L'esprit impur: roman

Part 6

Chapter 63,838 wordsPublic domain

«Couchez-le là, sur le canapé. Il n'y a qu'à le laisser se reposer quelque temps. Ayez l'oeil sur lui, mais je pense que c'est bien fini. Pardonnez-moi si je vous quitte, et surtout ne vous gênez pas pour me rappeler en cas de besoin... et laissez-moi vous faire un compliment jeune homme: vous ne perdez pas le nord quand il s'agit de rendre service!

--Très spirituel, murmura Brigneux, de dire à un adolescent d'Arras qu'il ne perd pas le nord!

--Oh! vraiment, docteur... répondit Lesueur très gêné.

--Mais si! mais si! répétait le médecin.

--Mon cher André, dit Brigneux, je suis tout honteux de cet accident qui, vous l'avouerez, passe un peu la permission. Quand on est hystérique, on ne va pas souper au cabaret; on mange chez soi.

--C'est un point de vue,» dit le docteur en sortant.

Dans le cabinet particulier qu'on leur avait ouvert, ils restèrent, Brigneux et son cousin Claude, Boule et Jeanne de Luce, assis tous les quatre, causant à mi-voix devant Damien couché.

«Comme il ronfle, dit Boule. Ouf! J'en ai assez!

--Si ces dames veulent partir, et toi aussi, Louis, dit Lesueur, vous ne pouvez plus m'être d'aucun secours, je vous assure; en tout cas, je me débrouillerai seul. Mais donnez-moi l'adresse de M. Damien.

--Non! répliqua Brigneux qu'une façon de remords avait saisi, je ne le quitterai pas. Quant à vous, mes petites, retournez dans la salle; Claude vous y tiendra compagnie, à moins qu'il ne vous emmène à Montmartre.

--Je préférerais... dit Lesueur d'une voix mal assurée, rester ici.

--Galant, le jeune homme! murmura Boule.

--Oh! combien!» dit Jeanne de Luce.

En fin de compte, personne ne voulut bouger, mais ni Jeanne de Luce, ni Boule ne parlèrent plus à cet adolescent discourtois.

Jacques dormait lourdement.

«Il dort comme un paysan!» dit Jeanne.

Cependant, Damien sortait peu à peu du trou noir où sa crise de nerfs l'avait plongé. Son esprit s'éclairait, et ce fut, d'abord, comme s'il nageait dans une onde verte, nourrie de lumière, mouvante alentour, refluante, pleine de courants, silencieuse. Puis, de très vagues murmures se formèrent, vapeurs de bruit qui prenaient corps lentement et se signifiaient en paroles. Il les entendait sans les comprendre; enfin leur sens le toucha et il les reconnut. Il se nomma leurs auteurs, il se souvint de la soirée, de son accident, mais une grande paresse l'empêchait encore de se réveiller tout à fait, et de recommencer à vivre. Il prêta l'oreille. Il s'intéressa aux phrases...

«Je l'ai bien dit au docteur, déclarait Brigneux, on ne joue pas des tours pareils à ses amis. Un homme qui a des crises de nerfs reste chez lui.

--Ah! tu n'as pas tort, dit Boule.

--Moi, dit Jeanne de Luce, j'ai comme une idée qu'il est fou.

--Fou? je ne crois pas, dit Brigneux, mais tout de même... Ah! l'animal!

--Pour une soirée ratée!... ajouta Jeanne.

--La soirée n'est pas finie, mes poulettes, dit Brigneux. Dans un quart d'heure...

--Et puis, au Grand Guignol, hasarda Boule, nous aurions peut-être vu la même chose.

--Oh! non, ma chère! un acteur, vois-tu, ça arrange, ça compose, au lieu que lui... pouah!

--Ce n'est pourtant pas de sa faute, dit Lesueur avec modestie, si M. Damien souffre de...

--Mon petit Claude! interrompit Brigneux, fais-toi médecin: tu me sembles avoir la vocation! Va soigner des malades dans les hôpitaux ou chez eux, mais ne m'amène pas tes clients dans les endroits où l'on s'amuse!

--Et figurez-vous, dit Jeanne de Luce, qu'il me faisait la cour! Imaginez ce toupet! Si jamais je lui adresse encore la parole!

--Tu exagères! dit Boule.

