L'esprit impur: roman

Part 4

Chapter 43,989 wordsPublic domain

Il voulut tenter une expérience, honnêtement conduite et dont il pourrait apprécier les résultats.--Ce fut par un bel après-midi brillant de soleil que Jacques s'installa dans un coin de cette terrasse de café, près d'une dame lourde de fard, très voyante, qui frottait contre un verre de vermouth ses lèvres trop rouges, devant un sous-officier d'Afrique, occupé à la composition savante d'une absinthe. Jacques appela le garçon et commanda un lemon-squash, boisson innocente.--L'épreuve fut plus dure qu'il ne pensait. Non point qu'il dédaignât ce mélange rafraîchissant de soda et de citron pressé, mais ses voisins ne tardèrent pas à le gêner beaucoup, eux qui buvaient, qui buvaient sérieusement, pour le plaisir de boire.

Penché sur la paille de son verre, Jacques voit la dame fardée porter en toute liberté à sa bouche le vermouth qu'il se refuse. Il en imagine la particulière amertume, il y goûte, en quelque sorte, mais son trouble augmente encore quand le sous-officier, ayant fini de dissoudre un carré de sucre dans son absinthe, s'apprête à la déguster. Cette absinthe occupe bientôt toute l'attention de Damien, elle le sollicite, exprimant sa senteur, et le parfum interdit monte aux narines de Jacques qui penche la tête en arrière, comme l'on fait pour recueillir, au passage de la brise, un souvenir de fleurs. Il serre les lèvres, il ferme à demi les yeux, puis il sourit. L'absinthe!... Et ce lemon-squash stupide où flotte un glaçon lui donne vraiment la nausée. La terrasse parsemée de tables, en bordure du boulevard de Courcelles, devient un champ de tentations... On ne pourrait lui donner, ici, un cocktail convenable, mais Jacques se contenterait bien d'un whisky soda; d'autre part, il a entendu deux fois le garçon vanter à des clients certaine eau-de-vie bourguignonne... Non, il ne demandera rien: il tient à ne pas faiblir, et il vide jusqu'au douceâtre fond sucré son lemon-squash.--Il souffre; il sent de si nombreux parfums tourner dans sa cervelle! de si nombreuses saveurs flatter sa bouche! Il les reconnaît, il les désire. Que fera-t-il?

Depuis quinze jours, il est peu sorti: un rapport pour le Musée l'a retenu dans son bureau, mais, deux ou trois fois, il a été forcé de rejeter hâtivement ses paperasses au fond d'un tiroir et de gagner la rue. Cependant, à cause d'une honte obscure qu'il ne s'expliquait pas, qu'il ne s'avouait même pas, il n'est pas retourné à son bar familier, il n'a revu ni Mlle Bice, ni le vieux pianiste, ni la silencieuse écuyère; il a fréquenté d'autres lieux où l'on boit peut-être moins longtemps, parce que l'on s'y ennuie davantage. Tout de même, il rentrait, à l'aube, brisé de fatigue... Eh! qu'importe! il ne se souvient plus de ce frisson qui l'effrayait tant, il y a quelques heures, ce frisson de fièvre, eût-on dit, ni de cette peur de voir plus qu'on ne doit voir.

Parfois, il avait passé des après-midi entiers auprès de sa mère, retenue chez elle par ses migraines. Dans la chambre aux rideaux fermés, il se tenait immobile et silencieux, lisant à la lumière discrète d'une lampe basse, s'interrompant pour rendre quelque léger service, puis reprenant son livre, et c'était là des heures de repos.--Quinzaine supportable, puisque, la nuit, ses cauchemars diminuent... Aujourd'hui, il tente une expérience, et il craint qu'elle ne tourne mal, car il se perd en un vertige étrange: il est hanté par des senteurs, par des odeurs qu'il reconnaît, qu'il peut nommer, par des saveurs dont le souvenir s'impose.--Il regarde, mais il ne voit pas ces gens qui, sur le trottoir, devant lui, se croisent ou se suivent. Son attention est ailleurs. Pourtant, l'un des passants s'est tourné vers lui, il en est sûr... l'a salué. Ce geste le secoue tout entier, comme si quelqu'un l'eût saisi brutalement par le bras et tiré hors du jardin parfumé. Il rougit, il devient pourpre, il porte la main à son chapeau pour répondre au salut, puis, soudain, il reprend pied et se retrouve dans ce monde.

«Bonjour, Atkinson!

--Bonjour, Monsieur Damien!»

