L'été de Guillemette

Part 13

Chapter 133,853 wordsPublic domain

Et ils partent d’une vive allure, comme elle l’a souhaité. Ils ont le même pas rythmé d’êtres souples et jeunes, en qui palpite, ardent, le flot de la vie. Cette course rapide, ensemble, réveille en leur pensée le souvenir du soir où ils ont ainsi marché, l’un près de l’autre, après qu’un instant, il l’a tenue blottie contre lui, comme un trésor perdu et retrouvé... Et René se rappelle quelle allégresse éperdue chantait alors en lui! Il a été un peu fou, ce soir-là!

Près de lui, s’élève la voix fraîche, avec l’accent même qu’il a tant souhaité lui entendre:

--Oncle, c’est triste que vous partiez! Nous allions être si bien entre nous, maintenant que les invités de maman se font rares!... Si vous restiez encore un peu... Dites?

--Ce n’est pas possible, Guillemette, il faut que je je parte!

Sans en avoir conscience, il a appuyé sur ces mots: «il faut». Il s’en aperçoit à la surprise qui passe dans les yeux qu’elle lève vers lui, une seconde. Elle a eu cette même expression, interrogative presque gravement, lorsque, pendant le déjeuner, elle a appris son départ.

--Ah! il faut?... C’est vrai, vous êtes attendu, avez-vous dit?

--Et la saison qui avance me presse.

D’un ton un peu étrange, elle reprend:

--Il fait encore très beau dans le Midi. Ma tante d’Harbourg, qui est à Luchon avec Nicole, l’a écrit ce matin à maman.

Un choc ébranle René; et, brusquement, il interroge:

--Comment, Nicole est dans le Midi?

--Oui... Vous ne le saviez pas?

--Mais non!... Comment l’aurais-je su? Je ne suis pas au courant des pérégrinations de Mme de Miolan.

--C’est vrai, fait-elle, posément, sans rien trahir, de la sensation de délivrance qu’elle éprouve parce qu’elle est certaine qu’il ne va pas rejoindre Nicole... C’eût été indigne de lui!

Ils font quelques pas en silence. Devant eux, à l’horizon, le soleil s’abaisse vers la mer. Une brise fraîche trace des moires sur le sable où les roches, luisantes de varechs, découpent des silhouettes noires. La plage est presque déserte.

--Vous serez absent combien de temps? mon oncle.

--Je ne sais... Je dois aller chasser en différents endroits pour terminer mon congé. Peut-être ne nous retrouverons-nous qu’à Paris.

--Oui, si vous ne désirez pas qu’il en soit autrement, c’est vrai!

--Guillemette, ne soyez pas injuste!

--Mon oncle, je ne le suis pas... Après tout, c’est tellement naturel que vous ayez envie de votre liberté, après être resté prisonnier de la famille pendant deux grands mois...

--C’était une prison qui m’était très chère.

Elle comprend, à son accent, combien il est sincère, et elle incline un peu la tête.

--Oui, vous n’aviez pas l’air de souhaiter partir, jusqu’au moment où, tout à coup, cette idée s’est emparée de vous!

--Non, pas tout à coup! protesta-t-il, saisi de la crainte irraisonnée qu’elle ne devine la vérité! Vous savez bien que j’ai toujours parlé de ce voyage d’automne...

--Je sais... oh! je sais... Mais je m’imaginais, naïvement, que c’était un propos en l’air... Que notre été s’achèverait comme il a commencé... vous, auprès de nous!... Et je ne pensais guère que ce serait vous qui le termineriez...

--Parce que je ne puis faire autrement, Guillemette.

--Si vous en êtes sûr, soit. Je crois bien que vous allez me manquer très fort! oncle.

Il tressaille. Comme elle dit cela simplement!... Parce qu’elle s’adresse à un oncle. Autrement, elle n’aurait pas cet abandon! C’est doux et triste de l’entendre parler ainsi...

--Je vous remercie, Guillemette, de me regretter un peu... Alors, dites-moi, vous ne me trouvez plus aussi ennuyeux qu’à mon arrivée?

Son rire sonne dans la mélancolie du crépuscule.

--Je ne vous ai jamais trouvé ennuyeux, mon oncle, mais trop sage pour moi! Je me sentais écrasée par votre supériorité. Maintenant, je ne sais comment la transformation s’est accomplie, vous êtes bien plus à ma portée... Vous ne me faites plus l’effet d’appartenir à la sérieuse phalange des parents...

