Part 11
Il est vrai qu’en guise de réponse à une semblable tentation, il a un haussement d’épaules irrité et se traite, avec conviction, de «stupide animal».
Guillemette ne paraît pas se douter de ces perturbations dans l’humeur, d’ordinaire si égale, de son oncle. Elle est tout à la présence de son père, revenu pour quelques jours à Houlgate, et que, d’instinct, elle cherche à distraire.
Ce jour-là, elle est allée avec lui à Trouville où s’achève la _grande semaine_, ce qui a pour effet de rendre Houlgate à peu près désert.
Sur la plage, il n’y a guère que le monde des très jeunes qui s’agite sous le regard des gouvernantes.
Mademoiselle, à l’ombre du grand parasol de coutil, confectionne une brassière pour les pauvres de Mme Seyntis. Un peu plus loin, devant elle, Mad joue au croquet avec des amies; et toutes se disputent à cœur joie dès qu’un coup douteux leur en offre l’occasion. Mais elles s’amusent beaucoup et sont toutes rouges d’animation, les yeux brillants, leurs pieds nus trépignant sur le sable.
Le bruissement soyeux d’une robe fait relever la tête de Mademoiselle dont le visage s’éclaire:
--Comment! c’est vous? Guillemette. Déjà de retour... Vous êtes-vous amusée à Trouville?
--Pas du tout... Et j’ai bien regretté de n’être pas restée avec vous tranquillement sur la plage!
Sans souci de sa toilette de courses, elle s’assoit sur le sable à côté de Mademoiselle. Sa physionomie est celle des jours orageux. Silencieuse, les mains jointes sur ses genoux, elle regarde--sans rien voir--vers le couchant lumineux.
Mademoiselle l’observe avec une surprise un peu anxieuse; timide, elle n’ose l’interroger... Puis, tout à coup, une question lui échappe:
--Guillemette, est-ce que vous n’êtes pas contente de votre après-midi?
--Il a été ce qu’il pouvait être! fait Guillemette d’un ton singulier. Avec père, j’ai assisté aux courses; puis nous sommes allés au lunch de Mme de Vausennes. Sa maison est très hospitalière. Aussi il y avait nombreuse assistance. On y dansait... flirtait...
--Oh! Guillemette, vous n’avez pas flirté!...
--Mais si! _M’selle_, répète Guillemette du même accent bizarre. Pourquoi non?... Quand bien même cela ne m’aurait pas amusée, j’aurais été ridicule de ne pas faire comme tout le monde... Je crois que le champagne de Mme de Vausennes avait un peu excité quelques-uns de ces messieurs... Le petit de Broyes et Maurice Vernaud ont tellement supplié Régine de leur montrer sa chambre qu’elle a fini par y consentir.
--Guillemette, ce n’est pas possible! s’exclame Mademoiselle très choquée.
--Attendez la suite, M’selle... Pour la correction, Régine m’a emmenée... Ces messieurs ont jugé bon de fourrager jusque dans les armoires et ils ont tenu à emporter, l’un une chemise, l’autre un cache-corset de Régine...
--Guillemette, je ne peux pas vous croire... Avouez que vous vous moquez de moi...
--Je vous dis la très exacte vérité! jette Guillemette du même accent nerveux et méprisant.
--Et Régine a consenti à... à ce que voulaient ces messieurs?
--Mais... pourquoi non? C’était encombrant mais innocent d’emporter de pareils souvenirs...
Mademoiselle est ahurie. Il lui reste toujours l’idée que Guillemette raille; et pourtant, elle n’en a pas la mine.
--Mon Dieu, Guillemette, que dirait Mme de Vausennes si elle savait cette vilaine histoire!...
--Soyez sûre qu’elle la trouverait très plaisante! D’ailleurs, je crois que Régine l’a servie toute chaude dans le cercle que tenait sa mère... Mais comme j’avais vu, cela m’a suffi, et je n’ai pas écouté...
Silence. Mademoiselle est abasourdie. Guillemette laboure nerveusement le sable avec la pointe de son ombrelle, les yeux tournés vers la mer basse qui miroite au large.
--Guillemette, comment n’avez-vous pas empêché votre amie de faire et de laisser faire ces choses inconvenantes?...
