L'esprit impur: roman

Part 5

Chapter 53,816 wordsPublic domain

«L'ironie m'est vraiment trop facile. On reçoit une gifle, on répond par une plaisanterie et l'on pense que l'honneur est sauf! A l'idole, j'ai répondu, en somme, par une plaisanterie, quand elle me chassait de chez moi. Je voulais cacher ma peur, la peur qui me tenait de si près; je faisais le fou pour ne pas le paraître. C'est revenir au moulin!»

Damien entra dans un bar des Champs-Elysées. Il n'y connaissait personne. Ayant trouvé un coin tranquille, il s'y installa et demanda une sandwich et de la bière. Des valses lui parvenaient, du fond d'une salle voisine, avec des rires. Il y avait là, devant un carré de tziganes, quelques filles sans grand intérêt dont les gestes le lassèrent bientôt. Jacques n'avait pas envie de boire; mieux valait, pourtant, ne pas y penser.

L'idée lui parut effrayante de sortir encore, de gagner la rue déserte, de s'y trouver seul, tout seul avec son ombre. Il voyait déjà son ombre le suivant servilement, plate et longue, sur le trottoir bleuâtre, puis, à un changement de réverbère, se jetant tout à coup devant lui... Où coucherait-il, quand l'heure serait trop tardive? Il ne pouvait songer à se rendre chez sa mère: elle s'inquiéterait d'un coup de sonnette, passé minuit, et, d'autre part, il gardait bien la clef de son ancien appartement, mais ne l'avait pas sur lui. Coucher à l'hôtel? projet sinistre! le long couloir, la chambre inconnue, l'affreux papier-peint, la cuvette prostituée... Rentrer avec une de ces jeunes femmes dansantes qu'il ne connaissait pas, qui ne lui plaisaient pas? les attendre jusqu'au matin, subir leurs conversations si aimables? Il se sentait l'esprit autrement orienté. Alors, que faire?

«Oh! j'irai sans doute demander l'hospitalité à Gautier, vers minuit. Je coucherai sur son petit divan.»

Il revint à ses premières pensées.

«Demain, si cela recommence, il faudra m'y prendre d'autre façon. Je ne bougerai pas de chez moi, quoi qu'il arrive... Mais, ce soir, je n'ose pas rentrer!»

Il se reprochait encore de prêter à cette idole une personnalité, de l'animer quand il la savait morte, faite de bois dur et sec, de toujours garder d'elle un souvenir vivant. Pourquoi l'imaginer active, à cette heure où elle le laissait en paix? Ces questions qu'il se posait ne servaient de rien, car, bientôt, sans le vouloir, il revoyait son bureau, sombre, tiède, familier, avec peut-être un peu de fumée, témoin de son dernier passage, et il s'imaginait l'idole livrée à elle-même dans cette pièce bien close. Auparavant, elle clignait de l'oeil; elle clignait de l'oeil encore, mais ne s'arrêtait pas en si bonne route. Jacques l'amenait à tenter des gestes plus compliqués. Elle descendait avec précaution de sa planchette, elle soulevait le coin du rideau rouge, afin de constater qu'il n'y avait dans le salon nul fâcheux qui pût la surprendre. Elle frottait les deux moignons qui terminaient grossièrement ses bras, elle se trémoussait et se mettait à danser par terre, sautant d'un pied léger du tapis au manteau de la cheminée, puis sur la table, franchissant l'encrier du bureau, contournant la lampe et dansant toujours, bondissante et fantaisiste, aux sons d'une musique qui semblait sortir de son ventre. En outre, chaque fois que, du pied, elle frappait le sol hors des limites du tapis, c'était avec un bruit métallique, tel que d'une corde de cuivre qui eût vibré.

«Mais le bougre n'est pas en cuivre, il est tout en bois! se dit Damien, pourtant...»

Et l'idole dansait avec allégresse, s'arrêtait un moment, immobile, repartait avant peu. Jacques devait remuer la tête pour suivre ses mouvements. En lui-même, il écoutait aussi le concert intérieur auquel cette danse répondait. La mélodie lui en parut fade et sotte.

«Suis-je assez absurde!»

Il avait oublié les valses de la salle voisine, il les transposait, là-bas, dans son bureau.

«Et c'est ainsi que l'on s'arrange une belle hallucination en vue du lendemain, et que la grande maison blanche doit, un soir, préparer pour vos loisirs une gentille chambre, bien propre et bien commode, avec des grilles aux fenêtres.»

