L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques
Part 9
Ainsi encore, tout le mensonge que ne font pas même pardonner les beaux vers du _Roi s'amuse_, où l'on nous donne comme certain l'amour de François Ier pour Diane de Poitiers, bien que rien ne prouve ces rapports du père avec celle qui devait être plus tard la maîtresse de son fils[263], et par lequel encore, non content de cette sorte d'inceste de la main gauche, on cherche à flétrir l'acte de clémence du roi pour le père de Diane, en disant que celle-ci l'avait payé de son déshonneur. Si le roi n'eût pardonné qu'à ce prix honteux, il eût pardonné tout à fait, car des grâces ainsi achetées ne se donnent pas à moitié, et il n'eût pas gardé M. de Saint-Vallier en prison plus de quatre ans après[264]. Croyez que s'il fut clément, c'est à cause du gendre, mari de Diane, M. de Brézé, féal et dévoué serviteur, que son zèle pour le roi avait conduit à dénoncer M. de Saint-Vallier, mais sans nul doute avec l'espoir du pardon: le châtiment de celui qu'il livrait l'eût trop puni lui-même[265].
[Note 263: Gaillard, _Hist. de François Ier_, t. IV, p. 362, voit dans cet amour une calomnie, et il a raison; mais quand il ajoute qu'elle est une invention des protestants, peut-être va-t-il trop loin.]
[Note 264: _V._ le beau travail de M. Gariel, bibliothécaire de Grenoble, sur le procès de Saint-Vallier, _Delphinalia_, sept. 1856, p. 140-166.]
[Note 265: _Id._, _ibid._--Il y a beaucoup à dire aussi sur le rôle de Diane à la cour de Henri II, surtout dans les derniers temps, où elle fut la garde-malade de la reine et de ses enfants. _V._ à ce sujet, dans les _Études sur l'histoire de l'art_, de M. Vitet, 4e série, p. 115-118, une note que nous avions eu l'honneur de lui communiquer et à laquelle il a bien voulu donner l'autorité de son approbation.--Il y avait si bon accord entre Diane et la reine, que celle-ci put fort bien accepter dans le fameux monogramme de Henri II, si souvent répété sur les façades du Louvre, une sorte de partage avec l'autre: on y peut voir à volonté, soit les deux C. de Catherine, soit les D. de Diane entrelacés avec les H. de Henri II. _V._ nos _Énigmes des rues de Paris_, p. 281-285.]
Ainsi, enfin, l'histoire de la belle Féronnière[266], nouveau roman de vengeance conjugale, qu'on ramène à la réalité en le débarrassant des détails et du dénouement hideux dont, le premier de tous, Louis Guyon[267] s'est plu à le charger, de sa pleine autorité d'inventeur de scandales, et en le circonscrivant dans le cadre gracieux de cette XXVe nouvelle de l'_Heptaméron_, qui en est le seul récit véritable.
[Note 266: Nous avons fait remarquer ailleurs que l'on a eu tort de donner le nom de _féronnière_ à l'espèce de parure que les femmes se mettent sur le front. Le portrait sur lequel on en a pris le modèle, et qui se voit au Louvre, n'est pas celui de la belle Féronnière, comme on le pense généralement: c'est celui d'une belle Italienne, Ginevra Benci, selon Venturi (_Essai... sur Léonard de Vinci_, p. 48) et M. Delécluze (_Léonard de Vinci_, 1841, gr. in-8º, p. 29). Selon le P. Dan, c'est une duchesse de Mantoue; suivant d'autres, qui paraissent plus près du vrai, c'est Lucrezia Crivelli. _V._ nos _Variétés histor. et litt._ (Bibliothèque elzévirienne de P. Jannet), t. III, p. 40, note.--Pour un autre portrait, qui se trouve au musée du Louvre, l'erreur a encore été plus grande. Il est de Léonard, disait-on, et il représente Charles VIII. Or, c'est Andrea di Solario qui l'a peint, et, au lieu du roi de France, c'est Charles d'Amboise, seigneur de Chaumont, qui s'y trouve _pourtraict au vif._--J'ajouterai, pour la Féronnière, que son vrai portrait existait encore sous Louis XIV, et que la description qu'on en a faite ne se rapporte aucunement à celle du portrait peint par Léonard, qui du reste n'aurait pu _pourtraire_ la Féronnière, puisque, pour le remarquer en passant avec M. Feuillet de Conches, en son excellent article sur les _Apocryphes de la Peinture_ (_Revue des Deux-Mondes_, 15 nov. 1849, p. 619), il ne vint en France que lorsqu'elle fut morte. C'est avec l'habit et la coiffure des bourgeoises que la Féronnière avait été peinte, ainsi qu'il lui convenait; mais elle n'en éclipsait pas moins les autres maîtresses du roi, dont les portraits se voyaient auprès du sien: «Elle parut défaire toutes les autres, malgré le chaperon de drap noir qui lui couvroit la teste, les oreilles et tout le tour du visage; chaperon et bourgeoisie de coiffure qui, comme une ombre, servoit à relever l'éclat de cette beauté pendant que les autres paroissoient languir et s'éclipser auprès de cette lumière, malgré l'éclat et le brillant des habits, des pierreries, des parures, des couleurs dont elles étoient environnées.» (_Réflexions, pensées et bons mots qui n'ont pas encore été donnés_, par le sieur Pepinocourt (Bernier), 1696, in-8º, p. 134-135.)]