--Pauvres parents! Comme vous les considérez!

Elle a, pour l’arrêter, un geste presque suppliant:

--Oncle, je vous en prie, comprenez-moi... J’adore maman... Et pourtant... pourtant, comme nous vivons moralement loin l’une de l’autre!... Jamais je ne m’aventurerais à lui confier les papillons fous qui tourbillonnent à travers ma cervelle. Sa sagesse aurait si vite fait de les balayer ou de les écraser!... Voyez-vous, mon oncle, quand j’entends des mères se plaindre que leurs filles ne soient pas confiantes avec elles, j’ai toujours envie de leur murmurer que ce n’est pas, très souvent, la faute des filles!

--C’est possible, fait-il, pensif, étonné que sa jeunesse ait tant de clairvoyance et de réflexion.

--Plus tard, si j’ai des filles, je m’appliquerai à devenir leur meilleure amie... celle à qui l’on dit tout, parce qu’on est sûre que, même les enfantillages, même les sottises, grosses et menues, seront écoutées avec indulgence... Non pas sévèrement condamnées et exécutées!... Mais je ne sais vraiment pas pourquoi je vous raconte tout cela... Sans doute, parce que j’avais pris, peu à peu, l’habitude de bavarder avec vous sans crainte de me voir rabrouée par la vertu sévère des Carrère... O mon oncle, comme c’est triste ce qui finit...

--En ce moment, qu’est-ce donc qui finit? Guillemette, interroge-t-il machinalement, étreint par la tentation douloureuse de l’attirer dans ses bras comme une enfant adorée, qu’il emporterait jalousement pour en faire son bonheur...

--Ce qui finit maintenant?... Notre vie telle qu’elle a été depuis deux mois...

--A Paris, Guillemette, vous serez encore ma bien chère petite amie... comme ici...

--A Paris, mon oncle, vous serez pris par votre service, par le monde, et, un jour ou l’autre, par la tante parfaite que vous m’aurez enfin découverte!...

--Comme vous, bientôt, par le neveu parfait que vous me réservez...

Les mots lui sont échappés parce qu’il lui semble impossible de partir sans avoir entrevu un peu ce qu’elle pense... Que va-t-elle répondre?

Maintenant, ils reviennent vers Houlgate, estompé dans un brouillard gris, comme la mer, comme le ciel qui s’embrume. L’apothéose, au couchant, s’est éteinte dans les eaux.

Guillemette marche le front penché.

--Vous avez raison, mon oncle, nous allons tous les deux vers un tournant de notre vie... Mais ce neveu parfait qui sera mon mari, je sais que j’aurai une peine infinie à le rencontrer... Encore plus, maintenant que je vous connais!

--Pourquoi? Guillemette...

--Pourquoi?... Parce que vous m’avez appris...--oh! sans le vouloir!...--ce que c’est de se reposer absolument sur un autre être... Il faudra donc que l’homme qui deviendra _tout_ pour moi soit sérieux autant que vous pour m’inspirer le sentiment délicieux d’une foi sans limites... Et, en même temps, il faudra qu’il m’aime... très follement...--ne soyez pas scandalisé! mon oncle,--qu’il m’aime... comme les hommes aiment les femmes qui ne sont pas leur bien... Aussi, je me doute que je cherche un bonheur très difficile à rencontrer!

Il l’écoute sans l’interrompre d’un mot, recueillant l’intime révélation de cette âme qui s’ouvre à lui et l’attire à lui donner le vertige... Combien, tout ensemble, elle lui apparaît proche et lointaine!... Ah! où est la sagesse?... la fuir ou tenter de la rendre sienne?...

Sans soupçon du rêve qu’elle éveille, elle continue, attentive à sa seule pensée:

--Et puis, j’ai vu, par l’exemple de Nicole,--et d’autres encore!--combien peu cela sert, pour être heureuse, de se marier par amour seul, en donnant tout son cœur, sans souci des objections, des obstacles, des reproches, parce qu’on croit recevoir ce qu’on donne soi-même... On peut être si durement trompée!... C’est un peu effrayant... surtout pour moi qui comprends trop bien que je serai, dans l’avenir, ce que me feront mon mari et mon mariage,... comme Nicole!...