Il réfléchit encore.

«D'ailleurs, c'est l'idole que j'enfermerai. Oui, j'enfermerai mon vieux singe dans un placard... Et cependant, s'il frappait, la nuit, aux portes de sa prison, pour me réveiller... Assez! je ne veux pas me permettre de penser à ces choses.»

Il sortit bientôt.

Dans les Champs-Elysées, une voiture s'arrêta près de lui, d'où il crut voir descendre Juliette Lancy suivie du lieutenant de Lohéac... Oui, c'était bien elle! Il lui vint un peu de tristesse.

«La pauvre fille! elle n'était pas très amusante tous les soirs, elle manquait un peu de distinction, sa cervelle ne pesait pas lourd, mais comme, dans son lit, je me sentirais moins seul... ou plus seul... je ne sais que dire! Sans solitude, mais sans idole!»

Il raillait encore.

Quoi qu'il en eût, Jacques n'osait rentrer chez lui. Certes, un effort de volonté l'aurait mené jusqu'à sa chambre, un effort dont il se croyait capable dans le moment, mais la plus lourde nonchalance l'oppressait. Il ne désirait plus résister, fût-ce par un geste, fût-ce par un mot. Il se laissait aller à cette paresse accablante qui lui conseillait un lit, n'importe lequel, sauf le sien.

Damien penchait à se rendre chez Gautier Brune. Aux soirs de sortie de son maître, Valérie avait l'habitude de veiller, assise dans l'office et raccommodant du linge. Il entrerait donc sans peine et ne dérangerait personne. Il s'y décida, mais, pour la très courte distance, il prit un fiacre, car ses jambes ne le soutenaient plus.

* * * * *

«Ah! Monsieur Damien! quel plaisir!

--Je ne vous dérange pas trop, Valérie?

--Pas du tout, Monsieur! je veille toujours quand M. le docteur dîne dehors, et, ce soir, il a mis son habit.

--Oui, je sais.

--Je faisais des reprises aux petits rideaux; ils en ont besoin, les pauvres! Si Monsieur veut s'installer dans le cabinet en attendant M. le docteur? Il ne tardera guère, à près de minuit. Mais Monsieur est fatigué; Monsieur a dû encore aller dans les restaurants où l'on dépense, paraît-il, tant d'argent à boire avec des dames qui ne sont pas fraîches!

--Ma bonne Valérie, je vous jure que je n'ai bu, ce soir, qu'un verre de bière...

--La bière, ça c'est honnête!

--Et je n'ai pas touché du bout du doigt une seule des dames dont vous parlez.

--Ah! Monsieur Damien! vous devenez sage. Vous allez vous marier.

--Je ne crois pas, Valérie!»

Elle lui vanta, quelque temps, les unions légitimes et retourna à ses petits rideaux. Jacques s'en fut dans le cabinet de consultation de Brune et, soudain, se sentit paisible, comme s'il avait trouvé un refuge.

«Si j'attendais Gautier!» se dit-il.

Jacques feuilleta quelques journaux, mais il se surprenait dormant sur les pages. Il n'y tint plus, enfin. Avant de gagner le divan où les clients de son ami couchaient leurs défaillances physiques, il prit sur le bureau une feuille de papier et y écrivit en grosses lettres:

«C'est très joli de faire le fendant, mais encore faut-il pour cela certaines qualités. Je viens d'être honteusement déconfit. La peur m'a mené chez toi. Laisse-moi dormir. J'en ai besoin.»

Il colla cette affiche au milieu de la glace avec un pain à cacheter, se déchaussa, s'allongea, appuya sa tête sur un coussin et ramena une couverture sur ses pieds.

«Me voilà en sûreté. Il ne viendra pas me chercher ici!»

Jacques sentait que l'épreuve de ce jour était chose terminée. Sa figure se détendait, retrouvait le calme; ses paupières battirent. Il se fût endormi lourdement, comme le désirait son corps, s'il n'avait un peu repensé à sa journée, avant de sombrer dans le sommeil. Un remords le tracassait.

«Non, ce n'est pas élégant, cette fuite chez un ami! J'ai promis à Maman et à Gautier de ne pas céder.»

Il hésitait, toutefois.

«Parce que mes premières armes ne sont pas brillantes, il ne faut pas tout lâcher! A cette heure, j'ai grand besoin de dormir, je l'accorde, mais j'ai surmonté souvent des faiblesses pareilles, et pour des raisons moins graves. Pourquoi donc, aujourd'hui?...»

