Part 15
--Nous irons donc à Londres jeudi matin. Ah! je vous promets une dure traversée de la mer Rouge! mais vous avez compris, n'est-ce pas, que retarder de six mois pour un peu plus de fraîcheur dérangerait toute une partie importante de notre voyage?
--A propos, Sandgate, j'ai reçu du musée les papiers que j'avais demandés; nous les lirons ce soir... Et puis, Sandgate, sans plaisanterie!... vous ne savez peut-être pas le service que vous me rendez!
--Non, je ne le sais pas, cependant on se doute très vite de certaines choses, chez certaines gens... Rentrons, Damien, c'est l'heure du thé, mes parents nous attendent.»
Le départ pour un pays lointain apporte à celui dont le coeur est lourd l'allègement d'occupations nécessaires, de courses indispensables, d'emplettes nombreuses que l'on ne saurait différer et que seul on peut mener à bien soi-même. La question des chaussures est de toute gravité, la sélection minutieuse des livres reste délicate; on ne se passera ni d'armes de chasse, ni d'appareils photographiques, ni de vêtements spéciaux, et il faut les choisir; enfin, comment négligerait-on de se procurer les diverses lettres et recommandations qui, par avance, engagent l'aide et les bons soins de votre consul? Bien qu'à vrai dire la besogne fût facilitée par Sandgate et déjà faite aux trois quarts, les semaines suivantes ne laissèrent pas à Damien grand loisir. Elles lui parurent courtes.
La traversée fut bonne jusqu'à Port-Saïd, pénible ensuite. Jamais Edwin Sandgate n'avait connu la mer Rouge aussi brûlante. Les deux voyageurs arrivèrent dans le golfe Persique assez débilités, malgré le bref repos qu'ils s'étaient permis aux Indes, mais rapidement l'un et l'autre se reprirent, par le seul fait qu'ils se trouvaient là, devant cette côte torride où ils désiraient aborder.
Le voyage commençait vraiment et Damien fut bientôt ravi par son charme grave, fantaisiste et varié, par l'inattendu ou la séduction de chaque chose, par la noblesse de l'effort qu'on lui demandait, par les merveilleuses récompenses qui en étaient le prix. Plus tard, leurs travaux d'archéologie lui apportèrent des joies encore plus hautes et Sandgate le vit parfois chanter au soleil, librement, l'âme épanouie, levant entre ses mains l'objet que ces mêmes mains avaient découvert: un vase, un fragment ancien, une dalle aux belles couleurs. Il souffrit souvent de façon cruelle de la chaleur, du froid, du vent, de l'âpre climat, de la fièvre, de l'annihilante fatigue, de la soif, des déceptions et de ses propres souvenirs, mais chaque nuit lui donnait le sommeil et chaque lendemain son aube. Alors il revivait et saluait le jour.
Onze mois durant, et non point six, Sandgate et Damien, liés par leur affectueuse entente et leur ambition, parcoururent de conserve ce large canton du monde qui va du détroit d'Ormuz aux Portes Caspiennes. Le plus souvent nomades, sédentaires parfois, ils ne manquèrent jamais de quelque nouveau travail pour les tenir en haleine, de quelque nouveau projet pour leur créer des rêves, puis, un jour, chargés d'un butin nombreux, ils rentrèrent, contents d'eux-mêmes.
«Eh bien, assieds-toi, fume et bavarde, disait Gautier Brune à l'ami qui, dès son retour, avait sonné chez lui. Ta mine paraît magnifique; je ne t'imaginais pas avec ce superbe hâle... non plus avec ce tranquille regard. Assurément, la Perse a du bon, même à haute dose, à dose massive! Onze mois!... Et qu'as-tu fait de ton camarade?
--Edwin a continué sur Londres. Il reviendra dans trois semaines, pour que nous mettions de l'ordre dans nos travaux; ce sera d'ailleurs intéressant et fructueux.--Rien de palpitant à me dire, Gautier? Ta dernière lettre, cueillie à Port-Saïd, m'annonçait seulement le mariage de Brigneux.--Toi, tu vas bien?--Parle-moi de Marguerite.