C'est son vieil ami, Tom Atkinson, le clown, vêtu d'un extraordinaire complet à carreaux, cravaté de vert et coiffé d'un melon beige.

«Venez boire un verre avec moi, Tom.

--M'asseoir avec vous, volontiers, Monsieur Damien, mais boire, c'est trop tôt...

--Comment, Tom!

--Ou bien, la même chose que vous: un lemon-squash, n'est-ce pas?

--Vous êtes donc membre de la ligue anti-alcoolique, Atkinson?... Garçon! un lemon-squash pour Monsieur.»

Le vieux clown réfléchit, un instant, puis il éclate de rire:

«Ah! je comprends! vous taquinez, parce que je bois tellement, à la nuit! Oui, c'est vrai, mais jamais avant le travail. Trop dangereux... et, si on a bu, le directeur, il ne paye plus les accidents. Les jambes, c'est mou après le whisky; alors, un soir, au lieu de tomber droit, sur les épaules, on tombe sur la tête, et la famille est ennuyée. Je suis un ivrogne, Monsieur Damien, mais seulement à la nuit.

--Votre famille est en France avec vous, Tom?

--Maintenant, oui, Monsieur, c'est plus commode. On s'est habitué; dix ans, vous savez! et puis la vieille dame, qui ne peut rien faire, a ses rhumatismes moins fort dans son fauteuil à Paris, parce que, à Paris, il y a très peu de brouillard, et aussi elle aime rester près de moi et des garçons, deux garçons, Monsieur, deux bons garçons.

--Parlez-moi de vos enfants, Tom; ils sont au cirque?

--Non, Monsieur; un clown, dans la famille, c'est assez. Georges, l'aîné, a voulu être pharmacien, un métier très convenable; ça fait plaisir à ma femme, vous comprenez, d'abord, parce que c'est un métier convenable et puis à cause des rhumatismes et des maladies: on paye moins cher. Georges gagne bien sa vie et, maintenant, il marche droit.

--Il vous avait donné des ennuis?

--Pas des ennuis de sa faute, Monsieur... j'explique mal... des ennuis à cause de moi. Oui, quand le père il court après les filles, le fils il court aussi. Moi, je n'allais pas de ce côté, mais quand le père il boit, le fils il a soif bientôt, le fils il a envie... Aujourd'hui, Georges ne boit plus, il est pharmacien et il va se marier. C'est moi qui ai guéri Georges.

--Comment vous y êtes-vous pris, Atkinson?

--Oh! le bâton, Monsieur, le bâton et les coups de poing. S'il avait été plus jeune, le fouet sur le derrière, mais plus tard on ne peut pas. D'abord ça faisait de la peine à ma femme et elle disait: «Pas si fort, Tom! pas si fort! je vais prier, ça sera la même chose.» La prière, je sais, c'est très bon, mais il faut le bâton aussi. Alors, quand Georges rentrait saoul, je tapais dessus, et pendant ce temps, la vieille dame lisait tout haut les Psaumes dans la Bible. Eh bien, Monsieur Damien, Georges ne boit plus et il m'aime beaucoup, malgré le bâton et les coups de poing, et il aime beaucoup sa mère qui lui lisait les Psaumes, et il travaille, et je vous ai dit qu'il va se marier avec une _nurse_ qui garde les malades, un bon métier, Monsieur. Peut-être que s'il n'avait pas marché droit, il serait au cirque, pas pour sauter comme moi, (ses jambes ne valent rien), mais pour ramasser le crottin. Moi, Monsieur, quand je rentre saoul, ma femme me lit aussi la Bible, mais personne ne m'a jamais donné des coups avec le bâton, alors...

--Et votre cadet? interrompit Jacques, à la fois ému et amusé par ce discours.

--Le cadet?... Ah! oui: Charles. Oh! Charles il n'a pas besoin de ça; il aurait dû être _clergyman_; il boit de l'eau; il aime l'eau et le citron, et les sirops français qui collent... Orgeat, _beastly stuff!_ je déteste. Il est très sage, il a l'air très sage, il met du sirop aussi sur ses cheveux. Tout le temps dans les _meetings_ du soir où l'on fait des prières; à l'armée du Salut, vous savez! Et il chante, et les demoiselles le regardent en ouvrant la bouche, parce qu'il a des yeux bleus et des cheveux blonds avec du sirop dessus... Mais il gagne sa vie; il est comptable dans un magasin et il écrit sur une machine... Ma femme, elle le trouve beau: c'est son chéri. Quelquefois, à la maison, ils chantent ensemble. Moi, je préfère Georges parce que j'ai tapé dessus.

