L'esprit impur: roman

Part 11

Chapter 113,899 wordsPublic domain

--Quand mes parents sont morts, dit Gautier, c'est elle, en somme, qui les a remplacés. Ah! qu'elle a finement combattu l'influence de mon brave homme d'oncle qui ne songeait qu'à me faire fabriquer du chocolat à sa suite! «Mme Damien, disait-il, c'est une femme comme il n'y en a pas deux. Vois-tu, mon garçon, elle voudrait que je m'engage, demain, à la Légion ou que j'entre au couvent, qu'elle y réussirait je pense.» Il avait peur d'elle, un peu, mais il l'estimait très haut. Oui, c'est grâce à ta mère que j'ai pu attendre, réfléchir et choisir.

--Tu te souviens du petit mur, à la campagne?

--Ah! que je le sautais vite quand j'entendais, chez vous, une voix crier: «Gautier! le goûter est servi!»

--Elle avait ses heures de sévérité, mais je ne sais comment l'expliquer... sa rudesse d'accent gardait quelque chose de si noble... c'était un coup d'éperon, sans la blessure. Et comme elle nous a soignés, tous les deux!

--Je ne t'ai demandé aucune nouvelle de toi-même, mon petit. Depuis trois jours, est-ce que?... Tu as les traits tirés, mais cela s'explique.

--De très mauvaises nuits, très pénibles. Quant au reste: rien, heureusement.

--A ce propos, dit Gautier, fais attention. J'ai été surpris de voir avec quel bon sens tranquille Marguerite accueillait mes explications médicales; néanmoins, elle est impressionnable à un point que j'ignorais. Cache-lui bien ce que tu nommes: le reste. Elle t'aime: je craindrais une réaction trop violente.

--Le reste... Dis-moi, Gautier, maintenant que Maman ne peut plus me secourir, il faudra tout de même que je m'en tire, du reste... puisqu'elle le voulait!

--Il le faudra, Jacques: elle le voulait avec une telle énergie! elle ne pensait plus qu'à cela.

--Oui, elle pensait à moi tout le long du jour. Elle me voyait, dans l'avenir, tel que je ne serai jamais.

--Tel que tu seras, répondit Gautier.

--Oh! tel que je tâcherai d'être... et c'est déjà beaucoup dire.»

Mais Gautier répéta encore:

«Tel que tu seras.»

Ils continuèrent de causer.

«Je dois rentrer, dit Gautier. Bien entendu, je dînerai chez toi, ce soir. Que vas-tu faire?

--Je voudrais rester encore un peu, dit Jacques. J'aimerais...»

Il hésita.

«J'aimerais être seul avec elle, quelques instants.

--Sincèrement, Jacques, cela ne te vaut rien. Rentre chez toi!

--Je t'en supplie, Gautier! J'en ai besoin... Si tu passes à la maison, tu pourrais monter.

--Pourquoi donc?

--Il pleut à verse. Marguerite n'est peut-être pas encore partie, car jamais elle ne prendrait une voiture. Mets-la toi-même dans un taxi.

--En tous cas, Jacques, à ce soir.»

Sur le pas de la porte, il se retourna; il voyait Mme Damien, Jacques, la chambre sombre, il entendait la pluie harcelante et les plaintes lugubres d'un vent d'orage...

«Pas trop longtemps, n'est-ce pas, Jacques? Tu me l'as promis.»

Assis à l'autre bout de la pièce, Damien ne quittait plus sa mère des yeux.

«Pas trop longtemps, murmura-t-il... Un peu.»

Et, devant cette statue vivante qui le regardait mais, sans doute, ne le voyait pas, il disait, il redisait:

«Je t'aime, Maman! je t'aime, Maman chérie!»

Soudain, un souvenir vint le troubler. Il s'imaginait dans son bureau, devant une autre statue immobile qui le regardait et qui, peut-être, ne le voyait pas... Oh! cette pluie qui battait les vitres sans répit! oh! ces gémissements du vent, si lamentables!

Il alla s'asseoir plus près de sa mère; il eût désiré s'asseoir à ses pieds mêmes, poser sa tête sur les genoux raidis; il n'osait pas. Il se rapprocha encore, lentement; il s'accroupit près du fauteuil:

«Maman, protège-moi!» dit-il.

Enfin Jacques s'assit aux pieds de sa mère, comme il voulait, tout près; contre les genoux de sa mère, il appuya sa tête et ne bougea plus, balbutiant parfois de vagues choses, écoutant passer les minutes, sourd désormais au bruit du vent et de la pluie, ne pensant à rien, paisible, protégé.

