L'esprit impur: roman

Part 12

Chapter 123,892 wordsPublic domain

«Je vais vous dire, Gautier!... Ne vous fâchez pas! ne vous moquez pas! c'est trop sérieux... Je l'aimais; chaque fois que je le vois, je l'aime davantage; c'est pour cela que je l'ai compris. Il est doux, il est bon, il souffre tant! J'ai voulu savoir la raison... Ah! vous ne pouvez deviner ce que j'étais, lorsqu'il m'a fait signe, un soir, de venir près de lui, sur un banc... Je me sentais si fatiguée! si malheureuse! et je me perdais, Gautier!... Il s'est trouvé là, juste au moment où je me perdais pour toujours. Ah! dès le lendemain, j'ai compris que je l'aimerais, que je l'aimerais de tout moi-même, qu'il n'avait qu'à donner un ordre pour que j'obéisse! Sa voix n'est jamais dure: un ordre donné par lui, c'est une phrase polie, gentille, c'est une prière. On regrette seulement de n'avoir pas fait ce qu'il disait avant qu'il ne l'ait dit... Puis, du temps a passé, et, un jour, j'ai bien vu qu'il avait peur... Pourquoi avait-il peur? Je le regardais, je le surveillais, mais je causais tout de même, je riais, pour qu'il ne se doute de rien.--D'abord, j'ai remarqué qu'il avait peur surtout dans son bureau. Il devenait nerveux, quelquefois, il ne répondait pas à une question, ou il répondait comme quand on pense à autre chose; il lui venait une expression que je ne connaissais pas, une expression qui a l'air de dire: «oh! que j'ai mal!» et il tournait alors les yeux vers un coin de la pièce, toujours le même. Moi aussi, je tournais les yeux et je ne voyais, dans ce coin, rien d'autre qu'un pantin de bois accroché au mur.--Un soir... j'aurais dû me taire... je lui ai demandé ce qu'était ce pantin de bois. Il a pâli tout de suite, comme s'il allait s'évanouir, et puis il s'est remis à parler, très vite, à s'agiter; le sang lui montait à la tête; il parlait, il parlait! il racontait des histoires à propos d'une idole envoyée d'Amérique, il disait qu'il y tenait beaucoup, à cette idole, mais que, plus tard, il la brûlerait, que nous ferions un grand feu de joie, que nous danserions autour en chantant... et encore d'autres paroles sans aucun sens; puis il a voulu sortir, me conduire au théâtre, mais il n'était plus le même. Moi, j'avais du chagrin, parce que je ne devinais pas d'où venait son chagrin, et c'est bien dur, Gautier, de rester comme une pauvre sotte, sans rien faire, à ces moments-là.--Enfin, une nuit, peu de temps avant la mort de Mme Damien, je l'ai entendu qui se levait doucement et passait dans son bureau. Il avait mis ce vêtement bleu qui est toujours sur une chaise, près du lit; un instant plus tard, il allumait une cigarette. La porte restait entr'ouverte; Jacques marchait de long en large. Je l'ai cru malade. Tout doucement, je me suis levée aussi et je l'ai vu qui marchait encore, éclairé par la lampe du bureau... Je n'ai rien dit, parce que les somnambules, n'est-ce pas, Gautier? c'est comme ça: ils se promènent, ils sont endormis et il ne faut pas les réveiller.--Mais il n'était pas somnambule, car, tout à coup, il s'est mis à parler...

«Ah! Gautier, que je tremblais fort!... Il ne criait pas, il parlait même à voix basse... on sentait bien qu'il avait peur. Il parlait à l'idole! oui, à ce pantin de bois accroché contre le mur! Mon ami, cela faisait pitié! Il lui parlait comme les enfants parlent à leurs poupées, je veux dire comme à une personne vivante: il l'accusait de le torturer, de l'empêcher de dormir, de le secouer, la nuit, en entrant dans ses rêves; et puis, il racontait qu'il avait vu une pomme sur le pied de son lit, une pomme qui riait, et que la pomme était très effrayante, mais qu'il l'aimait mieux que l'idole... une pomme, Gautier! il a dit une pomme!

