L'été de Guillemette

Part 15

Chapter 153,877 wordsPublic domain

«Mon cher René, je sais que je peux tout demander à ta fidèle affection; que ton dévouement absolu est acquis à ta sœur, à ses enfants... Et c’est pourquoi, en hâte, je viens te dire ceci, laissant de côté les phrases inutiles: par les journaux, tu as sans doute appris le formidable krach des mines de platine, amené par des spéculations secrètes, et plus qu’audacieuses! du directeur général. Il est probable qu’ayant des capitaux considérables engagés dans l’affaire, je suis plus que tout autre atteint par la catastrophe, sous laquelle, selon mes prévisions, je vais me trouver écrasé... Quoi qu’il en soit, ce serait pour moi une sécurité, de te savoir, ces jours-ci, près de ta sœur pour lui adoucir le choc que je crains d’avoir à lui porter d’un instant à l’autre... Lui revenir vaincu pour la première fois de ma vie... Lui annoncer une ruine, dont je ne puis mesurer encore l’étendue après avoir désespérément lutté pour l’éviter... La voir privée de son luxe... Guillemette sans dot. Notre nom livré aux commentaires, et quels commentaires!... Toutes ces pensées me tenaillent le cerveau à me rendre fou!...

«Mon ami, depuis des semaines où je redoute ce qui arrive et fais... l’impossible pour l’éviter, je vis dans une telle tension cérébrale, qu’il faut m’absoudre d’être lâche devant le désastre, que rien de mes efforts n’a pu conjurer. René, je te confie ta sœur, les enfants. Va auprès d’eux bien vite. De cœur, merci... et pardonne-moi, quoi que tu puisses avoir à me reprocher...

«Ton vieux frère.

«R. S.»

Machinalement, tout en lisant, René a marché. Il est sur le pont de l’Adour. Devant lui, le fleuve roule doucement, vers la mer, des eaux laiteuses sous le ciel d’automne. Des voitures se croisent; les passants circulent et le coudoient. Près de lui, sonne le rire d’une gamine qui grignote un fruit. Il tressaille et se reprend à lire cette lettre qui jette en lui une sensation de cauchemar. Est-ce vraiment son beau-frère, l’impassible joueur, qui a écrit les lignes qu’il vient de lire?

Que se passe-t-il? Qu’est-ce que ce krach?... René n’a pas ouvert un journal depuis dix jours, tandis qu’en insensé, il s’enivrait de Nicole.

Évidemment, il faut une situation très grave pour que Raymond Seyntis s’abandonne ainsi dans une lettre qui dissimule... quoi? Elle ressemble à un adieu. Une crainte s’incise dans l’esprit de René; et soudain, le choc violent qu’il subit refait de lui l’homme résolu, d’énergie froide, qui agit sans inutile retour sur lui-même. En quelques minutes, il est à la gare, s’informant de l’heure du train le plus proche; il télégraphie à son beau-frère pour annoncer son retour, et en attendant la minute où il va pouvoir partir, interroge anxieux les derniers journaux parus.

Là, il trouve les détails qu’il ignorait sur le krach Mariel qui se chiffre par des millions et entraîne la débâcle de plusieurs grandes banques dont les noms ne sont pas encore ouvertement prononcés. Aux dernières nouvelles, une dépêche de Londres annonce le suicide de Mariel.

De Mariel seul... Une détente irraisonnée se fait un moment dans l’inquiétude qui demeure abattue sur René depuis qu’il a lu la lettre de son beau-frère.

Détente fugitive. La crainte qu’il se refuse à préciser tenaille de nouveau sa pensée pendant les heures interminables qui s’écoulent jusqu’au moment où le train l’amène enfin à Paris dans la brume froide d’une matinée d’octobre, où la voiture le dépose devant l’hôtel de la rue Murillo.

Toutes les persiennes ferment les fenêtres. Le somptueux logis a cet aspect morne des demeures dont les hôtes sont absents. Les fleurs des massifs s’écrasent sur la terre humide. Nonchalant, le concierge noie la cour d’honneur sous le jet impétueux de la pompe qu’il dirige sur les pavés.

La sonnerie du timbre l’arrête et lui met au visage cette expression mécontente des gens dérangés par un intrus. Mais l’expression disparaît vite sous un air empressé, quand il reconnaît René qui demande, instinctivement rassuré par le spectacle de cette scène familière:

--Puis-je voir Monsieur?

