Part 14
«Je vais donc la conduire à la folie par un chemin agréable, que moi, du moins, je trouve agréable (elle, c'est peut-être une autre affaire). Marguerite deviendra folle. Tu entends, Jacques Damien! elle deviendra folle! mais, comme je l'aime, je n'ai pas su découvrir d'autre moyen... et puis, je le répète, elle se rendra à la petite maison blanche par la route du bonheur!... Tout à fait délicat!... Marguerite, derrière une fenêtre grillée, regardant le monde... Image à méditer!
«Elle me dit possédé du Diable... Du Diable, je ne sais; néanmoins, j'en viens à croire qu'elle pourrait avoir raison. Possédé... Je suis possédé par un esprit impur qui prend des formes diverses pour mieux me tourmenter. Ce fut d'abord le désir de boire: je voulais boire, je le voulais si furieusement que je n'y voyais plus clair, je ne pouvais ni choisir, ni juger, ni me retenir... Cette forme-là, je l'ai vaincue, le jour où je me suis senti vraiment ivrogne!--Ensuite, ce furent des images effrayantes qui me troublèrent: une pomme sur mon lit, une poupée en bois (si calme, ce soir), dans mon bureau. De nouveau, je ne pus choisir, juger, ni me retenir. Ces images m'épouvantaient au point de me forcer à prendre honteusement la fuite, à demander grâce, à m'humilier (de quelle façon vilaine!) comme un chien qu'on fouette. Quand j'ai résisté un peu, puis un peu davantage, elles ont disparu. Elles ne reviennent que dans mon sommeil; maintenant, mes rêves me les rapportent, tout mon passé remonte dans ces rêves que Marguerite surveille. Et sa dernière forme enfin, la plus terrible, la plus dangereuse, à coup sûr, la plus sournoise... L'esprit impur qui m'habite m'a fait un amour égoïste, un amour cruel de bête chaude... et me voici aveugle encore une fois, sans jugement ni choix possible, ni retenue! comme aux jours où je buvais! L'esprit impur m'engage à tuer une femme que j'adore, en me laissant croire que je veux la rendre heureuse!
«Pourquoi m'a-t-il si bien envahi? pourquoi, au lieu d'aller chez le voisin, a-t-il élu domicile en moi? pourquoi? Sans doute me savait-il déjà malade, par suite, prêt à le recevoir, et trouvait-il ici une atmosphère agréable, fortifiante; j'étais sa résidence d'été, la ville d'eaux, la plage... (très drôle!)... mais n'y avait-il pas, en ce Jacques Damien, autre chose qui lui convenait à merveille: une volonté incertaine?... Je pense souvent à Papa, je lui reproche sa faiblesse dont Maman a tant souffert... J'abuse un peu. Il faudrait, d'abord, faire mieux que lui. Pour le moment, je fais moins bien.
«C'est moi, c'est moi qui vais devenir fou! Oui, je vais descendre dans la rue, me mettre à quatre pattes, au milieu de la chaussée et hurler à la lune, hurler!--Ah! ces démoniaques du temps passé! de vrais possédés, ceux-là! ces pauvres gens habités par l'âme d'un loup et qui hurlaient à plein gosier! Je voudrais faire comme eux!
«Je ne tiens bon que sur un point, un seul: je ne boirai pas! je ne boirai pas de l'eau de cologne sur le haut d'une armoire!
«Oh! cette épingle! ce souvenir de Marguerite! l'appuyer là, sur ma poitrine, enfoncer doucement, sûrement, réprimer le sursaut de douleur, d'horreur et d'effroi, persister, m'entrer la pointe dans le coeur et crever!... Et puis qu'il ne soit plus question de moi! qu'on me jette aux ordures!
«Oui, cela arrangerait bien des choses!...»
Il rêva de se détruire, des façons, des moyens pratiques de se détruire.
«Mais je veux revoir Marguerite une dernière fois.»
Un mauvais sourire courba sa bouche.
«Et tu ne la quitteras plus jusqu'à ce qu'elle soit folle!»
Il souffrait trop! Jamais, aux pires heures où l'idole le hantait, il n'avait souffert autant.
«Je dois disparaître.»
Tout à coup, il se remit à penser à la propriété de M. Sandgate, parce qu'il avait promis une réponse à cet homme et devait la fournir. Bientôt, l'idée s'imposa, inopinée, un peu ridicule mais insistante, et, brochant sur elle, une autre idée surgit, encore plus inattendue, tout à fait nouvelle, obscure encore, belle néanmoins en sa dure sévérité, et qui réunit, fixa, mit en oeuvre toute l'attention de Jacques.