--De quel droit? ma pauvre _M’selle_. Maurice Vernaud est un intime dans la maison. Mme de Vausennes le considère, j’imagine, un peu comme son fils aîné. Un jour de cet hiver, elle nous a emmenées chez lui, Régine et moi, parce qu’elle avait arraché le volant de son jupon dans le voisinage du rez-de-chaussée où il gîte. Elle voulait des épingles pour le rattacher. Alors toutes deux, nous sommes restées dans le fumoir pendant que Maurice Vernaud emmenait Mme de Vausennes dans le cabinet de toilette pour qu’elle arrange son volant.
La correcte Mademoiselle est écrasée sous de pareilles révélations, au point de ne pas entendre les appels éplorés de Mad qui la supplie de venir rétablir le calme dans le camp des joueuses. En effet, les adversaires y ressemblent à des perruches furieuses, échangent avec ardeur des propos désagréables et s’expriment mutuellement un sévère dédain, devant une bande pétrifiée de «petits», attirés par leur bruit.
--Oh! Guillemette, comme votre mère serait indignée si elle connaissait cette histoire!
--Sûrement, elle serait suffoquée autant que vous, pauvre _M’selle_... Elle est si bien persuadée que toutes les femmes sont aussi sages qu’elle-même! Ah! elle serait édifiée en voyant les gens que Mme de Vausennes affectionne comme société...
--Mais... mais votre mère, pourtant, va chez Mme de Vausennes!
--Oui, en visite... ou bien pour les dîners de gala, dans lesquels se trouvent seuls les invités de cérémonie, ceux que la politesse inflige. Moi qui suis reçue en intime,--il y a si longtemps que Régine et moi suivons les mêmes cours, les mêmes catéchismes!--je vois les autres, les amusants!... Ah! ils sont d’un genre très différent...
--En quoi? risque timidement Mademoiselle.
--En tout!... ah! en tout, _M’selle_. Ce sont des gens que ni vous ni moi ne verrons jamais chez maman!
Guillemette se tait, les yeux songeurs. Sa main dégantée égrène d’un geste machinal le sable dont elle la remplit. Et Mademoiselle, malgré sa discrétion, se demande comment une mère prudente, telle que Mme Seyntis, peut ainsi livrer sa fille à une société que Mademoiselle juge un abîme de perversité.
--Guillemette, vous devriez avertir votre mère de... ce qu’il en est...
--C’est impossible, mademoiselle. Je ne peux pas aller raconter ce que je vois dans les maisons où je suis bien accueillie. Ce ne serait vraiment pas chic! J’ai déjà eu tort de vous en dire quelque chose... Ça m’a échappé! Et je le regrette très fort!
--Mais moi, je pourrais bien avertir madame votre mère...
Guillemette dresse la tête. Ses yeux violets paraissent noirs soudain:
--Vous ne devez pas... J’ai eu confiance en vous... Et ce serait mal de votre part de répéter ce qui est une confidence... A quoi bon, d’ailleurs... Pour agiter maman?... Papa serait furieux et fulminerait. Il y aurait des scènes désagréables,... très inutilement!... Je suis d’âge à m’instruire.
--Guillemette, ne dites pas des... des stupidités! jette Mademoiselle désolée. A quoi bon apprendre de vilaines choses et voir de vilaines gens!
--Mais, sage _M’selle_, ne vous effarez pas ainsi! Il y a toutes sortes de chances pour que Maurice Vernaud épouse Régine qui en est emballée. Ainsi, il lui remettra dans sa corbeille le petit souvenir enlevé aujourd’hui et tout sera dit!...
--Oui... oui... Mais en attendant, vous ne devriez plus voir Régine... Ce n’est pas une amie pour vous... Elle est si mal élevée!
Guillemette a un rire bref:
--Mais, moi aussi, je suis de l’espèce des filles mal élevées. Vous savez bien que mon oncle est très souvent scandalisé à mon endroit!
--Oh! Guillemette, vous ne permettriez sûrement pas ce que Régine a... accepté tantôt!
Un pli de dédain crispe, une seconde, la bouche de Guillemette:
--Ah! Dieu, non, je me mépriserais trop ensuite... Mais, après tout, si j’avais une mère comme Mme de Vausennes, est-ce que je sais ce que je ferais, puisque je vaux si peu malgré tous les soins de maman?... Tout de même, vous ne pouvez vous imaginer, _M’selle_, à quel point c’est moralisant de voir une scène inconvenante!
--Je ne comprends pas! avoue Mademoiselle interloquée.