--Mais Monsieur est parti hier soir pour Houlgate.

--Et il revient?...

--Monsieur n’a rien dit. A la Banque, sans doute, ces messieurs savent.

Que savent-ils?... René y passe pour être certain que son beau-frère est absent, pour apprendre peut-être la confirmation ou l’inanité de ses craintes. Là aussi, il lui est répondu que M. Seyntis est à Houlgate sans avoir fixé le jour précis de son retour, d’ailleurs imminent.

Toujours le même renseignement qui doit être un mot d’ordre; car, à la Banque, René sent tout de suite une atmosphère de fièvre, de préoccupations capitales. Les visages sont altérés, anxieux, troublés...

Par discrétion, il se refuse à questionner. Donc aux _Passiflores_ seulement, il saura. Et incapable de supporter davantage une attente qui lui devient un supplice, il prend le premier express vers Houlgate.

Le train est presque désert, non plus bondé comme en ce lumineux jour d’été où il arrivait à Houlgate avec une âme si différente de celle que lui ont donnée les deux derniers mois qu’il vient de traverser.

Et aussi, c’est l’automne, les arbres roussis qui se dénudent; le crépuscule brumeux sur le réseau noir des branches sans feuilles, la mélancolie de ce qui finit.

Ce qui finit... Est-ce le bonheur d’êtres qui lui sont chers?... dont il ignore tout, en ce moment, par sa faute...

Enfin, dans un instant, il va savoir! Houlgate est bien près. Les petites stations fuient solitaires. Par delà les prairies, entre les arbres, s’ouvre l’infini de la mer, couleur d’ardoise... Et puis, une fois encore, le train s’arrête.

Violemment, se dresse, dans la pensée de René, la vision de sa joyeuse arrivée, en juillet, sa sœur souriante sur le quai; et, près d’elle, restée très sage en arrière avec les enfants, la jeune créature qui allait souverainement lui prendre le cœur. Ah! comme en cette minute où il va la revoir--parce que la vie est plus forte que toutes ses résolutions!--il a conscience d’avoir, en vain, tenté l’impossible pour se détacher d’elle! La seule pensée que dans quelques instants il sera près d’elle, emporte même l’anxiété qui l’enserre dans un étau depuis tant d’heures. Il oublie tout--sauf ce qu’il a jeté entre elle et lui... Et une colère gronde en lui contre sa faiblesse.

Il écarte la portière, saute sur le quai... et s’arrête court.

Guillemette est là, seule, toute fine dans cette vareuse de laine rouge qu’elle portait ce dernier jour où ils étaient ensemble sur la plage, dans un pareil crépuscule de brume... Guillemette avec son éclat de fleur, un sourire de bienvenue dans l’ombre violette de ses yeux, alors qu’elle vient vers lui, en qui tressaille une allégresse éperdue. Ah! malgré tout ce qui les sépare, que c’est doux de la retrouver!...

Mais il ne se trahit pas et dit seulement:

--Je ne rêve pas?... Guillemette, c’est vous, bien vous?... Comment êtes-vous ici?

La bouche a cette expression qu’il a revue tant de fois depuis son départ:

--Je suis venue ici pour vous attendre, oncle René... Vous allez me dire que c’est très incorrect... Je m’en aperçois maintenant, mais tant pis!... Je suis bien sûre que vous ne me gronderez pas quand je vous dirai tout à l’heure ce qui m’a amenée...

Son inquiétude se ravive, comme une blessure sensible au moindre attouchement.

--Vous saviez que j’arrivais?

--Je l’espérais, d’après ce que père avait dit...

--Il est aux _Passiflores_?

--Non; il y était hier soir; il y a passé la nuit, la matinée... Et puis, il est reparti par l’express d’une heure, après m’avoir répété que vous veniez... Alors en rentrant de faire un tour sur la plage,--maintenant qu’Houlgate est désert, maman me laisse circuler seule!--je me suis aventurée jusqu’à la gare, parce que...

--Parce que? répète-t-il, s’appliquant à parler d’un accent très calme.

--Parce que j’avais besoin de causer avec vous tout de suite... pour que vous me tranquillisiez...

--Vous êtes inquiète de quoi?... de qui?... De votre père?