«J'irai voir M. Sandgate. Je lui dirai: «Monsieur Sandgate, il faut que je fasse une randonnée lointaine. De votre côté, vous accommoderiez-vous d'un compagnon de voyage qui tâcherait de n'être point gênant, voire de se montrer utile, puisque l'art persan et les fouilles que l'on fit là-bas lui sont connus et qu'il a, secrétaire au Musée, écrit diverses études traitant de ce sujet, spécialement des faïences?» Si M. Sandgate est un peu déraisonnable, il y songera, il discutera de questions pratiques; s'il a perdu le sens commun, il finira par accepter... L'espoir est mince, pourtant, je vois un espoir.»
Quel qu'il soit, absurde, sage, proche ou lointain, un espoir apporte toujours son mystérieux bénéfice. Jacques ne ressentait plus cette même angoisse déprimante, vraiment insupportable; il n'était que triste, profondément.
La nuit s'écoulait avec lenteur dans l'atmosphère enfumée de ce bureau. On y respirait mal.
«Allons! se dit Damien, il convient de présumer que M. Sandgate est non seulement un peu déraisonnable, mais qu'il a perdu le sens commun, et d'agir en conséquence, dès maintenant.»
Il sortit de son classeur une feuille de papier à lettres. Il médita longuement sur ce qu'il devait écrire. Une demi-heure plus tard, la page restait encore blanche; déjà les yeux de Jacques étaient lourds de larmes.
Enfin, il entreprit sa tâche.
CHAPITRE XXV
LE BEAU LAURIER
«Ma douce amie,
«Ecoute-moi, bien que j'aie des choses terribles à te dire. Je n'aurais jamais osé, de vive voix, sous le regard de tes chers yeux aimés. Peut-être suis-je venu à Paris surtout pour trouver du courage, le courage cruel dont j'ai besoin en ce moment.
«Je vais partir, ma douce amie, pour très loin, pour si longtemps! Je pense faire un voyage d'études en Perse, presque une exploration. Cela durera huit ou dix mois... un an?... je ne sais. Il suffit que je te quitte pour avoir le coeur désolé. Mais il faut que je parte! Je dois te quitter.»
Jacques s'interrompit.
«La perdre ainsi, songeait-il, c'est insensé! c'est indigne et monstrueux!... ce n'est pas vrai!»
«Ma douce amie, nous nous aimons avec tendresse, avec passion. J'aime tout en toi: ton corps, ton esprit, ta bonté, le charme qui vient de toi, le parfum qui émane de toi, et ce jeune regard, si beau! Pourtant, je te fais du mal, tu le sais! et j'ai peur, devant l'avenir d'angoisse et de douleur que tu te prépares en m'aimant. Marguerite, j'ai peur pour toi, j'ai peur aussi pour moi, j'ai peur du remords que j'aurai... car je te détruis, moi qui t'aime tant! et, à cela, il n'y a qu'un seul remède: nous séparer.»
«Mais, s'écria Jacques, nous séparer... les mots ont un sens, tout de même! Nous séparer, c'est me trouver loin d'elle, loin de son corps! ne plus sentir son bras nu autour de mon cou, ni ses jambes contre mes hanches! c'est ne plus l'entendre respirer près de moi, parler, rire, vivre à côté de moi, prendre du plaisir tout contre moi!»
Et Damien ne pouvait ni l'admettre, ni le concevoir. Il se répétait avec une obstination puérile que ce n'était pas vrai, et, ce disant, il ne savait pas, au juste, ce qu'il voulait dire.
Il écrivit encore.
«A l'époque où tu m'as connu, Marguerite, j'étais un pauvre être que ses nerfs tourmentaient, qui n'en pouvait plus, qui se serait, un jour, cassé la tête contre les murs. Tu lui as révélé cette joie d'aimer qu'il confondait jusqu'alors avec l'agrément d'un plaisir banal que l'on trouve sans peine et, par ton amour, tu l'as, je crois, humanisé. Il a repris goût à la vie, en apprenant de toi quel délice c'était que de vivre. Ah! Marguerite! tu ne peux deviner la façon nouvelle dont mon coeur battait quand tu me disais: «mon ami chéri!»
Et Jacques se murmurait à lui-même:
«Tu entends! jamais plus elle ne te dira: «mon ami chéri!» jamais plus!»