--Elle va bien aussi, très bien. Sa vie n'est pas inactive, je te le garantis! Dans sa ferme, dont elle m'a fait les honneurs et qu'elle dirige avec une charmante autorité, elle retrouve la santé, le calme de l'esprit. Les gens du village sont à ses pieds, l'aiment, la respectent, tout en la craignant un peu, car il ne faut pas que l'on plaisante. La fermière de M. Damien défend sans cesse les intérêts de son maître. Le curé voit en Marguerite la forme humaine que, dans sa paroisse, la Providence a revêtue, (brave type, le curé!) Marguerite est donc une personne considérable; les enfants l'adorent toujours: c'était couru! Elle dîne chez le notaire, elle protège le facteur rural. Tout cela, très sympathique... Mais tu dois être renseigné par ses lettres.
--Hélas! non, mon vieux! Les premières lettres de Marguerite étaient si douloureuses, si tendues!... puis, elle a commencé à me parler de la campagne, des bestiaux, des semailles, des moissons, de l'état des champs. Ces propos-là se multipliaient, débordant les autres, prenant toute la place... A Persépolis, je savais le prix des pommes de terre normandes!... Et, maintenant, que veux-tu que je te dise? elle m'écrit gentiment, amicalement (non, soyons juste: affectueusement), des lettres d'affaires, coupées de questions intelligentes, pleines de sens, sur nos découvertes persanes... Qu'y a-t-il là-dessous?... Mais... Oh! oui! Marguerite est une jeune fermière comme on n'en rencontre pas souvent, et Sandgate qui, tu penses bien, connaît ma terre mieux que moi, puisqu'il y a beaucoup vécu avant de me la vendre, déclare que «Mlle Dumont est inappréciable!» Enfin... le plus dur est fait, n'est-ce pas?... Marguerite est en bonne santé.--Quand nous verrons-nous plus longuement, Gautier?
--Demain, si tu veux, je suis libre. Nous sortirons ensemble; on ira entendre de la musique... Je n'ose te proposer un ballet persan.»
En quittant Gautier, Jacques prit une voiture et se fit conduire à l'Hôtel du Carrefour où M. et Mme Honoré témoignèrent de leur joie par de grandes démonstrations. Il fallut que Jacques contât son voyage héroïque, ses deux traversées, si pénibles, si dangereuses, ses découvertes «chez les Persans», car on savait que, là-bas, en ce pays sauvage où le soleil tapait si dur, Monsieur Jacques avait fouillé la terre de ses mains blanches et ramené au jour mille et une merveilles. Après s'être réjoui, comme il convenait, de la belle mine de Monsieur Jacques, de l'air gaillard de Monsieur Jacques, M. et Mme Honoré parlèrent enfin d'autre chose, mais cet excellent couple s'enthousiasmait vite et prenait plaisir à déverser ainsi un flot tumultueux de louanges sincères. Le nom de Marguerite Dumont en fit jaillir la source à nouveau et Jacques, descendant, une heure plus tard, la rue Blanche, se répétait à lui-même les dernières paroles entendues:
«Ah! la chère demoiselle! qu'elle est bonne! Si sérieuse, si courtoise, si empressée avec nous! Ah! Monsieur Jacques! Et si attachée à son devoir! Oh!... Ah!...»
«Oui, pensait Damien, une brave fille, vraiment; une fermière parfaite... Allons! ce soir, je dîne au cabaret!»
CHAPITRE XXVIII
UN FEU DE BOIS
Le lendemain, vers minuit et demi, Damien, rentrant du théâtre, ouvrit sa porte et voulut, avant de se coucher, fumer quelques cigarettes encore. Il ne se sentait aucune envie de dormir: la musique d'orchestre qu'il venait d'entendre, en compagnie de Gautier, l'avait trop ému, un peu secoué... il reconnaissait des sensations chères, un enchantement perdu. Quelle belle soirée! et, maintenant, installé dans ce fauteuil où, depuis près d'un an, il ne s'était plus assis, Jacques se laissait aller à une sorte de paresse heureuse.
Bientôt, dans peu de jours, il reprendrait son travail; l'arrivée de Sandgate lui promettait de la besogne, des heures studieuses entre quatre murs (après tant d'heures actives vécues avec lui sous le ciel bleu!) mais, ce soir, il ne ferait rien, il veillerait tout seul, en fumant, en écoutant des échos sonores.
De son mieux, Louis avait rétabli le bureau en sa disposition ancienne: Jacques y retrouvait presque chaque chose à sa place: les meubles, les tableaux pendus, les photographies sur la cheminée, divers petits objets... ce cendrier, ce vase de bronze, un coupe-papier chinois de jade... il lui plaisait de revoir tout cela.