Le mot lui est échappé. Elle tressaille:

--Pourquoi pensez-vous à lui tout d’abord? Il allait bien... Mais il était tellement autre que je le vois d’ordinaire...

--Plus fatigué peut-être?

--Non... Non... Seulement nerveux, absorbé... Et ses yeux étaient si tristes, si tendres...

Elle s’arrête encore... Puis, avec un imperceptible tremblement dans la voix, elle achève:

--Il avait l’air de regretter si fort de partir que, ridiculement, je me suis mise à le supplier de rester, en me blottissant dans ses bras comme un bébé. Il m’a gardée une seconde; puis, presque violemment, il m’a écartée de lui, disant que je lui laisse faire ce qu’il devait... Et il est retourné dans son cabinet d’où il n’est sorti que juste au moment de prendre le train... Oncle René, je ne sais pourquoi, je suis horriblement tourmentée de lui!...

D’un geste instinctif, elle se rapproche de René, dont elle appelle le secours... Nicole a eu le même mouvement, là-bas... Il n’y songe pas... L’enfant qui marche à son côté, dans l’ombre, est l’unique pensée de tout son être. Nicole n’a été qu’une dangereuse passante en sa vie où elle ne pouvait demeurer... Il dit très doucement:

--Ma chérie, ne vous affolez pas ainsi sans avoir de raison. Est-ce que votre mère est inquiète aussi?

--Oh! je ne crois pas... Du moins, elle a tout à fait son air de chaque jour... Cet après-midi même, elle était très gaie avec Mad et Mademoiselle. Aussi je n’ai pas voulu l’agiter en lui parlant de mon impression et je vous ai attendu... comme on attend le plus sûr des amis! pour que vous vous informiez, que vous jugiez ce qu’il faut faire... Je ne _peux_ pas rester dans cette incertitude!... C’est pour vous le... crier tout de suite, que je suis venue à la gare parce que, aux _Passiflores_, je n’aurais pas été bien libre de vous en parler... Ah! mon oncle, maintenant que vous êtes là, j’ai moins peur... Vous n’allez pas repartir tout de suite, n’est-ce pas?

Ah! René sait bien maintenant que, s’il dépendait de lui, jamais plus il ne s’éloignerait d’elle... Mais que vont faire les événements de ce rêve merveilleux?...

XXII

Guillemette avait raison. Mme Seyntis n’est en rien préoccupée de son mari qu’elle est, au contraire, heureuse d’avoir trouvé rempli de tendresse pour elle, pendant les quelques heures qu’il vient de passer aux _Passiflores_. Elle aspire simplement à le rejoindre, à peine étonnée qu’il l’ait si vivement invitée à profiter des derniers beaux jours à Houlgate; sans doute, parce qu’il sait à quel point elle jouit d’une paisible vie de campagne, malgré son regret d’avoir André pensionnaire à Paris, victime de la reprise des études.

Elle est trop habituée à lui obéir pour discuter le désir qu’il lui a exprimé à ce sujet; et ne lisant que peu ou point de journaux, ne voyant personne à Houlgate désert, elle ignore le désastre financier qui menace de l’atteindre et dont il ne lui a rien laissé soupçonner.

René, hanté par les craintes qu’il lui faut cacher, passe ainsi une étrange soirée, entre la quiétude souriante de sa sœur, joyeuse de le revoir, insatiable de détails sur son voyage, et l’instinctive anxiété qu’il devine toujours latente chez Guillemette, malgré le réconfort qu’il sent lui apporter par sa présence.

Ah! jamais, elle ne lui avait ainsi montré ce qu’il est devenu pour elle, l’ami par excellence, celui qui inspire la sécurité, la foi tendre, forte, apaisante. Et, silencieusement, il en éprouve un bonheur intense,--douloureux aussi, parce qu’il sait avec quel regard, quel recul de tout l’être, elle s’éloignerait de lui, si elle apprenait... Elle ne comprendrait guère que s’il s’est livré à Nicole, c’est parce qu’il l’aimait absurdement, pour mieux la fuir... Et elle aurait raison de le juger... comme il se juge.

Mais à cette heure du moins, elle ignore; et elle ne lui refuse point la caresse de sa voix, de sa grâce, de sa jeunesse qui resplendit dans la capricieuse mobilité du visage.