«Je ne retournerai pas à la campagne avant mon départ et je te demande bien tendrement, bien humblement, de ne pas venir ici. Vois-tu, j'ai tout juste le courage qu'il me faut... tout juste, Marguerite! Tu paraîtrais devant moi, que je me jetterais aussitôt à tes genoux pour te demander pardon, et ce serait un misérable geste, vilain, un geste lâche!
«Demeure chez toi, douce amie; je dis chez toi, car je veux que tu vives dans cette propriété qui te plaît, à laquelle tu t'intéresses et que j'achèterai demain. Sois-en la fermière vaillante, bien portante, occupée de ses bêtes, de ses arbres, de ses fleurs. Tâche de t'y faire une vie tranquille... Ne m'oublie pas, garde-moi comme un souvenir auprès de toi... Je donnerai à Gautier des instructions pratiques pour qu'il te les transmette. Adieu, Marguerite! Sois heureuse, sans m'oublier! Adieu!»
Il eut un grand gémissement douloureux qu'il ne pouvait retenir...
«Oh!... oh!... c'est vraiment comme si je me déchirais le coeur!»
«Et laisse-moi te dire encore une fois merci... Merci de m'avoir rendu la vie!... Adieu!... Je t'embrasse sur les yeux... Adieu... Dors, Marguerite.
«A toi:
«JACQUES.»
Avec la dernière ligne, c'était le suprême effort. Il se mit à pleurer, à sangloter, à pleurer encore; il sut ce que ces mots signifiaient: «fondre en larmes,» car, dans ses larmes, il se fondait vraiment tout entier, toute sa pensée s'y noyait, il n'était plus qu'un homme qui pleure. La fatigue aidant, il s'affaissa lentement sur son bureau, et le sommeil vint se mêler à lui, et ses larmes l'endormirent.
* * * * *
«Monsieur! voyons, Monsieur! Monsieur ne s'est donc pas couché? C'est vouloir tomber malade exprès, Dieu me pardonne! Rester comme ça toute une nuit sur ses bras croisés, sans même prendre un coussin, ça n'est vraiment pas raisonnable!»
Damien ouvrit les yeux.
«Monsieur va se coucher, j'espère!
--Quelle heure est-il?
--Sept heures; j'allais ouvrir et balayer.
--Eh bien, Louis, sept heures, c'est une bonne heure pour se lever!
--Au moins, si Monsieur s'était amusé et qu'il serait revenu de Montmartre, ou même si Monsieur aurait bu! mais, sur ce bureau! et avec la fumée de cigarettes!...
--Tiens... oui... c'est drôle!
--Je ne trouve pas, Monsieur, et, sauf le respect que je lui dois, je puis dire que, si Mlle Marguerite était ici, jamais elle n'aurait permis ça!
--Jamais, Louis, certainement... Non, je ne compte pas me coucher. Préparez-moi un bain et apportez mon café au lait.
--Oh! Monsieur me fait bien de la peine!
--Et à moi donc, mon brave Louis!» dit Jacques en s'étirant.
Le valet de chambre regarda son maître d'un air surpris, puis il se retira pour obéir aux ordres reçus.
Damien plia la lettre, la mit sous enveloppe, écrivit l'adresse, cacheta, timbra, et dit à Louis qui entrait, un plateau à la main:
«Louis, vous mettrez ceci à la poste.»
C'était fait... c'était fini... Jacques ne pouvait le croire; il restait dans un état de stupeur singulière qui lui vidait l'âme en quelque sorte... C'était fini.
«Encore faut-il que M. Sandgate m'emmène avec lui... Non, de toutes façons, c'est fini!»
Louis repassait, entrant dans la chambre de Damien.
«Que portez-vous là, Louis?
--Une branche pour fixer à la tête du lit de Monsieur; nous sommes au dimanche des Rameaux.
--Quel est ce feuillage-là?
--Du laurier, Monsieur, du beau.»
Peu d'instants plus tard, Jacques allait regarder la longue branche verte courbée à son chevet.
«Oui, dit-il, c'est beau, le laurier.»
CHAPITRE XXVI
LE PROJET ABSURDE
Il arrive qu'une gageure absurde réussisse, qu'une rencontre impossible se place, un jour, entre deux portes, qu'une folle aventure trouve à se comparer à plus folle encore. Ce sont là les faux pas de la Fortune. Elle se dirige, le plus souvent, de façon bourgeoise, banale, convenue et convenable, mais, parfois, elle trébuche à cause de ses yeux bandés.