--Ah! j'aimerais t'y voir, ma belle!... avec un homme comme ça dans ton lit! Je te répète que c'est un fou: souviens-toi de son regard... Oh! effrayant! Je ne comprends pas que Juliette... Elle avait du courage, la rosse!

--Allons! ne te fâche pas! Si nous montions à Montmartre?

--Quittez-moi sans crainte, dit Lesueur, je crois qu'il se réveille.

--Alors, nous filons, dit Brigneux. Venez, les gosses! A demain, Claude. Rappelle-toi que tu dînes chez mes parents.»

Jacques n'ouvrit les yeux qu'au moment où la porte se fut fermée sur Brigneux et les deux femmes, puis il resta sans rien dire, se recueillit, reprit contact et, sûr de lui-même, se dressa soudain.

«Merci de votre aide, Monsieur; je vous en suis très reconnaissant, et ne m'en veuillez pas trop d'avoir gâché votre soirée. Vous pourrez retrouver nos amis. Ils viennent seulement de partir, n'est-ce pas? Mon réveil a été lent.

--Je vous accompagnerai d'abord chez vous, si vous le permettez, dit Lesueur, sans s'étonner de la brusquerie de ce retour.

--Ce serait vraiment superflu, jeune homme, dit Jacques en souriant. Je compte rentrer à pied; l'air de la nuit me fera du bien.

--Et, somme toute, dit Lesueur, moi, je rentrerai à mon hôtel: je me sens un peu las, je me coucherai volontiers.»

Une demi-heure plus tard, ils se séparèrent au coin de la rue Royale.

«Vous dites qu'il se nomme le docteur André?

--André. C'est bien ça.

--Je lui ferai sans faute une visite, demain... Au revoir, et encore une fois merci.

--Non, Monsieur Damien... il n'y a vraiment pas de quoi.»

«Elles ont beau blaguer Arras, se disait Lesueur en s'acheminant vers son hôtel, on aurait mieux soigné M. Damien chez nous.»

Et Jacques, qui remontait les Champs-Elysées, se répétait à lui-même:

«Cela devient compliqué. Il faudra que j'opère une sélection: ceux que je gêne, ceux qui m'acceptent... Sauf un ou deux amis éprouvés et quelques originaux comme ce gentil garçon... les autres... Eh bien, quoi?... Oui, mais je suis un être sociable et je ne me sens pas le moins du monde requis par la vie d'ermite... Quant à mes amours!...»

Il fuma deux cigarettes devant sa porte, en regardant la lune qui avait l'air toute solitaire et même un peu perdue dans ce grand ciel lumineux. Puis il entra.

CHAPITRE X

LE CADEAU PRÉCIEUX

Madame Damien arriva chez son fils, chargée d'un gros paquet encombrant.

«Qu'est-ce donc, Maman?

--Peu importe! Ma visite ne te dérange pas? Bien. Une tasse de thé, Jacques, j'ai soif, et puis nous causerons.

--Tu n'imagines pas le plaisir que tu me procures en venant ici à l'improviste.

--J'en suis très flattée, mon petit! Comment vas-tu?

--Excellente semaine. J'ai dormi tout mon saoul. Mais toi, qu'as-tu fait à la campagne? Notre vénérable cousine t'a-t-elle bien reçue?

--Trop bien, Jacques! trop bien! Je mentirais en te disant que ce séjour a été joyeux. Le pays me semble avoir gagné en laideur et Agathe ne change pas en prenant de l'âge. Je l'ai aidée à recevoir les belles dames des environs, toutes vêtues modestement de noir, toutes austères, quelques-unes moustachues. Nous avons eu à notre table le curé, un fort brave homme, des soeurs de charité ennuyeuses, l'évêque de Meaux en tournée apostolique et un vieux monsieur maigre, souffrant de l'estomac, qui me semblait fait pour les bancs de la cour d'assises, mais qui passe, au contraire, pour un modèle de toutes les vertus. Insupportable, ce dernier! Les sujets de conversation ont été sages et prévus. Enfin l'on s'est demandé, en mangeant des raisins de Corinthe qui sentaient la poussière, si le maire était franc-maçon. Tu connais le style de ces petites fêtes. Rien n'a varié, ni les meubles, ni les faïences, ni les tapis. Les rideaux seuls m'ont semblé d'un jaune plus triste. J'ai donc fait, pendant huit jours, ma pénitence annuelle. Agathe s'est montrée fort reconnaissante et, en me quittant sur le quai de la gare, m'a dit: «Je t'assure, ma chère Jeanne, que mes réceptions d'automne perdraient tout leur lustre sans toi.» Puis elle a posé ses dents sur ma joue et m'a serré les mains avec cette émotion sèche qui lui est particulière.

