand travail, aujourd'hui?
--Oui, j'aide Rosalie à nettoyer la galerie pendant que grand'mère est sortie. Il y a une poussière incroyable sur tous ces livres et des amas de toiles d'araignée derrière les meubles. Mais nous avons à peu près terminé... heureusement, car grand'mère va revenir et c'est son heure de travail.
--Ah! c'est vrai, elle est sortie. Je ne me rappelais plus. Elle est à la Verderaye?
Isabelle inclina affirmativement la tête... Involontairement, son regard se tourna vers la maison grise, cachée à ses yeux par les arbres et les fourrés du jardin.
--Pourvu que ces jeunes filles lui plaisent!... Ce serait une distraction pour toi, Isabelle.
--Vous savez bien que je ne dois pas avoir de distraction, ma tante... ou, ce qui revient au même, la distraction aussi doit être un devoir pour moi... Oui, des devoirs, rien que des devoirs, voilà la vie, paraît-il, dit-elle d'un ton bref et amer.
Elle se recula un peu et s'appuya contre la maison, aplatissant sans pitié les fleurs délicates du jasmin qui garnissait la façade... Mademoiselle Bernardine se mit à grignoter paisiblement un gâteau, en s'interrompant pour boire son thé à petites gorgées. Cette vieille fille placide et bornée ne se doutait aucunement que des souffrances profondes pussent exister autour d'elle... Mais, au fait, la jeune fille qui se tenait là, immobile et les yeux baissés, possédait sans doute un coeur parfaitement calme et froid, à en juger d'après sa physionomie.
--J'entends marcher dans le jardin, dit tout à coup Isabelle en prêtant l'oreille.
Elle fit quelques pas et retint une exclamation de surprise. Du couvert des arbres sortait Madame Norand, suivie d'Antoinette Brennier. Celle-ci s'avança vivement et tendit la main à Isabelle avec un gracieux sourire.
--Je voulais juger par moi-même de l'état de notre vaillante blessée, et Madame votre grand'mère, devinant ce désir, m'a demandé de l'accompagner... Voyons cette mine... Un peu pâle encore. Et la blessure?
--Elle va aussi bien que possible, Mademoiselle, dit Isabelle dont le visage s'était légèrement éclairé. Vous vous entendez à soigner les blessés.
--C'est là une science que je voudrais vous voir acquérir, Isabelle; elle fait partie de la solide instruction qui devrait être donnée aux femmes, dit la voix brève de Madame Norand.
--Je puis faire profiter Mademoiselle d'Effranges de mon petit savoir en cette matière, si vous le permettez, Madame, proposa Antoinette.
La conversation continua un instant sur ce sujet. Mademoiselle Bernnier, après avoir été présentée à Mademoiselle Bernardine, avait accepté de s'asseoir un moment. Tout en causant, son regard sérieux et scrutateur ne quittait guère le visage d'Isabelle. La jeune fille parlait très peu et ne se départait pas de son attitude singulièrement paisible et réservée.
Antoinette prit congé de ses nouvelles connaissances en parlant de projets de relations suivies avec Isabelle, contre lesquels ne se récria pas Madame Norand... Isabelle accompagna Mademoiselle Brennier jusqu'au pont. En lui pressant la main, Antoinette dit avec douceur:
--Je serai à votre disposition lorsque vous voudrez apprendre quelques notions de médecine... et aussi, ma chère enfant, pour mettre quelque distraction dans votre existence nécessairement un peu sombre. Au milieu de la jeunesse, vous reprendrez de l'entrain, de la gaîté, de fraîches couleurs...
--Mais non, cela ne se doit pas, dit la voix calme d'Isabelle. J'irai chez vous pour obéir à ma grand'mère, pour apprendre à soigner les malades... C'est chose utile, cela. Mais m'amuser... oh! non! Ce serait sans doute la première fois de ma vie. Je dois travailler sans cesse et m'ennuyer toujours... Qu'est-ce que je dis?... Je ne dois jamais m'ennuyer, au contraire... Cela est aussi prescrit, fit-elle d'un ton saccadé, un peu rauque.
La main que tenait Antoinette tremblait légèrement, mais c'était là le seul signe d'émotion que l'on pût discerner chez Isabelle.
--Ma pauvre enfant! murmura Antoinette avec un[e] indicible pitié, une intonation profondément douce et caressante.
Elle serra fortement la petite main de la jeune fille et s'éloigna vers la Verderaye.
Isabelle s'appuya contre un arbre. Ses lèvres tremblaient un peu et son habituelle impassibilité semblait avoir fléchi un instant devant cette compassion affectueuse... Mais elle passa brusquement la main sur son front et revint rapidement vers la maison.
Madame Norand se trouvait encore dans la cour et lui fit signe d'approcher.
--Cette famille Brennier me paraît extrêmement sérieuse et pratique, dit-elle avec sa froideur ordinaire. Je puis vous autoriser à la voir quelquefois, à défaut de vos amies de Paris. Mais souvenez-vous, Isabelle, que ces relations doivent avoir un but utile et qu'elles seraient inexorablement suspendues si je remarquais en vous quelque tendance à la mondanité ou à la rêverie.
Il fallait que les habitants de la Verderaye fussent singulièrement simples et laborieux pour contenter ainsi la sévérité de Madame Norand... Et, de fait, son impression s'expliquait aisément. En entrant inopinément et sans façon dans le jardin, elle avait trouvé Régine et Henriette occupées à enlever l'herbe des allées. En pénétrant dans le vestibule à la suite de Régine, elle s'était heurtée à Danielle qui sortait de la cuisine, les mains pleines de la pâte qu'elle pétrissait... Et enfin, introduite dans le parloir, elle avait été accueillie par Antoinette en train de calmer Roberte, le dernier bébé, pendant que M. Brennier surveillait les exercices d'écriture de Xavier, un pâle garçonnet de sept ans... Tout s'était réuni pour offrir aux yeux de Madame Norand l'image d'une famille idéale.
Isabelle s'éloigna dans la direction de la cuisine. Sa démarche semblait un peu plus vive qu'à l'ordinaire et ses mouvements avaient moins de langueur tandis qu'elle s'occupait à préparer le dîner. La vieille Rosalie, qui l'observait du coin de l'oeil, murmura entre ses dents:
--Qu'a donc notre Demoiselle? Elle semble un peu plus vivante, aujourd'hui.
Quelques jours plus tard, M. Brennier et ses quatre filles aînées vinrent rendre leur visite à Maison-Vieille. Les personnages de la tapisserie durent contempler avec stupeur cette irruption de jeunes et souriants visages dans la galerie austère où, depuis longtemps, ils n'avaient eu sous les yeux que la froide et hautaine physionomie de Madame Norand ou la pâle Isabelle aux mouvements de somnambule... La maîtresse du logis accueillit ses nouvelles connaissances avec une certaine amabilité qu'elle ne prodiguait pas indistinctement. Le masque d'énergie glaciale dont elle s'enveloppait semblait se fondre légèrement.
Les jeunes filles, réunies au bout de la galerie, causaient amicalement, ou, pour parler plus exactement, les demoiselles Brennier faisaient les principaux frais de la conversation. Isabelle, tellement habituée à la solitude, sortait difficilement de sa réserve habituelle. Cependant, la douce sympathie d'Antoinette, la gaîté de Danielle et d'Henriette, le charme inexpliqué de Régine finirent par en triompher légèrement.