Une demi-heure plus tard, il se leva et sortit après avoir appelé la femme de chambre.

Comme il rentrait dans son bureau, il y trouva Gautier.

«Tiens! que fais-tu là? dit-il; je te croyais chez toi!»

Gautier répondit à voix basse:

«En passant, je suis monté pour dire bonjour à Marguerite; tu m'avais prié de la mettre en voiture. Je l'ai surprise, couchée à terre, évanouie devant ton Christ. Pendant tout le temps que nous avons été chez ta mère, elle priait ici, sans arrêt, à genoux. Son état m'a paru inquiétant; l'émotion l'avait brisée. Je l'ai grondée d'importance! Et puis, je n'ai pas voulu qu'elle rentrât chez elle, ce soir. Je suis resté et l'ai priée de se coucher. Elle s'est assoupie presque aussitôt. Elle dort. Nous pourrons, je pense, la réveiller pour dîner.

--Oh! la pauvre fille! dit Jacques. Comme tu as bien fait de la retenir! Viens dans le salon, veux-tu? de ce côté, la cloison est si mince!»

Gautier avait l'air préoccupé.

«Quelle singulière enfant!» lui dit Jacques, un peu désorienté par la nouvelle.

Et Gautier, sans lui répondre, grognait entre ses dents:

«Cette gosse... cette gosse...»

CHAPITRE XIX

DEVANT LA MORTE

Le samedi suivant, Mme Damien eut une seconde attaque et succomba. Debout devant le lit de la morte, Jacques, Gautier Brune et le docteur Dupray contemplaient cette forme blanche, couchée sous le drap blanc. Quelques roses couleur d'ambre, quelques roses d'un rouge profond étaient posées sur l'oreiller.

«Vous n'avez plus que peu d'heures à rester auprès d'elle, mes amis, dit le docteur Dupray. Il est minuit passé; je vous laisse. Jacques, ne vous fatiguez pas trop.»

Il sortit, après avoir jeté sur Mme Damien un dernier, très long regard.

Jacques s'appuyait au mur. Il vacillait un peu et, visiblement, faisait effort pour ne pas tomber. Sa figure pâle et nue aux yeux bleus pleins de larmes, aux traits tirés, prenait un air tragique. Depuis la veille, il se sentait malade et sa nuit avait été si mauvaise que, dès l'aube, Marguerite, effrayée, téléphonait à Gautier Brune. Quelques instants plus tard, un message du docteur Dupray annonçait aux deux amis la mort de Mme Damien. Ils étaient accourus aussitôt.

Journée affreuse, coupée par ces obligations, par ces petits devoirs si durs à remplir et qui semblent insulter à la douleur, soirée affreuse, nuit plus affreuse encore... Jacques était à bout de forces.

«Mon petit, tu ne tiens vraiment plus sur tes pieds, dit Gautier. Allonge-toi; tâche de dormir. Je te réveillerai au matin. Voyons! je t'en supplie!

--Tu as raison; la machine fonctionne mal,» dit Damien avec un sourire triste.

Il baisa la main de sa mère, puis se jeta sur la chaise-longue et ne bougea plus.

Gautier Brune veillait... Un murmure... Il s'approcha de Jacques et entendit des paroles sourdes, brouillées, confuses:

«Gautier, j'ai dit qu'on apporte... Gautier, j'ai dit qu'on apporte...»

Mais la fatigue eut le dessus: Damien fut pris par le sommeil. Gautier s'était assis dans un fauteuil; deux lampes voilées éclairaient faiblement la pièce; une vague senteur de roses flottait. Sur son grand lit à colonnes, Mme Damien dormait; sur la chaise-longue, son fils dormait aussi. Le suaire livide, les roses pourpres, presque noires, les roses d'ambre, si vivantes... Gautier Brune voyait tout cela.