Oh! oui! l'idole en bois roux restait accrochée au-dessus de sa planchette. Il l'avait remarquée, dès le premier jour, sans beaucoup d'émotion.
Et ces livres (probablement ceux qu'il lisait avant son départ pour l'Angleterre), époussetés, posés d'équerre près du sous-main: un tome du théâtre de Musset, un catalogue de faïences persanes annoté au crayon, un roman de qualité courante...
«Mais qu'est-ce donc que ceci? se demanda Jacques. _Rituale romanum_... Ah! je me souviens.»
Il en avait, par curiosité, parcouru quelques pages, alors que Marguerite s'inquiétait tant de lui, le croyant possédé du diable... Le cérémonial pour l'exorcisme était encore marqué d'une fiche.
«Nous étions fous l'un et l'autre; aussi bien elle que moi!»
Il fallait à Damien ce détail soudain surgi pour que la parenthèse d'aventures lointaines, de voyages difficiles, d'heureux exotisme, se fermât, pour qu'il pût revoir sa vie telle qu'elle était aux jours sombres, pour qu'il considérât la situation nouvelle où il se trouvait, et jugeât de l'état précis de ses forces. Il avait ouvert sur son bureau le rituel romain, il parcourait de temps à autre quelques lignes en se les traduisant. Elles évoquaient des images étranges. Puis, il rêvait.
«Esprit impur! Esprit très immonde! je t'exorcise!...»
«Oui, pensait Jacques, j'ai été possédé. Il a pu m'envahir parce que je ne présentais aucune résistance, parce que j'étais prêt à tout, comme tous ceux qui ne font rien, qui s'usent à ne rien faire. Je souffrais, mais de façon stérile, sans profiter de ma souffrance. Je croyais accomplir mon devoir entier en combattant ce goût que j'avais de l'ivresse et, lorsque avec peine je m'en suis guéri, je m'étonnais de souffrir encore. Cela me paraissait injuste.»
«Ecoute et prends peur, Satan!...»
«Je souffrais pour moi-même et j'en tirais vanité. Sans presque m'en douter, je me glorifiais d'être malade de façon peu commune, de façon rare. Maman l'avait, je crois, deviné. Ensuite, ne buvant plus, je me glorifiais de ma victoire. Tout se changeait ainsi en mouvements d'orgueil; à toute heure je témoignais de moi-même! Je voulais éblouir Maman par mon courage devant la peur... Maman est morte sans le moindre éblouissement!»
«Donc, retire-toi, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!...»
«Puis est venue Marguerite, et j'ai entrepris, le sourire aux lèvres, une moitié de tâche dont j'étais fier, une moitié seulement. La sauver du ruisseau, cette paysanne, l'empêcher de se prostituer au premier venu, lui permettre de n'avoir plus trop faim quand elle n'arriverait pas à vendre son corps... pourquoi faire? pour me l'offrir comme maîtresse et la montrer dans les restaurants, pour l'habiller, la présenter, l'amuser et m'amuser d'elle, pour lui composer une vie factice, pour qu'elle souffrît, elle qui m'aimait.»
«Donc, retire-toi, Séducteur! ami de l'aspic et du basilic! Retire-toi au nom de l'Agneau immaculé qui foula le basilic et l'aspic!...»
«Mais moi aussi, je l'aimais, et c'est en l'aimant que j'ai voulu comprendre, enfin, certaines choses, et c'est en m'aimant qu'elle m'a permis de les comprendre, car, si je l'ai quittée... ah! ce jour-là, je n'agissais point par vanité, ni pour faire un geste élégant... ah! non! j'avais bien trop mal!... je m'en souviens.»
Et il lut encore:
«Donc, retire-toi, Impie! Persécuteur! Fourbe voué à la géhenne!»
Il ferma le livre.
«En somme, pensait-il, nous suivons le chemin qu'il nous eût fallu suivre dès l'abord. Mes travaux en Orient, ce sont ses travaux dans sa ferme. Elle et moi, nous pouvons travailler, maintenant, parce que nous avons souffert, beaucoup souffert, puis souffert davantage... Et ces cris que je poussais?... mettais-je bas l'esprit impur, ou l'esprit impur criait-il lui-même de douleur en me quittant?...»