Il a l’intuition qu’elle voit ainsi la vérité. Et il l’enveloppe d’un coup d’œil presque effrayé, parce qu’elle a déjà réfléchi à toutes ces choses dont elle parle avec un sérieux de femme... Oh! non, elle n’est plus une petite fille!...

Pourtant, ainsi qu’il gronderait une enfant déraisonnable, il reprend, et la lutte intime qui se livre en lui donne à son accent une sorte d’âpreté:

--Vous avez été élevée de telle sorte, Guillemette, que vous devez être incapable de faire ce qui serait indigne de vous...

--Oh! mon oncle, ne croyez-vous pas qu’il se trouve des moments où tous les bons principes reçus n’ont pas plus de force que des fétus de paille?

--Guillemette, petite fille, vous parlez de ce que vous ne pouvez savoir...

--De ce que je ne peux savoir par moi-même, oui, mon oncle... Mais je vais dans le monde... et je vois... j’entends des choses qui me font réfléchir... L’exemple de Nicole m’a beaucoup instruite.

Il a un tressaillement d’impatience. Quel abîme il voudrait creuser entre elle et Nicole de Miolan!

--Nicole supporte le malheur d’avoir été déplorablement gâtée. Ce sera toujours son excuse, quoi qu’elle fasse. Cette excuse vous ne l’auriez pas, vous, enfant.

--Qu’importent les excuses! mon oncle. Il n’y a que les faits qui comptent vraiment. Ça ne change rien à ce qui est, les raisons pour lesquelles on a été amené à agir de telle ou telle manière.

Jamais encore, il ne l’avait entendue parler ainsi... Quelle expérience, il y a déjà dans cette jeune tête!... Et cette fois, il ne cherche plus à lui répondre comme à une enfant:

--Vous avez raison, Guillemette; mais les influences qui se sont exercées, font qu’on peut, ou non, pardonner à ceux qui s’égarent, qui se trompent...

Dans la solitude de la plage assombrie, la voix fraîche s’élève avec cet accent pensif qui étonne dans sa bouche juvénile:

--Oncle, ne croyez-vous pas qu’il faut toujours pardonner?... Et ce n’est pas approuver!... Mais qui n’a pas besoin de pardon? Voyez, maman est très indulgente; et c’est une des qualités que je voudrais le plus posséder comme elle... Vous, oncle René... Elle se mit à rire, un peu malicieuse:

--... Vous avez la sagesse un brin rigoureuse!

--Et j’ai bien tort, Guillemette; car je n’ai, pas plus que mes semblables, le droit de condamner...

Il y a de l’amertume dans sa voix. Elle le sent, et tourne aussitôt la tête vers lui avec une crainte de l’avoir froissé. D’un geste instinctif, elle pose la main sur son bras:

--Oncle, vous n’êtes pas fâché, dites, que je vous ai parlé si franchement?... J’en aurais tant de regrets!... Car je vous aime très fort... sans en avoir l’air!... Et avec le meilleur de moi-même...

Ah! si elle l’aimait, comme, silencieusement, il se prend à le désirer de toute son âme, elle ne lui dirait pas cela... Mais quelle douceur caressante a son accent, alors qu’elle continue:

--Je voudrais tant que, de cette dernière causerie--où j’ai été si franche avec vous, avouez!...--vous n’emportiez qu’un bon souvenir!... Ainsi, après votre départ, quand nous penserons l’un à l’autre, nous serons certains qu’il n’y a pas d’ombre entre nous...

--Petite Guillemette, quelle ombre pourrait-il y avoir?... Comment serais-je fâché parce que je vous entends parler comme une femme qui réfléchit?... Moi aussi, j’ai une prière à vous adresser. Quand je vais être loin, ne voyez plus en moi l’oncle sévère et maussade que vous redoutiez, mais un ami à qui vous êtes chère infiniment; et, souhaitez-moi, puisque vous vous intéressez à mon bonheur, de savoir... enfin!... où je puis le chercher...

Que veut-il dire?... Elle le regarde avec des prunelles attentives--et curieuses,--où il lit clairement qu’elle ne devine rien des mots qui lui montent aux lèvres... Et vers eux, accourt Mad qui leur crie:

--Mais vous ne revenez donc pas?... Il est très tard!... On ne voit presque plus clair... _M’selle_ dit qu’il faut rentrer très vite... Le dîner est plus tôt à cause de votre départ, mon oncle.