«Il fumait des cigarettes et se promenait toujours, et moi, j'écoutais, pas, je vous assure, par indiscrétion, oh! non! mais il me venait une idée, une espèce de souvenir. Je me rappelais le père Arsène, le vieux meunier de chez nous qui buvait tant et qui voyait un serpent rouge, un lapin rouge, des grenouilles rouges sous son lit. Jacques parlait comme le meunier, avec d'autres mots et des phrases dites autrement, bien entendu, mais c'était tout à fait la même chose...

«J'écoutais... il a baissé la voix encore et j'ai entendu qu'il murmurait: «Tu m'empêches aussi de prier! Tu te mets en travers de mes prières! tu te grattes la jambe quand je prie! tu danses quand je prie, tu fais le clown, comme... (il a dit le nom du clown, un nom anglais), et tu changes la place des mots de ma prière...»

«Voilà, je crois, Gautier, ce qui m'a aidée à comprendre. Oui, j'ai compris, tout à coup, que Jacques était possédé du Diable, que le Diable entrait dans cette méchante idole pour faire peur à Jacques et que Jacques ne pouvait pas s'en débarrasser, qu'il souffrait à la façon du père Arsène, et qu'un jour, il verrait un bouc rouge, dressé sur ses pattes!--Son idole, c'est le Diable, déjà! c'est le bouc rouge!

«Depuis, ça continue, Gautier, plus ou moins, mais ça continue tout de même, et voyez-vous, mon ami, c'est horrible! Arsène, le meunier, eh bien, il se saoulait, la visite du Diable venait comme une punition; mais Jacques qui est si bon, si doux et qui ne boit guère que de l'eau, mon Dieu! de quel péché le punit-on et pourquoi ne peut-il plus prier? Alors j'ai pensé que c'est peut-être à cause de moi qu'il est puni, parce qu'en somme, n'est-ce pas, Gautier? je l'entretiens dans son péché en l'aimant, et lorsque j'ai eu cette idée, c'est moi qui ai commencé à prendre peur. Oh! Gautier! vivre si près du Diable, le savoir toujours là, tout à côté; se dire, la nuit: «le Diable est derrière cette porte!» c'est presque l'entendre! c'est presque le voir! Quelquefois, j'ose à peine entrer dans le lit de Jacques: je pense... (pardon de vous dire ces vilaines choses)... je pense: «le Diable me surveille: il regarde par le trou de la serrure, il profitera de notre péché, il sera plus fort, ensuite, pour torturer Jacques!...» Ah!... il y a des moments où je crierais tout haut, tant je souffre!... Et enfin, je sais qu'un jour, ce sera moi qui serai punie, moi qui le mérite pour tout ce que j'ai fait avant d'aimer Jacques... avant... Mais alors, je deviendrai folle... folle!... j'ai vu des gens fous... Et Jacques aura du chagrin, encore.»

Gautier n'a pas prononcé un seul mot, durant toute cette confession, n'a pas fait un seul geste; maintenant, Marguerite, les mains croisées, attend une réponse.

«Il faut, lui dit Gautier, que vous vous reposiez, que vous vous sépariez de lui, quelque temps.»

Stupéfaction du jeune visage...

«Mais...»

Comment Gautier n'a-t-il pas deviné le mot que ses lèvres ébauchent?

«Mais... je l'aime!

--Tous les deux, vous avez besoin de repos; vous êtes brisés.

--Mais je l'aime!»

Elle n'a rien d'autre à dire.

CHAPITRE XXI

L'INVITATION AU VOYAGE

Les jours suivants, elle ne voulut rien entendre, rien comprendre. Elle se tenait à ces simples mots: «Je l'aime.» Elle était butée. D'autre part, Gautier avait dû déconseiller à Jacques un voyage qu'il eût cependant fait sans Marguerite. Au milieu de la discussion, Damien avait interrompu en disant à son ami:

«Grand imbécile! tu ne sens pas la joie des choses!

--Certes, je la sens, répliqua Gautier d'un air calme; je crois seulement que tu la surfais. On t'a proposé un fruit savoureux; tes deux mains se sont tendues aussitôt. Voyons, que cherches-tu? dis-le moi clairement... Et puis, sans doute ai-je tort de me mêler de cette affaire et de donner mon avis avec tant d'assurance. Je parle peut-être à la légère; sait-on jamais! Te souviens-tu, Jacques, d'un soir, à Montmartre, l'an dernier, où nous avons parlé, deux heures durant, de l'imprudence psychologique, et découvert en elle la plus dangereuse forme de l'orgueil: le plaisir de prophétiser?»