«Sa mère me l'a confié, pensait-il; je dois le guérir. Où en sommes-nous?... Comment perpétuer cette influence disparue? Il se livre à moi en toute honnêteté et de tout coeur, oui, mais jamais mon autorité ne sera suffisante pour l'émouvoir fortement, par quelques paroles nobles et dures, comme faisait Mme Damien. Et puis, je n'aurais pas l'accent! Elle savait tenir son fils; moi, je reste le camarade qu'on a connu depuis l'enfance: je ne puis employer que la persuasion ou la prière. Un ordre de moi serait-il même accepté? Pourtant... certains jours... peut-être.--Son travail, qui l'ennuie souvent, est aussi un bénéfice. Lorsqu'il passe de longues heures au musée pour préparer une exposition, il a d'ordinaire des soirées tranquilles.--Enfin, Marguerite... le pauvre garçon se réfugie dans ses bras sans penser à grand'chose, mais elle?... des scrupules religieux?... pour le moment, je ne crois pas... Ah! cette enfant! que me cache-t-elle, qu'elle n'ose ou ne veut pas dire? J'aimerais que Jacques l'emmenât un peu à la campagne; cela leur ferait du bien à tous les deux; à lui, sûrement... à elle? peut-on savoir?... ils s'aiment!--Et comme il a changé depuis qu'il la connaît! Il cabotine moins, il n'a plus, en causant, ces traits d'ironie facile et brillante qui exaspéraient sa mère. Marguerite lui a enseigné la douceur. Souvent, il devenait cruel, sans presque le savoir; il taquinait ses camarades, ses maîtresses, jusqu'à la torture, et leur imposait, par l'éclat de son langage, par son accent, par sa figure même, par son regard qu'il rendait dur ou séduisant, sardonique ou naïf et tendre, à volonté.»

Gautier tourna les yeux vers son ami sommeillant.

«Mon petit, te souviens-tu de ce que tu étais, il y a quelques mois? Tu savais aimer, tu ne savais pas encore souffrir... Cela s'apprend!... Tu parlais surtout, tu parlais bien, tu parlais beaucoup. Lorsque tu es tombé malade, tu m'as effrayé plus d'une fois: à t'écouter faire le récit de ton épouvante et t'en plaindre, on eût vraiment dit que tu en étais fier! Un soldat ne raconte pas mieux ses campagnes!--Ta mère soupçonnait cela: «Je ne voudrais pas, me disait-elle, un soir, que Jacques se vantât d'être malade.» Mon pauvre ami! ce temps est passé depuis la découverte que tu as faite en causant avec un vieux clown, depuis que tu as eu honte de ta maladie parce qu'il t'avait fallu la regarder en face. Ah! oui, je dois l'avouer! Jacques, tu t'es montré courageux! Tu sais maintenant qu'il y a des gens qui crèvent de douleur et qui gueulent à fendre l'âme et qui n'en sont pas plus fiers pour ça! Tu sais souffrir comme il convient que l'on souffre: pour soi.»

Gautier tourna les yeux vers Mme Damien. Une rose pourpre s'était déjà tout effeuillée le long de sa joue.

«Jacques a vécu des heures abominables lorsqu'il tenait compagnie à sa mère, durant cette dernière semaine. «Tenir compagnie» à une femme dont l'esprit est absent! Ah! certes, il ne jouait pas un rôle!--Trois heures, tous les jours!... Je n'ai pas pu l'en empêcher. «Tu ne me convaincras pas, répétait-il. Je veux la voir encore!... Bientôt, elle ne sera plus là, mon petit Gautier.» Il se vante parfois de ce qu'il fait, mais de ces trois heures quotidiennes de supplice, parle-t-il jamais, fût-ce à lui-même?--Et la simplicité de son accent quand il me disait, avec des larmes dans la voix: «C'est encore un peu Maman, bien qu'elle reste immobile et muette. Je lui caresse les mains, je lisse ses bandeaux, je pose ma tête sur ses genoux, je la regarde... elle est si belle, Gautier!... Gautier, laisse-moi rester ici.» J'ai fini par céder. Ai-je eu tort?

«Mais demain, après-demain, les jours suivants, comment supportera-t-il de ne plus la voir? Va-t-il se remettre à cabotiner, comme jadis? Pour croire qu'il a du courage, fera-t-il les gestes de l'homme courageux, ou bien aura-t-il son âme?... Et durant le temps où l'idole le harcèle, quel sera son refuge?... Marguerite... il ne faut pas qu'elle se doute... non, cela serait indigne de Jacques. Quand je l'ai relevée, évanouie, après sa longue prière, quand elle a ouvert les yeux, quand elle m'a regardé, j'ai senti que j'avais déjà vu cette même expression, sur un autre visage. Il y a deux mois... la petite lingère de Brest, dans la salle IV, au fond, près de la fenêtre... Léonie... Léonie... Je ne me souviens pas de son autre nom. Qu'est-elle devenue?... Ah! Léonie Kerdanet... Pourtant, il a grand besoin de Marguerite, et il sait qu'elle l'aime! Mon pauvre Jacques! tu vas souffrir encore!--Enfin la terrible tentation de s'abandonner, de se confier, de vider son âme! «Nous serons deux pour lutter contre l'idole...» Il est plus simple de penser ainsi!... A-t-il la force de penser autrement? Si mes craintes au sujet de Marguerite ne sont pas vaines, un nouveau problème se posera pour Jacques... et qu'il faudra résoudre.--J'en reviens toujours là: sera-t-il un héros, comme il rêvait d'être, alors que nous portions des culottes courtes et que moi, je m'intéressais à la mécanique? Il n'a pas changé: il rêve de même.»