Est-il possible que tout souvenir, toute inquiétude puissent ainsi s’engourdir en lui, jusqu’à l’oubli, parce qu’elle est assise à quelques pas de lui, sous la clarté de la lampe qui dore sa peau, les moires des cheveux et rend plus profonde l’eau sombre des yeux où la pensée se reflète en ombres et en lumières...

Peu à peu, à mesure que les minutes coulent, si calmes, une sorte d’apaisement se fait dans son esprit surmené par la crainte, par l’acuité de sa vie intérieure depuis plusieurs semaines, par la dernière crise qu’il vient de traverser. Il y a des instants où il en arrive à croire que la lettre de son beau-frère n’était que l’œuvre de la fatigue et de l’énervement. Le cauchemar s’éloigne, pareil à une trompeuse menace de tempête... Et de même, le rêve troublant de ses quelques jours près de Nicole, où il lui semble bizarre qu’il ait pu vraiment jouer un rôle.

L’atmosphère paisible de ce salon clair, à foison fleuri de chrysanthèmes, agit sur lui à la manière d’un baume. Les lampes, sous l’abat-jour d’or pâle, épandent doucement leur clarté. Une belle flambée luit dans la cheminée. Parfois, l’aile du vent frôle les vitres, seul bruit venu de la nuit sans lune, car les fenêtres closes ne laissent plus entendre la plainte berceuse de la mer.

Sa sœur est assise à la place même où, chaque soir, il l’a vue durant l’été, penchée sur son métier où elle achève l’écran, minutieusement brodé, qu’elle commençait quand il est arrivé, aux beaux jours de juillet.

Mademoiselle a toujours son air de vierge sage; et Mad étant couchée, elle s’applique, selon sa coutume, à confectionner force vêtements pour les pauvres de Mme Seyntis...

Mais sa sœur, mais Mademoiselle lui sont des figures lointaines, jouant un peu le rôle des figurantes... La seule créature proche de sa vie qui tressaille au frôlement de la présence chère, c’est elle, Guillemette...

Cependant, il lui parle à peine, dans la crainte instinctive de se trahir. Avec Mademoiselle, avec sa sœur, il cause, stupéfait de pouvoir montrer une telle liberté d’esprit, répondant aux questions sur la reprise prochaine de son service, puisque son congé finit... Et par un dédoublement de sa pensée dont, jadis, il se fût cru--et justement!--incapable, il ne cesse pourtant d’observer Guillemette comme s’il découvrait en elle un Inconnu...

Est-ce l’obscur souci qui voile d’une sorte de gravité la ligne souple des traits?... Elle ne lui semble plus avoir sa figure d’enfant... Elle est vraiment la jeune fille en qui la femme déjà se révèle, mûre pour se dévouer, pour souffrir, pour se donner toute dans l’amour...

Jamais encore, elle ne lui était apparue ainsi... La connaissait-il mal?... Ou ne savait-il pas la regarder, déchiffrer sur ce visage, dont tous les traits lui étaient familiers, le mystérieux travail de l’être qui se développe, se cisèle en profondeurs et en reliefs, entr’ouvre peu à peu sa fleur pour s’épanouir au large souffle de la vie, ardemment respiré?

Ou bien a-t-elle changé pendant les semaines qu’ils ont été séparés? Il a l’intuition que, délivrée des obligations mondaines, dans la solitude d’Houlgate, elle a joui, jusqu’à l’ivresse, de la mélancolique et fuyante splendeur de l’automne; que, passionnément, elle a vécu en elle-même, puisque, près d’elle, personne n’attirait le don confiant de sa pensée.

Et parce qu’il la voit ainsi, tout à coup, comme en une révélation éblouissante, il se trouve insensé d’avoir--et avec quelle sincérité!--imaginé qu’elle n’était encore qu’une rieuse petite fille dont il devait s’écarter, conscient du déclin de sa propre jeunesse.

Maintenant,--trop tard, peut-être...--il comprend quels trésors elle lui eût donnés, dans sa richesse de créature neuve qui fût venue à lui en sa fraîcheur, sans prix, de corps, de pensée, d’âme...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au réveil, René ne retrouve plus rien de la fragile sécurité, recouvrée un instant; et avec une sorte de fièvre qui s’exaspère à mesure que l’heure approche, il attend l’arrivée du courrier; car l’incertitude est un supplice pour un esprit absolu comme le sien...