--Dites-moi, Tom, vous êtes mon ami, n'est-ce pas? demanda Jacques, tout à coup.

--Aujourd'hui, j'espère, Monsieur Damien... parce que vous avez été gentil pour moi, très gentil.

--Gentil?

--Oui, quand j'ai passé, j'ai salué en vous voyant, et vous avez salué aussi. Beaucoup de gens n'aimeraient pas que je les salue: ils auraient l'air grave, comme à l'église, ou bien ils riraient, comme ils rient au cirque, quand je le veux. Un clown, on reconnaît avec la perruque et le grand pantalon, ou dans les bars, quand on boit, mais, dans la rue, on ne reconnaît pas: on fait «oui, oui,» avec la tête; c'est très _gentleman_ de saluer.

--Je ne trouve pas, Tom; c'est seulement tout naturel. Eh bien, faites-moi un plaisir. Je vais vous poser une question et vous y répondrez franchement, comme vous répondriez à l'un de vos fils, à Georges. Est-ce promis?»

Tom réfléchit, puis, revenant à sa langue natale pour donner une parole d'honneur:

--_Honor bright!_ répondit-il.

--Tom! demanda Jacques d'une voix basse et lente, Tom! dites-moi si je suis un ivrogne! Vous me voyez boire très souvent: dites-moi si je suis un ivrogne!... Moi, je ne sais pas!... Suis-je un homme qui boit très souvent et qui, de temps en temps, prend sa cuite, ou suis-je vraiment un ivrogne, un «_drunkard_», comme vous diriez? Je vous le répète, Atkinson, moi, je ne sais pas! Puisque vous êtes mon ami, vous allez me renseigner.»

Tom écoutait, la tête basse, l'index posé contre son gros nez rouge.

«Vous parlez sérieusement, Monsieur Damien? demanda-t-il, soudain.

--Je pensais, Tom, que vous l'auriez senti.

--Oui, vous parlez sérieusement. Alors, je réponds la même chose. Vous me dites: «Tom, est-ce que je suis un ivrogne?» et je réponds: «Certainement, Monsieur Damien, vous êtes.» Et je vous dis encore, parce que je suis votre ami et que vous êtes là, devant moi, que si votre père ne vous donne pas des coups de bâton, très dur et très fort, et si votre mère ne vous lit pas de bonnes choses qui plaisent au Seigneur, vous serez ivrogne chaque soir un peu plus, et puis tout à fait, et alors vous aurez les horreurs... _the horrors_, nous disons... et c'est comme si on était déjà dans l'enfer! Et si, plus tard, vous ne ramassez pas du crottin, c'est que vos parents ne le permettraient pas, mais ce sera seulement un autre crottin, et un jour on dira de vous: il était un _gentleman_. Entendez-vous, Monsieur: il «était»? Voilà! oui... voilà!--Si je suis un peu _rude_, je veux dire: pas poli avec vous, je vous demande pardon.

--Au contraire, mon brave Tom, vous avez été très poli et je vous remercie beaucoup.

--Alors... bonsoir, Monsieur Damien.»

Il se leva.

«Bonsoir, Atkinson.»

Ils se serrèrent la main.

Mais Jacques restait assis devant son verre vide. Il songeait à cette singulière leçon de morale.

«Le vieux Tom m'a tout de même appris quelque chose. Il faut bien que je l'admette! Si extraordinaire que cela paraisse, je ne savais pas, je ne m'avouais pas, je ne me rendais pas compte que je buvais. Je me voyais boire, je sentais que j'avais grand tort de boire, et cependant... et cependant...--Maintenant, soyons honnête: il est inutile que je pense à Papa en faisant une moue dédaigneuse. A peu de chose près, je suis logé à la même enseigne, une enseigne de mastroquet... (oh! très drôle!) Il est vrai que j'y suis logé depuis moins longtemps. Cela me sauvera peut-être... Personne ne s'offrira à me donner des coups de bâton, mais je peux prier tout seul... Et puis, Dieu est pitoyable!--Je disais toujours: tâchons de guérir!... Si Maman, si Gautier n'ignorent pas mon hérédité d'ivrogne, se doutent-ils que, dès aujourd'hui, je suis un ivrogne moi-même? Il convient que tous deux l'ignorent; il convient que je me débrouille seul. Oui, je me disais: tâchons de guérir! eh non! il faut se dire: tâchons de ne plus boire! Déjà une honte sourde me retenait parfois... mais, souvent, j'ai si envie de boire! oh! à cet instant même, j'ai un désir si passionné de boire! Boire... il me semble que ce serait une joie si complète, si douce, si profonde!... Dépêchons-nous! Il faut! Il faut!... Je décide donc... ce samedi, à cinq heures vingt-cinq, de ne plus boire.

