L'été de Guillemette

Part 9

Chapter 93,825 wordsPublic domain

La jeunesse joue au tennis; et, une fois de plus, René Carrère a toute facilité pour observer plusieurs échantillons des jeunes personnes à marier, parmi lesquelles sa sœur souhaiterait lui voir faire un choix. Il vient de rentrer, pour le lunch, comme elle l’en avait prié; mais, assis un peu en dehors du cercle réuni autour d’elle, se mêlant à la conversation juste autant que la politesse l’exige, il regarde vers l’espace sablé du tennis où évoluent les jolies ou agréables héritières auxquelles il peut aspirer.

Toutes sont, naturellement, des jeunes filles très bien élevées, selon la formule. René les a vues--et d’autres encore--bien des fois depuis son arrivée à Houlgate. Mais, est-ce sa vie au loin qui lui a enlevé le goût et la compréhension de ces jeunes Parisiennes du vingtième siècle? Elles lui semblent des gamines et pourtant il a l’intuition qu’elles en savent déjà très long sur la vie. Il devine la tranquille hardiesse de leurs pensées, de leurs conversations, de leurs lectures. Ces petites vierges connaissent, sans y avoir goûté, l’arbre de la science. Il les sent des êtres compliqués qui l’effraient; ayant à vingt ans des coquetteries et des clairvoyances de femme; point perverses mais curieuses de tout apprendre, insouciantes de l’antique conseil: «Qui aime le danger y périra.»

Pour les bien guider dans la route à deux, il faudrait être un maître psychologue... Et lui est tout juste un apprenti qui, d’esprit intransigeant, fidèle à un idéal absolu, a toujours entrevu la compagne de sa vie à l’image de sa sœur, sérieuse et tendre, d’âme limpide, obéissante, religieuse.

Est-ce un rêve impossible qu’il faisait là, depuis qu’il est délivré de la folie d’aimer Nicole? Au loin, il le croyait si aisément réalisable... Et voici qu’il commence à en douter.

Pourtant il éprouve, singulièrement vif, le besoin de fixer enfin sa vie, d’avoir son foyer, de connaître la douceur d’exister deux en une seule âme... Peut-être parce que son isolement de près de cinq années lui en a donné le nostalgique désir... Peut-être aussi parce qu’il est de ceux qui ne savent se mouvoir librement que dans le plein jour des vies régulières.

Alors pourquoi se montrer si difficile? La question lui jaillit dans la pensée, tandis qu’il écoute Louise de Mussy dont le remarquable esprit d’organisation vient discrètement en aide à l’incertitude de M. le curé.

--Je suis idiot! pense-t-il avec impatience. Je n’aime pas les jeunes filles déjà femmes et les autres me paraissent des pouponnes insignifiantes!...

Oui, toutes, sauf une, Guillemette. Mais elle ne compte pas. C’est sa nièce, un peu son enfant... Il la cherche des yeux, pour se reposer du profil régulier de Louise de Mussy. En ce moment, elle ne joue plus, assise sur le bras d’un fauteuil, dans cette attitude, qui lui est si familière, d’oiseau prêt à prendre son vol. Ses mains tourmentent une branche de jasmin tandis qu’elle bavarde, en souriant, avec son _partner_ de la précédente partie, un grand garçon élégant en sa tenue de joueur. C’est le fils d’intimes amis des Seyntis. Il est, lui aussi, généreusement pourvu par la fortune et exerce, pour la forme, une vague profession d’avocat.

Est-ce donc parce que Mme Seyntis sait tout cela qu’elle laisse ainsi ce beau garçon rôder autour de sa fille, sous couleur de parties de tennis, lui parler les yeux dans les yeux, se griser de sa jeunesse comme on s’enivre d’un parfum de fleur?

Avec une attention devenue aiguë, René observe le groupe qui l’intéresse. Comme ils sont jeunes tous deux! et qu’il est naturel que leur causerie ait cette vivacité joyeuse... Que _lui_ paraisse oublier toutes les autres pour _elle_... Que Guillemette lui montre cette coquetterie, peut-être inconsciente, dont la grâce est incomparable.

Quelque chose dans son attitude fait soudain jaillir dans la pensée de René une vision du passé, de la Nicole d’autrefois. De traits, elles ne se ressemblent pourtant pas. Mais, dans leur être de femme, il y a la même souplesse nerveuse et caressante des lignes, le même charme dans le sourire, dans l’expression changeante du regard, la même grâce de geste... Seulement, par bonheur, Guillemette est une Nicole moralement toute fraîche, qui s’ignore, dont la vie est blanche...

