Part 13
«Vous n'avez pas voulu me croire, Gautier, mais je ne me trompais pas. C'est bien le diable qui le tourmente. Il y a, près de la ferme où nous habitons, à quelques pas, une petite église, au bout du village, où je vais souvent prier, et je suis sûre que, la nuit d'après, il rêve d'une façon moins pénible, qu'il a moins de tracas.--Mais j'ai grand besoin aussi de prier pour moi. Je vous l'avais dit, Gautier, vivre à côté du Diable, c'est plus qu'on ne peut supporter. Je m'éveille, quand Jacques se plaint, et je sais que le Diable est là, que le Diable le tourmente, et il me tourmente en même temps, avec toute sa méchanceté. Oh! ça fait des nuits terribles! Et vous comprenez, il a raison de s'attaquer à moi; je n'ai pas le droit de me plaindre: j'ai tant péché! Et maintenant encore, car il faut voir les choses comme elles sont... Mon amour pour Jacques, c'est un péché; ça durera quelque temps où j'aurai du bonheur, mais, un jour, je serai punie, et que voulez-vous! ce sera bien fait!
«Tout de même, Gautier, les journées, vous savez, elles sont très douces, depuis le matin, très tôt, jusqu'au soir. Jacques est si gentil avec moi, si poli, si complaisant! Il pense à tout! Mais les nuits! Ah! on paye bien cher, la nuit, le bonheur qu'on a eu, le jour! Quelquefois, je deviens folle. Je tremble, je grelotte. Jacques dort près de moi; il murmure des mots, tout bas; j'écoute: il parle, puis il gémit, il voudrait se défendre; puis il crie, le pauvre garçon! Le Diable est là; on le verrait que ce serait la même chose; alors je m'asseois dans le lit, je me tiens la tête et, quand je peux, je fais ma prière, pendant que Jacques souffre. Ah! il faut beaucoup prendre sur soi, à de pareils moments, pour ne pas crier aussi. C'est bien de la misère, vous savez, Gautier!
«La fin, je la vois. Je vais continuer à maigrir, je serai tout à fait laide et, peu à peu, sans le vouloir, Jacques ne m'aimera plus. Il se montrera gentil encore, parce qu'il a bon coeur, mais je sentirai qu'il ne m'aime plus... C'est trop horrible pour y penser! Et moi, Gautier, je l'aime tous les jours davantage! Que voulez-vous: Dieu n'a pas arrangé le monde pour que les gens qui font le mal soient heureux. Ce serait vraiment un peu facile, et les autres pourraient se plaindre... Combien de temps cela va-t-il durer? J'attends... Oui, j'ai l'impression que je ne vis pas, que j'attends... Et je prie pour que, ce jour-là, ma punition ne soit pas trop sévère.
«Et pourtant, Gautier, ici, c'est bien un endroit où l'on devrait être heureux... la campagne, avec toutes ces choses autour de soi que l'on connaît. Figurez-vous! Jacques ne savait même pas distinguer les légumes les uns des autres! En se promenant, on ne rencontre pas des figures avec un méchant sourire, comme à Paris, ni ces passants qui vous bousculent en ayant l'air de ne pas le faire exprès. Il y a des bêtes et des paysans et des plantes, et la ferme est si belle, si bien arrangée, et l'église est si jolie!--Ah! oui! mais il y a le remords, et les nuits qui sont terribles, et tout le chagrin!
«Excusez-moi, Gautier, de vous écrire une lettre aussi maladroite; je ne sais pas écrire des lettres et souvent je ne trouve pas ce que je veux dire. Seulement, il fallait que je vous écrive toute seule, sans que Jacques m'aide. Alors vous me pardonnerez.
«Et vous me croirez, Gautier,
«Votre amie très dévouée:
«MARGUERITE DUMONT.»
Gautier Brune plia les deux lettres, les remit dans leurs enveloppes et les glissa dans son portefeuille, puis, ayant tiré de sa bibliothèque un gros cahier de références manuscrites, relié, il le feuilleta, cherchant une note prise à l'hôpital, cinq ou six ans auparavant.
«Léonie Kerdanet... Léonie Kerdanet, la petite lingère... oui, voilà...
«Mon souvenir était juste: un beau cas de folie mystique... Même âge à peu près, même éducation première, aventures analogues, et ce même regard... Marguerite n'est qu'au début!...