«Tiens! dit-il à un gamin qui lui proposait «l'Intransigeant»... Non, garde ton papier! Voilà dix sous... Et ne va pas les boire!»

Il paya ses consommations et rentra chez lui en fumant des cigarettes. Il se sentait plus calme. Le monde, ses bruits et ses rumeurs, ses couleurs et ses teintes, son activité nombreuse l'intéressaient.

CHAPITRE VII

LA PREMIÈRE MANCHE

Le soir de ce même jour, Damien causait, dans son bureau, avec Gautier Brune.

«En somme, je n'ai pas à me plaindre, disait Jacques; je dors passablement et n'ai presque pas d'hallucinations, à peine quelques menaces. Une grande quinzaine de répit, c'est déjà beaucoup; je me sens un peu revivre. De plus, toutes tes recommandations ont été suivies... mais je t'avoue que le café me manque!

--Et ton vieil armagnac, te manque-t-il? demanda Brune.

--Non, dit Jacques d'une voix sèche. Si tu veux t'en rendre compte, reste dîner avec moi. Ma cuisinière est toute prête à te servir un repas somptueux composé d'oeufs brouillés et de jambon froid.

--Impossible, Jacques! Je regrette. Il me faut aller chez mon vieux client, dont la santé s'améliore. Il m'invite à une grande bombance familiale, pour fêter ses noces d'argent. Cela promet d'être riche, abondant et interminable. Comme convives, tout ce que tu peux imaginer en fait de clients, neveux, cousins, alliés et amis. On parlera des progrès commerciaux de la France, des lourdes erreurs du dernier ministère et, sans doute aussi, de la musique moderne qu'un esprit vraiment sain ne saurait goûter; j'entendrai dire, au dessert, que Debussy corrompt les moeurs. Pour couronner ce festin, une terrible partie de bridge où j'atteindrai quelque différence de six francs soixante-quinze, après trois heures d'efforts. Je serai donc obligé de te quitter dans peu d'instants pour passer un habit et me diriger vers la place de la République. Plains-moi!»

Damien se mit à rire.

«Gourmand comme tu l'es, je prévois que tu trouveras à ton ennui des compensations succulentes!

--Dirait-on pas, insolent! que tu méprises la bonne chère, toi qui recherches toutes les voluptés et veux même que l'appartement où tu vis soit parfait jusqu'au moindre détail! Il me plaît, d'ailleurs, de plus en plus, et sa disposition me semble d'un goût très juste... Mon vieux client n'eût pas obtenu un pareil ensemble!... Ces nouveaux coussins du divan... tiens! voilà celui que ta mère achevait l'autre jour!... Ton bureau, ce pantin de bois sur sa tablette...

--Pantin de bois! s'écria Jacques. Tu oses parler de pantin de bois! On me nommait ainsi au lycée! Pantin de bois! une idole précieuse de l'île de Pâques! T'ai-je dit comment elle se trouve ici? C'est fort curieux. On m'avait chargé, au musée, d'une monographie sur la sculpture polynésienne. Je fis à ce propos (tu t'en souviens peut-être) un séjour à Londres: on y trouve des tas de renseignements. Vers la même époque, je pensai à écrire au directeur du musée de Santiago de Chili, touchant les idoles en pierre de l'île de Pâques, dont les voyageurs ont tant parlé. Quelque temps après, je reçus une réponse fort aimable, qui me donnait tous les renseignements demandés. M. Carlos d'Almeida m'offrait, en outre, à moi personnellement, une statuette en bois, pièce authentique, de même caractère que les grandes idoles. Il ajoutait que son musée changeant de local, la disparition d'un si petit objet passerait inaperçue! Cette statuette, la voici. Elle est grossière, je l'accorde, néanmoins, elle me séduit; je lui trouve un charme très bizarre et m'en déferais avec peine.»

Gautier l'enleva du socle où elle était posée.

«Drôle de bonhomme! Mais quel beau bois!...»

Il la remit en place.

«Et sur ce, je te quitte, appelé par les devoirs mondains de ma profession. A demain, Jacques.