--Pauvre Maman! une pénitence, à coup sûr! mais en voilà pour douze mois. Et puis la cousine Agathe est bien vieille! peut-être, l'an prochain...

--Tais-toi, vilain garçon! Et surtout ne te méprends pas: Agathe est parfois un peu ridicule, j'en conviens, mais elle a bon coeur, malgré cet air de bigoterie transcendante qui me scandalise et m'assomme. Les gens du pays l'aiment, les enfants sont toujours à ses trousses, quêtant des cadeaux et des gâteries. Agathe réserve sa dignité et son allure de Mère supérieure aux seules personnes «de son monde». C'est là une timidité comme une autre. J'en connais de plus offensantes.

--Toujours la même, Maman chérie! toujours la même! tu trouverais des excuses au pire criminel!

--Et toi, dès qu'il s'agit de ta mère, tu déraisonnes! Mais revenons à ta cousine. Elle m'a donné, sans le vouloir, une idée dont je lui sais gré.--J'étais assise dans ce salon lugubre où des crucifix, chargés de chapelets, s'adossent à de petits rameaux, posés en oblique, et je me disais sottement: «Comme c'est laid! comme c'est laid!»

--Pourquoi, sottement? interrompit Jacques.

--Parce que notre cousine n'a jamais prétendu que ce fût beau; parce que notre cousine a bien le droit d'orner son salon comme il lui plaît, et que ma critique prouvait tout juste que j'avais un goût différent du sien, d'autres préoccupations, d'autres habitudes; rien de plus.--Laisse-moi finir.--En regardant ce crucifix, je me suis rappelé, soudain, que ta grand'mère tenait beaucoup à un magnifique Christ d'ivoire qu'elle avait acheté en Espagne et que je revoyais, pendu au-dessus de son lit. Tu sais qu'elle était très pieuse. Je pensais à ce Christ douloureux et vraiment divin, pendant que ta cousine Agathe causait avec le vicaire de la paroisse, et je faisais, en quelque sorte, mon examen de conscience. Je me disais que, si fort que je pusse t'aimer, je ne t'aimais encore pas assez, que je t'aimais mal, que je t'aimais pour moi-même, d'une manière égoïste, et je me suis sentie toute désolée, très honteuse, très humble, devant ta cousine qui préparait je ne sais quelle fête pour les orphelines du pays.

--Voyons! Maman!

--Et je me suis dit: il faut que je parle à Jacques autrement. Il oublie certaines choses dont il devrait se souvenir à toute heure du jour et que je ne lui remets pas en mémoire, parce que je ne leur donne pas une importance égale.--Mon petit... Non! tu donneras ton avis quand j'aurai terminé.--Tu es catholique, tu es croyant, tu pratiques; d'autre part, tu souffres, et pourtant, tu ne demandes rien à ta religion! C'est incompréhensible ou c'est ridicule. La religion n'est pas une bague au doigt.

«Je t'assure, Jacques, je ne parle pas au hasard! Tu connais mes sentiments à ce sujet: je n'ai jamais été pieuse, je n'ai jamais été croyante. Même aux pires instants de ma vie, je n'ai pas eu besoin de Dieu. Je n'ai rien cherché au-dessus de moi, pensant tout trouver en moi-même. Quand je voyais ton père tromper mes espérances, détruire les rêves que j'avais bâtis à son propos, défaillir enfin, pas une fois je n'ai songé à me jeter à genoux. Je m'adressais d'abord à ma volonté, mettons, si tu veux, à mon obstination, et puis, tu n'imagines guère combien mes journées étaient remplies! Dès le matin, mille petits devoirs m'occupaient qui faisaient la chaîne: ton père m'appelait, je t'entendais crier dans ton berceau, il fallait demander l'avis d'un médecin, parler aux domestiques, veiller à ceci, veiller à cela... Quand venait la nuit, j'étais lasse, je voulais dormir, sachant que, le lendemain, ton premier cri serait pour me réclamer, et que ton père aurait besoin de moi, dès qu'il verrait le jour paraître. Prise dans cet engrenage quotidien, je n'ai jamais eu l'idée de prier.