«Tiens... Je ne savais pas qu'elle fût morte. Je me rappelais le jour où on l'avait évacuée sur Villejuif, mais... oui, elle est morte.
«Je vais relire encore une fois leurs deux lettres...
«Et que fera Jacques, lorsqu'il se doutera?»
CHAPITRE XXIII
UN DIALOGUE
«C'est M. Damien, dit Valérie en ouvrant la porte du cabinet de consultation.
--Toi! dit Gautier Brune d'un air surpris; je ne t'attendais pas!... pas avant longtemps!
--Charmant accueil!
--Que viens-tu faire à Paris?
--Rien qui puisse te troubler... Peut-on s'asseoir?
--C'est probable.
--Je demandais, parce que tu as l'air si joyeux de mon arrivée, si transporté d'aise et de contentement!
--Allons! ne sois pas trop spirituel; embrasse-moi et parle.
--Eh bien, voilà, c'est toute une histoire. J'ai appris, il y a trois semaines environ...
--Comment va Marguerite?
--A peu près; ni bien ni mal. Elle n'est d'ailleurs pas ici.
--Tu es seul?
--Oui. Je te disais donc qu'il y a trois semaines, j'ai appris le retour inopiné de l'explorateur anglais qui est propriétaire de la ferme que nous habitons. Cela m'a beaucoup ennuyé: on a déjà ses habitudes, tu comprends; on est heureux, on n'a pas envie de partir. Sais-je s'il prolongera le bail? Il ne gênait personne, là-bas en Perse; que n'y restait-il? D'autre part, des gens du pays disent que le brave homme nourrit vaguement l'intention de vendre. Il le désire et ne le désire pas. C'est un projet obscur. Enfin, il faut voir. Il habite Paris, pour le moment; j'ai écrit et me suis rendu compte, à lire ses épîtres, que le mieux serait de causer. Alors, me voilà. J'ai rendez-vous avec lui, ce soir, à six heures. Acheter la bicoque, le jardin et la terre, à prix raisonnable, cette idée vaut qu'on la discute. Avoir un coin bien à soi, hors de Paris, loin du bruit, en somme loin de tout, mais près du bonheur, ce n'est pas à dédaigner, mon vieux! Y passer l'été au vert, en paix, au calme, et revenir, mieux armé contre le tumulte et la cohue, la cervelle reposée, l'âme tranquille... ce projet peut se défendre!
--Tu comptes, si je t'entends bien, fixer ta vie près de Marguerite?
--Mais toi, comment l'entends-tu? Non, Gautier, je ne compte pas l'épouser. Je trouve en moi-même un fonds bourgeois et raisonnable qui s'y oppose. Si j'étais un sauvage, sans doute penserais-je autrement; or, je suis un bourgeois qui, malgré l'ennui, l'agacement, le dégoût, parfois, que lui cause la société de ses semblables, aime cette société, en a besoin, pour tout dire, et ne veut pas s'en retrancher. L'île déserte, même délicieuse, n'est pas une île pour moi, et si j'ai assez amèrement souffert de ce que l'état de mes nerfs fût mauvais, c'était que, par ce fait même, je me trouvais, certains jours, tenu à distance de la communauté. Suis-je clair?
--Lucide, mon vieux Jacques, et plein de bon sens.
--Par conséquent, je n'épouserai pas Marguerite, tout en trouvant que ce ne serait pas une sottise, tout au plus une action étrangère à ma nature, donc inutile à tenter. Pour la mener à bien, il faudrait être différent de moi, autre, en un mot, mais cet autre serait-il pas plus noble que moi? Je n'épouserai pas Marguerite; quant à vivre sans elle, loin d'elle, privé d'elle, cela est au-dessus de mes forces, cela m'est impossible. J'ai besoin de sa présence, de sa voix, de son regard, de son parfum; enfin, je l'aime et je ne doute pas qu'elle ne m'aime aussi.
--Ses lettres me l'ont plus d'une fois fait comprendre.
--Près d'elle, je suis tranquille; je souffre souvent, mais je ne manque pas de courage pour souffrir; près d'elle, j'ai senti s'éloigner, se fondre, en quelque sorte, et disparaître les dernières tentations qui m'attiraient vers un bar aperçu la nuit, un café brillant, une salle sonore où l'on boit. Ces lieux me sont devenus indifférents et, si je paye encore chèrement le danger de les avoir côtoyés de trop près, ayant une hérédité mauvaise, du moins la torture n'est-elle plus la même, Dieu merci!