Et Gautier songe à deux vers de Baudelaire que Jacques se répète souvent:

«Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance «Comme un divin remède à nos impuretés.

«Ce qu'il y a d'impur en lui, c'est la double nature que des troubles nerveux lui imposent; ce qu'il y a d'impur en Marguerite, le sais-je?... ce n'est certainement pas, pauvre fille, son ancienne prostitution! Un esprit impur les habite l'un et l'autre; pour hanter Jacques, il a pris la forme compliquée d'un pantin de bois roux qui représente l'ennemi; quelle forme simple prendra-t-il pour tenir de près l'âme simple et tendre de Marguerite?»

Gautier tressaille: il revoit le regard de la jeune femme, ce regard qui lui était connu.

«Oui, Léonie Kerdanet, au fond de la salle IV, près de la fenêtre... A-t-elle assez souffert, la malheureuse!... Allons! je déraisonne!»

Les premières lueurs du jour se révélaient depuis quelque temps dans la transparence des rideaux. Bientôt, ce fut le matin. On frappa discrètement à la porte. Gautier alla ouvrir. C'était le valet de chambre de Jacques, tenant un paquet roulé dans une étoffe. On échangea quelques paroles murmurées:

«Monsieur m'avait fait dire de l'apporter, Monsieur le docteur, et voici le courrier, avec une lettre laissée chez le concierge.

--Merci, mon brave Louis.

--Et M. Damien, comment va-t-il?

--Très courageux, mais bien fatigué.

--Les obsèques?

--Demain à midi.

--Ah! Monsieur Brune! c'est un terrible coup du sort!

--Désolant! mon brave Louis!»

Ayant reconnu l'objet au toucher, Gautier Brune déplia l'étoffe, il appuya le grand Christ en ivoire à la tête du lit de la morte, puis il posa les lettres sur un guéridon, près de Damien.

«Je puis le réveiller,» pensa-t-il.

Et, touchant le front de son ami, il dit à voix basse:

«Jacques, remplace-moi auprès de ta mère.»

Damien ouvrit les yeux, reprit conscience, se frotta les paupières comme un enfant et, soudain, reconnut son malheur.

«J'ai posé quelques lettres sur le guéridon, ajouta Gautier. Je rentre chez moi pour me changer. Je reviendrai, sans faute, dans une heure.»

Jacques resta quelques instants immobile, après le départ de son ami. Il se sentait stupéfait, hébété.

«Elle est morte! se disait-il, Maman chérie est morte!»

Il voulut se ressaisir et ouvrit les lettres de son courrier. L'une d'elles le surprit par une écriture instable, en complet désarroi.

«Mon ami, mon cher Jacques, disait Marguerite,

«J'ai bien du chagrin en pensant à vous et bien du chagrin pour moi aussi. C'était affreux déjà et je vous trouvais tant de courage! mais on se dit toujours que le Bon Dieu nous viendra en aide. Et maintenant, voilà, madame votre mère est morte; il n'y a plus qu'à prier. Je vous plains beaucoup, mon ami, je vous plains de tout mon coeur. Si ma lettre vous agace ou qu'elle vous a l'air pas convenable, déchirez-la tout de suite, sans aller plus loin; seulement, il faut me pardonner de vous écrire: je n'ai pas pu résister. De loin, je vous vois pleurer, Jacques, et cela me fait si mal! Enfin Gautier vous a dit, peut-être, ce que je n'aurais pas osé vous dire moi-même. Oh! Jacques! je me sens un peu une honnête fille, depuis que je sais que madame votre mère ne me méprisait pas. Elle me regarda avec tant de bonté! Oui, Jacques, vous m'aviez bien dit qu'elle était toujours bonne pour les pauvres gens!