Car le souvenir lui était revenu d'un passage de l'Evangile où le Christ délivrait deux furieux de l'esprit qui les possédait et le chassait, récalcitrant et hurlant, dans un troupeau de pourceaux au pâturage, qui s'en fut se noyer aussitôt.
«Ce serait donc la délivrance?...»
Combien d'heures Damien était-il resté dans ce fauteuil, devant ce bureau familier, sans même donner un regard au coin de gauche où pendait une statuette en bois roux? L'air plein de fumée rendait cette pièce étouffante. Il s'avança vers la fenêtre, l'ouvrit toute grande; un jour pâle filtrait par les volets qu'il rabattit.
Déjà, l'aube s'étendait, diffuse, indécise et grise, sur la ville, éclairant faiblement les brumes qu'un souffle poussait le long des rues. Cela faisait un singulier paysage... Et Jacques songeait à d'autres paysages, là-bas, près d'un lac, au fond de la Perse.
C'était peut-être auprès d'un lac semblable que le Christ, rencontrant les deux possédés, leur avait imposé les mains... Il descendait de la colline aride que paraient seuls quelques cystes, quelques touffes de thym, quelques maigres lentisques. Il descendait de la colline vers le bord du lac où se posaient les brumes du matin, et les deux possédés criaient déjà de douleur et se tordaient et hurlaient parce qu'ils souffraient cruellement et ne voulaient pas guérir, sachant que, pour guérir, il fallait souffrir davantage... Et le Christ leur imposait les mains.
Calme matinée! Accoudé au balcon, Jacques en buvait la douceur. Le jour était venu, frais et clair; un murmure montait de la ville... Jacques rentra dans son bureau. Il regarda sur la cheminée les quelques photographies aimées, amies, qui s'y trouvaient toujours. Il nota aussi que, dans l'âtre, quelques bûches étaient posées, préparées, sans doute, par Louis, l'hiver d'avant, en vue d'un retour inopiné de son maître.
Et, brusquement, Jacques se retourna vers l'idole, pendue au coin du mur, la décrocha, la considéra de près, vit qu'elle était faite de bois mort, bien mort, qu'elle valait tout juste son poids de bois mort... Alors il la coucha sur les bûches de l'âtre, froissa un journal qu'il fit flamber, qu'il glissa sous les bûches, et, paisiblement assis devant les flammes, tandis qu'au dehors le jour s'affirmait splendide et bleu, regarda se consumer lentement, sûrement, avec de méchants crépitements et des fusées, cette idole en bois roux, venue vers lui, jadis, d'une île très lointaine.
_Chine, 1912._
_Provence, 1918._
TABLE DES CHAPITRES
I. UN PANTIN DE BOIS 5 II. UN AUTRE PANTIN DE BOIS 18 III. AU RESTAURANT 27 IV. BAR NOCTURNE 41 V. RAISONS MATERNELLES 51 VI. LA LEÇON DU CLOWN 68 VII. LA PREMIÈRE MANCHE 79 VIII. INCERTITUDES 88 IX. UNE CHARMANTE SOIRÉE 98 X. LE CADEAU PRÉCIEUX 117 XI. L'IMPLORATION 128 XII. SUR LE TROTTOIR 136 XIII. LE DOUX RÉVEIL 156 XIV. DISCIPLINE 171 XV. L'IDOLE INTERPELLÉE 186 XVI. LA PRÉSENTATION 198 XVII. L'INSTANT TRAGIQUE 206 XVIII. JOURS SOMBRES 216 XIX. DEVANT LA MORTE 227 XX. LE DIABLE EN PERSONNE 239 XXI. L'INVITATION AU VOYAGE 250 XXII. VILLÉGIATURE 259 XXIII. UN DIALOGUE 269 XXIV. L'ÉPREUVE 279 XXV. LE BEAU LAURIER 291 XXVI. LE PROJET ABSURDE 298 XXVII. LA JEUNE FERMIÈRE 306 XXVIII. UN FEU DE BOIS 316
ACHEVÉ D'IMPRIMER LE VINGT FÉVRIER MIL NEUF CENT DIX-NEUF PAR L'IMPRIMERIE LUX POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
Prix: 3 fr. 50
Majoration temporaire de 30 %
Décision du Syndicat des Éditeurs 11 Février 1918