--Et, maintenant, quels sont tes projets?
--Aller rendre visite à mon propriétaire, cet après-midi même, discuter la question avec soin, rester trois jours à Paris, quatre peut-être, retourner auprès de Marguerite et rapporter là-bas quelques conseils que tu me donneras touchant sa santé.
--Elle est donc malade?
--Non, je ne crois pas, et, pourtant, elle maigrit d'une façon qui m'inquiète un peu, sans compter les névralgies qui la torturent et me rappellent, comme martyre, celles dont souffrait Maman. Marguerite a dû t'en parler dans ses lettres, car elle t'a écrit souvent, n'est-ce pas?
--Elle m'a écrit souvent. Elle m'a encore parlé de bien d'autres choses que de ses névralgies.
--Que veux-tu dire?
--Dis-moi, toi-même, comment tu la trouves.
--Mais, mon pauvre ami, je ne saurais répondre de façon sensée à ce que tu me demandes là! Je l'aime... n'est-ce pas suffisant? Je vais aussitôt me l'imaginer mourante! Je chercherai, je découvrirai les symptômes de toute maladie qu'il te plaira de m'indiquer. Elle serait venue à Paris avec moi que tu l'aurais vue, mais elle semblait désireuse de rester à la campagne. Il y fait beau, en ce moment, et le jardin l'intéresse, en plus des travaux de la ferme. Crois-tu qu'elle soit souffrante et voulait me le cacher?
--Je n'en sais précisément rien, mais tout, dans ses lettres, m'engage à le penser.
--Mon Dieu!
--Ecoute, Jacques... J'avais songé, d'abord, à te l'écrire, mais c'était vraiment trop dangereux; il fallait que tu fusses là, devant moi. Ecrire... on ne sait jamais! J'ai résolu d'attendre ton retour, et maintenant... profitons-en. Tu vas rester bien tranquille, tu me laisseras parler, tu ne te fâcheras pas, tu seras patient, comme aux jours où tu causais avec ta mère et qu'elle te disait des choses un peu dures, parfois.
--C'est bon... mais fais vite.
--Je tâcherai... Valérie, je n'y suis pour personne.
--Pour personne, Monsieur.
--Tiens, Jacques: des cigarettes... Imagine une jeune fille de tempérament nerveux, ayant vécu la vie horrible qui fut celle de Marguerite. Elle en a senti l'horreur, mais l'abjection à laquelle, pourtant, elle croyait se mêler, ne l'a pas salie. Après des aventures où elle s'était donnée, d'autres sont venues où elle se vendait, et cette pensée ne la quittait pas. Elle étouffait de honte; un jour, elle se serait jetée dans la Seine ou sous les roues d'un autobus charitable; elle n'en pouvait plus. Or, elle rencontre, soudain, quelqu'un qui, pour s'amuser d'abord, par curiosité ensuite, puis par sympathie, enfin par amour, la traite, non pas comme une fille des rues, mais courtoisement, affectueusement, tendrement, comme elle ne rêvait pas que l'on pût la traiter. Alors elle renaît peu à peu, elle se retrouve; elle aime et se sent aimée. A cet homme elle s'est offerte, esprit, coeur et corps. J'ai dit: elle se retrouve; car, ne l'oublions pas, ce n'était pas n'importe qui. Elle se retrouve; elle avait un caractère bien à elle, une personnalité marquée, peu développée peut-être, en apparence, mais vivante: elle retrouve cette personnalité avec d'anciennes habitudes, les vestiges d'une éducation ancienne, les traces d'une ancienne discipline. C'était une paysanne, croyante et simple en ses croyances, passionnée, intelligente et tendre. Son intelligence, elle s'en est servie à s'affiner pour te plaire; elle a réussi; sa passion, sa tendresse, elle en savait l'usage, mais il restait sa foi.
--Et tu vas me dire que Marguerite veut me quitter par scrupule religieux... Si elle fait ça! si elle fait ça! je descends tout de suite chez le bistro d'en face, et je me saoule à mort... et pour longtemps!