--A demain, mon ami.»

* * * * *

Jacques dîna donc seul et rapidement. Une heure plus tard, assis dans le fauteuil de son bureau, il lisait et fumait des cigarettes. En levant les yeux, il pouvait voir, à gauche, l'idole, debout sur sa tablette, au coin du divan. Il la regarda plusieurs fois. Soudain, il ferma brusquement son livre. Cette phrase qu'il venait de lire l'agaçait: «Il s'agenouilla devant l'idole de bois et lui rendit hommage.» Pourquoi l'auteur parlait-il d'une idole de bois?

Le volume replacé à son rayon, Jacques entreprit de classer quelques gravures. Il les maniait nerveusement. L'une d'elles le retint. Il la considéra, puis jeta sur l'idole un rapide coup d'oeil. Il haussa les épaules. Ce silène dans un jardin à la française, ne ressemblait en rien à la statuette!... Idée absurde! Il reposa le carton de gravures et resta sans rien faire, assis dans son fauteuil, les bras ballants, la tête basse. Pourtant, il levait parfois son regard vers l'idole, avec précaution, très lentement, et le baissait aussitôt. Un instant après, il s'accouda, penché en avant, le front sur les mains.

«Il faut procéder avec calme, murmura-t-il. Tentons l'épreuve classique.--Je me fais loucher en pressant un de mes yeux. Si je vois la chose double, comme tout le reste, cette chose est hors de moi; si je la vois simple, comme je la voyais avant, elle est en moi, et je suis fou.»

Il fit l'expérience.

«C'est évident! Je le savais.»

Il marcha de long en large dans la pièce, parlant à mots couverts.

«Eh bien! quoi? il n'y a rien d'étonnant! Pourquoi m'émouvoir ainsi, puisque je m'y attendais! La pomme a disparu: l'idole bouge. Un peu simple, cette idée que tout s'arrangera parce que l'on a pris de bonnes résolutions! L'enfant a promis de ne pas pleurer: il ne lui adviendra plus rien de fâcheux! Il n'aura plus mal aux dents!... Ridicule!... C'est moins facile que je ne pensais. Mon petit Jacques, tu faisais le faraud en causant avec ta mère! Tu te disais: «Papa s'est montré bien peu courageux!» Maintenant que tu te trouves à pied d'oeuvre, tu déchantes!... et je vois que tu as une belle frousse!»

Il s'arrêta, il regarda l'objet.

«Alors, je finirai comme Papa?... dans la grande maison blanche?... Quand je voyais cette pomme, sur la barre de mon lit, je me laissais aller à la peur, presque sans réserve. Ma peur de ce soir, tenue en main, je crois qu'elle est pire... Et puis, cette poupée de bois qui ne va plus désarmer! Ah! elle bouge encore, la rosse! Je vais me mettre à courir en rond, ou plutôt...»

Il sourit aigrement et leva un doigt en l'air, comme lorsque l'on fait une trouvaille.

«Pour me calmer les nerfs, il me faudrait avoir dans cette pièce une roue, une grande tournette d'écureuil, où je galoperais, où je trépignerais, sans arrêt, du matin au soir. Cela pourrait, en outre, faire monter l'eau dans la maison. Exercice hygiénique entre tous, et fort utile. C'est le système anglais du _hard labour_, oui, le _treadmill_... mais sous une forme plus joyeuse. Eh quoi! je paye les vices de mon père, paraît-il!... très bien, je paye... Le _hard labour_... Je devrai donc... Mieux vaut crever tout de suite! Tiens je n'ai plus de tabac.»

Il sonna.

«Louis, apportez-moi des cigarettes, dit-il d'un air calme. Merci, mon garçon... Et aussi une tasse de thé.

--Monsieur semble avoir très chaud, dit le valet de chambre.

--Ce n'est rien, Louis. Oui, j'ai un peu chaud, en effet. Vous pouvez aller vous coucher, maintenant.

--Mais si Monsieur...

--Je vous sonnerais si je me sentais malade.»

Jacques reprit sa marche.

«Pourtant, je me rends à peu près compte des choses. Je vois ce qui se passe en moi lorsque j'ai peur et que je me guinde. Je me surveille mieux. Et puis enfin, ne nous plaignons pas: mon idole n'a pas osé dépasser sa planchette. Si j'avais pendu au mur un jouet mécanique, ce serait tout pareil... tout pareil... Consolante, la comparaison! hein, mon petit Jacques? et tellement ingénieuse! Oui, mais les jouets mécaniques de ce genre ont, le plus souvent, une musiquette dans le ventre, au lieu que mon jouet à moi ne chante pas «la Mascotte», du moins pas encore: elle ne fait que cligner de l'oeil et bouger ses longs bras.