Damien haussa les épaules avant de répondre:

«Aussi n'était-ce pas une prophétie que je te demandais, pas plus que je ne t'annonçais une décision. J'avais cependant besoin d'un conseil. Tu me le donnes. Je tiens maintenant à connaître tes raisons dans leur détail, afin de les mieux peser. D'ailleurs, connais-tu les miennes? Dès l'abord, quand Brigneux m'a proposé cette... cette parenthèse, j'ai été surpris et charmé. Brigneux se trouvait dans un de ses bons jours; il est alors très acceptable. Il causait amicalement, sur un ton simple qui, je l'accorde, ne lui est pas habituel.

«Damien, disait-il, je sais que tu aimes les voyages; or mon oncle, qui n'a d'autre qualité que d'être fort riche, me cède son yacht pour six mois et plus; par contre, il me prive de sa compagnie, la goutte le retenant dans son fauteuil. Si tout va bien, je pars dans trois semaines pour l'Amérique du Sud et compte, après avoir vu Rio, Buenos-Ayres et quelques autres villes que l'on dit assez drôles, visiter ces canaux de Magellan auprès desquels, paraît-il, la Norvège a l'air d'une mauvaise plaisanterie. Viens avec moi, Damien; le voyage de retour pourrait se faire par le cap Horn, si tu ne crains pas les coups de vent. Nous mènerons là une bonne existence de vieux camarades, nous verrons de belles choses et rentrerons contents l'un de l'autre.»

«Je t'assure, Gautier, il n'en fallait pas davantage pour me lancer dans un long rêve plein de brises, d'étoiles, de vagues et de souvenirs de poèmes: la mer australe, les canaux de Magellan, le cap Horn! Ces vocables ne sont-ils pas déjà une tentation de force singulière?

--Sans doute, mon ami, pour qui peut la sentir, pour qui peut l'avoir rêvée, mais Brigneux, si gentil qu'il ait pu te sembler, n'est pas de ceux-là. D'un voyage en Amérique du Sud, le long des côtes, toi, tu n'as vu que Magellan et les bourrasques du cap Horn, et cela suffit, en effet, pour ravir, mais Brigneux ne goûtait-il pas d'abord ce qu'il pouvait imaginer: les soirées de champagne à Rio, les cinq à sept mondains, les séances de bridge, les cercles bien tenus et les bars où l'on boit jusqu'à l'aube? C'est lui seul qui règlerait ce voyage; or, le temps passerait vite à contrefaire, (non, même pas!) à refaire simplement ce qu'il faisait à Paris de façon si banale. Vous rentreriez bientôt, sans avoir dépassé la République Argentine!

--Voilà qui est prophétiser, en effet, mon ami! Pourquoi, dès avant le départ, interdire tout succès à ce voyage dont je crois avoir besoin? Je suis resté trop longtemps à Paris. Qui sait si une bonne part de mes ennuis ne vient pas de cette réclusion relative, mauvaise pour quelqu'un qui n'a rien en soi de monastique? Quand tu me fais ces prescriptions d'hygiène, quand tu vas causer longuement avec Louis et la cuisinière, quand tu m'imposes des régimes peu délectables, que je suis d'ailleurs avec scrupule sans m'en plaindre jamais, où est ton but? Renouveler ma personne physique, n'est-ce pas, afin que la personne morale suive le mouvement? Penses-tu qu'un long voyage maritime serait très différent comme méthode? Voir du nouveau me renouvellerait peut-être. Devant des paysages composés autrement que ceux qui m'entourent depuis vingt-sept ans; devant un «jour le jour» inédit où, dès mon lever, je contemplerais, non plus cette maison à quatre étages dont je connais tous les locataires, bêtes et gens, mais un horizon plat, sans balcons, sans toits, sans gouttières; devant une seule, immense fenêtre, grande ouverte, que l'on ne ferme jamais; devant une plaine d'eau mouvante, sans crottin, sans voitures et, la plupart du temps, sans bateaux; enfin, plus tard, devant une côte qui ravirait mes yeux, fût-elle banale selon la mode argentine ou brésilienne, mais qui ne me rappellerait ni Saint-Raphaël, ni Paris-Plage; devant ces nouveautés singulières, M. Jacques Damien ne s'étonnera-t-il pas? ne tâchera-t-il pas de comprendre, d'aimer? Comme nous n'avons en nous qu'une place restreinte, ne devrai-je pas, pour m'habituer à ces choses nouvelles, chasser d'anciennes habitudes de mon esprit, tuer de vieilles manies, briser des attaches qui me semblaient solides en France? L'exotisme me tente, Gautier, laisse-moi partir!