[Note 267: _Diverses leçons_, 1610, in-8º, t. II, p. 109.]
Ici, du moins, sous la plume sincère et charmante de la reine de Navarre, plus de vengeance immonde, plus de honteuse contagion dont le mari s'infecte et apporte le germe, qui surprend le roi sur le lit adultère, et qui, après l'avoir dévoré pendant de longues années de souffrance, finit par l'emporter. Ce sont les conteurs qui ont ajouté cela, toujours d'après L. Guyon; les historiens suivirent, Mézeray en tête, copiant, exagérant le premier récit.
Pour bien terminer leur aimable histoire, il ne leur fallut rien moins que la lente agonie et la mort de François Ier. Malheureusement pour eux, l'on sait, par des témoignages beaucoup plus dignes de créance, que le roi ne fut pas éprouvé certainement par une aussi longue et aussi impitoyable maladie. Le _post-scriptum_ d'une lettre du cardinal d'Armagnac nous fait voir que, moins d'un an avant sa mort, le roi était en aussi parfaite santé que l'homme le plus robuste et le plus sain de son royaume[268].
[Note 268: F. Genin, _Lettres de Marguerite d'Angoulême_, 1841, in-8º, p. 473.--Puisqu'il est ici question du mal vénérien, n'oublions pas de dire que M. Walkenaër (_Vies de plusieurs personnages célèbres_, t. II, p. 39, 44, 49) a tâché de prouver qu'il fut importé de l'Inde, et non, comme on le croit, de l'Amérique. Il eût mieux fait de dire qu'il ne nous était venu ni de l'un ni de l'autre de ces deux pays. On est à peu près sûr aujourd'hui que les variétés les plus bénignes, il est vrai, de cette contagion étaient connues des Juifs (_V._ le _Lévitique_, ch. XV) et des Romains; qu'elles s'envenimèrent au moyen âge, comme le prouve ce qu'on lit dans Grégoire de Tours, sur l'épidémie appelée _lues inguinaria_, et dans le livre de Lanfranc, écrit en 1395, _Pratica, seu Ars completa Chirurgiæ_; et que la lèpre s'étant mêlée avec ce mal, où elle se perdit, il acquit une violence dont la décroissance ne date que de nos jours. Un passage de la _Grande Chirurgie_ de Paracelse, liv. I, ch. VII, fait foi de cette union si dangereuse, qui dut s'opérer au XVIe siècle, entre la lèpre et le mal vénérien.]
Peu de temps après la première édition de notre livre, parut une brochure qui, sur ce point, lui donna complètement raison. En voici le titre: _De quelle maladie est mort François Ier_[269]. L'auteur, M. Cullérier, chirurgien à l'hôpital du Midi, et l'un des plus compétents sur cette redoutable matière, conclut comme nous que le mal qui emporta le vainqueur de Marignan n'était pas vénérien; c'était une fistule au périnée.
[Note 269: Paris, Vict. Masson, in-8º de 14 pages. Cette étude avait paru d'abord dans la _Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie_, déc. 1856.]
XXIV
Si je passe au crible tous les _mots_ dont l'imagination des faiseurs d'esprit s'est plu à gratifier les rois, ce n'est pas, certes, pour faire grâce davantage à ceux qu'ils ont bénévolement prêtés à leurs bouffons. Je trouve justement, à cette époque de François Ier, un de ces bons mots de _fous de cour_ dont il est à propos de faire enfin justice.