Une voix rieuse s’élève près de lui, un peu assombri:

--Oncle René, est-ce que vous n’en avez pas assez d’être avec les grandes personnes? Venez donc avec nous faire une partie de tennis!

Une bizarre impression de plaisir traverse, pareille à une bouffée printanière, la songerie, plutôt morose, de René. Guillemette est là, près de lui, les joues carminées par le jeu. Ses yeux ont un regard d’affection câline. Il éprouve tant de gratitude qu’elle ait pensé à lui dans son plaisir que, sans réfléchir, il prend la petite main toute chaude qui effleure son épaule et la porte à ses lèvres. Quand il en sent le doux contact, il a conscience de son acte et la laisse aussitôt retomber:

--Chérie, vous êtes une charmante petite nièce; mais je suis bien trop vieux pour jouer avec vous et vos amies...

Sans façon, elle éclate de rire. Sa pensée est en fête. Le mouvement spontané de René l’a charmée.

--Oncle, ne dites pas d’absurdités! Et bien que vous vous considériez comme Mathusalem,--c’est bien Mathusalem, n’est-ce pas, le doyen des vieillards?--venez m’aider à battre Guy d’Andrades qui est passé à l’ennemi. Je sais que vous êtes une forte raquette.

Guy d’Andrades, c’est le beau garçon avec qui elle flirtait il y a un instant.

René n’hésite plus. Du reste, il hésitait pour la forme.

--Je suis à vos ordres, petite fille.

Et il la suit, insouciant du regard désapprobateur de Louise de Mussy qui s’étonne de le voir quitter le cercle des personnes sérieuses.

--Oncle, n’oubliez pas que nous devons nous couvrir de gloire!

La partie s’engage, distraitement considérée par les parents qui potinent. Seul, M. d’Harbourg est venu en observer de près les péripéties et accable les joueurs de conseils dont ils n’ont souci, tout en les écoutant, au vol, avec une déférence polie.

--Guillemette, ma petite fille, tu as trop chaud, tu devrais t’arrêter!

--Ce n’est pas le moment, mon oncle, lance-t-elle, tout en rattrapant sa balle d’un geste sûr.

Et, selon les hasards du jeu, elle se jette en avant ou recule d’un bond, vive, adroite, soutenue par René qui est dominé par le frivole désir de battre Guy d’Andrades.

La lutte est chaude. Mais la chance est pour lui. Une dernière balle rase le filet... Et Guillemette jette un cri de joie:

--Nous avons gagné!... Oncle René, je vous adore!... Quelle belle partie!

Comme le ferait une gamine, elle saute de joie, tenant sa raquette à pleines mains. Ses pieds, chaussés de blanc, bondissent sur le sable, sous sa jupe un peu courte. Mais elle n’a pas le loisir de savourer davantage sa victoire, car Mme Seyntis appelle:

--Guillemette, ces dames réclament tes amies...

Seulement, quand toutes et tous sont partis, elle revient, après avoir escorté jusqu’à la grille la dernière visiteuse, vers la terrasse où René ouvre les journaux du soir. C’est l’heure exquise du ciel rose; l’air est tiède dans le jardin paisible dont les lointains se voilent à travers les branches.

Elle s’exclame joyeusement:

--Comme nous avons bien vaincu Guy d’Andrades! J’espère qu’il est humilié jusque dans les moelles!

Il sourit, amusé. La jeunesse de cette petite fille l’éclaire ainsi qu’une flamme joyeuse.

--Guillemette, vous n’avez pas le triomphe modeste! Vous êtes sans pitié pour vos amis abattus!

--Guy d’Andrades n’est pas mon ami.

--Ah!

--Non, c’est pour moi un très gentil camarade! Il y a tant d’années que nous nous connaissons et nous nous sommes tant disputés quand nous jouions ensemble sur la plage! C’est sans doute pour cela qu’il me fait encore l’effet d’un petit garçon. Il n’a que vingt-trois ans, d’ailleurs...

--Vraiment?... Et à quel âge commence-t-on à compter pour vous?

--Ça dépend... quand on m’inspire confiance.