Elle a raison, cette petite. Il est bien tard. Le jour se meurt tout gris sur la mer dont les vagues sont lourdes, obscures, jetées vers le rivage par un souffle froid d’automne.

Et Guillemette, détournée de lui, aide déjà Mademoiselle à rassembler les pliants. Il entend son joli rire; le timbre de sa voix a une sonorité si joyeusement claire que la certitude brutale s’abat sur lui qu’il a mieux fait de se taire...

XIX

Des jours et encore des jours ont coulé. Avec un camarade, puis seul, René a été de station en station dans les Pyrénées, obstiné à tenter toutes les ascensions encore possibles en cette fin de saison, afin de dompter, par la fatigue, sa pensée qui se souvient, regrette, discute le renoncement que la plus élémentaire raison lui impose.

Car maintenant qu’il est loin, il juge plus froidement et ne peut s’illusionner sur l’accueil que, non seulement Guillemette, mais sa sœur, mais Raymond Seyntis lui-même feraient au sentiment qui est né obscurément en lui. Il ne lui reste donc, comme il l’a compris dès la première heure, qu’à se détacher d’un rêve fugitif, charmant et absurde dont il demeure stupéfait.

Il a beaucoup regardé en lui-même depuis qu’il a quitté les _Passiflores_ et vécu seul. Et cette méditation lui a révélé un fait qu’il lui faut bien admettre: c’est qu’une insensible transformation s’est opérée en lui. Il n’est plus l’homme qui, quelques mois plus tôt, arrivait en France, sûr de l’orientation de son avenir; avant tout, passionné pour les choses de sa carrière, prompt à discerner la résolution à prendre et certain de rencontrer, à l’heure souhaitée, la femme qui réaliserait pour lui la compagne d’élection.

L’expérience est venue culbuter sa conception trop simple de la vie, sa foi orgueilleuse en la puissance de son vouloir et la rectitude de son jugement, la raide austérité de ses principes. Sous des influences neuves et subtiles, son horizon s’est élargi. Il est moins sévère aux autres. Mais lui-même s’est compliqué. Sa pensée plus souple aperçoit des nuances, des lumières, des ombres aussi qu’il ne concevait même pas; et, par instants, il éprouve l’impression qu’un souffle chaud a passé sur son âme, y faisant fondre les glaces qui emprisonnaient son être moral, pour y éveiller la soif du printemps. Ni le travail, ni l’action, ni la claire ordonnance de sa vie ne lui suffisent plus. La solitude lui pèse. Il lui faut cette existence à deux que possèdent aujourd’hui presque tous ses camarades, qui en rend plusieurs éperdument heureux. Alors, seulement, cessera pour lui l’impression d’isolement, même parmi les siens, qui lui devient lourde à porter; qu’il n’éprouvait pas, aiguë ainsi, quand il était loin de France, qui s’est abattue sur lui, quand il a compris combien Guillemette lui est devenue chère.

Et lui, si calme jadis, s’irrite maintenant de constater combien il lui est difficile de retrouver le serein équilibre de sa pensée,--parce qu’une lutte sourde, qu’il ne veut pas entendre, se poursuit en lui, entre la raison qui exige l’oubli et le cœur, rebelle devant un tel arrêt... Lutte qui devient peu à peu si pénible qu’il en arrive à souhaiter n’importe quelle diversion l’arrachant à lui-même.

Il a fui Luchon où est Nicole qu’il ne veut pas voir et Biarritz dont la brillante cohue exaspérait le sentiment de sa solitude; et il est venu se réfugier dans la paix de Saint-Jean-de-Luz.

La jolie petite ville est toute souriante sous les frondaisons jaunissantes de ses arbres. La vigne vierge rougit les façades et ses branches s’enchevêtrent en berceau sous le bleu violent du ciel...

Mais René, tout à coup, cesse de voir l’horizon charmant et s’arrête court dans sa flânerie, à travers les rues vibrantes de soleil... Car devant lui, sous la flamme de son ombrelle de soie rouge, s’avance Nicole de Miolan, d’un pas nonchalant de promeneuse. Dans un panier passé au bras, elle porte une grosse gerbe de glaïeuls. Sa robe de toile blé semble la nimber de lumière. Sûrement, elle n’est pas une passante à Saint-Jean-de-Luz. Elle n’en a pas l’allure.

Les prunelles ardentes s’arrêtent soudain sur René et une surprise y jaillit... Tous deux, ils ont la même exclamation:

--Comment, vous êtes ici?