--C’est que je m’explique mal... Rappelez-vous les ilotes de Sparte grisés pour l’édification des petits Spartiates... Et puis, maintenant, je vous laisse à vos réflexions... Il faut que j’aille m’habiller pour le dîner... Oh! _M’selle_, vous me faites l’effet d’un ange. Et il y a des moments où c’est particulièrement délicieux de voir un ange... Ça purifie!
D’un élan, elle est debout, effleure d’un baiser le visage de Mademoiselle; et, sans se retourner, remonte sur le sable, la tête un peu inclinée. Jamais le souvenir de l’audace du prince ne lui a été plus pénible... Elle voudrait tant, tant! que _cela_ n’eût pas été. Et surtout par sa faute!...
Mademoiselle, restée seule sous la tente, est très perplexe et très malheureuse. Sa délicate conscience lui commanderait d’ouvrir les yeux trop confiants de Mme Seyntis. Et, d’autre part, elle ne peut trahir Guillemette... Pourtant si, par malheur, la contagion du mauvais exemple allait l’atteindre!... Quelle responsabilité!... La scrupuleuse Mademoiselle ne sait que décider; et elle est tellement absorbée dans ses réflexions qu’elle ne voit pas approcher René Carrère qui revient de promenade. Elle sursaute de l’entendre dire:
--Vous êtes seule? mademoiselle. De quel air grave vous travaillez!
Positivement, l’oncle René apparaît soudain à Mademoiselle comme un ange sauveur, un ange qui serait en tenue de cheval et un peu poudreux... Cependant elle hésite encore à l’initier à ses inquiétudes; il l’intimide beaucoup... Puis, soudain, sans qu’elle sache comment la chose s’est faite, l’aveu de sa crainte lui jaillit des lèvres:
--Monsieur, voudriez-vous me permettre de vous demander un conseil?
Il la contemple, très surpris.
--Mademoiselle, je suis à vos ordres... Mais... je n’ai guère qualité pour être consulté...
--C’est que... je suis si embarrassée... Il s’agit de Guillemette.
--Ah!
René entre incontinent sous le parasol.
Il saisit au passage un pliant et s’assoit.
--Vous dites qu’il s’agit de Guillemette?
--Oui...
Mademoiselle est reprise de ses perplexités. A-t-elle le droit de parler? Mais levant la tête vers René, elle est frappée de son expression de volonté et comprend très bien que, maintenant, il ne lui permettrait plus de se dérober.
--Eh bien? mademoiselle.
Elle lance sa confidence comme on se jette à l’eau:
--Eh bien, monsieur, à certaines réflexions qu’a faites Guillemette, il m’a semblé... je crois qu’il vaudrait mieux pour elle... aller très peu chez Mme de Vausennes... Je n’ose pas avertir Mme Seyntis pour ne pas avoir l’air de me mêler de ce qui ne me regarde pas...
--Mais, mademoiselle, ce qui touche Guillemette vous regarde...
Le ton de l’oncle René est presque sévère; et elle se demande une seconde, si elle n’est pas très coupable sans savoir de quoi...
--Oui, mais je ne peux pas avoir l’air de blâmer une société que Mme Seyntis autorise, murmure-t-elle, en détresse.
--Oui, c’est vrai, vous avez raison. Alors quoi? qu’y a-t-il?
--Je ne peux rien répéter de ce que Guillemette a dit devant moi du monde qu’elle voit chez Mme de Vausennes... Mais renseignez-vous et si mon impression ne m’a pas trompée, il vous sera facile d’avertir madame votre sœur, sans me mêler à votre conversation... Cela me ferait tant de peine que Guillemette risque de devenir autre qu’elle n’est!
René regarde Mademoiselle avec de la sympathie, de l’estime, quelque chose de chaud que ses yeux ne possèdent pas d’ordinaire quand ils s’arrêtent sur Mademoiselle à laquelle il témoigne une politesse courtoise et quelconque.
--Votre idée est excellente, mademoiselle. Aussi vais-je m’appliquer à la mettre en pratique et sans retard!... Mais, dites-moi, vous aimez bien ma nièce?
--Oh! oui, elle est si bonne pour moi!
René pense que cette petite institutrice a vraiment une de ces âmes adorables et touchantes qui vivent heureuses des miettes d’affection qu’elles recueillent. Un moment il oublie la préoccupation qu’elle vient de lui jeter dans l’esprit.
--Est-ce que je serais indiscret de vous demander comment Guillemette est bonne pour vous? interroge-t-il amicalement.
--Elle veut bien causer avec moi de mon _home_ parce qu’elle sait que cela me console un peu d’en être loin... Elle s’intéresse à ma mère, à ma sœur... Et puis, c’est elle, j’en suis sûre, quoiqu’elle n’en ait jamais parlé, qui m’a valu d’être aux _Passiflores_ pendant les vacances... Et c’était une si bonne chose pour moi!...
Mademoiselle, toute rose d’animation, devient presque jolie. Elle ne s’en doute guère et René ne s’en aperçoit pas. Il songe à la Guillemette inconnue dont il vient d’avoir la révélation, et il ressent un plaisir profond qu’elle soit ainsi... Il va, de nouveau, interroger, désireux de pénétrer mieux la valeur des craintes de Mademoiselle. Il en est empêché par l’apparition de Mad, les joues brûlantes sous sa toison d’or ébouriffée, mais triomphante, la partie gagnée.
--Bonjour! oncle René... Ah! nous nous sommes rudement amusées! _M’selle_, vous savez que le premier coup est sonné pour le dîner!
René et Mademoiselle se dressent, aiguillonnés par l’inquiétude d’être en retard, tous deux infiniment soucieux de l’exactitude.
--Diable! diable! mais alors nous n’avons que le temps de nous mettre en tenue. Quelle nouvelle, nous apportes-tu là? Mad. Vous venez? mademoiselle.
--Oui, je range le parasol et je vous suis..., fait Mademoiselle toujours consciencieuse. Son âme est légère autant qu’une aile de papillon depuis qu’elle s’est confiée à René Carrère.
XVI
Celui-ci, en revanche, reste un peu soucieux de l’avertissement qu’il vient de recevoir. Quelle importance faut-il attacher à cette demi-confidence?... Peut-être aucune! En son inexpérience. Mademoiselle a dû exagérer; car il est inadmissible que sa sœur, son beau-frère entretiennent des relations qui pourraient être fâcheuses pour leur fille. Lui, personnellement, ne connaît pas du tout Mme de Vausennes qu’il a vue en visite cinq ou six fois et dont il n’a pas goûté les allures exubérantes, la voix aiguë, le rire trop fréquent et trop haut. Mais ces défauts-là ne pourraient l’empêcher d’être une estimable personne.
Qu’a donc voulu dire Mademoiselle qui ne faisait, semble-t-il, que trahir l’impression de Guillemette?... Et cette petite fille a des clairvoyances de femme. Plus d’une fois, déjà, il est demeuré stupéfait de la sagacité qu’elle apporte à juger gens et choses. Ah! bien autrement que lui, elle pénètre et connaît les dessous de la vie mondaine! Quelle singulière créature elle est, pétrie d’imprévu, très droite, guidée par une soif impérieuse de propreté morale, et si insouciante des antiques lois que jadis respectaient toutes les femmes et qu’elle considère à peu près comme de vieilles lunes... Avec une telle âme, quel sera son rôle? son œuvre?... Ah! René ne s’applaudit pas comme le fait Raymond Seyntis, en l’intimité de son cœur, qu’elle ait reçu en don tout ce qu’il faut pour ensorceler les hommes et les troubler délicieusement... Et pourtant, si puritain qu’il soit, il n’oserait, pour être sincère, affirmer qu’il la souhaiterait doctement intelligente, sage, religieuse, comme cette Louise de Mussy, encore placée près de lui, à table, par les soins persévérants de sa sœur. Mais telle qu’elle est, elle lui demeure un continuel sujet d’étonnements, tant il découvre de faces diverses à sa jeune personnalité.
Durant tout le dîner, il a très bien vu qu’elle était nerveuse, bien qu’elle gardât l’impeccable correction de tenue à laquelle sa mère l’a habituée. Qu’a-t-elle? Quoiqu’elle cause avec ses voisins autant que la politesse l’exige, ses yeux la révèlent à René qui l’observe, désintéressée de ce qui se dit autour de cette table brillamment entourée. Elle a l’air de regarder au dedans d’elle-même. Pourquoi?...
Et une tentation gronde en lui de l’interroger.
Le maître d’hôtel apporte le café. Les personnes mûres de l’assistance échangent, en sucrant leurs tasses, des propos somnolents, dus à l’excellence du repas et à la chaleur extrême d’une soirée lourde d’orage. La pensée un peu distraite, Mme d’Harbourg demande à M. le curé qui, près d’elle, agite sa petite cuiller dans son café:
--Et vous, monsieur le curé, par cette odieuse température, avez-vous des nuits convenables?
Le digne pasteur la regarde effaré, tandis qu’à cette question inattendue, des rires jaillissent:
--Moi? madame... Mais je dors bien... très bien...
--Pauline, ma chère amie, s’écrie M. Seyntis narquois, permettez-moi de vous dire que vous adressez à M. le curé des questions bien indiscrètes!
Il proteste aussitôt:
--Madame, je vous en prie, n’en croyez rien... Car...
René n’en entend pas davantage. Sur la terrasse où il fume, apparaît la robe blanche de Guillemette qui a fini d’offrir les liqueurs. Il jette son cigare et lui avance un fauteuil. Mais elle n’approche pas:
--Ne vous dérangez pas pour moi, mon oncle. J’ai là un pliant...
Elle s’assied un peu à l’écart et demeure immobile, le regard perdu, dans l’ombre, vers le ciel sans étoiles où courent des éclairs... Tout à coup, elle a un tressaillement, comme rappelée de très loin, parce que, à ses côtés, monte la voix de René:
--Guillemette, est-ce que nous sommes brouillés? Si cela est, dites-moi pourquoi... afin que la réconciliation soit possible...
Il ne saurait dire quelle brusque impulsion l’a amené vers elle et lui a mis aux lèvres cette question.
--Mais non, oncle, nous ne sommes pas brouillés que je sache! A quel propos, le serions-nous? mon Dieu...
--Alors, Guillemette, pourquoi n’êtes-vous plus ma confiante petite amie?... Pourquoi me fuyez-vous et me tenez-vous votre pensée close? J’avais pris la douce habitude d’être traité par vous en confident très attentif, très dévoué, à qui vous êtes très chère... Et il me semble dur que vous ayez changé sans que j’aie démérité...
--Vous n’avez pas démérité, oncle, mais je n’ai rien à vous confier... pour le moment...
Elle a eu un imperceptible frisson comme s’il pouvait lire en elle, bien que la nuit l’enveloppe; et ses lèvres se contractent un peu, pour mieux retenir toute parole imprudente...
Il reprend:
--Et cependant ce soir, vous êtes préoccupée... Quelqu’un ou quelque chose vous a contrariée profondément... Ne dites pas non!... Je commence, moi aussi, à vous connaître bien...
Dans l’ombre, il sent sur lui la douceur des yeux qui pensent. Il ne peut savoir quel apaisement elle trouve dans la certitude d’être en absolue sécurité près de lui qui, jamais, ne se comporterait comme le prince ou comme Maurice Vernaud avec Régine... Car elle n’a pas tout dit à Mademoiselle; pas un mot de la scène qu’une glace lui a révélée dans la chambre de son amie, des baisers dévorant un visage qui ne se refusait pas...
Et dédaigneuse de se dérober davantage, elle avoue, avec une franchise fière:
--C’est vrai, oncle, j’ai éprouvé tantôt une impression très... désagréable qui ne s’est pas encore effacée; mais je dois la garder pour moi. Voilà tout... Ne vous inquiétez pas à mon sujet... Je crois...
Elle s’arrête; sa voix est devenue presque grave.
--Vous croyez?...
--Je crois que c’est pour mon très grand bien que je l’ai éprouvée... Tout de même, je vous assure, oncle René, je vaux un peu plus que je n’en ai l’air... Je vois très bien ce qui m’est bon ou mauvais... Et si je n’ai pas toujours la sagesse de faire le choix qu’il faut,--c’est trop difficile pour moi cela!--du moins, je déteste ce qui est mal,... vilainement mal... Ne me jugez pas avec plus de sévérité que je ne le mérite...
--Je vous juge très droite et très loyale, Guillemette, fait-il d’un ton où elle devine combien est sincère l’hommage qu’il lui offre ainsi.
--Ah! tant mieux, mon oncle... Et ne doutez plus de votre amie, même quand elle est bouche close avec vous... Dites-vous simplement qu’elle a quelque raison de se taire!... Et ayez foi en elle...
--Oui, Guillemette, j’aurai foi...
C’est elle qui lui tend la main... Il la garde dans les siennes, une? plusieurs? secondes, il n’en a pas conscience... Tous deux, ils songent...
Mais au seuil du salon, Mme Seyntis appelle, le ton un peu mécontent:
--Guillemette, tu es là? Que fais-tu donc à bavarder sur la terrasse avec ton oncle? J’imagine que tu peux rester dans le salon comme tout le monde!
Dans le cadre lumineux de la porte-fenêtre, apparaît, près de Mme Seyntis, la silhouette de Louise de Mussy.
--Oh! madame, ne faites pas rentrer Guillemette. Ce serait si charmant d’aller la retrouver!
Et, gracieuse, elle se rapproche des deux jeunes gens...
XVII
René a, en conscience, rempli la mission dont Mademoiselle l’avait chargé. Il a questionné, adroit et discret, autant qu’un vieux policier; et il connaît maintenant tous les potins--vrais ou faux--qui circulent sur le ménage de Vausennes. Il n’ignore plus que madame est l’épouse très coquette, réputée pour de légères aventures,--assez voilées en effet pour ne lui avoir pas enlevé sa qualité de femme du monde;--l’épouse d’un mari qui aime vraiment trop, pour la sécurité de son foyer, les voyages d’exploration. Tout adonné à ses curiosités géographiques, il paraît désintéressé absolument des curiosités sentimentales et autres de sa femme qui tient une place fort menue en son existence de travailleur.
Leur fille Régine a toutes les chances pour être, dans l’avenir, une seconde édition de la mère. Les garçons poussent au petit bonheur dans un foyer où chacun pratique, avant tout, la loi du bon plaisir.
Ces divers renseignements, donnés avec détails, ont rempli René d’une vertueuse indignation contre sa sœur qui accepte des relations avec une femme tarée et laisse Guillemette fréquenter un pareil milieu.
Il a préféré ne point manifester son sentiment à son beau-frère, parce qu’entre hommes, les propos peuvent aisément prendre une gravité fâcheuse en la circonstance. Mais rentré de Trouville à l’heure du chien et loup et trouvant, par extraordinaire, sa sœur seule à travailler devant son métier--une série d’invités vient de disparaître; Guillemette est en auto avec son père...--il part résolument en guerre car il estime que c’est son devoir... Peut-être sa sœur ignore-t-elle, en somme, ce qui se dit de Mme de Vausennes... Alors, elle doit être avertie.
Et il interroge:
--Marie, est-ce que tu connais beaucoup les de Vausennes?
Étonnée de la question, elle s’arrête de broder:
--Qu’appelles-tu «beaucoup»?... Il y a plusieurs années que nous les voyons... nos filles avaient été au cours et au catéchisme ensemble; et ils sont nos voisins de campagne. Pourquoi me demandes-tu cela?
Il a une hésitation... Le rôle d’accusateur lui est odieux... Et Mme Seyntis a l’air si loin de se douter où il veut en venir! Elle répète, piquant avec soin son aiguille:
--Pourquoi? René.
La pensée qu’il s’agit du bien de Guillemette balaie son hésitation. Et son accent a une fermeté presque dure quand il répond:
--Parce que j’ai entendu tenir sur le compte de Mme de Vausennes certains propos qui m’ont fait trouver très surprenant que tu la voies.
Mme Seyntis conserve toute sa sérénité:
--Mon pauvre ami, on raconte tant de choses! C’est parce que tu arrives d’Afrique que tu prends garde à ces potinages! Moi, il y a bien longtemps que j’ai renoncé à le faire...
René sent que la bonté naturelle et la charité évangélique de Mme Seyntis lui mettent sur les yeux un bandeau singulièrement opaque.
--Alors, tu ne crois pas, Marie, qu’il puisse y avoir jamais quelque chose de vrai dans ces potinages, comme tu dis?
--En ce qui concerne Mme de Vausennes, non vraiment, je ne le crois pas... Je t’accorde qu’elle est, pour mon goût, trop mondaine; que peut-être, il n’y a pas, dans sa tenue, la réserve qui fait qu’une femme ne peut jamais être mal jugée; mais de même que mon mari, je la tiens surtout pour une aimable personne avec qui les relations sont agréables.
Ici, un silence. Dans la pièce voisine, en entend les gammes rageuses de Mad et la voix assourdie de Mademoiselle qui proteste contre les notes fausses.