Dit-elle cela pour lui? Mais, déjà, elle continue, les prunelles malicieuses:

--Avouez, mon oncle, que vous vous êtes bien plus amusé quand vous avez joué avec nous, au lieu de rester dans votre solitude, à nous observer de loin, comme un vieux philosophe, mes amies et moi... Mes amies surtout... Moi, vous avez, ici, toute facilité pour me disséquer!

--Qui vous fait imaginer, petite fille, que je m’abîmais en réflexions psychologiques?

--C’est que, moi aussi, mon oncle, je commence à vous connaître!... Aussi voulez-vous ma modeste petite idée, pour votre gouverne?... C’est que si vous continuez à être si difficile, vous ne me trouverez jamais la tante parfaite que vous souhaitez me donner...

--Quelle perspicacité! Guillemette. C’est vrai, je me demande avec un peu d’inquiétude, si j’arriverai un jour à rencontrer la femme que je rêve.

--Ce sera celle-là ou une autre! décide-t-elle philosophiquement... Si j’écoutais mon égoïsme, je ferais des vœux pour que vous ne trouviez pas tout de suite votre idéal!

--Parce que?

--Parce que, quand vous l’aurez enfin rencontrée, vous ne penserez plus qu’à elle et vous vous soucierez de moi comme d’un brin de paille!... Or, je tiens à mes amis, à mes vrais!

Il la regarde, touché de l’aveu.

--Je ne crois pas possible que la tante idéale puisse jamais me détacher de vous, petite Guillemette.

--Bien sûr? oncle.

--Bien sûr.

--Alors, je suis tranquille... Vous êtes des gens qui n’oublient pas leurs promesses... Au revoir, oncle, à tout à l’heure. Je me sauve m’habiller pour le dîner... Votre servante!

Elle s’incline en une majestueuse révérence, puis se redresse d’une pirouette gamine et saute sur le perron.

XII

Mme Seyntis est vraiment tout à fait satisfaite d’avoir, pour chaperonner Guillemette, Mademoiselle, si sérieuse, animée de sentiments si religieux! Avec elle, au moins, elle n’a pas à craindre les bavardages au clair de lune, les confidences oiseuses amenées par la vie en commun; rien, en un mot, de ce qu’elle juge absolument contraire à la santé morale des jeunes personnes.

Aussi, ce jour-là, n’a-t-elle élevé aucune objection contre une promenade de toutes deux dans le «tonneau» que Guillemette conduit elle-même.

Ah! le délicieux temps qu’il fait! Après une journée de bourrasques, le soleil luit de nouveau dans le ciel délicatement bleu. Selon la fantaisie de Guillemette, le poney, d’une allure fringante, a trotté, grimpé, descendu les chemins clairs où s’épandent la senteur saline et le chaud parfum de la terre et des plantes.

Tandis que sa main dirige fermement le cheval, sa pensée vagabonde en des sentiers divers... Un instant, elle se souvient d’une promenade faite sur cette même route, l’été précédent, avec son père. Alors, pendant les mois de vacances, il ne quittait guère les _Passiflores_. Comme il y est peu resté, cette année... Et quand il y demeure un moment, il ne paraît guère jouir de son repos.

Guillemette, sans le savoir, est une sagace observatrice; et peut-être aussi, elle est guidée par les affinités qu’il y a entre la nature de son père et la sienne. Ce que ne remarque pas la sérénité confiante de Mme Seyntis, elle, l’enfant, en a eu vite l’intuition. Quelque grave préoccupation--d’affaires, sans doute--doit agiter son père pour qu’il ait, dès qu’il ne cause plus, ce pli soucieux entre les sourcils, cette expression absorbée qui, aux yeux aimants de Guillemette, le révèle étranger à ceux qui l’entourent...

Brusquement, elle est distraite de sa rêverie par une timide question de Mademoiselle:

--Guillemette, ne trouvez-vous pas le poney bien agité, aujourd’hui?

Mademoiselle est craintive en voiture; elle a une frayeur extrême des autos et croit aisément sa dernière heure arrivée quand un de ces monstres bruyants apparaît, fondant vers elle. Or, presque sans relâche, il en surgit sur la route qui font dresser la tête du poney, lequel alors prend des allures de coursier impétueux.

Mais Guillemette a ri de l’exclamation effrayée de Mademoiselle et riposté gaiement:

--_M’selle_, n’ayez crainte, comme disent les bonnes gens. Vous savez que je suis un cocher de confiance. Ce n’est pas la première fois que je vous promène.