--Eh bien, pars! dit Gautier, mais quoi que tu en penses et quoi que tu en rêves, ce voyage m'inquiète, me déplaît... Non! ajouta-t-il brusquement, il y a autre chose. Tu ne me feras jamais croire que Brigneux, dont la tenue ne fut ni sympathique, ni amicale, un soir que tu soupais avec lui et quelques dames, te prenne brusquement en si vive affection, qu'il s'impose ta compagnie pour six mois, sans pouvoir s'en distraire. Et puis, l'idée de vivre six mois avec Brigneux ne t'épouvante donc pas? Six mois, Jacques! vingt-six semaines! cent quatre-vingt-deux jours!...

--Cent quatre-vingt-trois, interrompit Damien d'une voix sèche: l'année est bissextile.»

Gautier ne voulut pas marquer le coup et poursuivit:

«Et songe aussi à la place qu'il tiendra, ce charmant compagnon: plus grande, à coup sûr, que les paysages qui pourront te ravir, car, si j'ai bien compris, tu seras seul de ton bord, à bord de ce yacht élégant? Mon avis se modifierait du tout au tout si je te savais en compagnie plaisante... En somme, pourquoi ne prendrais-tu pas Marguerite avec toi?

--Voyons, mon petit, tu déraisonnes! Brigneux compte emmener sa soeur. Tu la connais, je crois?

--Oh! murmura Gautier dont la bouche eut un vague sourire. Oh!» dit-il encore.

Et il pinça les lèvres.

«Mais passons. Cette recherche d'exotisme, cette visite aux Iles Fortunées, ce tour en Arcadie, je les jugerais très utiles et d'une invention excellente si je savais l'entreprise autrement conduite. Telle que tu me la présentes, elle équivaut à quelque petite excursion dans l'Adriatique dont les côtes, à cette heure, sont recherchées. En de certaines conditions, je te vois très bien te perdant, comme tu veux le faire, au cours d'un long voyage. L'hémisphère austral, fût-il américain (moi, je préfère l'Océanie), doit avoir des charmes assez forts; mais durant cette croisière, tu te retrouverais vite, mon pauvre Jacques, avec deux ou trois Montmartroises et Brigneux, dans un bar de Buenos-Ayres. Les hauts tabourets se ressemblent, et leurs occupants.

--Parfait! c'est élégamment dit et gentiment insinué...

--Quelle insinuation?... Oh! mon vieux! Je ne pensais à rien de pareil. Les bars ne seront plus jamais pour toi que des endroits où l'on s'ennuie!

--Très bien, et maintenant, pourquoi ces grimaces à propos de Mlle Brigneux? Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un garçon riche et sans attaches fasse un voyage, avec sa soeur, sur le yacht de leur vieil oncle, homme impotent et généreux?»

Gautier ne répondit rien, tout d'abord, se contentant de sourire avec douceur, puis il murmura d'une voix basse et triste:

«Oui, Jacques, je t'en veux de montrer en cette affaire une si parfaite innocence, et, néanmoins, je t'en sais presque gré, car cela me prouve combien tu es changé depuis quelque temps, quelle bonne influence Marguerite a eue sur toi, adoucissante, humanisante. Jadis, tu aurais été le premier à t'écrier: «Je ne marche pas! je ne me laisse prendre qu'à des pièges mieux construits!» Ce soir, c'est moi qui te mets sur tes gardes.

--Mais voyons, Gautier!... ce sont des imaginations de portière! je sais bien ce que...

--Tu as appris comme tout le monde, poursuivit Gautier, le scandale discret, vite étouffé sous les fleurs, que la soeur de Brigneux s'est offert ce printemps: son aventure avec le jeune Fitz-Russel qui lui promettait, entre autres choses, un titre, des terres en Ecosse, un yacht (ce n'est pas le même!) que sais-je encore! et qui, tout à coup, s'est échappé, ne rêvant plus que de chasser le renne au Canada. Je veux croire, d'ailleurs, que Mlle Brigneux n'a rien à se reprocher; n'empêche que ses allures faussement bohèmes prêtent à causer, à médire, que l'histoire Fitz-Russel est bien fraîche, bien proche, et que c'est un peu tôt, semble-t-il, pour que Brigneux t'invite à passer six mois à bord de son yacht...