Et cependant, au moment où un coup de cloche annonce enfin le facteur, il songe brusquement que cette incertitude même était encore un peu de bonheur puisqu’elle permettait l’espoir.

Mais c’est en vain qu’il a attendu. Il n’y a aucune lettre de Raymond Seyntis, ni pour lui, ni pour sa sœur... Que signifie un tel silence, alors que son beau-frère pressent sûrement combien il est avide de nouvelles, après l’inquiétante lettre envoyée à Rayonne.

Peut-être les journaux qui viennent de lui être remis lui apprendraient la vérité...

Mais il n’ose les ouvrir parce que Guillemette est là, près de lui, appelée aussi par la venue du facteur, et murmure d’un accent de déception anxieuse:

--Comment, père n’a pas écrit?... Je le lui avais tant demandé!

--Et il vous l’avait promis?

--Il m’avait dit qu’il ferait son possible pour cela...

Elle mord un peu sa lèvre, pour dompter une émotion qui ne veut pas s’avouer. Et à ce léger signe, il devine à quel point, elle demeure obscurément troublée de l’attitude de son père. Puisque lui-même ne sait rien, que peut-être il redoute à tort un malheur, pourquoi ne pas lui laisser encore la foi bienfaisante qu’elle s’alarme en vain?... Et après elle, il répète:

--Votre père vous avait dit qu’il ferait son possible... Eh bien, il n’aura pu, voilà tout!... Il est arrivé tard, hier, à Paris... Guillemette, quelle enfant impressionnable vous êtes devenue depuis que nous sommes séparés!...

Elle sourit un peu, inconsciemment apaisée par l’accent de badinage qu’il a pu employer; et, sur sa bouche, reparaît l’expression malicieuse et caressante:

--Peut-être parce que je ne subissais plus l’influence de votre sérénité, mon oncle... Mais maintenant que vous êtes de retour, je vais redevenir très sage... Surtout si je retrouve bien en vous mon ami... mon ami fidèle, que la séparation n’a pas rendu oublieux...

Pourquoi parle-t-elle ainsi? Il l’enveloppe d’un regard rapide.

Ils ont descendu les degrés du perron et marchent autour la pelouse où l’herbe est rousse, sous les arbres revêtus de leur feuillage de légende. Une senteur de terre mouillée, de chrysanthèmes, de mousse humide, erre dans la brise froide qui souffle de la mer, emportant à travers le ciel d’automne, sous le soleil, le vol lourd des nuées et les flocons duvetés des fils de la Vierge, arrachés aux branches.

Guillemette serre autour d’elle l’écharpe, d’un rose de corail, jetée sur ses épaules, et qu’elle a relevée à demi sur ses cheveux pour les protéger contre le vent... Mais une boucle vagabonde mousse obstinément sur le front.

Elle avance, contemplant, au loin, la course haletante des vagues; et, sous les plis de son voile rose, une indéfinissable expression lui donne un visage de jeune sphinx. Que pense-t-elle?... Quelque obscure prescience l’aurait-elle avertie qu’il a voulu l’arracher de son souvenir?... Et que cette trahison s’est accomplie vraiment quelques jours, de par son libre consentement et la toute-puissance de Nicole.

Oublieux?... oui, il l’a été... Et forcé de le taire, ne pouvant avouer, afin qu’elle pardonne, il éprouve l’impression intolérable pour une âme scrupuleuse et droite comme la sienne, de lui mentir, de voler son estime et sa foi d’enfant...

Alors, la seule parole absolument sincère qu’il puisse lui répondre, il la lui dit:

--Guillemette, votre ami vous revient, surtout, instruit par l’absence, de toute la place que vous avez prise dans sa vie.

Une imperceptible flambée avive, une seconde, l’éclat du jeune visage; et les larges prunelles s’arrêtent sur lui, avec un regard qui semble échappé de l’âme même.

--Et cette découverte, vous avez pu la faire, mon oncle, malgré la présence de Nicole?

Il y a de l’incrédulité dans son accent.

--... J’en suis très fière, savez-vous... J’aurais jugé, au contraire, que, près d’elle, vous ne pensiez certes pas à une insignifiante petite fille de mon espèce... C’est ce que je me suis piteusement dit tout de suite, quand j’ai appris que vous l’aviez rencontrée...