--Oui; mais Serpolet était tellement plus calme...

--C’est qu’il n’est pas sorti hier à cause de la tempête.

Mademoiselle incline la tête; et pour se distraire de son instinctif émoi, elle essaie, comme le lui conseille Guillemette, de contempler le paysage vert qui s’élargit dans la vallée, baigné de soleil, coupé de belles ombres transparentes.

--Nous arrivons à la jolie descente de Danestal. Regardez de tous vos yeux, _M’selle_, s’écrie Guillemette, qui, elle-même, se grise d’air frais et des lumières harmonieuses, le regard charmé par la douceur des lointains, estompés sous une fine cendre bleue.

Mais, soudain, une nouvelle auto débouche d’une route transversale, formidable comme une trombe, lancée d’une allure folle, et tourne court, frôlant de si près la petite voiture que le cheval, effrayé, a un brusque écart. Puis, telle une flèche, il part, jeté d’un furieux élan dans la descente de la route.

Une pensée jaillit dans le cerveau de Guillemette.

--Mon Dieu, le voilà emballé! Quel ennui!

Elle n’a pas peur du tout. N’était la présence de Mademoiselle qui ne dit pas un mot, mais est toute pâle, elle ne se plaindrait pas autrement de cette course imprévue qui ressemble à un vol.

Mademoiselle articule, les dents serrées:

--Oh! Guillemette, tenez-le bien!

Ah! oui, Guillemette le tient ferme. Mais le poney semble affolé par sa propre rapidité. Il va... Il va, dévorant la route, avec une telle fougue que, sans illusion, elle se sent à la merci de son cheval. Elle ne bronche ni ne s’épouvante. Les lèvres contractées un peu, elle serre les rênes si fort qu’une douleur crispe ses doigts et elle pense, saisie d’une sorte de colère froide:

--Il est plus fort que moi! Pourvu que nous ne rencontrions pas un obstacle quelconque...

Et justement, comme une ironique réponse, elle entend le cri d’effroi que laisse échapper Mademoiselle:

--Oh! regardez, Guillemette, il y a une auto en panne sur la route, au bas de la côte, au milieu!

--Oui, je vois... Ne criez pas... Ne bougez pas!

Mais Mademoiselle ne paraît pas l’entendre, et clame de toutes ses forces:

--Arrêtez-nous! Arrêtez-nous!

--Je vous en supplie, taisez-vous! commande Guillemette qui sent sa force s’épuiser, tandis que, d’un suprême effort, elle essaie de diriger le poney qui fuit éperdument.

Mais du groupe arrêté autour de l’auto un homme se détache et se lance à la tête du cheval qui l’entraîne un instant encore... Puis, dompté par la main solide, il s’arrête frémissant.

Et Guillemette, alors, inconsciemment, lâche les rênes que ses doigts lassés ne peuvent plus retenir. Sentant que l’homme qui tient son cheval--le chauffeur de l’auto, semble-t-il--en est le maître, volontiers, elle s’abandonnerait, brisée d’avoir ainsi lutté, et elle éclaterait en sanglots comme un bébé... Ce serait si bon, si reposant!...

Mais elle n’est pas femme à se donner en spectacle; et surtout, elle voit Mademoiselle blanche comme une vierge de cire, les yeux clos.

--Ah! elle va se trouver mal!... Vite de l’eau!

Elle essaie de sauter de la voiture. Mais la secousse éprouvée a été si forte qu’elle chancelle un peu. Ses pieds lui paraissent devenus lourds, au point qu’elle est incapable de les soulever pour avancer sur la route.

Heureusement, de l’auto on vient à son aide; et tout le premier, un grand et mince garçon d’une vingtaine d’années, brun, les paupières bistrées sur de longs yeux noirs qui vont à Guillemette avec une expression charmée.

--Vous n’êtes pas blessée? madame, demande-t-il.

L’accent est étranger. Guillemette en est frappée malgré son émoi. Hâtivement, elle dit:

--Non, nous ne sommes pas blessées; mais mon amie est très émotionnée. Est-ce que vous auriez l’obligeance de demander pour elle un peu d’eau dans une de ces maisons? Je n’ose la quitter.

Et elle désigne les petites demeures qui bordent la route et constituent à peu près le village de Danestal.