Il se leva, se rechaussa.

«Je vais rentrer... Je rentre chez moi.»

Il déchira l'affiche, laissa sur le bureau quelques lignes affectueuses et pria Valérie de l'excuser auprès de son maître.

Il rencontra Gautier sur le pas de la porte, cherchant dans ses poches de la monnaie pour payer son taxi.

«Je suis toujours bon pour quarante sous! lui dit Jacques. As-tu fait un dîner succulent?

--Un peu lourd, dit Gautier, mais l'aspic de foie gras... oh!»

Ils échangèrent quelques paroles.

«Et maintenant, dit Damien, je rentre. Demain, je te raconterai tout cela en détail. Non, je me débrouillerai seul. Merci, mon vieux; bonsoir!»

Jacques rentra chez lui, traversa le salon, le bureau, regarda avec indifférence certaine poupée de bois accrochée au mur, poussa la porte de sa chambre et se coucha.

«Ce n'est évidemment pas admirable, songeait-il, mais c'est tout de même quelque chose.»

Dans son propre lit, il s'endormit presque aussitôt.

CHAPITRE IX

UNE CHARMANTE SOIRÉE

Les deux semaines suivantes furent douces à Jacques Damien. Avec sa mère, avec Gautier Brune, il passa de longues soirées. Le reste de son temps, il l'employa à divers travaux dépourvus de fantaisie, tels que des classements de manuscrits au Musée et l'arrangement, suivant un plan imposé, d'une salle nouvelle, de sorte qu'il n'eut point à se repentir d'avoir donné si peu d'heures à la nonchalance, portât-elle même le nom spécieux de méditation.

Un soir, il résolut de se distraire. Invité par un de ses anciens camarades de régiment, que depuis quelque temps il avait peu vu, il accepta, se plaisant à l'idée d'une nuit passée au restaurant, au théâtre et dans des salles de souper. Un point spécial l'intéressait d'ailleurs.--Entre autres qualités, Louis de Brigneux, joyeux compagnon, fort drôle et très répandu, avait celle de connaître et de fréquenter un grand nombre de jolies femmes d'abord aimable, d'accès facile; or Damien tenait beaucoup à rencontrer une amie de Juliette Lancy nommée Jeanne de Luce que Brigneux voyait souvent, dans le temps. Il croyait même lui avoir un peu fait la cour. Aujourd'hui, sa solitude lui pesait. Le visage de Jeanne de Luce, il se le rappelait agréable, éclairé de beaux yeux bleus et coiffé de blond. Il se souvenait aussi d'un babillage de tour banal, très abondant, mais point trop ennuyeux. De plus, cette enfant l'avait assuré maintes fois du plaisir qu'elle trouvait en sa compagnie et lui laissait entendre mieux encore, au point d'éveiller la jalousie de Juliette. Si ce penchant persistait après six mois, pourquoi n'en profiterait-il pas? Ses nuits lui sembleraient moins longues.

La soirée débuta de façon brillante. Damien, voulant s'amuser, ne laissa pas que d'amuser les autres. Brigneux, accompagné de sa maîtresse que l'on nommait communément: Boule, (par antiphrase, car elle était fort maigre), amenait aussi son jeune cousin, arrivé d'Arras la veille et qu'il «sortait». Enfin Jeanne de Luce, invitée au dernier moment, reconnut Jacques Damien avec une surprise peu affectée et le plaisir le plus évident: elle le savait libre.

Brigneux recevait bien ses amis; Boule tenait son rôle de compagne presque légitime, Jeanne de Luce montrait sa gorge libéralement, enfin Claude Lesueur, adolescent incolore et souriant, tâchait, sans y réussir beaucoup, que l'on ne devinât ni son âge, ni sa province.

Damien contait une histoire de tour inconvenant.

«... Et voilà pourquoi le lieutenant Lantier se vit forcé d'accepter une situation fausse et que sa femme ne put s'empêcher de prendre un quatrième amant, quoiqu'elle aspirât à un repos que, sans injustice, nous pourrions dire bien gagné.

--Damien! s'écria Boule, jamais je ne vous ai vu si brillant! D'où tirez-vous donc ces anecdotes? Ah! si vous me permettiez de répéter celle-là!

--Croyez-vous, ma chère, dit Jacques, que ma permission y fasse grand'chose? Ajoutez à ce potin tout ce qu'il vous plaira d'y mettre de grâce et d'obscénité! variez-en même l'attribution (à vos risques et périls, bien entendu), je vous promets, pour ma part, de ne plus le raconter.