--Oui... par hasard, alors que je la croyais à Luchon...

L’onde émouvante du souvenir frémit en lui.

--Je sais... Une lettre de ma tante d’Harbourg à maman a raconté la chose... Nicole est toujours aussi belle?

--Très belle.

--Comme elle était ici?...

--Oui...

Ah! que la vision est encore vivante en lui du visage qu’il a tenu, pâli, entre ses mains; des yeux voilés par les paupières qui, sous les cils, laissaient filtrer les larmes; des lèvres qu’il a follement baisées... Et quelle reconnaissance il garde à Nicole, parce qu’elle n’a pas permis que l’Ineffaçable s’accomplît entre eux!...

La voix de Guillemette s’élève, avec l’accent de la réflexion bien plus que de l’interrogation:

--Alors, puisqu’elle est toujours la même, vous avez dû trouver délicieux le séjour près d’elle... Vous êtes-vous promenés beaucoup ensemble?

--Nous avons fait plusieurs excursions. M. et Mme d’Harbourg désiraient la distraire...

--La distraire?... De quoi?...

--Du chagrin de sa vie gâchée...

--C’est vrai... Elle est malheureuse...

Elle s’interrompt une seconde; puis reprend d’un ton singulier où il y a une sorte d’ironie, et ses pieds écrasent rudement les feuilles que le vent abat dans l’allée, sous le frôlement de sa robe:

--Ce devait être là une bonne œuvre facile à accomplir! Nicole est une charmante compagne de promenade, sachant se taire et parler à propos; jamais lasse, et puis si jolie, que les passants envient l’heureux mortel qui l’accompagne...

--Guillemette, pourquoi me dites-vous cela comme un reproche?...

Elle secoue la tête.

--Un reproche?... Oh! certes non!... Je n’aurais, d’ailleurs, aucun droit pour vous en faire!... Seulement... c’est vrai... parce que je suis très égoïste, il me semble triste que vous m’ayez oubliée près d’elle... Car il est impossible qu’il en ait été autrement!...

--Impossible?... Pourquoi? fait-il, attentif à lire en elle, et incapable de se permettre une dénégation menteuse.

--Parce que, elle présente, tous les hommes ne voient plus qu’elle seule... Je l’ai tant de fois constaté... Mais... mais je n’aurais pas voulu que vous fussiez comme les autres, parce que, alors, vous ne me semblez plus vous... Et puis... je vous l’ai déjà confessé, je crois... oncle René, je suis une misérable petite créature, très jalouse de mes amis, de ceux auxquels je tiens fort... Je ne les prête pas... Et s’ils m’abandonnent, eh bien... ils ne comptent plus pour moi... Même quand je devrais en souffrir!

--C’est pour moi, Guillemette, que vous dites ces choses?

Elle a un indéfinissable sourire:

--Non, si vous ne méritez pas de les entendre!... Répondez-moi que je suis injuste à votre égard et je vous croirai... oh! sans hésiter une seconde!

Il lit une question, passionnément jetée, dans les yeux qui se posent sur les siens. Que se passe-t-il donc dans l’intimité de ce cœur si clairvoyant, parce que c’est un vrai cœur de femme... Elle vient, avec une enfantine franchise, qui semble écarter toute équivoque, de lui avouer que, jalousement, elle garde ses amis... C’est pour cela, alors, qu’elle s’émeut ainsi de sa rencontre avec Nicole dont elle connaît trop bien le pouvoir?...

Mais la réponse qu’elle lui demande, il ne pourrait la lui faire sans la tromper... Et son intransigeante loyauté lui interdit de prononcer les mots qu’elle attend... Alors, malgré la conscience qu’il l’éloigne par le doute laissé en son esprit, il dit, sans pitié pour lui-même qui doit porter la peine de sa faiblesse:

--Guillemette, ce qu’il vous faut croire, c’est que vous êtes pour moi ce que n’est aucune autre créature au monde...

--Plus que n’est Nicole?

Les mots ont certainement jailli de sa bouche, avant que sa volonté ait pu les taire, car elle a, aussitôt, un geste instinctif, comme pour les arrêter dans leur vol; et ses dents mordent sa lèvre si fort qu’une goutte de sang apparaît.

Avec une sincérité grave, lui livrant son regard, il dit après elle: