L'Été à l'ombre

Part 12

Chapter 12788 wordsPublic domain

--Eh! maître Jean! ton four ne va plus? Ta roue, maître Jean, ne tourne plus guère? Quand le verra-t-on, ton pot merveilleux qui sera beau comme tout ce qui est beau, épanoui comme la rose, grenu comme la fraise, et parlant, s’il faut t’en croire, comme les lèvres?

IV

Or, Jean a vieilli, Jean est vieux. Il est assis sur son banc de pierre, à côté de son puits, à côté de son four de potier, sous l’ombre en dentelle de son olivier, devant son enclos vide dont tout le terrain est de bonne argile, mais ne produit plus ni fraises ni roses.

Jean disait autrefois: «Il y a trois choses: les roses, les fraises, les lèvres.» Toutes les trois l’ont délaissé. Les lèvres des jeunes filles et même celles des enfants sont pour lui devenues moqueuses:

--Eh! père Jean! tu vis donc comme les cigales? jamais on ne te voit manger, père Jean?... Le père Jean vit d’eau fraîche!... Qui devient vieux devient enfant! Qu’y mettras-tu, dans ton beau vase, si jamais tu le fabriques, vieux fou? il ne gardera pas même une goutte de l’eau de ton puits! Va-t’en peindre des cages, vieille bête, et fabriquer des gargoulettes! Les gargoulettes retiennent l’eau comme une cage retient le vent!

Jean secoue la tête en silence et, à toutes ces railleries, il répond par un bon sourire... Il respecte les bêtes et partage avec des pauvres son pain sec. C’est vrai, qu’il ne mange plus guère, mais il n’en souffre nullement. Il est tout amaigri, mais sa chair n’en est que plus saine. Sous l’arcade de ses sourcils son œil veille, attentif au monde, avec des clartés de source où se mire le jour.

V

Et Jean, un beau matin, sur sa roue qui tourne au choc rythmé de son pied, se met à modeler un vase, le vase qu’il a longtemps vu en rêve. La roue horizontale tourne comme un soleil, au battement rythmé de son pied. La roue tourne. Le vase d’argile s’élève, s’abaisse, se renfle, s’écrase en masse informe, pour renaître de lui-même sous la main de Jean. Enfin, d’un seul jet, il jaillit comme une fleur soudaine d’une invisible tige. Il s’épanouit triomphal. Et le vieillard, dans ses mains tremblantes, l’emporte vers le four bien préparé où le Feu doit, à la beauté de la Forme, ajouter la beauté, fuyante et décisive, de la Couleur.

Toute la nuit, Jean, dans le four bien chauffé, a entretenu et mesuré la flamme, ouvrière des tons nuancés.

A l’aube, l’œuvre doit être achevé.

Et le potier, vieux et mourant, dans son enclos désolé, élève, vers la lumière du jour naissant, la Forme légère, née de lui, en laquelle il veut retrouver le rêve unifié de sa longue vie. Dans la forme et la couleur du petit vase fragile, il a voulu fixer, pour toujours, la couleur et la forme éphémères des plus belles choses... O Dieu du jour! le miracle est accompli! Le soleil éclaire des courbes rebondies et sveltes, des colorations infiniment nuancées et fondues avec unité, qui font revenir, dans l’âme du vieillard, par le chemin des yeux, les joies et les douleurs savoureuses que donnent aux jeunes hommes les jeunes filles pareilles à des roses mousseuses, les lèvres semblables à des fraises, les bras arrondis en anses des porteuses d’amphore, les seins palpitants des petites fiancées, et les ciels d’aurore, et les mers violettes et tristes au soleil couchant... O miracle de l’art où la vie se résume, pour éterniser la joie!

L’humble artiste élève, vers la lumière du jour naissant, son chef-d’œuvre fragile, fleur de son âme naïve.

Il l’élève dans ses mains tremblantes comme pour l’offrir aux dieux inconnus qui firent la beauté première. Mais voilà que ses mains, trop tremblantes, l’ont laissé échapper tout à coup, comme son corps vacillant laisse échapper son âme, et le rêve du potier, tombé avec lui à terre, se brise et s’éparpille en miettes.

Où est-elle, maintenant, la forme du vase, telle que l’a éclairée un instant l’aurore nouvelle, telle que seuls l’ont vue et le soleil et l’humble artiste?

* * * * *

Sûrement, elle est quelque part la forme heureuse et pure du divin Rêve un instant réalisé.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages. La Vierge pâle 1 Pietà 33 Mensonge de chien 43 Coup de fusil d’un Corse 55 Les Esprits frappeurs 69 Horrible nuit 81 La Noël de grand-père 97 La Noël du Petit Zan 113 Le Roman comique en miniature 135 Tiste le tambour-major 147 Le Régiment qui passe 161 Le Chef-d’œuvre 167 Toute une vie 185 L’Immortelle 203 Les Étrennes du père Zidore 227 La Lettre 241 Le Retour des cloches 251 Quinze août et quatorze Juillet 267 Les Deux Étameurs 277 Le Vase d’argile 291

PARIS.--IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.