Il ajoute:

--Je vous croyais à Luchon?

--La saison est finie. Nous sommes partis pour Biarritz; puis, sur mon désir, nous sommes venus ici où mes parents ont loué une villa afin de pouvoir y vivre solitairement. J’exècre les hôtels où toutes les rencontres deviennent possibles...

Une vibration passionnée a passé dans sa voix et ses yeux ont eu un éclair d’orage aussi vite disparu qu’il s’est allumé... Reprenant tout de suite son seul personnage de femme du monde, elle interroge, insoucieuse des passants qui regardent leur groupe, parce que nulle part, Nicole de Miolan ne demeurerait inaperçue:

--Et vous, René, comment êtes-vous ici?

--J’y suis en voyageur... j’ai voulu revoir le Midi.

--Et vous n’êtes pas un voyageur trop pressé, n’est-ce pas?

--Non... Je suis seul..., libre de mon temps...

--Alors, accompagnez-moi un peu, que nous causions... Voulez-vous?... Cela me fait beaucoup de plaisir de vous rencontrer!

Il la sent tout à fait sincère et il en éprouve une bizarre impression de bien-être moral. Près d’elle, va-t-il enfin être distrait des souvenirs qu’il ne parvient pas à fuir?

Quel don de beauté, elle a reçu! il la regarde émerveillé de son éclat. La peau veloutée fait songer à un fruit splendide caressé par l’or du soleil. Elle marche près de lui, le visage pensif, sous sa capeline de paille blonde. Les paupières voilent le regard.

Elle demande:

--Parlez-moi d’Houlgate, de la chère petite Guillemette...

L’obscur tourment frémit en lui... Et il répond par des mots brefs; puis, en hâte, pour se fuir, il interroge à son tour:

--Nicole, qu’êtes-vous devenue depuis que nous nous sommes dit adieu aux _Passiflores_? L’été vous a-t-il été bon... comme je le souhaitais tant pour vous?

La bouche expressive se contracte une seconde; et railleuse, Nicole jette:

--Bon?... mon pauvre ami, que voulez-vous qu’il m’arrive de bon?... Je dois m’estimer satisfaite qu’il ne se soit produit, à mon endroit, aucune catastrophe irréparable... Voilà tout!... Ce que j’ai fait cet été, après avoir quitté Houlgate?... Rien d’intéressant, pour moi ni pour les autres! De mon mieux, par tous les moyens qui me semblaient favorables à ce résultat, j’ai essayé de tuer le temps... C’est tellement long à remplir une journée quand on vit sans but!

Ces mots sonnent étrangement dans la petite rue paisible, striée d’ombres bleues et d’éclatants rais de soleil; où les promeneurs circulent d’un pas flâneur; où les gens du pays échangent, avec exubérance, des propos très simples. Nicole a parlé d’un accent de badinage ironique; mais, dans sa voix, frémit cette amertume que René y a surprise bien des fois à Houlgate. Il a l’intuition qu’une désespérance absolue l’étreint affreusement et qu’il ne peut rien pour la sauver d’elle-même. Pourtant, il essaie, avec une sorte d’autorité affectueuse:

--Nicole, ce but que vous n’avez pas, donnez-le-vous!

--Et lequel voulez-vous que je me donne qui en vaille la peine?... Tout ce que je puis faire est si inutile!... Ah! oui, je sais... Il y a des gens très sages, très pondérés, à qui il suffit, pour être contents d’eux-mêmes et de l’existence, d’accomplir leur tâche quotidienne, si insignifiante soit-elle! Il y a des femmes qui se consolent de ce qui leur manque en s’absorbant dans les œuvres pies... C’est qu’elles n’ont pas la misérable et égoïste soif de bonheur dont je ne suis pas encore parvenue à me désaltérer, quoique j’essaie _tout!_ pour y réussir...

--Peut-être parce que vous ne cherchez pas où il faut, fait-il machinalement, tandis que sa pensée s’attache aux dernières paroles de la jeune femme. Quel en est le sens?... Serait-ce qu’elle a enfin réalisé son audacieuse résolution de recommencer sa vie, au seul gré de son désir? Mais quoiqu’elle lui ouvre un peu de sa pensée, avec une hautaine indifférence de ce qu’il conclura, elle garde bien à elle le secret des jours qui viennent de passer pour elle... S’ils ont été doux à sa beauté, ce n’est pas l’apaisement qu’ils semblent avoir apporté à sa pauvre âme tourmentée...