--Tais-toi! ou, du moins, quand tu m'interromps, sois honnête: c'est du chantage, cela! Tais-toi, et laisse-moi finir... Il restait donc sa foi. Quand, après la mort de ta mère, tu as été, pendant quelques semaines, si malade, elle t'a bien soigné, je pense? Je l'ai vraiment admirée pour les qualités diverses dont elle faisait preuve: vigueur physique, courage moral, effort patient et constant, habileté... mais quoi! elle t'aimait!... Comme elle n'est point sotte, elle a profité de ces jours d'angoisse où, parfois, tu te laissais aller, où tu te surveillais mal, et une vague inquiétude qui l'avait déjà frôlée a pris forme... Elle a deviné tes hallucinations et l'épouvante que tu en subissais; elle a fini par en être le témoin, le témoin épouvanté. Elle en ignore la cause première, mais ayant vu, toute gosse, un vieux paysan trop ami de la bouteille payer cher cet amour par des visions étranges...
--Elle en a conclu spirituellement que je me saoulais!
--Elle en a conclu (mon petit Jacques, tu es bien embêtant!) que des accidents, aussi inattendus chez quelqu'un qui ne boit que de l'eau, devaient tout de même avoir une raison. Elle l'a cherchée; elle l'a trouvée, ou du moins en a trouvé une.
--J'avoue que tu m'intéresses!
--Rappelle-toi son enfance pieuse, les leçons probables du curé, l'église voisine, les histoires que l'on doit raconter au coin du feu, tout cela qui s'imprime si facilement en un cerveau d'enfant... «Jacques, s'est-elle dit, voit des choses qui ne sont pas, c'est par conséquent le diable qui les lui fait voir!» Une nuit, tu l'as réveillée en te levant, tu as passé dans ton bureau...
--C'est exact.
--Et tu as parlé imprudemment avec le pantin de bois roux... Eh bien, le diable, c'est le pantin de bois roux; elle le croit, elle le sait, elle ne veut plus en démordre.
--Ma pauvre Marguerite!
--Et depuis que tu as surtout des cauchemars, elle les écoute passionnément, elle les détaille, elle les analyse, elle s'en nourrit. Le reste du temps, elle prie.
--Pour tout dire, je suis possédé?
--Oui... elle aussi.
--Comment ça?
--Elle vit à côté du Diable; elle le sent près d'elle, qui rôde alentour, elle subit son influence, elle a peur de lui. Elle avoue même que s'il l'attaquait directement, au lieu de s'en prendre à toi, elle n'aurait qu'à s'incliner, puisqu'elle a péché, puisqu'elle ne cesse de pécher en t'aimant. Alors, elle souffre.
--Et toi, tu prétends faire le chirurgien, aujourd'hui? tu aiguises ton petit couteau?
--Je ne prétends rien faire du tout, sauf te mettre au courant d'une situation pénible dont tu ignorais certains traits.
--Mais le résultat?... Folie mystique?... Elle deviendrait folle?
--Je l'ignore autant que toi. Je ne puis que te répéter toujours la même chose: les dernières lettres de Marguerite sont d'un ton qui m'inquiète.
--En tout cas, vivre à mes côtés te semble mauvais pour elle?
--Me semble...
--Et, d'autre part, vivre loin d'elle me devient, à moi, tout à fait impossible!
--Tu le dis... Je suis persuadé que tu le crois... Cependant tu ne saurais en être sûr...
--Et moi qui pensais acheter cette ferme!
--Puisque le contrat de vente n'est pas signé, cela reste un projet; les projets se revisent.
--Gautier, tu parles comme un livre! Et, maintenant, je prends la porte... Tu permets?
--Si tu me jures que tu ne médites rien de stupide.
--Oh! je ne médite rien du tout! J'ai le coeur et l'esprit trop en désordre pour rien méditer. Je souffre; cela suffit amplement.
--Tu me tiendras au courant?
--Au courant de ce que je souffre?... bien entendu!
--Allons! va-t-en! mais reviens vite.
--Demain, peut-être.
--A demain, Jacques... Valérie, le pardessus de M. Jacques.
--A demain, mon vieux Gautier... Merci, Valérie. Au revoir.»
CHAPITRE XXIV
L'ÉPREUVE
Ce même soir, Jacques Damien achevait à table, en buvant son café, un dîner solitaire. Il écrasa dans la soucoupe une cigarette charbonneuse qu'il ne fumait plus, se leva et alla s'enfermer dans son bureau. Sa causerie avec Gautier Brune l'avait beaucoup secoué. Il se sentait encore la cervelle confuse; il n'y voyait pas clair. En outre, il n'osait pas réfléchir, il écartait obstinément la pensée harcelante qui, sans cesse, rôdait autour de lui. Il vivait dans une obscurité complète. Aucun changement ne se produisait, aucune de ces illuminations merveilleuses qui vous jettent de la lumière dans l'âme, jusqu'au tréfonds. Il avait peur de se poser officiellement le problème dont les nombreuses données inconnues et les facteurs notoires dormaient en lui.