Charles-Quint s'est fié à la parole de François Ier, et il va passer par la France pour se rendre dans les Pays-Bas. Comme on l'attend à Paris, le roi avise son fol, Triboulet, qui griffonne dans un coin. «Que tiens-tu là? lui dit-il.--Le _Calendrier des fous_, et j'y écris un nom.--Lequel?--Celui de l'empereur Charles, qui fait la folie de se mettre à votre merci en traversant ce royaume.--Mais si je le laisse passer?--Alors, c'est votre nom que j'inscrirai sur mon livre à la place du sien.»
Tout est faux dans cette anecdote, prise sous cette date et avec ces personnages. Triboulet, _fol, complétement fol_, comme écrit de lui Pantagruel; _fol à vingt-cinq carats, dont les vingt-quatre sont le tout_, comme dit aussi à son sujet Bonaventure Desperriers, était tout à fait incapable d'une saillie pareille; d'ailleurs, raison beaucoup plus décisive, il était mort depuis cinq ans, lorsque en 1540 Charles-Quint se hasarda de passer par la France.
C'est à un autre fou, dans une tout autre circonstance, que l'aventure arriva. Écoutez Brantôme vous raconter comment alors fut lancée la bonne riposte.
«Ce grand roy Alphonse avoit en sa cour un bouffon qui escrivoit dans ses tablettes toutes les folies que luy et les courtisans faisoient le jour et la semaine. Par cas, un jour le roy voulut voir ses tablettes, où il se trouva le premier en date pour avoir donné mille escus à un Maure, pour luy aller quérir des chevaux barbes en Barbarie. Ce qu'ayant vu, le roy luy dit: «Et pourquoi m'as-tu mis là? et quelle folie ai-je faite en cela?» L'autre luy répondit: «Pour t'estre fié à un tel homme qui n'a ni foi, ni loi: il emportera ton argent et tu n'auras ni chevaux ni argent, et ne retournera plus.» A quoi répliqua le roy: «Et s'il retourne, que diras-tu sur cela?» Le bouffon, achevant de parler, dit alors: «S'il retourne, je t'effaceray de mes tablettes, et le mettray en ta place, pour estre un grand fol et un grand fat d'estre retourné, et qu'il n'ait emporté tes beaux ducats[270].»
[Note 270: _Œuvres de Brantôme_, édition du _Panthéon littéraire_, t. I, p. 47.--Une anecdote dont un mot semblable fait le dénouement se trouve dans un livre turc du XVIIe siècle, _Conseils de Nabi Effendi à son fils Abou'l-Kaïr_. _V._ dans la _Correspondance litt._, 5 déc. 1858, p. 32, un article de M. Ch. Defrémery sur ce livre.]
La réfutation ici n'était sans doute pas des plus nécessaires. Voltaire disait en pareil cas: «La chose n'est pas bien importante,» mais il se hâtait d'ajouter: «La vérité est toujours précieuse[271].»
[Note 271: _Mélanges historiques_, Fragments sur l'histoire, article VIII.]
Nous dirons comme lui, et nous continuerons notre tâche, au risque de glaner parfois des riens et de tondre sur des vétilles.
XXV
Voici toutefois qui est plus important, et tire bien autrement à conséquence: car, au mensonge très pittoresque dont je vais parler, nous ne devons rien moins que trois grands tableaux, l'un de Ménageot[272], l'autre de M. Ingres, le troisième de J. Gigoux[273]. Il est donc temps d'en finir avec lui une bonne fois, par pitié pour les peintres dont il tente le pinceau, et qu'il faut enfin désenchanter; par pitié aussi pour le public dont ces _illustrations_ d'un fait complètement faux caressent et entretiennent l'erreur.
[Note 272: A l'Exposition de 1781. Une copie de ce tableau fut exécutée en tapisserie aux Gobelins.]
[Note 273: Au Salon de 1835.]
On a déjà deviné sans doute qu'il s'agit des _Derniers moments de Léonard de Vinci, expirant à Fontainebleau dans les bras de François Ier_ (style de livret).
La _Biographie universelle_, qui a rarement le courage du doute et moins encore celui de la négation, a tenté dans cette circonstance son plus grand effort de critique; elle a bravement nié[274]. L'auteur de l'article _Léonard de Vinci_ a fait céder les habitudes de crédulité routinière et presque superstitieuse du recueil dans lequel il écrivait, devant la logique des preuves entassées par Venturi[275], par Amoretti[276] et par Millin[277], pour combattre l'opinion trop longtemps acceptée.