«Il faut que tu m'entendes bien: je n'y mettais aucune vanité. J'étais ainsi. Je crois m'être montrée bonne mère et bonne épouse, mais il y a, dans mon for intérieur, quelque chose qui se refuse à demander grâce, qui veut aller plus loin, plus loin encore, sans aide, et, pour atteindre le but, user de ses seules forces de femme, quitte à voir ce but s'éloigner tous les jours.

«En sachant que des êtres qui m'étaient chers, que je prisais, que je respectais, s'adressaient en toute occasion à Dieu, lui parlaient, le remerciaient d'un bonheur et l'imploraient aux jours de souffrance, j'enviais leur foi et me disais: «Pourquoi suis-je ainsi faite que je ne puis courber le front?» Je me le demandais humblement, je t'assure, bien qu'il y eût, sans doute, de l'orgueil là-dessous, à défaut de la vanité absente. Cela ne m'a d'ailleurs menée qu'à souffrir davantage et je n'en suis pas fière.

«Comme, chez ta cousine Agathe, je trouve une forme sèche, en moi, je trouve un fond de sécheresse dès qu'il ne s'agit plus de questions humaines. Je ne sais pas me détruire pour tendre vers quelque chose que je ne puis ni concevoir, ni, par conséquent, aimer. Ma peine journalière me suffit et, de cette peine, les petites joies, les petits espoirs de chaque jour me consolent. C'est d'un bon sens un peu vulgaire, je le veux bien, mais en ce moment, je m'explique à toi, sans aucune intention de m'excuser.

«Tout ce que la vie laissait en moi de doux et de tendre, je l'attribuais à mon mari, à mon fils. A vous, je me donnais pleinement, parce que je vous chérissais à plein coeur; je redevenais exacte et trop anguleuse dès qu'il s'agissait d'un être que je n'aimais pas. Eh bien! si je me refusais à Dieu, ou plutôt, si je n'ai jamais levé les yeux vers lui, c'est que je ne l'aimais pas.--Aujourd'hui, je viens te dire que toi, mon petit, que j'aime, que je comprends et que j'ai fait, tu me déçois.

--En quoi, Maman?

--Quand, un soir, tu es venu me dire, de la façon droite et confiante qui est la tienne: «Maman, je veux pratiquer ma religion: il me semble que j'ai la foi», tu admettras que je me suis appliquée à te faciliter les choses. Je t'ai rappelé scrupuleusement tes nouveaux devoirs, je t'envoyais aux offices, lorsque ta jeune étourderie t'en éloignait, et, jusqu'au jour où l'habitude fut prise, je t'ai surveillé de fort près. De ta résolution, j'eus une joie profonde. «Si sa santé vient jamais à faiblir, pensais-je, l'Eglise sera pour lui un précieux refuge et la prière une aide admirable.» En te poussant à persévérer, il me semblait que je te fournissais des armes, que je te rendais plus fort. J'accomplissais là une tâche nettement définie: je t'aidais à revêtir, à boucler la cuirasse neuve, choisie par toi qui ne savais pas encore à quel combat elle servirait. Ce combat, je l'attendais avec épouvante, avec horreur, et, parfois, je le devinais proche, à te voir nerveux, inquiet de peu de chose, constamment rêveur, malgré ta vie active et ton goût pour les distractions violentes où tu mettais un si bel entrain et tant de bon vouloir.

--Maman chérie, tu es étrange, vraiment. Je t'admire et je t'aime chaque jour davantage, et chaque jour je te suis plus reconnaissant, mais tu m'étonnes.

--Pourquoi donc? Parce que je veux que chacun fasse honnêtement usage des moyens qui lui conviennent? J'ai soigné ton père, je t'ai soigné, en prenant avec le plus de discernement possible l'avis des médecins, suivant une méthode humaine où je pouvais servir. Ma santé n'a jamais faibli; la besogne me fut par conséquent facilitée; oui, j'ai bien dit la «besogne»: les grands mots n'ont rien à voir ici. Mais, dans ton cas, la question se pose autrement. Le mal dont tu souffres, c'est en toi que tu le trouves: tu deviens, pour ainsi dire, ton propre médecin. Je pensais: «Il se soignera par toutes les méthodes auxquelles il ajoute foi, et, puisqu'il est croyant, son Dieu lui fournit la meilleure de toutes: la prière.» Je t'ai dit, Jacques, ma douleur lorsque je vis que ta santé se gâtait; je t'ai caché, jusqu'à présent, ma surprise et mon chagrin quand je m'aperçus que tu allais moins régulièrement à la messe, que tu oubliais tes devoirs religieux, que tu les passais sous silence, que tu ne communiais plus.