Les traits du jeune homme ont pris une indéfinissable expression de surprise et d’amusement dont Guillemette s’étonne. Mais, docilement, il s’en va frapper à l’une des portes et s’engouffre vers une cour jonchée de fumier où picorent des poules. Quelques minutes s’écoulent, et Guillemette frémit d’impatience, car Mademoiselle est à peu près évanouie.

Enfin le jeune homme reparaît accompagné d’une femme qui tient verre et carafe.

--Ah! quelle lenteur! murmure Guillemette.

En hâte, elle asperge généreusement le visage décoloré de Mademoiselle, laquelle sursaute sous cette inondation, ouvre de grands yeux un peu effarés et contemple, saisie, Guillemette, les inconnus immobilisés près d’elle, puis les lointains où poudroie la lumière.

--Vous allez mieux, n’est-ce pas? interroge Guillemette dans un ardent désir d’être tranquillisée.

--Oh! oui, très bien! répète Mademoiselle cherchant à comprendre ce qui se passe, pourquoi ces messieurs sont là autour d’elle.

Le jeune homme, auquel son compagnon, plus âgé pourtant, montre une singulière déférence, regarde Guillemette avec une sorte d’enthousiasme, et, de sa voix chantante, s’exclame:

--Vous êtes brave, madame. Si vous n’êtes pas blessées toutes les deux, c’est parce que vous avez gardé votre sang-froid. Je vous ai admirée beaucoup!

C’est là un aveu qui, pour être dépourvu d’artifice, n’a rien de désobligeant... Et Guillemette est plutôt flattée de ressembler à une héroïne. Mais comme elle est, avant tout, très femme, elle craint subitement d’être une héroïne décoiffée,--après une pareille course! Et d’instinct, aussitôt, elle glisse ses doigts sur sa nuque, pour lisser l’ondulation des cheveux; cependant qu’elle répond:

--J’ai l’habitude de conduire. Mais jamais encore je ne m’étais trouvée aux prises avec un cheval emporté... C’est plus dur à maintenir que je ne le supposais... Enfin, grâce à votre chauffeur, monsieur, nous en sommes quittes pour quelques minutes d’inquiétude...

Mademoiselle est remise, pénétrée de confusion de s’être montrée si pusillanime, surtout d’avoir ainsi laissé Guillemette,--elle, le chaperon!--se débrouiller avec des inconnus sur une grande route, pendant qu’elle se pâmait.

--Mademoiselle, nous pouvons nous remettre en route? Votre malaise est passé?

--Oh oui! Guillemette.

Mais sans en avoir conscience, elle jette un regard méfiant sur le poney, pourtant bien calmé.

L’étranger, qui est resté près de la voiture, s’en aperçoit et propose avec empressement:

--Si madame a peur, je puis lui offrir de la ramener, ainsi que vous, madame, dans l’auto.

Mademoiselle retrouve toutes ses couleurs devant une telle proposition que Guillemette décline avec une souriante dignité de jeune matrone. Un remerciement et un joli signe de tête, très correct, et elle monte en voiture.

Le jeune homme a un salut profond, car Guillemette saisit les rênes.

--J’ai été heureux, bien heureux, madame, de pouvoir vous être utile et je voudrais que l’occasion s’en représentât...

--En d’autres circonstances, tout au moins, alors!... Merci encore, monsieur.

Et le poney assagi file allègrement sur la route...

Jamais peut-être encore Guillemette n’a mieux goûté la saveur de la vie. Avec un joyeux sourire, elle s’écrie:

--Ah! pauvre _M’selle_, quelle promenade je vous ai fait faire! Vous avez cru votre dernière heure arrivée, avouez...

--Oui, c’est vrai!... Aussi jamais je n’ai fait un meilleur acte de contrition. Vous? pas, Guillemette.

Elle rit:

--Ma petite _M’selle_, ne soyez pas scandalisée; mais j’avais bien assez à faire de tenir Serpolet. D’ailleurs, je ne me sentais pas une âme bien noire!

--Et puis, que va dire Mme Seyntis que nous ayons ainsi parlé avec des inconnus!

Guillemette a un geste d’insouciance.

--Elle pensera que ces inconnus--qui étaient des gens du monde--ont bien fait de nous venir en aide après avoir contribué à notre détresse, en encombrant notre chemin. Ah! que c’est délicieux de revenir avec tous ses membres, quand on s’est vue, un moment, exposée à les casser!