[Note 274: _V._ l'art. VINCI (Léonard), p. 156-157.]
[Note 275: _Essai sur les ouvrages physico-mathématiques de Léonard de Vinci..._, Paris, an V, in-4º.]
[Note 276: _Vie de Léonard de Vinci._]
[Note 277: _Voyage dans le Milanais_, t. I, p. 216.]
Il s'est demandé comment il s'était pu faire que Léonard, brisé par l'âge, malade depuis plus d'un an, eût tout à coup quitté le petit château de Clou près d'Amboise, devenu sa résidence par un ordre bienveillant du roi[278], et d'où peu de jours auparavant il avait daté son testament[279], pour venir à Fontainebleau se mêler aux joies bruyantes de la cour; comment, si sa mort avait eu lieu dans cette dernière résidence royale, il avait pu se faire que son tombeau ne s'y trouvât pas, mais fût au contraire placé près du lieu qu'il habitait d'ordinaire, dans l'église Saint-Florentin d'Amboise[280]. Enfin, il n'a rien omis non plus de ce qui peut éclaircir un autre point: il n'a oublié aucune des preuves données par Venturi pour constater que François Ier ne pouvait être, le 2 mai 1519, près du lit du grand artiste expirant, pas plus à Fontainebleau qu'au château de Clou; preuves du plus haut intérêt, puisque, dans cette circonstance, elles font de l'_alibi_ double une raison sans réplique, digne d'être devant l'histoire aussi décisive qu'elle le serait devant un tribunal.
[Note 278: _V._ sur les causes de son voyage en France et de son séjour en ce petit castel tourangeau, après une excursion en Sologne, _le Vieux-Neuf_, 2e édit., t. II, p. 158-164.]
[Note 279: On sait maintenant que Léonard fit son testament à Amboise, devant le notaire Bereau, non pas quelques mois, comme on le pensait, mais neuf jours seulement avant sa mort. Cet acte, retrouvé il y a deux ans par M. Arsène Houssaye, porte la date du 23 avril 1519.]
[Note 280: Il l'avait demandé par son testament. _V._ sur cette sépulture les _Lettres_ de M. Ph. de Chenevière et de M. Cartier, dans l'_Athenæum français_, des 19 août et 25 nov. 1854.]
«Venturi...., dit M. J. Delécluze[281], qui, en résumant ces mêmes preuves, leur a donné une autorité nouvelle, fonde son opinion sur ce qu'au moment de cet événement la cour était à Saint-Germain-en-Laye, où la reine venait d'accoucher; que les ordonnances du 1er mai sont datées de ce lieu, et que le journal de la cour ne fait mention d'aucun voyage du roi avant le mois de juillet. Il ajoute que l'élection prochaine de l'Empire occupait trop François Ier, qui le convoitait, pour qu'il s'éloignât du centre des négociations; et enfin, que Melzi, l'élève et l'héritier de Léonard de Vinci, en annonçant la mort de Léonard aux frères de ce grand artiste, ne dit pas un mot dans sa lettre de cet événement, qui eût si vivement intéressé sa famille.
[Note 281: _Léonard de Vinci_, Paris, 1841, gr. in-8º, p. 66-67.]
«Il y a, poursuit M. Delécluze avec un sentiment auquel nous ne pouvons trop applaudir, il y a des choses vraisemblables qui équivalent à la réalité. Léonard de Vinci était digne d'un tel honneur, et l'intérêt vif que François Ier a toujours montré pour les arts et les artistes, et pour Léonard en particulier, est cause que l'erreur signalée par Venturi sera difficilement détruite[282].»
[Note 282: Venturi a fait d'autant plus facilement bon marché de cette fable, que, suivant lui, le seul qui perde à la réfutation du fait, ce n'est pas le peintre italien, mais le roi de France. «Cette circonstance, dit-il, intéresse plus la gloire de François Ier que celle de Vinci, qui, sans cela, n'est pas moins grande.» (_Essai sur les ouvrages physico-mathématiques de Léonard de Vinci_, p. 39.)]
J'avoue que c'est là, en effet, une erreur respectable, et à laquelle on a presque peur de toucher. Tant d'honnêtes gens l'ont répétée! tant de bons peintres l'ont illustrée! de plus, elle vient d'une source si sérieuse! N'est-ce pas, en effet, Mabillon qui l'a prise le premier sous l'infaillibilité de son patronage[283]? Malheureusement pour l'honorable fable, les détails dont on l'a enjolivée sont d'une si outrecuidante fausseté, qu'on prend, en les lisant, cœur à la réfutation, et que, pour avoir le plaisir d'en faire justice, l'on se donne sans remords le courage de ne rien épargner de tout le mensonge.