--Rentre ta langue, vipère! tu me dégoûtes.

--Surtout puisqu'il supporte mal la compagnie de ce très cher camarade pendant deux heures au restaurant.

--Tu y reviens toujours! Cette invitation ne serait-elle pas plutôt une façon d'excuse de sa part?

--Ah! que j'aurais aimé assister à cette scène de Montmartre dont j'ai eu tous les détails par mon camarade, le docteur André! La sottise humaine est rarement aussi laide!

--Mais, mon petit...

--Et tu parles affectueusement de cet imbécile! Une excuse de sa part! c'est au contraire une réparation qu'il veut obtenir: la réparation d'une injure écossaise.

--Finissons, Gautier! tu t'emballes.

--Je déteste que l'on se moque de mes amis.

--Soit; je renonce donc à l'Amérique du Sud, puisqu'à ton avis on y trouve des chausse-trappes, mais l'idée de rester à Paris me devient insupportable, depuis que j'ai rêvé de voyages.

--Tu peux ajouter que ce séjour ne te vaut pas grand'chose. Eh bien... eh bien, va passer d'abord quelques semaines à la campagne, avec Marguerite.

--A la campagne, avec Marguerite...» répétait Damien, rêveur.

Mais Gautier ne disait plus mot; il avait l'air troublé, mécontent de lui-même. Bientôt, il prit congé de Jacques et rentra chez lui, marchant d'un pas sec, les mains dans les poches, la figure renfrognée, maussade.

CHAPITRE XXII

VILLÉGIATURE

Un jour, Gautier Brune reçut, à son courrier du matin, deux lettres qu'il ouvrit aussitôt: l'une était de Damien, l'autre de Marguerite, toutes deux timbrées du même village de Normandie. Il lut d'abord celle de Jacques.

«Mon vieux Gautier,

«Passer un été à la campagne! l'idée ne m'en serait jamais venue, à moi qui aimais tant les odeurs estivales de Paris. J'en trouve ici de toutes différentes que je ne connaissais pas, mais qui ne remplacent guère le parfum délicieux de l'asphalte amolli, du crottin recuit et du pavé de bois surchauffé. Sauf les cornes des autos qui passent sur la route, emportant leurs occupants vers des lieux plus approuvés par le monde des plages, je ne connais pas non plus les bruits paysans, j'entends les bruits du nord, car les parfums et les bruits de la Provence me sont familiers mais n'offrent aucun rapport. En ce pays, la vache meugle, le canard cointe, le chien jappe, le coq chante de façon toute normande (on dirait une série d'exemples de grammaire), et j'ai découvert un jeune chat qui, sur le toit de l'écurie, chaque nuit, miaule si singulièrement, de façon si persuasive, avec tant d'insistance et de lubricité, qu'il me réveille quelquefois.

«N'importe! je suis heureux, et tu remercieras encore ton vieux client de s'être entremis pour me trouver une villégiature que certainement je n'aurais pas dénichée tout seul. Marguerite s'y plaît; elle aime ce pays; nous sommes assez loin de son village pour ne pas la gêner, cependant elle reconnaît la même nature qu'elle connut jadis; elle me donne des leçons; durant nos longues promenades, j'apprends la botanique, par ses soins, enfin elle m'annonce le temps qu'il fera, le lendemain, sans plus se tromper qu'un bon baromètre.

«Cette propriété, mi-ferme, mi-campagne de plaisance, appartient à un Anglais qui, pour le moment, se promène quelque part en Asie centrale; elle est agréablement rustique, ni trop, ni trop peu, assez pour que l'on oublie la ville, pas assez pour qu'on la regrette; un tas de vieux meubles y parlent du passé et, par contre, l'installation électrique, la salle de bain, le chauffage (maintenant inutile... mais central), rappellent les avantages du siècle où nous vivons. Enfin, tout cela est fort joli, et le jardin, plein de fleurs simples, le verger, la cour où le cochon s'échappe, où le chien s'étire, où le chat se perd dans ses rêves, et jusqu'au potager dont je sais à présent distinguer les salades, tout cela nous entretient, Marguerite et moi, dans un état de joie facile, très appréciable.