--Tu te figures donc, Maman, que je n'ai pas prié?

--Mon petit, c'est alors que tu as mal prié, car je pense qu'une prière fervente t'aurait, en tous cas, donné confiance et courage.

--Eh bien, oui! je l'avoue, je me suis révolté! J'ai cru que cette force que Dieu donne à ceux qui l'implorent devait me revenir et, quand je me suis vu si faible, j'ai...

--Jacques! ce n'est pas à moi que tu dois dire ces choses...

--Tu as raison, Maman.»

Ils étaient émus tous les deux; quelques instants, ils ne parlèrent plus. Brusquement, Mme Damien reprit:

«Va me chercher l'objet que j'avais apporté en arrivant. Je l'ai posé sur la table de l'antichambre.»

Et, quand son fils rentra:

«Donne. C'est un cadeau que je te fais.»

Elle cassa les ficelles d'une main un peu nerveuse.

«Voici le Christ de ta grand'mère, dont je t'avais parlé. Je le verrais volontiers accroché au-dessus de ton lit. Il te revient de droit, puisque je ne sais pas l'adorer.

--Oh! qu'il est beau! s'écria Jacques. Qu'il est donc beau! Toute la douleur du monde... Ah! comme il souffre!»

Il l'accota contre la glace de la cheminée et se prit à l'admirer.

«Qu'il est beau!» murmurait-il toujours.

Sur une croix de bois sombre, un grand Christ, sculpté en vieil ivoire, se tordait. L'angoisse physique paraissait dans tous ses muscles jaunes, labourés par la douleur, mais la face, dorée de soleil couchant, exprimait une extase sereine qui ne touchait plus au monde. Cette sculpture n'était pas seulement l'oeuvre puissante et passionnée d'un artiste, mais aussi un acte de foi.

«Mon crucifix te rappellera tes devoirs mieux que personne, dit madame Damien. Puisque tu n'habites plus chez moi, je lui laisse ce soin. Enfin, je compte encore sur lui pour me conserver mes entrées dans ta garçonnière. Ainsi, l'on n'y dépassera jamais, je pense, un certain point de liberté et, sans te gêner, j'y pourrai venir, de temps en temps. Où vas-tu le placer?»

Jacques mena sa mère dans la chambre à coucher.

«Tiens, regarde. Ce clou soutenait un tableau certainement plus lourd.»

Il fixa le crucifix dans un pan coupé, à gauche du lit.

«Jamais! dit Mme Damien, jamais je ne l'avais vu si beau!»

CHAPITRE XI

L'IMPLORATION

«Je ne recevrai plus personne, Louis, dit Damien après le départ de sa mère.

--Bien, Monsieur.»

Jacques rentra dans sa chambre.

«Quelle place il prend ici!» se disait-il en regardant le crucifix.

Et, de fait, cette sculpture attirait le regard: drame sanglant au paroxysme d'un tragique humain, par son corps torturé, poème du renoncement parfait, du grand repos au seuil de l'éternelle gloire, par son calme visage, ce Christ prenait en effet toute la place et l'on ne voyait plus que lui.

«Maman a eu là une idée et des raisons qui m'apprennent à la connaître mieux, mais elle, comme elle me connaît bien!»

Jacques restait immobile, debout devant le crucifix, n'en détachant plus ses yeux. Puis il se mit à genoux et pria.

«Seigneur, disait Jacques Damien, je me suis éloigné de vous, quelque temps, et c'est Maman qui me ramène à vos pieds. Laissez-moi, dès maintenant, vous parler, car j'ai grand besoin de vous et je me sens si faible! Laissez-moi vous parler de tout près, comme je faisais jadis.--J'ai beaucoup préjugé de mes forces, Seigneur, et je me trouve étrangement démuni quand je vois que, voulant jouer le rôle d'un héros, je n'ai réussi qu'à être un pauvre homme. Je suis malade et j'ai très peur de ma maladie. Le courage de Maman me paraissait tout simple... mais c'est si difficile de montrer du courage! Je ne puis pas! je ne sais pas! Apprenez-moi, Seigneur!