«Cela est très joli, se dit-il, mais... Voyons, je n'ai pas sommeil; me coucher serait donc me préparer une nuit blanche, et puis, à quoi bon remettre l'épreuve au lendemain? Je ne saurais l'éloigner indéfiniment; il faudra bien que je m'y livre, un jour ou l'autre... Alors?... Enfin cette visite à mon propriétaire, elle complique tout, au lieu de tout faciliter.»
Il avait pourtant reçu un accueil charmant de M. James Sandgate. Son intention de vendre, loin d'être supposée, parut à Jacques très réelle et sa façon de traiter la question ne laissa pas que de lui plaire.
«Voilà, Monsieur Damien, inutile de faire des phrases, n'est-ce-pas? et puis, en français, je manquerais d'art. Je suis explorateur, je retournerai dans la Perse, bientôt. Quinze jours à Londres, d'abord... mes parents, ma soeur, mes petits neveux... et à la fin du mois, je m'embarquerai à Marseille. Vivre en Europe, je ne peux plus! Je ne comprends pas qu'il y ait des gens pour vivre en Europe, avec le progrès dégoûtant, et la foule bien habillée, si laide! et les automobiles, et les autobus. Dans la Perse centrale, pas d'automobiles... (pas encore), pas d'autobus. A propos de la campagne, ce sera très vite dit: non, je ne prolongerai pas le bail. Trop ennuyeux d'avoir une terre où l'on n'habite pas. Si vous voulez acheter, alors c'est autre chose. Oui, je vendrai volontiers. J'ai un prix, un prix fixe, comme dans les magasins où l'on met une étiquette. Pas la peine de marchander. Si ça vous convient, entendu, très bien! si trop cher, je passerai les instructions au notaire, mais je serai content de vendre à vous, parce que vous êtes un soigneux locataire et puis la jeune dame, elle aime les bêtes, elle connaît les plantes, elle est polie avec les paysans, gentille avec les enfants. On me l'a dit.»
Et il nomma son prix, son prix fixe, inférieur au prix que Jacques présumait.
«Une excellente affaire, en somme...» pensait Damien.
Une excellente affaire, sans doute, mais qui ne rendait son angoisse ni moins actuelle, ni moins troublante.
«Sera-t-il suffisant que je vous apporte une réponse ferme (oui ou non), dimanche en huit?
--Dimanche en huit, la veille de mon départ pour Londres... Cela me convient parfaitement.
--Donc, à dimanche en huit, Monsieur Sandgate.»
Et Damien prit congé.
Cette visite le jetait dans une perplexité pire. Sans précisément se l'avouer, il comptait sur elle pour brouiller ses cartes, pour lui composer une partie injouable, perdue d'avance. Ne pouvant se décider seul, il espérait de façon sournoise, voire un peu lâche, que la vie déciderait à sa place en détruisant d'un coup ses beaux projets; or elle rapprochait la promesse du bonheur, du repos, à tel point qu'il n'avait qu'à tendre la main, dire une parole, signer un papier. Il souhaitait un destin contraire. Certes, il en eût souffert, mais s'en fût accommodé en pensant: «Je ne puis m'installer à la campagne avec Marguerite... Eh bien, c'est un rêve qui passe!» Non, avant un mois, s'il le désirait, Marguerite et lui vivraient dans leur ferme, dans leur maison, chez eux, entourés de leurs arbres, de leurs fleurs, de leurs fruits, de leurs bêtes, et n'ayant plus qu'à jouir de leur bonheur...
Jacques arpentait son bureau et songeait:
«En somme, je ne sais ce que je veux. D'une part, j'ai peur de rejoindre Marguerite; d'autre part, je ne puis vivre sans elle; oh! cela, je ne le puis. J'ai beau regarder en moi-même, je ne vois rien: L'homme qui s'examine croit volontiers qu'il suffit d'ouvrir la porte pour considérer tout à l'intérieur; de sa sincérité il ne fait pas cause, et doutera-t-il jamais qu'il soit perspicace!»
Jacques s'assit et se prit le front dans les mains.