Ce dimanche des Rameaux, Damien se vit retenu à déjeuner par M. Sandgate dans le petit hôtel de genre anglais où dès onze heures du matin il était allé lui rendre visite et lui apporter les trois brochures qu'il avait écrites sur l'art persan. De la campagne, il ne fut bientôt plus question, l'affaire ayant été vite réglée, à la satisfaction, semblait-il, des parties contractantes, puis on parla d'autre chose.
«Vous intéressant comme vous le faites à ces questions, disait M. Sandgate, et surtout avec les connaissances solides que vous possédez, je ne comprends guère que vous n'ayez pas poussé une pointe en Asie. Téhéran est, je vous le garantis, Monsieur Damien, aussi divertissant que Montmartre, et le lac Néris vaut largement la mare d'Enghien.»
Comment imaginer plus belle entrée en matière?
«Monsieur Sandgate... encore faut-il pouvoir! répondit Jacques. L'occasion m'en serait offerte que j'aurais vite fait mes malles. Hélas! on trouve aisément un ami qui, de grand coeur, vous accompagne à Biarritz, un autre pour une tournée en Algérie, en Egypte, en Grèce à la rigueur... Celui qui vous propose des promenades aux confins de l'Iran ne court pas les rues de Paris. Mon musée m'accorderait, je pense, une mission, sans me charger de chaînes officielles, mais si l'on se passe difficilement d'un guide pour pénétrer un peu l'antiquité de seconde main des bibliothèques (mon maître Clément Martin y fut un introducteur délicieux), c'est pure folie que de se rendre à pied d'oeuvre, seul et n'ayant pour tout bagage qu'une érudition courte et pas la moindre expérience.
--Vous parlez très sagement, Monsieur Damien; toutefois (permettez-moi de me montrer brutal), vous parlez trop comme un Français. Un Français dira gentiment, de façon amusante, le désir (oh! immodéré!) qu'il a de connaître la ville chinoise ou mexicaine que vous venez de lui dépeindre; répondez: «La gare est à deux pas, le bateau part lundi en huit...» il voudra réfléchir.
--La critique peut s'admettre, dit Jacques... Et, maintenant, laissez-moi vous répéter que j'aurais une chance, la moindre! de vous accompagner en Perse...
--Holà! holà! Monsieur Damien! dit Sandgate en souriant, cela est-il bien sûr, bien sérieux? Pourquoi donc achetez-vous une propriété en Normandie, si vous comptez l'abandonner tout de suite?»
Jacques interrompit d'une voix sèche:
«Je suis parfaitement libre, et rien, entendez-vous, Monsieur Sandgate! rien ne me retient en France.
--Alors je vous dois des excuses et vous serez assez bon pour déjeuner ici avec moi. Ensuite, nous pourrons aller dans le fumoir où il n'y a jamais qu'un vieux colonel sourd.»
Ainsi fut fait et, vers trois heures de l'après-midi, M. Sandgate disait encore:
«Il ne reste donc plus à résoudre qu'un important problème moral.
--Un problème moral?
--Oui, Monsieur Damien. Vous êtes un galant homme, un parfait gentleman, et j'ai grand plaisir à causer avec vous, mais comment supporterons-nous de nous voir tous les jours, dès l'aube, et à toutes les minutes du jour; de prendre tous nos repas sur la même table ou la même planche; de dormir sous la même tente, toutes les nuits? Comment supporterez-vous de voir continuellement le même Edwin Sandgate à cheval, à vos côtés? Comment supporterai-je de voir le même Jacques Damien à cheval, tout près de moi, sans que je puisse ni l'écarter, ni le supprimer?
--C'est affaire d'équilibre nerveux, dit Jacques... et le mien, je l'avoue, a été très instable.
--Mais, dit M. Sandgate, moi je sais un moyen, sinon de nous arranger, du moins de... de nous essayer.--Je vous ai dit que je devais aller en Angleterre, dans ma famille... Je croyais quinze jours, ce sera cinq semaines, le bateau de mai étant meilleur. Venez passer un mois chez mes parents, ils vous recevront avec plaisir. Vous jouerez au billard avec mon père et mon beau-frère, au tennis avec ma soeur, à la balle avec ses enfants, si ça vous amuse, et vous me verrez tout le temps! A la fin, nous aurons peut-être envie de nous griffer, alors nous le dirons; si, au contraire, nous pouvons vivre ensemble, il vous restera huit jours pour faire vos malles... Et nous partirons tous les deux: Marseille, Port-Saïd, Aden, Kurachee, Mascate, Bender-Abbas... et plus loin.