[Note 283: Son _Itinerarium italicum_, in-4º, où elle se trouve, p. 12, est le livre le plus ancien où je l'aie rencontrée. Pasch, dans ses _Inventa Nova-Antiqua_, la cite d'après lui (p. 742). S'il eût existé pour ce fait une autorité antérieure, soyez certain qu'il l'aurait su et l'aurait dit. Mabillon s'était fait, cette fois, sans y regarder de près, ce qui ne lui arrivait guère, l'écho d'une tradition déjà en cours, née je ne sais d'où ni comment, et que le faiseur de lettres, Vaumorières, devait, lui aussi, recueillir vers le même temps, mais d'une façon plus excusable: si le mensonge ne s'était popularisé que par ses _Lettres_, il n'eût pas fait une si grande fortune. Elles parurent en 1699, in-12; c'est à la page 154 du tome II que se trouve l'anecdote.]
«Les amplificateurs d'anecdotes, est-il dit dans la _Biographie universelle_, prétendent que François Ier, lisant une surprise dédaigneuse sur la figure des courtisans qui l'avaient accompagné chez Léonard, leur dit de ne pas s'étonner: «Je puis faire des nobles quand je veux, et même de très grands seigneurs; Dieu seul peut faire un homme comme celui que nous allons perdre.»
«On prête ce mot à tant d'autres princes, ajoute naïvement la _Biographie_, qu'il serait difficile de dire s'il appartient réellement à François Ier.»
Ce n'est pas assez s'indigner, à mon sens, et notre biographe, au moment de conclure, se relâche un peu trop de sa logique et de sa sévérité. Mais, après tout, pourquoi de la colère, et même de l'étonnement, à propos de ces amplifications? On doit toujours s'attendre à les voir paraître; ce sont les parasites naturels de tout mensonge qui a fait fortune.
Pour moi, je me suis fait un précepte de ces vers d'Ovide:
Hic narrata ferunt alii, mensuraque ficti Crescit, et auditis aliquid novus adjicit auctor[284].
[Note 284: _Métamorphoses_, liv. XII, v. 7.]
Dès qu'une erreur est née, je me prépare à voir croître à l'entour tout une végétation d'erreurs accessoires.
S'il s'agit de mensonges _parlés_, la dernière phrase de ce petit passage de Voltaire, dans les _Annales de l'Empire_, me sert aussi de leçon constante, et fait que je me tiens toujours sur mes gardes, même, comme on le verra, contre les erreurs de ce genre propagées... par Voltaire.
«Plusieurs historiens, dit-il, rapportent que Charles, avant la bataille (celle qu'il livra près de Tunis à Barberousse), dit à ses généraux: «Les nèfles mûrissent avec la paille; mais la paille de notre lenteur fait pourrir et non pas mûrir les nèfles de la valeur de nos soldats.» Les princes ne s'expriment pas ainsi. Il faut les faire parler dignement, ou plutôt il ne faut jamais leur faire dire ce qu'ils n'ont point dit. Presque toutes les harangues sont des fictions mêlées à l'histoire.»
XXVI
Ce que Voltaire vient de dire des discours qu'on prête aux héros dans les livres, je le dirai des actions qu'on leur prête sur les tableaux; et pour cela, l'occasion, certes, est bien prise, après ce que nous venons de voir sur les _illustrations_ de la mort de Vinci. Le mensonge est, à ce qu'il paraît, beaucoup plus pittoresque et plus à effet que la vérité, car je connais fort peu de tableaux historiques qui ne soient une faute d'histoire. Le vrai n'a qu'une nuance; le faux en a mille, variées, changeantes, comme la fée menteuse et folle qui les prête: l'Imagination. C'est celle-ci qui broie les couleurs, le roman sert de palette, et le peintre n'a plus qu'à prendre son pinceau. Il est sûr d'avance de l'effet qu'il doit produire: le roman a si vivement parlé à l'esprit; pourquoi la toile, sur laquelle il l'a transporté, ne parlerait-elle pas aussi éloquemment aux yeux? La vérité, plus froide, moins complaisante, aurait exigé plus de soins, plus d'efforts, sans lui garantir un effet si certain; il n'y avait donc pas à hésiter: l'incolore et sobre muse a été laissée dans son coin, dans son puits; et le mensonge préféré s'est, en passant de la page de l'historien romancier sur la toile du peintre, empâté de nouvelles couleurs, d'autant plus fausses qu'elles sont plus voyantes.