«Quand vous avez une grande douleur, c'est pas bien de vous parler de moi, mais je vous aime tant, que je suis obligée de vous dire tout. Alors, cette idée, voyez-vous, je me répète ça toute la journée: Mme Damien, qui était une dame, prenait beaucoup d'intérêt pour moi. Gautier me l'a dit. C'est sûrement la vérité.

«Jacques! je pleure comme si je l'avais connue, comme si je l'avais vue un instant et que je l'avais aimée tout de suite. Vous savez, en somme, Jacques, c'était pas impossible: si, par exemple, elle avait fait chercher, par sa femme de chambre, une ouvrière pour un travail de couture difficile, et que ça avait été moi, et qu'elle aurait voulu m'expliquer de bien soigner la chose... Alors, je l'aurais vue!

«Oui, j'ai beaucoup de peine, mais je pense aussi que vous en avez beaucoup, et je pleure encore davantage. Jacques, vous savez, n'est-ce pas, qu'elle est heureuse, maintenant, et qu'elle vous regarde tout le temps; par conséquent, mon aimé, il ne faut jamais plus avoir peur comme vous m'avez dit que vous aviez, l'autre jour, en rentrant chez vous; comme elle vous regarde, là haut, ça pourrait lui faire une espèce de chagrin.

«Gautier m'a dit qu'elle n'a pas dû avoir beaucoup de souffrances, et je suis heureuse de ça. Mourir quand on n'a pas mal, ça doit être moins difficile, et alors, madame votre mère, en se préparant à monter au ciel, a pu penser tout le temps à vous, et peut-être elle s'est dit, un petit moment: «Non, je n'en veux pas à Marguerite!» et ça, Jacques, ah! c'est comme si j'avais été pardonnée par le Bon Dieu.

«Dites à Gautier que je le plains de son chagrin aussi, parce qu'il en a sûrement beaucoup. Enfin, je veux vous faire une petite prière, Jacques, mais ne vous fâchez pas si ce n'est pas bien.--Est-ce que vous me permettrez d'ajouter un bout de crêpe à ma robe? Tenez, sur le col du corsage et sur les manches. Ça se verra très peu.--Je vais aller à l'enterrement de madame votre mère, avec M. et Mme Honoré, mais je me cacherai modestement dans un coin de l'église, derrière une colonne, je vous promets.

«Croyez, Jacques, que je suis votre bien fidèle, bien docile et bien reconnaissante:

«MARGUERITE DUMONT.»

Damien relut la lettre, il rêva de cette lettre. Une heure plus tard, il la tendit à Gautier Brune qui rentrait.

«Tu donneras, dit-il, une photographie de Maman à Marguerite, la première fois que tu la verras. Tu en trouveras, je pense, dans le second tiroir de gauche de mon bureau.»

CHAPITRE XX

LE DIABLE EN PERSONNE

L'épreuve fut terrible et Jacques dut s'aliter bientôt, moulu de douleur, les nerfs brisés. Tout se changeait pour lui en souffrance: une lecture, une causerie, l'éclat du jour. Il ne supportait ni le bruit d'une porte qui se ferme, ni le bruit montant de la rue, ni le bruit, même étouffé, des voix. Toute attention amicale le harcelait, mais la solitude l'affolait encore davantage. Quand il dormait, ses nuits, nourries de cauchemars, ne lui procuraient aucun repos; le plus souvent, il ne dormait pas, et c'était pire.

Pendant plusieurs semaines, Brune fut très inquiet. Il installa Marguerite auprès de son ami qui, sans cesse, la réclamait; elle ne tarda pas à se révéler garde-malade excellente. Rien ne la fatiguait, rien ne la rebutait, elle soignait Damien avec un dévouement à la fois raisonnable et farouche dont on put apprécier l'effet, car une potion offerte de sa main était souvent acceptée de bonne grâce, au lieu que Jacques l'eût obstinément écartée d'un geste las, proposée par quelqu'un d'autre. Elle savait enfin se faire obéir, et ce malade difficile qui, pour la moindre contrariété, se laissait aller à des colères d'enfant, à des crises de désespoir, se surveillait devant elle ou, pris en faute, suppliait d'un air honteux qu'on l'excusât.

Un soir, enfin, Gautier Brune qui sortait de chez son ami, croisa, dans l'antichambre, Marguerite chargée d'un plateau de thé.