«Non, je ne sais ce que je veux... peut-être parce que je ne sais pas ce que je suis. Il s'agirait de se connaître. S'étudier, raisonner sur soi et se trouver plus renseigné qu'auparavant ne doit pas être un travail aisé (j'entends, à faire honnêtement), car s'il ne tourne à l'apologie ou à la satire, il s'achèvera, le plus souvent, en bavardage; or la louange me paraît un soin que l'on peut laisser à ses amis, d'autre part, et composer un pamphlet sur sa propre personne n'offre rien de bien instructif, puisqu'on y mettra toujours de l'indulgence en n'attaquant que les seuls défauts qui peuvent plaire... enfin, j'ai déjà tant bavardé! Il s'agirait de se connaître... de se connaître.»
Damien montrait un peu d'agacement; il se laissait aller à faire des gestes.
«On se pose donc une question à soi-même, sur soi-même, et l'on ne songe pas que fournisseur et quémandeur ont du sujet une opinion semblable. A tout le moins, le portrait que l'on se donne de soi risque de contenter, mais il ne saurait surprendre. Tel trait, piquant, pittoresque ou naïf, aux yeux d'un étranger, paraîtra banal à qui l'étudie en soi, précisément parce que trop caractéristique, au lieu que tel autre, sans importance, le frappera par la rareté qu'il lui suppose.»
Il se leva.
«Y voir! y voir! trouver quelque chose! y voir! On marche, sur les cailloux difficiles d'une route éclairée; on ne bute que dans l'ombre... Et me voilà faisant des phrases au lieu de méditer! Je ne sais pas méditer: ma réflexion, si elle ne s'exprime par des paroles ou par des signes, devient diffuse et se perd. Il faut que je me croie au théâtre! il faut que je fasse effort pour m'agréer, m'épouvanter ou m'attendrir!... Je ne puis être sincère... et cependant je l'aime! je sais que je l'aime!»
Il était debout contre le mur, à gauche de la glace.
«Oh! s'écria-t-il soudain, comme je l'aime!»
Il venait de voir, piquée dans la tenture, la modeste épingle à chapeau que Marguerite portait à sa première visite.
«Cher souvenir!»
Il la prit; il la fit tourner entre ses doigts. De nouveau, il alla se rasseoir à son bureau et patiemment, avec la pointe de l'épingle, dessina toute une série de petits ronds sur le buvard. Il songeait... il songeait à cette douce vie paysanne qui lui donnerait tant de bonheur.
«Oui, mais elle...»
Il s'imaginait le repos de Marguerite troublé par ses cauchemars à lui; il se représentait Marguerite réveillée en sursaut, son angoisse dans l'ombre.
«Elle est plus malade que moi et c'est encore moi que je plains!»
Car, il s'en rendait compte, ses hallucinations diurnes avaient totalement disparu. L'idole n'entrait plus que dans ses rêves.
«Et je viens de vivre plusieurs heures, ici, sans penser une seule fois à mon vieux singe!»
D'ailleurs, le vieux singe restait bien tranquille au bord de sa planchette, mais cela n'intéressait pas Jacques: il s'occupait de lui-même, de son amour, de Marguerite.
«Suis-je tellement à plaindre? Suis-je plus à plaindre que celui-ci, que celui-là? Ils sont nombreux, ceux qui ont perdu leur mère, même tendrement chérie, nombreux, ceux qui gagneraient à l'échange de leur santé contre la mienne! et pourrai-je, par contre, en citer beaucoup que le sort a gâtés en leur offrant, comme à moi, une maîtresse adorée, un ami sans égal, une large fortune et plus de vanité qu'il n'en faut pour se plaire?
«Ma vanité, je l'ai portée en tout! jusqu'à être content (non, j'exagère) de souffrir d'une maladie peu commune... j'ai presque pensé: digne de moi!... Sans elle, sans ma vanité, mon histoire serait l'histoire du premier venu; ma vanité m'a permis d'avoir un peu d'orgueil.--Ma fortune... je m'en sers prudemment, comme un bourgeois.--Mon ami... faut-il supposer que Gautier me jouera de vilains tours?--Ma maîtresse... Ah! non! pas de ces idées-là! Eh! je sais bien que je l'ai ramassée dans la rue! que je l'ai ramenée de la rue! Qu'importe! elle m'aime; je l'adore. Je veux la garder, la garder pour moi. Elle me plaît. Puis-je la quitter, maintenant? Non, je ne pourrai pas!