--Merci de votre proposition, Sandgate; j'accepte.
--Merci du plaisir que vous m'offrez, Damien. Par conséquent, demain soir, gare Saint-Lazare... Nous prendrons le Dieppe-Newhaven. A Newhaven, la voiture de mes parents nous mènera chez eux.»
* * * * *
Jacques se rendit aussitôt chez Gautier Brune et lui conta longuement son histoire.
«En résumé, je me jette à l'eau... avec des formes. Je souffre, mais la décision est prise, l'aventure est même engagée. Je crierai peut-être, comme les fiévreux que l'on descend dans leur bain, mais je ne demanderai pas grâce. Je ferai encore, de temps en temps, du batelage et des pitreries (si le bon Sandgate ne s'en offusque pas trop), car je manquerai toujours de simplicité et l'on ne jette guère un costume qui vous va bien, même quand il déplaît ou n'est plus de mode... Enfin!... à Dieu vat!... Dis, mon petit Gautier, tu t'occuperas de Marguerite?
--Avec les instructions que tu m'as données (j'ai d'ailleurs pris des notes), la tâche me sera facile. Tu sais, Jacques, ta mère serait fière de toi.
--Tant mieux. J'ai encore très mal... très! J'avais déjà souffert, mais je n'avais pas assez souffert... Souffrir davantage, ça nettoie, en quelque sorte. Oui, mais ce sont de vilains moments à vivre. Quitter Marguerite me paraissait un acte insensé! Pourtant, voilà que je l'ai quittée!... Tu la soigneras, Gautier? tu veilleras sur elle?
--J'irai même la voir, et nous nous écrirons.
--Peut-être répondra-t-elle à ma lettre d'hier... de ce matin...
--Oh! sans doute!
--N'est-ce pas, tu la traiteras comme une amie? pas comme la maîtresse lâchée par un ami?
--Elle est déjà une amie pour moi: elle a mon affection et ma profonde estime.
--Tu crois qu'elle peut guérir?
--Dans le milieu tranquille où elle se repose le corps et l'âme, elle ne tardera pas à reprendre un parfait équilibre.
--Tu me donneras des nouvelles?
--Bien entendu.
--Je l'aime tant, Gautier!
--Tu l'aimes tant que tu lui rendras la santé physique et morale, après lui avoir rendu le respect d'elle-même. Pour en arriver là, tu t'es courageusement saigné, saigné à blanc. C'est bien, Jacques.
--Mais elle aussi, qui m'aimait tant, m'a rendu l'espoir que j'avais perdu, m'a refait une volonté. Pour en arriver là, elle s'est assez vaillamment mise à la torture.
--Vous avez été braves tous les deux... Ta récompense, tu peux déjà la deviner: Marguerite retrouve une vie normale et simple, la vie qu'elle aurait dû vivre; toi, tu te composes une vie d'action et de travail, aventureuse, exotique et fantaisiste, tout cela qui est fait pour toi et que ne te promettait pas, je pense, la croisière de Brigneux! Ah! le voyage en Perse se présente autrement!
--Dis-moi, Gautier... entre nous... Marguerite n'a jamais su que je buvais?
--Non, j'en suis certain.
--Ah!... bon... Cela m'aurait été fort désagréable... Et maintenant, au revoir, je rentre chez moi.
--Quelle erreur, Jacques! ta mine est bien trop mauvaise. Couche-toi sur la chaise-longue, fais une sieste avant le dîner. Tu dîneras ici.
--Oh! volontiers! seulement, passe-moi d'abord le téléphone: je voudrais dire à Louis de me préparer une petite malle pour l'Angleterre, et ma valise. N'oublie pas, Gautier, que je quitte Paris demain... que c'est presque le grand départ!
--Je m'en souviens, dit Gautier; je n'aurais garde de l'oublier. Vraiment, Jacques, je t'aime beaucoup.»