«Marguerite, lui dit-il, j'ai une nouvelle importante à vous annoncer: je crois pouvoir dire, et le docteur Dupray qui est venu ce matin est tout à fait de mon avis, que Jacques entrera bientôt en convalescence. Cela me permet, ma petite, de vous remercier, de notre part à tous, pour vos soins. Quant à moi, je n'ai jamais vu de garde-malade aussi parfaite. Vous avez montré un très beau dévouement: vous aviez besoin non seulement de courage, mais aussi d'une patience peu commune, car notre cher client n'est pas commode tous les jours!»

Elle avait posé le plateau sur une table; elle se tenait debout devant Brune et pleurait, sans aucun geste, paisiblement; puis elle joignit les mains et murmura:

«Oh! Gautier!... Dieu soit béni! Ai-je assez prié pour cela! Les soins que je lui ai donnés, toute femme avec une bonne santé pouvait en faire autant; mais j'ai prié, Gautier! j'ai prié pour que l'horrible chose ne continue pas. J'ai prié sans cesse! Quand je ne le veillais pas, je me relevais, la nuit, pour prier... et voilà, maintenant, qu'il est guéri, que vous me le dites... C'est la miséricorde de Dieu!»

Ses yeux brillaient dans les larmes, son coeur battait, sa voix, plus pathétique d'être tenue plus sourde, l'exprimait tout entière.

«Marguerite, dit Gautier, servez-vous d'un prétexte quelconque et venez demain chez moi. J'ai à vous parler sérieusement, non point de notre ami, mais de vous-même. Il faut que vous vous soigniez, mon enfant. Vous êtes lasse, vous vous sentiez déjà si nerveuse! vous avez besoin d'un grand repos.»

Elle n'écouta que ses premières paroles.

«Justement, demain, je puis: je lui ai promis de sortir. Oh! moi aussi, Gautier, j'ai bien des choses à vous raconter! des choses que je n'osais pas, que je ne voulais pas dire... j'avais peur! mais, demain, je vous dirai tout, tout ce que je soupçonnais, tout ce que je sais, tout ce que j'ai vu. Et vous ne vous moquerez pas, n'est-ce pas, Gautier?»

Elle lui prit fiévreusement la main et, la serrant entre les siennes, demanda encore d'une voix passionnée:

«Jacques est bien guéri? dites, Gautier?

--Quelques semaines à la campagne et il n'y paraîtra plus, ma petite. À demain, vers trois heures, si vous voulez.

--Trois heures... j'y serai.»

En vérité, Brune était tout à fait désolé de l'état de Marguerite. Depuis quelques semaines, il remarquait en elle une nervosité effrayante qu'elle dominait, tant que Jacques avait besoin de ses soins, mais qui, à des moments où nul devoir particulier ne la requérait, lui bouleversait l'âme étrangement: le regard halluciné perdait sa douceur, les gestes brusques, cassants, n'avaient plus ni jeunesse, ni grâce, et, cependant, au moindre appel de son malade elle se ressaisissait.

Elle était dans un de ses mauvais jours quand Brune la vit entrer, le lendemain, chez lui.--Toujours ce tic singulier, tracassant, qui lui secouait la tête, toujours ces gestes secs, ce regard étrange, perdu comme en une extase.

«Asseyez-vous, Marguerite.»

Mais elle resta debout et, dès que Valérie fut sortie de la pièce, déclara d'une voix très calme qui contrastait avec son apparente agitation:

«Gautier! je vous en veux de n'avoir pas eu confiance en moi. Pourquoi mentir, Gautier? cela m'étonne de vous. Pourquoi m'affirmer que Jacques n'était vraiment pas malade quand il semblait si souvent effrayé? Plus tard, oui, vous avez avoué, quand il a dû se coucher pour son... comment dites-vous?... asthénie nerveuse, mais avant, il était peut-être plus malade encore, (vous le saviez, j'en suis sûre), et vous ne disiez rien, ou bien: «il a besoin de se reposer,» comme pour moi!

--Ne restez pas debout, Marguerite, dit Gautier d'un ton sec; asseyez-vous, et tâchez de vous expliquer plus clairement.

--Je l'avais deviné... je l'avais deviné! murmurait-elle.

--Vous avez deviné quoi?»

A partir de cet instant, Marguerite commença de perdre pied et ne recouvra plus son sang-froid tant que dura leur entretien. Elle demeurait immobile dans le fauteuil où Gautier l'avait priée de s'asseoir, mais sa voix prenait un accent tragique, épouvanté, qui s'exprimait par des gémissements, des plaintes, tout bas, en confidence, tandis que ses grands yeux fixes brûlaient intérieurement.