Elle n’a pas relevé sa réflexion, si elle l’a entendue. Silencieuse, elle avance près de lui, ses fleurs dans les bras. Ils sont maintenant sous le couvert des arbres, devant la vieille maison de l’_Infante_, et vont distraits des choses extérieures. Au souffle de la mer, encore invisible, des feuilles cuivrées et pourpres volent autour d’eux comme de larges papillons superbes qui viennent s’écraser sur le sol.

Brusquement, Nicole reprend:

--Ah! René, que vous êtes heureux d’être un croyant... Ce doit être une si grande force et une si grande consolation!

Très simple, il dit:

--Oui, vous avez raison... Je l’ai senti aux heures les plus douloureuses de ma vie... Et je ne puis l’oublier.

Elle a la pensée que les heures dont il parle sont peut-être celles qu’il a connues par elle... Mais ce passé-là aussi est bien mort... Il faut le laisser dormir en paix.

Elle songe tout haut, avec une espèce de gravité désespérée:

--Je crois... j’en suis arrivée à croire que certains esprits ont été créés de telle sorte qu’ils ne peuvent perdre leur foi; que d’autres, au contraire, n’auront jamais une foi semblable, quoi qu’ils rêvent, quoi qu’ils fassent!

--Nicole, à mon très humble avis, c’est qu’ils veulent discuter, essayer de comprendre ce qui est l’Incompréhensible pour nous autres humains...

Elle murmure:

--Oh! oui, l’Incompréhensible... l’Inconnu... Et des gens l’adorent, le servent, se donnent à lui, en font leur bonheur!... Les bienheureux!... Moi, j’ai une âme païenne... Mon dieu, c’est l’Amour!... C’est lui qui, pour moi, dispense le bien et le mal!...

Il sent tellement combien elle dit vrai qu’il ne songe même pas à relever ses paroles. A quoi bon?... Il peut la plaindre, non la transformer.

Ils sont arrivés devant la mer qui miroite splendidement. Son souffle les frappe au visage et emporte quelques pétales des fleurs de Nicole. Lui, n’en voit rien. La houle, la senteur des vagues ont aussitôt ressuscité en lui la vision d’une autre plage, voilée par le crépuscule, d’une forme svelte sous une veste rouge, de deux prunelles profondes qui songeaient, presque graves, alors pourtant que la bouche souriait...

Nicole a l’intuition qu’il est loin d’elle et demande:

--René, est-ce que ce sont mes propos de mécréante qui mettent ainsi en fuite votre pensée orthodoxe?... Je vous ai avoué déjà qu’il fallait avoir pitié de moi...

--Je me souviens... et cette pitié, je vous assure, Nicole, que je vous l’offre, respectueusement, bien sincère...

--Oui, je sais, je sais... Pour moi, vous êtes vraiment un ami, j’en suis sûre... Et c’est pourquoi il vaut mieux que je vous dise quelle raison m’a conduite ici, à Saint-Jean-de-Luz. J’ai fui Biarritz parce que j’y ai fait une rencontre.

--Une rencontre?... répète-t-il, surpris de son accent.

--Oui, j’ai rencontré... mon mari qui m’a eu tout l’air d’être venu à Biarritz en mon honneur... Avait-il à me parler?... Je n’en sais rien... Je n’ai pas ouvert la lettre qu’il m’a envoyée alors... pas plus que je n’avais ouvert les autres... Mon Dieu! comment n’a-t-il pas encore compris qu’entre lui et moi, tout est fini!... Pour tâcher de l’en convaincre mieux, j’ai quitté aussitôt Biarritz... Mais je vis hantée par la crainte de le voir apparaître ici...

Il comprend pourquoi elle a les nerfs frémissants, pourquoi une fièvre brûle son être passionné.

La voix assourdie, elle poursuit, isolée dans son souvenir:

--Cela faisait sept mois que je ne l’avais vu. Il a changé... Mais pourtant, c’est toujours lui...

Lui, qu’elle a adorée... Lui, qui l’a fait souffrir... Lui, qu’elle n’oublie pas!... Une espèce de révolte gronde dans les bas-fonds du cœur de René... Pourtant, il n’attend ni ne veut rien de cette femme.

De nouveau, ils avancent silencieusement. Elle songe... à quoi?... Et que pourrait-il lui dire?