Chapter 10
--Jamais?... Vous voulez donc son malheur, Sylvie?
--Rêves de jeune fille!... Elle s'en consolera vite, et peut-être même n'y pense-t-elle plus. Je ne veux pas la marier encore, je veux un peu jouir d'elle... et, en tout cas, je ne la donnerai pas à ce personnage qui a su très habilement profiter de son découragement pour la circonvenir, et dont les idées sociales et religieuses, ridiculement exaltées, me déplaisent absolument. De ces idées, il a déjà, avec l'aide de ses cousines, fait pénétrer un bon nombre dans le cerveau d'Isabelle, et j'en ai connu hier les conséquences. Ayant appris par hasard qu'une grande partie de la petite pension que je lui fais depuis quelque temps passait entre les mains de deux famille pauvres du voisinage, je lui ai adressé des reproches sur cette charité exagérée. J'ai dû alors entendre cette enfant développer de transcendantes théories de charité, de sacrifice... bref, elle en est arrivée à m'avouer qu'elle étudiait la religion catholique, "dans laquelle elle est née," et me priait de l'autoriser à en suivre toutes les pratiques.
--Et vous avez dit oui?
--J'ai refusé... Je ne puis donner mon consentement à cette bizarre idée qui transformerait Isabelle, jusqu'ici pratique et sensée, en une créature exaltée et mystique. Je la connais, elle en arriverait là...
--Mais, ma pauvre Sylvie, votre parti pris contre la religion vous égare absolument! C'est par elle--seulement par elle, retenez-le bien, Sylvie--que votre petite-fille trouve le courage de supporter la souffrance imposée par votre obstination, c'est-à-dire la séparation d'avec son fiancé... C'est par cette religion encore qu'elle a su oublier vos torts et se montrer la plus dévouée des filles.
... Un matin de février, Isabelle fit sa première communion à la chapelle des Petites Soeurs des Pauvres dont une cousine de M. Brennier était supérieure. La cérémonie fut brève, mais particulièrement touchante. Comme spectateurs, tous les vieux, curieux et pleins d'admiration devant cette fête inusitée, les Petites Soeurs, modestes et recueillies... puis les Brennier, qui accompagnèrent tous la jeune fille à la Table sainte. Le frère de la défunte Madame Brennier, religieux barnabite, prononça une courte et émouvante allocution.
Dans un angle de la chapelle, un homme se dissimulait... un homme au visage transfiguré par un surnaturel bonheur et dont les yeux ne quittaient la jeune chrétienne prosternée devant l'autel que pour se diriger vers le tabernacle avec une expression d'indicible reconnaissance. Mais il ne bougea pas de son refuge et s'y enfonça même plus profondément lorsque Isabelle, recueillie et pâle d'une sainte émotion, sortit de la chapelle... Gabriel Arlys, le fervent chrétien, jugeait qu'en cet instant aucune joie terrestre, si permise fût-elle, ne devait venir se mêler aux célestes félicités de cette âme qui possédait son Dieu pour la première fois.
L'inoubliable et mystérieux bonheur de cette matinée devait avoir laissé un rayonnement sur le beau visage d'Isabelle, car Madame Norand, en la voyant entrer une heure plus tard dans son cabinet de travail, la considéra avec une surprise un peu inquiète. Toute la journée, la jeune fille sentit peser sur elle ce regard soupçonneux... Mais aujourd'hui, rien ne pouvait troubler sa sérénité, personne ne lui enlèverait Celui qu'elle possédait.
La maladie de Madame Norand devait avoir pour Isabelle une conséquence inattendue... Quelques-unes des connaissances les plus intimes de la célèbre femme de lettres étant venues la voir parfois, s'étaient nécessairement rencontrées avec Isabelle. Frappées de sa beauté et de sa distinction, ces dames témoignèrent de leur surprise de la voir ainsi cachée à tous les yeux. Madame Norand fit d'abord la sourde oreille à leurs discrètes insinuations... mais un jour, elle se dit qu'elles avaient peut-être raison. La beauté d'Isabelle, et, plus encore, sa remarquable intelligence, lui assureraient une place prépondérante dans le monde... non le monde frivole où se plaisait uniquement Lucienne, mais celui des lettrés et de érudits. Le sérieux, la parfaite réserve de la jeune fille devaient d'ailleurs la préserver de tout entraînement trop vif vers les plaisirs mondains tels que les entendent la plupart des femmes, et elle n'y trouverait qu'une passagère distraction, suffisante pour chasser de son esprit les velléités religieuses qui le troublaient.
En conséquence de ces réflexions, les invités aux dîners hebdomadaires de Madame Norand trouvèrent un soir près d'elle une jeune fille délicieusement jolie, un peu grave peut-être, mais fort gracieuse, en qui ils reconnurent de suite Isabelle d'Effranges, d'après le portrait que leur en avaient fait les amies de leur hôtesse. Désormais, ils la virent chaque jeudi... Ces savants, ces tristes lettrés, ces écrivains célèbres comprirent vite la valeur de cette jeune personne réservée et silencieuse et prirent plaisir à la faire causer pour entendre ses appréciations justes et concises, ses jugements empreints d'une douce charité, ses raisonnements si profonds qu'ils en demeuraient parfois stupéfaits.
Parmi ces hommes et ces femmes de talent, bien peu étaient chrétiens, sinon de nom, au moins de fait, et ceux-là même qui le demeuraient avaient laissé beaucoup d'ivraie envahir le bon grain dans leur coeur. Il y avait là des êtres qui professaient une philosophie toute païenne, d'autres qui, ayant depuis longtemps fait litière de leurs croyances, attaquaient audacieusement celles d'autrui et s'efforçaient de flétrir la religion dans leurs oeuvres écrites en un style magique qui excusait, aux yeux de beaucoup, le fond profondément pervertisseur.
C'était en ce milieu dangereux pour sa foi qu'Isabelle était introduite... Mais, comme autrefois les bêtes féroces se couchaient aux pieds des jeunes martyres dans les arènes romaines, ainsi on put voir ces païens du XIXe siècle, discutant religion avec une jeune fille, convertie de la veille, se trouver maintes fois sans parole devant ses argumentations nettes et irréfutables, présentées avec une charmante modestie sous laquelle se devinait l'inébranlable fermeté de l'âme croyante. Devant ces yeux bleus lumineux et si purs, ces célébrités littéraires durent se demander parfois si leur fortune et leur renom valaient la perte de la foi et de la tranquillité de leur âme.
Bientôt Isabelle fut connue dans tout le Paris littéraire. Madame Norand, très flattée du succès de sa petite-fille près de ses amis, la conduisit dans divers salons où se réunissaient les personnalités les plus en vue du monde des arts et des lettres. Isabelle la suivait docilement, jouissant des satisfactions d'esprit qu'elle trouvait dans ces réunions, mais se refermant instinctivement, comme certaines fleurs à l'approche de la nuit, devant ce qui blessait sa délicatesse et ses croyances... D'ailleurs sa souffrance cachée, mais toujours vive, la rendait peu soucieuse de plaisirs, et elle n'éprouvait jamais de plus vives consolations que durant les courts instants passés au pied de l'autel, à une messe matinale, quand elle pouvait le faire sans attirer les soupçons de Madame Norand qui ignorait encore que sa conversation fût un fait accompli. Elle se sentait alors en complète union avec Gabriel et pouvait librement parler de lui au Dieu pleine de bonté qui avait seul le pouvoir de les réunir.
Les relations avec sa grand'mère s'étaient sensiblement modifiées. Elle sentait qu'une véritable affection existait maintenant pour elle dans ce coeur altier, malgré l'apparence de froideur dont ne se départait pas Madame Norand. Elle-même avait plus d'abandon et de simplicité envers cette aïeule par qui elle avait tant souffert... Néanmoins, elle n'osa jamais lui parler de Gabriel. Un instinct lui disait qu'une aversion irraisonnée, mais jusqu'ici invincible, existait chez Madame Norand à l'égard du jeune avocat chrétien... et aussi--chose ignorée de la jeune fille--une véritable jalousie contre celui qu'Isabelle aimait plus... bien plus qu'elle n'aimerait jamais sa grand'mère.
XIV
--Etes-vous déjà prête, Isabelle? Vous êtes décidément très vive pour votre toilette...
Tout en parlant, Madame Norand entrait dans la chambre de sa petite-fille. Celle-ci, en toilette de soirée, achevait de boutonner ses longs gants. Elles se rendaient ce soir-là à une réunion demi-littéraire, demi-mondaine, organisée par la veuve d'un sculpteur célèbre, elle-même artiste et poète. Cette dame s'était prise d'une ardente sympathie pour Isabelle et tenait à l'avoir à toutes ses fêtes. La jeune fille y allait plus volontiers que partout ailleurs, car elle était sûre d'y trouver toujours Danielle dont le mari était cousin de Madame Lorel.
Madame Norand s'était arrêtée au milieu de la chambre et considérait Isabelle avec un demi-sourire de satisfaction. La jeune fille était véritablement ravissante ce soir. Sa robe de soie rose pâle, à fines rayures Pompadour, tombait en plis souples qui accentuaient l'élégance de sa taille, et cette nuance délicate, qui semblait projeter un léger reflet sur le teint d'une transparente blancheur, s'harmonisait à merveille avec cette beauté tout de finesse et d'aristocratique simplicité... Sans hâte, la jeune fille remettait en ordre les menus objets qu'elle avait dû déranger pour s'habiller, car elle n'avait jamais recours aux services de la femme de chambre. Ses mouvements doux et gracieux étaient un charme pour les yeux, et Madame Norand le constatait sans doute, car elle s'assit comme pour suivre à loisir les allées et venues de sa petite-fille.
--Venez ici, Isabelle, j'ai à vous parler, dit-elle tout à coup.
La jeune fille posa sur une table l'écrin qu'elle avait pris entre ses mains et vint s'asseoir sur un tabouret bas près de la grand'mère. Appuyant son coude sur le bras du fauteuil, elle leva ses yeux interrogateurs vers Madame Norand... La main de celle-ci se posa presque avec tendresse sur l'épaule d'Isabelle.
--Isabelle, j'avais formé le projet de vous garder quelque temps à moi seule, car, mon enfant, j'avais à réparer le temps perdu autrefois à lutter contre votre affection... Mais j'ai récemment compris que la vie près d'une vieille femme manque d'attrait pour une jeune fille, même sérieuse comme vous l'êtes... et surtout, j'ai songé à cet avertissement, cette attaque qui peut se renouveler et me faire succomber brusquement. Vous seriez alors isolée, sans appui. Il faut donc que je vous confie à un époux, choisi entre cent, car vous avez le droit d'être difficile, Isabelle... Vous avez vu souvent à nos réceptions du jeudi Marcelin de Nobrac, ce jeune critique dont l'avenir s'annonce très remarquable. Il est essentiellement bon et sérieux, enthousiaste, dévoué aux nobles causes; sa fortune est belle, son nom ancien, son physique très sympathique. Avec joie, je vous donnerais à lui, Isabelle, car il saurait vous rendre heureuse.
Isabelle l'avait écoutée en silence. Ses yeux, toujours attachés sur son aïeule, avaient pris une expression de pénétrant reproche... Elle se leva et dit d'une voix ferme:
--Vous oubliez, grand'mère, que je suis la fiancée de M. Arlys. Lui seul peut me rendre heureuse.
--Encore! s'écria Madame Norand avec violence. Je vous croyais à peu près guérie de cette folie... Faut-il vous répéter que jamais vous n'aurez mon consentement?... Comment pouvez-vous vous croire engagée par ces fiançailles bizarres et complètement en dehors des usages? Vraiment, la sagesse tant vantée de ce Monsieur a subi un étrange accroc en cette circonstance, car il a très habilement profité d'un moment de détresse morale pour obtenir votre assentiment...
La jeune fille se redressa en étendant la main dans un geste de protestation. Une fierté indignée transformait son beau visage calme.
--Ne le calomniez pas, grand'mère! Vous pourriez chercher longtemps dans votre entourage avant de rencontrer un être aussi parfaitement désintéressé et chevaleresque... Vous avez dû savoir, par M. Marnel, ce qui s'était passé à la chapelle et comment votre ami lui-même avait provoqué la demande que M. Arlys, par délicatesse, n'osait formuler, craignant précisément de profiter de cette détresse morale dont vous parlez... Et n'oubliez pas, grand'mère, que vous m'aviez, par votre dureté, donné le droit de manquer de confiance envers vous... Oui, je me crois engagée par ces fiançailles, consenties librement de part et d'autre... et, même si ce lien ne nous unissait pas, jamais... jamais, grand'mère, il ne m'aurait été possible de l'oublier.
Elle avait prononcé ces mots avec une ardeur contenue... Mais tout à coup, par un subit mouvement plein d'une grâce suppliante, elle se laissa glisser à genoux près du fauteuil de Madame Norand.
--Permettez qu'il devienne votre fils... Je serais si heureuse!... Oh! grand'mère!...
Sa voix se brisait et son doux regard voilé de larmes, plein d'une supplication passionnée, essayait de rencontrer les yeux qui se détournaient obstinément.
--Dites-moi, grand'mère...
--Il est inutile de me supplier, Isabelle, répliqua Madame Norand d'un ton bref. Ma décision a été longuement mûrie, et je crois Marcelin de Nobrac absolument fait pour vous. Je l'inviterai plus fréquemment afin que vous ayez la faculté de mieux vous connaître.
--A mon tour je vous dis: jamais, grand'mère! s'écria Isabelle toute frémissante. En aucun cas, je ne trahirais la parole donnée, et il faudrait qu'à lui... à lui!... j'inflige cette insulte, je cause cette douleur! Ah! grand'mère, vous ne savez donc pas comme je l'aime pour me proposer pareille chose! s'écria-t-elle dans un élan de douloureux reproche.
Madame Norand se leva brusquement et sonna la femme de chambre d'une main agitée. On pouvait constater sur son visage altier une extrême émotion, mélange de colère et de souffrance... Elle s'enveloppa dans un long manteau, tandis que la jeune fille jetait sur ses épaules une soyeuse sortie de bal. Toutes deux gagnèrent en silence la voiture qui attendait et le trajet s'effectua sans qu'elles eussent échangé une parole.
Madame Norand se rasséréna quelque peu chez Madame Lorel en constatant l'unanime admiration provoquée par la beauté d'Isabelle. Mais la jeune fille, toute préoccupée encore de sa récente discussion, était à peu près inconsciente de ce succès. Elle alla s'asseoir près de Danielle qui semblait particulièrement joyeuse ce soir-là et échangeait de malins coups d'oeil avec son mari, debout à quelques pas au milieu d'un groupe masculin.
--Il paraît que le conférencier fait défaut, annonça-t-elle à Isabelle. C'était Gilles Balvand, le poète. Il s'est fait remplacer par l'un de ses amis, et l'on m'a assuré que le plaisir n'en serait pas moindre.
Elle s'éventa lentement, tout en regardant en dessous la jeune fille qui l'écoutait, distraite et un peu triste.
--Vous ne désirez pas savoir le nom de ce conférencier, Belle? demanda-t-elle avec un sourire malicieux.
Isabelle ouvrait la bouche pour répondre... mais une transformation soudaine s'opéra. De délicates couleurs envahirent son teint blanc, et cette fois elles n'étaient pas dues au reflet de la robe rose. Ses yeux, rayonnants de bonheur, se tournaient vers un point de la salle où venait d'apparaître un jeune homme de haute taille, vers lequel les mains se tendaient avec empressement... Mais le regard de l'arrivant, saisi sans doute par une irrésistible attraction, se dirigeait vers la belle jeune fille vêtue de rose, comme si, en cette salle immense, il n'eût vu et cherché qu'elle. Pour la première fois depuis leurs fiançailles, ils se rencontraient.
Gabriel s'en alla vers la maîtresse de maison, et Danielle se pencha vers son amie, immobilisée dans sa joie soudaine.
--Maintenant, faut-il vous apprendre le nom du conférencier?... ou bien le direz-vous vous-même, Isabelle?
... Les différentes attractions de la soirée étaient uniquement dues au concours d'amateurs, mais tous gens de talent, et c'était à un public de choix, particulièrement difficile, que s'adressait la conférence. Avec une aisance remarquable, Gabriel présenta à cet auditoire d'élite plusieurs poètes contemporains. Son érudition, sa parole enveloppante et chaude, la parfaire sincérité qui était en lui charmèrent ceux qui l'écoutaient, et un véritable enthousiasme salua sa péroraison toute vibrante d'énergie et d'ardeur chevaleresque.
Dans un coin du salon, près de Danielle et de Paul, Isabelle savourait son bonheur... bien court, hélas! Gabriel s'était approché d'elle tout à l'heure, l'avait saluée comme une étrangère; ils avaient échangé quelques mots, pleins de banalités en apparence, mais renfermant pour eux une douce et fugitive joie. Puis, refusant le siège que Danielle lui montrait près d'elle, il s'était éloigné. Son tact parfait lui interdisait de mécontenter Madame Norand dont il avait aperçu en entrant la physionomie hostile.
Au cours de la conférence, Isabelle avait plusieurs fois senti se poser sur elle son regard pénétrant et si doux... Mais il ne se rapprocha pas d'elle de toute la soirée. Pendant la petite sauterie qui s'organisa ensuite, il ne dansa pas et demeura debout dans l'embrasure d'une porte, suivant du regard la mince forme rose qui voltigeait à travers les salons. Peut-être faisait-il une comparaison entre l'élégante Isabelle d'aujourd'hui et la pauvre petite créature au grossier manteau brun qui fuyait un soir de tempête à travers la lande. Mais l'apparence seule était changée... Au fond, elle était bien demeurée la même, il l'avait lu dans ses yeux qui ne savaient pas mentir, dans son radieux et tremblant sourire.
Isabelle le revit un court instant pendant qu'elle revêtait sa sortie de bal. Il passa devant elle et la salua en même temps que Madame Norand. Ses yeux bruns enveloppèrent d'un rapide et profond regard sa jeune fiancée, plus blanche que les dentelles flottant autour de son cou... D'un mouvement instinctif, elle tendit vers lui sa petite main. Il la tint une seconde entre les siennes, puis s'éloigna rapidement à travers la foule élégante qui encombrait le vestiaire.
Isabelle le regardait machinalement disparaître. Elle tressaillit un peu en sentant une main se poser sur son bras.
--Venez donc! dit Madame Norand avec impatience. Vous avez l'air d'être changée en statue et... vous êtes une insoumise et ridicule enfant, acheva-t-elle d'un accent de colère contenue.
--Non, Madame, elle est de celles qui savent souffrir et n'oublient jamais, dit près d'elle la voix grave de Danielle.
... Les émotions de la soirée avaient laissé leurs traces sur la physionomie d'Isabelle, ainsi que le constata Régine en venant le lendemain voir son amie... Tandis que Michel et Valentine, qu'elle avait amenés, jouaient dans un coin de la salle à manger, les deux jeunes filles se mirent à causer près de la fenêtre, tout en occupant leurs doigts à un ouvrage d'aiguille. Régine parla de son prochain départ pour le noviciat des Petites Soeurs des pauvres.
--Comme vous allez manquer à Antoinette! dit Isabelle en considérant avec émotion cette admirable physionomie où transparaissait l'âme, pure et ardente.
--Ma pauvre chère Antoinette! Nous nous entendions si bien! murmura Régine d'une voix frémissante.
Elle croisa les mains sur ses genoux et demeura un instant silencieuse, la tête baissée sur sa poitrine. Une ombre semblait s'étendre sur son beau visage... mais elle s'enfuit bien vite devant le rayonnement qui s'échappa soudain du regard de Régine.
--Cela, c'est le sacrifice. Les quitter tous, mon père, mes soeurs!... Dieu le demande, et je suis prête... Antoinette aura Danielle tout près d'elle, et voici Henriette qui devient jeune fille. On dit qu'elle me ressemble et elle pourra déjà me remplacer... Mais avant de partir j'aurais tant voulu vous voir heureuse, chère Isabelle!
Un soupir gonfla la poitrine d'Isabelle. Ses doigts cessèrent de travailler et elle demeura rêveuse, regardant fuir les grands nuages gris sombre sur le ciel clair, teinté d'azur.