CHAPITRE XXVII
LA JEUNE FERMIÈRE
Le lendemain, Jacques trouvait M. Sandgate au rendez-vous convenu. Ils partirent pour l'Angleterre et Jacques vécut un mois à la campagne, dans une maison confortable, élégamment rustique, entourée de gazons nets, de fleurs choisies, de beaux arbres décoratifs en leur verte antiquité. A ce foyer, il reçut le plus chaleureux accueil. On le considérait déjà comme l'ami d'Edwin, l'ami auquel Edwin, ce fils, ce frère, cet oncle chéri, serait sans doute confié, lors de son prochain et glorieux voyage en Perse. Damien et son futur compagnon travaillaient, le soir, dans une grande bibliothèque bien fournie des livres qui leur seraient utiles, d'autre part, les journées s'écoulaient vite, occupées par les jeux et les rires des enfants, par des promenades à pied, des courses à cheval. Seules les nuits de Jacques étaient douloureuses à vivre. Avant de s'endormir, il se répétait encore, il se répétait sans cesse les quelques mots du billet reçu deux jours après son arrivée chez Sandgate et dont il voyait parfois se dessiner dans l'ombre l'écriture tragiquement brisée:
«Mon ami aimé!--Non! ne viens pas! Je te répondrai lundi prochain. Je ne pourrais pas, avant! J'ai besoin de quelques jours encore, pour pleurer.
«MARGUERITE.»
Le mercredi suivant, il lisait d'elle une lettre plus longue, pathétique par l'effort manifeste qu'elle révélait.
«Mon ami aimé.
«Je n'en peux plus! J'ai, comme toi, tout juste assez de courage... Ah! tout juste!... mais Gautier m'écrit qu'il faut rester calme. Alors, je tâche. C'est dur. Pour m'aider, je prie. Ayant beaucoup prié depuis ton départ, je me décide à t'écrire ceci.
«Jacques, tu me montres mon devoir et, parce que je t'aime tant, je vais accomplir ce devoir, malgré tout, jusqu'au bout. Maintenant, je n'oserai plus faiblir. Tu viendrais ici que je m'enfuirais peut-être! La photographie de ta mère, la belle photographie que tu m'as donnée, est devant mes yeux: Mme Damien me regarde. Quand mon chagrin sera trop gros, quand j'hésiterai, je lui dirai: «Madame, que dois-je faire?» et je suis sûre que, chaque fois, elle me répondra.
«Jacques, je serai une honnête fille. Ta fermière doit être une honnête fille. Cette ferme va me donner du travail, beaucoup, souvent du tracas, mais aussi, j'espère, bien de la satisfaction. Gautier me dit qu'il viendra me voir, de temps en temps. Il pourra se rendre compte que je suis une fermière scrupuleuse. Tu sais, Jacques, j'ai un peu de connaissance des affaires de la campagne; ce sera mon plaisir de te le prouver, un jour; et puis, ce que je ne sais pas, je l'apprendrai. Merci de ta grande bonté, mon ami aimé, je la sens bien profondément, et aussi ta peine à me quitter.
«Envoie-moi, si tu as un moment pour ça, un livre pas trop difficile sur la Perse. Je voudrais te suivre un peu. Et j'ai encore quelque chose à te demander. Permets-moi de ne plus te tutoyer. Une fermière ne tutoie pas le maître. Ce n'est pas convenable.
«Adieu, mon maître. Faites un bon voyage. Je ne trouve rien d'autre à vous dire. Tout le reste, je le garde dans mon coeur.
«Votre fermière dévouée:
«MARGUERITE DUMONT.»
Un mois plus tard, Sandgate et Damien causaient devant l'écurie où ils venaient de ramener leurs chevaux, après une promenade.
«Mais oui, Damien, vous êtes un excellent cavalier, très sérieux et qui ne s'absorbe pas dans les détails de manège. Cela vous servira en Perse.
--Vous m'emmenez donc en Perse, Sandgate? je ne savais pas!
--Vous m'accompagnez toujours en Perse, Damien? Vous ne m'en aviez rien dit, personnage insupportable!
--Eh! justement! me supporterez-vous? Ne l'oubliez pas: je suis venu faire un stage...
--Un stage d'affection, car on va être désespéré, mon cher! Les enfants perdront un grand ami et je crains que Monsieur Jacques ne remplace souvent l'oncle Edwin dans leurs souvenirs! A mes précédents départs, moi seul, je réunissais tous les regrets.
--Quand partons-nous?
--Désirez-vous rentrer en France pour faire vos malles?
--Autant les acheter et les faire à Londres où, comme vêtements coloniaux, nous trouverons tout ce qu'il faudra. Quant au reste... Non, je ne m'arrêterai pas à Paris. Un ami viendra m'embrasser à la gare. J'écrirai à mon valet de chambre pour qu'il ferme chez moi. C'est un honnête garçon, il s'en chargera fort bien, comme aussi de m'expédier les quelques objets, livres et souvenirs, que j'emporte.