Au fond du cœur, son aventure l’amuse beaucoup. Que va en dire l’oncle René? Elle voudrait être déjà arrivée pour lui servir son récit. Mais ce ne sera plus long; Serpolet trotte d’une allure triomphante et rapide vers Houlgate... Par bonheur! car l’heure avance. Le ciel se nacre d’or et de pourpre, au couchant, sur les bois dont la sombre masse s’embrume. Les champs, désertés, sont paisibles infiniment; de rares travailleurs y apparaissent encore dans le crépuscule bleu où passent les oiseaux qui volent vers leur nid.

Enfin, voici Houlgate! Puis l’allée ombreuse qui mène aux _Passiflores_. Un promeneur y marche d’un pas rythmé. Il tourne la tête au trot du cheval et s’exclame:

--Comment, Guillemette, vous rentrez seulement? Si tard?

--Oncle René, ne me grondez pas; vous en auriez ensuite des remords, car vous avez failli ne pas me revoir!

Inquiet, il lève la tête vers elle, si fraîche, qu’il ne peut la supposer blessée. Seulement, c’est vrai, ses yeux ont un cerne qui les fait ressembler--oh! tellement!--aux yeux de Nicole.

--Que vous est-il donc survenu? petite fille.

Elle a mis Serpolet au pas; et lui, il marche près de la voiture. Elle explique:

--Serpolet a eu peur d’une auto et s’est emballé à la descente de Danestal; et il nous aurait jetées dans une autre auto, en panne sur la route, si le ciel n’avait lancé un chauffeur à la tête de Serpolet. Voilà!

--Guillemette, vous exagérez beaucoup, avouez-le!

--Pas un brin, mon oncle. Demandez à _M’selle_ qui s’est presque trouvée mal d’émotion et a été ranimée seulement par l’eau qu’est allé lui chercher le jeune homme de l’auto. Un garçon très chic, mon oncle, étranger!...

--Mais, Guillemette, qu’est-ce que vous me contez-là! Est-ce que, vous aussi, vous avez eu besoin d’être aspergée par le jeune homme très chic, étranger?

--Non... Non, je n’étais pas pâmée, moi! explique Guillemette, qui est enchantée de la mine de René. Voyez-vous, oncle, j’ai l’idée que mon jeune inconnu devait être un personnage. Son compagnon le traitait d’une manière cérémonieuse et avait l’air tout agité qu’il soit allé chercher de l’eau dans une cour pleine de fumier!

--Pourquoi, petite fille, n’imaginez-vous pas tout de suite que c’est le prince de Susiane en personne? jette René avec un peu d’impatience. Il est agacé, sans comprendre pourquoi, de voir Guillemette ainsi intéressée par cet inconnu.

Mais il n’a pas le temps de discuter davantage la question, les voici au gîte tous les trois; et sous l’arcade de la grille enguirlandée de clématites, la voiture entre dans l’allée qui mène au perron.

Mademoiselle saute à terre avec empressement et se hâte vers sa chambre, tourmentée d’avoir abandonné Mad si longtemps. Guillemette, elle, s’arrête sur la terrasse et regarde d’un œil presque caressant le jardin harmonieusement fleuri et, par delà, l’infini de la mer, sur laquelle descend le beau soir, tranquille et embaumé.

Elle se tourne à demi vers René, resté près d’elle.

--Ah! oncle, quand je pense tout de même que j’aurais pu ne pas revoir tout cela!... Dites-moi que vous auriez eu de la peine si Serpolet m’avait tuée ou même simplement blessée...

--Ne savez-vous pas encore, Guillemette, que vous êtes ma précieuse petite nièce?

Du sombre iris des yeux, jaillit un regard de chaude affection.

--Eh bien, oncle, puisque vous tenez un peu à moi,--quoique je sois une personne à l’inverse de vos goûts!--je vais vous faire une confidence. Au moment où j’ai aperçu cette malencontreuse auto sur notre chemin, alors que nous allions d’un train fou, j’ai pensé: «Ah! si mon oncle était là, je suis bien sûre qu’il trouverait moyen de me sauver.» Et en mon cœur, follement, je vous ai appelé à mon secours. C’est étonnant, quelle confiance j’ai en vous!...

D’un geste irréfléchi, il prend la petite main qui tombe, comme lassée, entre les plis de la robe. Mais cette fois, ses lèvres ne l’effleurent pas.