Une petite main se posa tout à coup sur la sienne, et, en baissant les yeux, elle vit le joli petit visage de Michel. L'enfant la regardait gravement, d'un air songeur... La jeune fille le prit sur ses genoux et, lui relevant le menton, plongea ses yeux dans ceux du petit garçon.
--A quoi penses-tu, Michel. Pourquoi me regardes-tu ainsi?
--Mais... mais, Belle, tu avais l'air de pleurer... et je voulais te consoler, moi! cria-t-il d'un ton résolu.
Régine regarda son amie et constata que les yeux perspicaces de Michel avaient vu juste. C'étaient bien des larmes qui brillaient sous les grands cils blonds.
--Mon petit chéri, que n'as-tu ce pouvoir! dit Isabelle en caressant tendrement les belles boucles blondes du petit garçon. Tu m'aimes vraiment, toi, puisque tu ne peux me voir souffrir!
Les jeunes filles ne s'étaient pas aperçues qu'un pas, assourdi par l'épais tapis, s'était rapproché, et qu'une main se posait depuis un instant sur le bouton de la porte. Mais personne n'entra et le pas s'éloigna, un peu lent et pesant.
Dans son riche cabinet de travail, devant son bureau couvert de volumes et de feuillets manuscrits, Madame Norand s'était laissée tomber dans un fauteuil, et sa main soutenait sa tête hautaine qui se penchait avec accablement. Une véritable lutte, une immense souffrance se devinaient sur ce visage contracté.
--Celle qui la fait souffrir ne l'aime pas... Elle l'a dit, elle croit cela, cette enfant! murmura-t-elle lentement, d'un ton amer. Après tout, elle a peut-être raison. Mais céder!... céder!... Non, c'est impossible!
D'un mouvement résolu, elle rapprocha son fauteuil de la table et se mit à écrire. Mais les lettres prenaient de bizarres formes tremblées, et Madame Norand finit par reposer brusquement la plume sur l'encrier de bronze en disant avec une impatience irritée:
--Je ne suis plus bonne à rien! Cette Isabelle me bouleverse et il est vraiment temps que je la marie. Dimanche, j'inviterai Marcelin à dîner... Pleurs de jeune fille sont vite séchés!
XV
Malgré l'élévation des toits entourant les quatre côtés de la cour, un mince rayon de soleil avait réussi à se glisser dans la lingerie, une petite pièce assez sombre où, cette après-midi-là, Isabelle repassait. Cette besogne ne lui incombait maintenant qu'en de très rares circonstances, comme aujourd'hui où, la femme de chambre étant malade, elle s'était offerte pour donner ce coup de fer à un garniture de corsage désirée par Madame Norand... Il y avait d'ailleurs une notable différence d'aspect entre la jeune fille d'autrefois, vêtue comme une servante, et celle qui travaillait là en cet instant, si gracieuse dans sa robe de fin lainage bleu protégée par un tablier de batiste claire.
--Qui a sonné tout à l'heure, Rémi? demanda-t-elle au valet de chambre qui passait devant la porte ouverte de la lingerie.
--C'est Jeanne qui a ouvert, Mademoiselle, car je faisais une course en ce moment-là. Elle m'a bien dit le nom, mais avec sa prononciation allemande on n'y comprend rien. Ca avait l'air de finir en is... Elle a dit aussi que ce monsieur ne doit pas encore être venu ici, parce qu'il ne connaissait pas du tout le chemin du salon.
Rémi s'éloigna et Isabelle continua sa besogne, sans plus songer à cette visite qui se prolongeait... Non, vraiment, elle n'y songeait plus, et sa pensée s'envolait bien loin du grand appartement triste, vers la lande aux bruyères de pourpre, vers la grande maison grise que la jeune verdure des clématites et des rosiers devait maintenant escalader en conquérante. Là où elle avait vu si souvent Gabriel, elle le revoyait toujours, bien plus facilement qu'en cette salle de bal où il lui était apparu un temps si court, où il n'avait pu nécessairement se montrer "lui" comme il savait si bien le faire hors du monde.