«La mer est à courte distance: une demi-heure de promenade, et cette plage n'offre rien de mondain. Quelques familles bourgeoises la fréquentent qui, paraît-il, sont les mêmes depuis son invention première. Nous allons nous y baigner plusieurs fois par semaine. Marguerite est bonne nageuse, mais étouffe dès qu'elle plonge.

«Non, je n'oublie pas que j'écris à mon médecin; ne prends pas ton expression doctorale, Gautier!... j'y arrive... m'y voici... Et puis, en somme, que veux-tu que je te dise? Je vais mieux; à coup sûr, je vais mieux; j'ai continué à vider les petites bouteilles dont tu me conseillais l'emploi, à avaler les comprimés que tu m'offris, à suivre le régime ennuyeux que tu m'imposes... et je vais mieux, mais «mieux», tu sais, ce n'est pas «bien». Point d'hallucinations encore, pas précisément: ces affreux cauchemars me suffisent et me font souvent des nuits terribles... Tant pis! je suis heureux, Gautier! j'y reviens toujours! On souffre ainsi d'un coeur plus léger.

«Je serais en outre tout à fait content de l'état de Marguerite, si elle ne maigrissait un peu. Je lui ai dit de t'écrire pour te donner des détails. Elle le fera, je pense, cet après-midi, pendant que j'irai visiter une foire des environs. Qu'elle ait maigri, c'est indubitable; pourtant, elle mange bien, elle a l'air gai, plein d'entrain; je dis: «a l'air», car... mais je me trompe peut-être, et d'ailleurs je ne saurais m'expliquer, ne sachant au juste ce que je veux dire; néanmoins, à certaines heures, Marguerite m'inquiète, quoi qu'elle en ait... Il me semble, à ces heures-là, qu'elle me cache quelque chose.--Allons! passons! Bonsoir!

«Je t'embrasse.

«JACQUES DAMIEN.»

Dès l'abord, la lettre de Marguerite parut à Gautier d'une écriture un peu nerveuse qui se gâtait tout à fait, vers la fin. Les dernières lignes en étaient presque illisibles et ce fut à grand'peine qu'il les déchiffra.

«Mon cher ami,

«Jacques vient de sortir; il est allé à la foire de Neuville qui est toujours très amusante parce qu'il y a beaucoup de monde et que l'on fait beaucoup de bruit. Je ne l'ai pas accompagné. Ces gens qui crient, qui se remuent, qui se disputent, ça finit par me tourner la cervelle. Alors, je suis restée seule à la maison, et je vous écris. D'ailleurs Jacques veut que je vous écrive. Il trouve que je maigris et il désire que vous le sachiez. Oui, je maigris beaucoup, Gautier, mais j'ai du chagrin qu'il s'en soit aperçu. Seulement, vous comprenez, ça ne se cache pas aussi bien que de l'inquiétude ou de la peine, et quand j'ai mal à la tête, je ne puis pas non plus m'empêcher de le laisser voir; c'est plus fort que moi; j'ai comme du plomb dans les tempes et quelquefois un clou que l'on m'enfonce au-dessus de l'oeil. Ça fait très mal, mais tout ça, ce n'est rien; il faut que je vous parle de Jacques.

«Il me semble que, pendant la journée, il va mieux. La campagne, il s'y plaît; il aime se promener avec moi (la plage est à une demi-heure d'ici); nous nageons tous les deux et il me joue des vilains tours parce que j'étouffe quand je plonge. Alors moi, je lui jette de l'eau à la figure, je le tire par les pieds et nous rions comme des enfants. Les vieilles dames qui sont assises sur le sable, avec leurs familles, elles rient aussi et disent que nous sommes deux fous, que nous donnons la gaîté. C'est gentil.

«Jacques a de bonnes couleurs, il mange bien, il suit exactement vos ordonnances, je veille à ça. Mais Gautier, la nuit, ça change! oh! la nuit, Gautier, c'est presque toujours très effrayant. Il a des cauchemars, vous comprenez. Il dort, mais il crie, il gémit en dormant, et il parle, il parle de l'idole. Il reçoit la visite de l'idole dans son sommeil, (la semaine dernière: lundi, mardi, jeudi et samedi); alors il souffre.