«Aux premiers jours de ma souffrance, je vous ai imploré; or il me semblait que vous ne faisiez rien pour moi, que mes paroles ne vous atteignaient plus; il m'est venu une façon de rancune contre vous, Seigneur, une rancune d'enfant... Non, je me trompe! je ne sais même plus vous dire les choses comme elles sont: j'avais simplement peur! Je me disais: «Si Dieu ne m'aide pas tout de suite, s'il faut lutter seul, s'il faut prier, ce soir, demain, après-demain, prier toute la semaine, prier encore, sans rien obtenir, je renonce à jamais guérir!» Alors je suis parti, j'ai fui, et pour me forcer à croire que je m'en allais de mon plein gré, je me suis dit des paroles sonores, j'ai voulu me donner le change par quelques grands gestes, quelques déclamations... et j'avais tout simplement peur!--Oh! je vous en conjure! tuez le comédien en moi! je voudrais tant dépouiller ces manières théâtrales que je prends lorsque la besogne du jour, comme dit Maman, a dépassé mes forces! Je ricane, je me moque, je fais de l'esprit, je fais des phrases, je me regarde vivre pour ne pas regarder mon travail gâché, et tout cela ne sert de rien, ne mène à rien.

«Je suis bien malade, Seigneur! L'idée de la folie m'épouvante. Quand l'idole bougera, peut-être parviendrai-je à me montrer un peu moins lâche, mais ce ne sera encore qu'une attitude: je tremblerai de tout mon corps, même si je parviens à sourire. Il faut que j'aille plus loin, je m'y suis engagé et je m'y engage devant vous... Oh! Seigneur! merci! je vous sens si proche, tout à coup! Vos bras sont étendus sur ma tête. Merci, Seigneur! Je craignais de vous avoir trop offensé... je ne savais pas que vous me pardonneriez si vite!

«Mais quel parti dois-je prendre quand l'idole commencera ses grimaces? dites-le moi, Seigneur! M'en aller aussitôt? éviter la lutte? ruser?... n'est-ce pas encore une manière de fuir: ce que j'ai fait, en somme, jusqu'à ce jour? ou bien, après avoir cherché quelque force dans la prière, faut-il rester là, ne pas broncher, tenir, tant que la peur ne m'aura pas étranglé?... Oui, résister... Mais vous m'aiderez un peu, Seigneur! mes luttes ont été si piteuses, ces temps derniers! j'aurais grand'honte de me présenter si misérablement devant vous... Et voyez, même à vos pieds, je joue un rôle: le cabotin veut paraître!

«Aidez-moi aussi en un point particulier, Seigneur! Je tends à oublier que cette idole est une vieille bûche de bois sec, sculptée par des sauvages; j'arrive à lui donner une vie troublante, je lui parle, je la défie... en quelque très mauvaise heure, il me semble que je pourrais l'implorer! Je sais que cela est ridicule, imprudent, fort dangereux, mais ce jeu m'amuse, je m'y laisse prendre, croyant, par ces familiarités avec un morceau de bois, me mettre de plain-pied avec lui et, par suite, dominer la peur qu'il m'inspire.--Evitez-moi de si lourdes sottises! sans vous, elles augmenteront tous les jours et je finirai par m'inquiéter de cette idole, même quand elle ne bougera pas.

«Et encore, Seigneur, ne vous refusez plus à me parler quand j'aurai péché. Certes, mes fautes seront nombreuses, si fort et si fidèlement que je veuille vous rester attaché, mais je ne saurais pas, maintenant, me passer de vous et, si vous restez muet, mon Dieu, quand je vous implore, ce sera pour moi la déroute. Bien humblement, je tâcherai de mettre dans mes péchés le moins possible de malice... mais je suis si faible! Tout ce que j'ai pu faire, Seigneur, cela a été de ne presque plus boire, de ne plus m'enivrer... C'est peu!... je sais... Ah! Seigneur plein de miséricorde! oserai-je vous dire: c'est beaucoup pour moi?