«Maman me disait, l'autre jour: «Raccroche ta poupée au mur...» Si je pouvais la raccrocher pour de bon! A propos! de quel sexe est-elle? Je n'ai jamais regardé! Oh! c'est un mâle, indubitablement! Tant pis! Une idole féminine, j'aurais pu essayer de lui complaire par de douces paroles, par des flatteries... et cependant, non! j'en serais peut-être venu à la chérir, au lieu qu'un mâle qui me torture, je puis le détester tout à mon aise. Il convient que je prenne garde à ne jamais lui appliquer des qualificatifs de l'autre sexe... ça pourrait l'offenser... et alors!»

Il parlait presque à voix haute en faisant les cent pas. Il marchait lourdement, il ne se permettait aucun geste, mais, de temps à autre, il risquait vers l'idole un regard furtif.

«C'est gai, la peur! Ah! pauvre Papa! je te comprends, maintenant, lorsque tu me prenais dans mon lit et me parlais du mauvais diable, du vilain sorcier! Pauvre Papa!... Et néanmoins, je t'avoue que je voudrais mieux faire, ou, du moins, montrer plus de prestige. Il ne t'a manqué que d'être habile, mon pauvre père! La diplomatie est de bon usage, même avec les cauchemars. Oui, je voudrais... Pas ce soir, par exemple!... Elle bouge toujours!... Pardon!... «il» bouge toujours.»

Jacques s'arrêta net et se croisa les bras.

«Jamais je ne pourrai dormir ici!»

Il coupa les lumières et s'en fut. La pièce, qui depuis deux heures était pleine d'un sourd piétinement et du murmure brouillé d'une voix, redevint silencieuse, dans l'ombre.

Un instant plus tard, les lampes se rallumèrent, Jacques rentrait, vêtu d'un manteau, une canne à la main, le chapeau sur la tête.

«C'est qu'il m'attire, le bougre! Le voilà, tout en bois, avec sa gueule de vieux singe grave!... Tant pis! Puisque, ce soir, je ne sais pas me défendre, je vais... comment dirai-je?... je vais m'absenter.»

Il s'approcha de l'idole et, ôtant son chapeau:

«Je vous accorde la première manche, dit-il d'une voix moqueuse mais cassée; pourtant, ne croyez pas que ce soit fini. A demain, Monsieur.»

Il fit un petit salut bref, et sortit rapidement.

CHAPITRE VIII

INCERTITUDES

La rue était froide. Jacques Damien marchait à grands pas.

«On est mieux ici!»

Il ressentait une forte impression d'indépendance, comme si on l'eût débarrassé de lourdes chaînes et laissé courir. Il respirait à pleins poumons; il se plaisait à cette marche rapide; il en goûtait à la fois le rythme vif et la fantaisie possible, car Jacques savait que plus rien ne l'obligeait, dans le moment, à tourner en rond. Il pouvait s'arrêter, presser le pas, s'asseoir, sauter, danser, prendre sa droite ou sa gauche, vivre à son gré. Ce choix, surtout, de détaler au galop tout le long de la rue, lui agréait fort.

Il se promenait sans but, de ci, de là. Il admirait les automobiles ronflantes, les feux électriques, si singuliers contre le vert des arbres; il regardait certains passants, il les suivait quelques minutes, puis s'écartait, en suivait d'autres.

«Je puis détaler, pensait-il toujours. Je suis indépendant.»

Jacques descendit l'avenue d'Antin, marchant sur le bord du trottoir. Il se retourna, du fait d'un timbre de bicyclette qui sonnait derrière lui. La bicyclette le dépassa, et aussi un petit chien noir, lancé à toute allure.

«Je puis détaler; je suis indépendant!» venait de se dire Damien.

Cette pensée lui parut aussitôt vide et puérile.

«Détaler n'est pas preuve d'indépendance. Ce petit chien noir détale parce qu'il ne veut pas perdre son maître; d'autres détalent parce qu'on les chasse, d'autres... moi... parce qu'ils ont peur.»

Il songeait aussi que sa conduite, ce même soir-là, n'avait été en rien ce qu'elle aurait dû être. Maintenant, sa tenue vis-à-vis de l'idole lui semblait équivoque, sans dignité.