Rohr dans son _Pictor errans_, Guillaume Bowyer dans un chapitre de ses _Miscellaneous Tracts_[285], ont énuméré toutes les fautes commises par les plus grands peintres dans les sujets tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament; erreurs qui, vu la matière, sont presque des hérésies; je serais tenté d'étendre à l'histoire leur système de minutieuse rectification; mais la tâche serait, sinon fort difficile, du moins beaucoup trop longue. Il faudrait greffer tout un livre sur celui-ci.
[Note 285: Édimbourg, 1785, in-4º.--L'_Esprit des journaux_ (juillet 1786, p. 86) a donné une traduction de ce chapitre.]
Nous avons déjà signalé plusieurs de ces mensonges _illustrés_ par la peinture: Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès[286]; sainte Geneviève prenant de la main des peintres un rôle de bergère, qu'elle ne joue même pas dans la légende[287]; Philippe-Auguste avec sa couronne sur l'autel et les seigneurs auxquels il l'offre d'un geste sublime[288]; les enfants d'Édouard près d'être étouffés sur leur lit[289]; Cromwell ouvrant le cercueil de Charles Ier[290], etc., etc. Mille autres étaient sous ma main, que j'ai dédaignés, ainsi: la mort de César, sur laquelle on a fait plusieurs bons tableaux, mais pas un seul qui fût vrai[291]; l'anecdote d'Agésilas à cheval sur un bâton, pour amuser son fils[292], anecdote que M. Ingres, suivant une autre tradition populaire, a transposée à l'époque de Henri IV, en nous montrant le bon roi, non pas à califourchon lui-même, mais servant de monture au petit dauphin, devant l'ambassadeur d'Espagne stupéfait. Plus loin, j'en indiquerai d'autres en courant: les tableaux sur Henri IV et Sully, où le mensonge saute pour ainsi dire aux yeux:--le roi, qui avait sept ans de plus que son ministre, est invariablement représenté de dix au moins plus jeune que lui[293]; les tableaux sur Richelieu et Cinq-Mars, toujours taillés sur un roman trop célèbre, jamais sur l'histoire trop méconnue; la fameuse scène de Louis XIV entrant au Parlement un fouet à la main; enfin mille autres encore. Mais puisque je tiens ce sujet, je veux vous dénoncer, sans tarder, le Sixte-Quint de M. Monvoisin au Luxembourg, et le Rizzio de Decaisne. Tous deux, l'un où l'on voit l'impétueux pontife qui se relève en jetant ses béquilles[294]; l'autre qui nous fait du Piémontais joueur de guitare, bossu, un jouvenceau brillant sur lequel s'abaisse le regard amoureux de Marie Stuart[295]; tous deux sont d'effrontés mensonges.
[Note 286: _V._ plus haut, p. 6.]
[Note 287: _V._ plus haut, p. 120.]
[Note 288: _V._ plus haut, p. 71-75.]
[Note 289: _V._ plus haut, p. 20.--On connaît le tableau de P. Delaroche; il en existe un autre du peintre de Dusseldorf, M. Hildebrandt, dont le _Magasin pittoresque_ a donné une gravure, t. X, p. 49.]
[Note 290: _V._ plus haut, p. 20.]
[Note 291: Celui de M. Court, au Luxembourg, n'est pas plus vrai que celui de M. Gérôme, au Salon de 1859. Tout ce qu'on savait sur cet événement se trouve singulièrement modifié par la découverte qu'on a faite en Espagne d'un fragment de Nicolas de Damas, publié pour la première fois en 1849, par M. Alfred Didot, au t. III des _Fragmenta historicorum_.--_V._ Mérimée, _Mélanges histor. et litt._, p. 366 et suiv.]
[Note 292: «Un jour, dit Plutarque cité par Bayle (édit. Beuchot, t. II, p. 24), un jour qu'on le surprit à cheval sur un bâton avec ses enfants, il se contenta de dire à celui qui l'avait vu en cette posture: «Attendez à en parler que vous soyez père.» N'est-ce pas, sauf la différence de mise en scène, toute l'anecdote de Henri IV?]
[Note 293: Cette remarque a déjà été faite par M. Ed. About, dans son _Voyage à travers l'Exposition des beaux-arts_, p. 79.]