--L'hiver dernier, dit le jeune Claude Lesueur, à Arras, une dame était soupçonnée...

--De coucher avec son concierge et le colonel du régiment, interrompit Brigneux. Depuis lors, elle ne fut plus reçue ni chez Mme Dupont, ni chez Mme Durand, ni chez cette bonne Mme Martin qui, pourtant... oui, nous savons!

--Ce n'est pas cela que je voulais dire, Louis.

--En tous cas, c'est quelque chose d'analogue!

--Louis! ne sois pas méchant! murmura Boule en souriant avec finesse.

--Et puis, vous avez toujours eu un talent remarquable pour présenter les petites histoires, dit Jeanne de Luce. Croyez-moi! Juliette ne savait pas l'apprécier.

--Ma petite Jeanne, ne dites aucun mal de Juliette. On ne frappe pas les vaincus. C'est mal porté; c'est de mauvais genre! Est-elle heureuse, la chère enfant?

--Lohéac se donne le plus de mal qu'il peut, mais vous remplace-t-il?...

--Certes, il n'oserait! j'espère même qu'il ne saurait... Brigneux! je te fais mon compliment le plus sincère sur ce dîner. Voilà six mois que je n'ai bu ni mangé avec autant de satisfaction.

--Bu! que dis-tu là? tu n'as rien bu du tout! répondit Brigneux, mais en effet, la maison n'est pas mauvaise depuis qu'elle a changé de gérant. On s'y laissait empoisonner, l'année dernière.

--A Arras, dit Claude Lesueur, le restaurant de la Dinde passe pour très réputé.

--On ne mange vraiment bien qu'en province, dit Jacques.

--Oh! n'est-ce pas, Monsieur! s'écria l'adolescent, heureux de cette parole.

--Mais on y mange trop.»

Et Claude Lesueur s'attrista.

«J'aime aussi, dit Jeanne de Luce, me trouver dans un milieu comme celui-ci, où je me sens chez moi. A ces tables, autour de nous, il y a certainement douze personnes que je connais.

--Et leurs regards sont douze hommages.

--Damien, vous êtes charmant!

--La vérité a son charme, blonde enfant!»

Le caquetage continua. Il fut question de courses, de modes et d'un procès scandaleux, puis, mais sans insister, des livres du jour, de théâtre, enfin.

Brigneux discourait légèrement, sur un ton d'indifférence amusée, Boule et Jeanne de Luce avec passion; l'adolescent d'Arras perdait pied, de temps à autre, et Damien le relevait par une parole secourable. Depuis un moment, Jacques semblait nerveux; sa drôlerie prenait un air quelque peu cabotin qui, d'ailleurs, ravissait les deux jeunes femmes. Il se dépensait beaucoup.

«Oh! vous l'imitez à la perfection, dit Jeanne de Luce d'une voix émue. C'est tout à fait son sourire insolent et cruel, dans la dernière scène du trois, quand il regarde Minnie et sort en claquant la porte.

--Sans oublier, dit Damien, que j'y mets une distinction que Jérôme est loin d'avoir!

--Mais... certainement!

--Il faudra que j'aille voir cette pièce, dit Claude Lesueur.

--Je te mènerai dans les coulisses, dit Brigneux.

--Cela vous servira beaucoup, Monsieur Lesueur, interjeta la spirituelle Boule.

--Comment l'entendez-vous, Madame? demanda poliment le jeune homme.

--Pour oublier Arras...

--Notre amie Boule, interrompit Jacques, veut dire que le monde des théâtres vous ferait très vite oublier vos bonnes manières artésiennes.

--Vous êtes moins drôle, Damien!

--Vous n'êtes pas moins exquise, Boule!

--Allons, Damien! n'embête pas cette gosse! dit Brigneux.

--Où comptez-vous finir la soirée, bonnes gens? demanda Jacques.

--Si nous allions dans une boîte quelconque? proposa Jeanne de Luce.

--Excellente idée! dit Boule.

--J'en serais enchanté, dit Lesueur.

--Encore faut-il savoir où! Toi, Damien, as-tu une idée?»

Jacques ne répondit pas.

«Il y a une très jolie revue au «Pigalle», dit Boule. On dirait un ballet russe!... Et drôle!... une scène surtout: celle où l'on tâche de faire rougir un singe. C'est Ducamp qui a le rôle du singe. Oh! mes enfants! On a vu des femmes sortir: leur pudeur était offensée! Pauvres petites! Damien, connaissez-vous la scène du singe?»

Mais Jacques ne répondit encore pas.

«Louis! s'écria Boule. Regarde ton ami Damien... il a l'air tout chose!

--C'est vrai! dit Jeanne de Luce. Mon Dieu! qu'avez-vous, Damien?»

Jacques ne pouvait répondre; on voyait bien que Jacques ne répondrait pas...

En entrant dans cette salle, une heure auparavant, il avait eu, d'abord, un très vif plaisir. Le bruit le distrayait, les rires l'amusaient, toutes ces femmes faisaient une aimable figuration à la fête qu'il s'imaginait commandée pour lui seul. Il était l'invité auquel on offre la comédie. Si le spectacle lui agréait, il n'aurait même pas à battre des mains; un sourire suffirait. Ce fut ainsi quelque temps, puis il se lassa, sans pourtant s'ennuyer encore. Il regardait. Il écoutait. Il savait qu'il ne boirait pas.

«Tu ne bois pas? avait dit Brigneux.

--Mais si! je bois du champagne.

--Quoi! deux verres!

--Eh bien?

--Voyons, Damien, tu es au régime?... Ah! je m'effrayais déjà! Non, tu te réserves! Je comprends, mon vieux: tu te rattraperas.»

Jeanne de Luce avait fait la même remarque à voix basse.

«Ma petite Boule! c'est à ne pas le croire! le voilà maintenant qui boit de l'eau d'Evian!»

Et Boule, qu'une pareille inconvenance scandalisait au plus haut point, avait versé rapidement, pendant qu'il ramassait sa serviette sous la table, deux doigts de kirsch dans le verre vidé de Jacques.

Quelques instants plus tard, Damien causait avec le jeune Lesueur. Il s'interrompit pour boire, se sentant la gorge sèche. Il but.

«Ah! tiens!...»

Boule riait.

«Elle est de vous, cette plaisanterie, charmante Boule?

--Oh! deux doigts de kirsch, Damien! et versés par moi! Les régimes sont insupportables sans écarts!»

Elle riait toujours.

«Fort drôle, en effet!»

Il avait avalé le kirsch d'un trait; il en sentait la chaleur.

«Boule! tu es bête! dit Brigneux. Puisqu'il ne voulait pas!

--Ah! tu m'ennuies! dit Boule. Alors, quoi? on ne rigole plus?

--Il n'y a pas de mal, dit Damien; il n'y a pas de mal!»

Comme c'était bon cette chaleur, cette chaleur familière! Le parfum rustique du kirsch lui montait aux narines... Comme c'était bon! Il goûtait la saveur retrouvée, il l'étudiait, il l'analysait, il la reconnaissait si bien! Jacques eût voulu penser à autre chose, mais ce plaisir le retenait. Néanmoins, et sans savoir pourquoi, il se sentait de très mauvaise humeur, ayant envie de casser une assiette, une bouteille, de battre quelqu'un... Boule peut-être.

«Je ne vais tout de même pas faire une scène à mon amie Boule pour cette pauvre farce!» pensait-il.

Bientôt, il commença de s'attrister et de parler sur un ton nerveux. Il était drôle encore, plus drôle à l'avis de Boule et de Jeanne de Luce, mais assurément moins gai. Son rire, (Jacques avait souvent un rire frais d'enfant), son rire grinçait.

Il lui venait une angoisse singulière, déprimante, moralement douloureuse, comme s'il eût appris quelque nouvelle sinistre. Cet endroit si joyeux, où il pensait trouver du plaisir, changeait d'aspect sous son regard, il n'y voyait plus que des automates, accoudés aux tables blanches devant des plats et des bouteilles. Les figures étaient sculptées en bois, en suif, en savon de toilette, jamais en chair. Celle de Boule, un peu maigre, était sans doute soutenue par une armature de fil de fer.

«Plus tard, avec les années, se disait-il, la peau se tendra sur le fil de fer, se tendra chaque jour davantage, et puis, soudain... Malheureuse Boule! quelle aventure!»

La musique des tziganes sonnait faux; les rires sonnaient faux; il entendait son rire à lui sonner faux. Les cheveux des femmes, il les savait teints, mais il les prenait pour des perruques d'étoupe mal accrochées que l'on pourrait détacher au besoin, soulever, pêcher à la ligne avec un bon hameçon. Ce gros monsieur blême lui rappelait un sac de farine, cet autre un cierge, et cette jeune personne assise, là-bas, un buste de coiffeur... oh! tout à fait!... tournant sur un pivot. Les visages se fondaient dans leurs caricatures à la manière de ces dessins que l'on donne aux enfants, où l'on voit une dame se transformer lentement en girafe, en perruche, en crocodile. Seuls les garçons restaient souples comme des garçons fabriqués en caoutchouc noir avec un plastron de papier, mais toute vie était absente.

Ces impressions l'amusaient de façon horrible. Il se rendait bien compte qu'il se les offrait, en quelque sorte. Elles n'avaient rien qui ressemblât à une hallucination, mais elles n'en devenaient pas moins hallucinantes. Et puis, ce mélange d'odeurs fades, d'odeurs vulgaires, d'odeurs hostiles, d'odeurs basses!... Cette salle sentait le lit défait.

Brigneux riait, Jeanne de Luce appréciait une liqueur en termes choisis, Boule allumait une cigarette, Claude Lesueur lisait la carte des vins avec attention... Seul, Jacques Damien était vivant. Tout le reste: ombres, fantômes, apparences, poupées! Rien qui vécût, rien qui respirât vraiment, comme un être humain respire, rien qui souffrît, qui pleurât, rien qui possédât dans sa poitrine un coeur battant.

«Ah! se dit Jacques, voilà la peur!»

Bien à point, comme pour l'annoncer, les tziganes frappèrent le plus bruyant accord.

«Oui, voilà la peur!»

Son regard devint fixe. Il ne sentait plus depuis longtemps la chaleur du peu d'alcool qu'il avait bu; de l'eau froide coulait dans sa poitrine, sur ses côtes et le long de son dos, sa cervelle était lâche dans sa tête, il la secouait à chaque mouvement. Il tremblait, il étouffait; jamais il n'avait eu peur ainsi. Il se trouvait sous la griffe d'une peur nouvelle. Il serrait les dents pour ne pas crier...

* * * * *

Ce fut alors qu'il entendit Boule dire à Brigneux:

«Louis! regarde ton ami Damien: il a l'air tout chose.»

Et que Jeanne de Luce s'écria:

«Mon Dieu! qu'avez-vous, Damien?»

Comment Jacques pouvait-il répondre? comment?... Une main le prenait à la gorge.

«Oh! dit Jeanne de Luce, attention! il va s'évanouir.

--La chaleur, sans doute,» proposa Boule.

Et Brigneux, qui ne riait plus, ajouta:

«Mais... mais c'est pas drôle du tout! Qu'est-ce qui lui prend donc?»

Lesueur avait fait le tour de la table et soutenait Damien. La peur prenait le dessus; Jacques était à bout de forces... Il céda, tombant soudain, avec des larmes et des plaintes aiguës, sous le fouet d'une terrible crise de nerfs.

«Ah! c'est épouvantable!» criait Jeanne de Luce.

Le jeune Lesueur lui répondit d'un air plutôt sec:

«Madame, vous avez certainement eu dans votre vie une crise de nerfs... Eh bien! c'est ça.»

Et à Boule qui tendait un petit flacon en vermeil:

«Non merci, Madame: je crois que des sels n'y feront rien.

--Le maître d'hôtel a raison, dit Brigneux; il faut vite le sortir d'ici.

--Rien ne presse, dit Lesueur. Madame, vous disiez connaître pas mal de monde dans la salle. Je vous ai entendu nommer un docteur...

--Ah oui! dit Jeanne de Luce, le docteur André! Il est là dans le coin.

--Maître d'hôtel, dit Brigneux, priez ce monsieur de venir... celui qui nous tourne le dos, au fond à gauche... Mon cher André, excusez: il nous arrive une histoire ridicule...

--Bon. Très bien. Voyons.»

Lesueur et le docteur André s'entendaient aussitôt, pendant que le maître d'hôtel entourait la table d'un paravent. Jacques s'était échoué dans une syncope profonde.

«Il semble que ce soit fini, dit le docteur André. Une belle crise... trop belle. Votre ami devrait se soigner sérieusement. Dites-le lui.

--Oh! Monsieur, je le connais à peine... En tous cas, il ne souffre plus, maintenant... Un coup de main et nous le sortons d'ici, n'est-ce pas? puisque l'on fait tant d'histoires.»

Ils le prirent dans leurs bras et le transportèrent dans un petit salon adjacent.