L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques

Part 8

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[Note 229: Les images qu'il portait à son chapeau, et auxquelles il adressait de temps en temps ses prières, lui ont été imputées à superstition. On n'y a vu qu'une puérilité de dévotion toute spéciale, tandis qu'elle était universelle alors chez les gens du peuple de Paris, dont Louis XI avait pris le costume et suivait les usages. Combien n'a-t-on pas retrouvé dans la Seine, depuis quelques années, de ces _enseignes_ de dévotion, que les gens de métiers arboraient à leur couvre-chef, et dont la ressemblance avec celle que portait Louis XI paraîtrait frappante, si «cette petite image de plomb représentant la Vierge» ne s'était enfin perdue, après avoir été conservée à Fontainebleau, comme relique de ce roi, jusqu'au temps de Louis XIV! (Le P. Dan, _Trésor des Merveilles de la maison royale de Fontainebleau_, etc., 1642, in-fol., p. 84.)]

J'ai nié les cruautés de Louis XI; maintenant, que dirai-je de ses bonnes actions? On lui en suppose beaucoup moins, je l'avoue; je n'en trouve même qu'une seule qui lui soit prêtée, et encore celle-là faut-il que je la discute. Je le ferai de bonne grâce. On verra du moins par là que je n'essayais pas ici une réhabilitation quand même. Cette bonne œuvre de Louis XI est racontée par Du Verdier et reproduite par l'abbé Tuet dans ses _Matinées sénonoises_. Louis XI était arrivé un peu avant l'heure des vêpres à Notre-Dame de Cléry; la première personne qu'il y trouva était un solliciteur qui le guettait au passage pour lui demander un bénéfice de collation royale. Le roi écouta la supplique et ne dit mot. Un pauvre prêtre dormait dans un coin du chœur; il l'avisa, s'en vint à lui, le fit éveiller et commanda qu'on lui expédiât sans délai les lettres de ce bénéfice, «disant, écrit Du Verdier, qu'il vouloit en cet endroit faire trouver véritable le proverbe qui dit qu'_à aucuns les biens viennent en dormant_». Or, pareille anecdote est mise sur le compte de Henri III; Tallemant nomme même le bienheureux à qui le sommeil fut si profitable[230]. Pour qui faut-il opter en ce cas? pour Louis XI, ou pour Henri III? Je pencherais volontiers pour le dernier, par la raison qu'il était contemporain de Du Verdier, et que celui-ci, ayant à conter l'aventure, crut sans doute lui donner plus de crédit en l'attribuant à un roi plus ancien, et plus de popularité surtout, en lui donnant pour héros, au lieu de l'impopulaire Henri III, le populaire Louis XI.

[Note 230: _Historiettes_, édit. in-12, t. I, p. 114.]

XIX

«Sous ce règne peu héroïque de Louis XI,--ai-je dit dans la deuxième édition de ce livre,--nous ne trouvons guère qu'un héroïsme à constater, encore a-t-il été bien des fois mis en doute: c'est celui de cette vaillante bourgeoise de Beauvais, cette autre Jehanne, qui méritait si bien d'avoir la même patronne que la Pucelle, et qui, tenant en main la _hachette_ d'où lui vient son surnom, aida si courageusement à repousser l'assaut de l'armée bourguignonne.

«On fait souvent pour Jeanne Hachette comme pour Clémence Isaure. Elle n'a pas existé, dit-on; son histoire est une légende; on personnifie en elle la vaillance des femmes de Beauvais, comme au XIVe siècle, à Toulouse, on avait personnifié en _dame Clémence_ le plus doux attribut de la Vierge, protectrice de la poétique cité: _la Clémence_[231]. Soit. J'accepte pour dame Isaure, mais je nie pour Jeanne Hachette. Je sais que Commines n'a pas dit un mot d'elle; mais, à défaut de l'historien, le roi lui-même a parlé.

[Note 231: Cette thèse a été soutenue d'une façon ingénieuse et savante par M. Noulet, dans son ouvrage de _Dame Clémence Isaure_, Toulouse, 1853, in-8º. _V._ aussi Le Roux de Lincy, _Compagnies littéraires avant l'Académie_ (_Revue de Paris_, 24 janvier 1841, p. 257 et suiv.). Si l'on veut avoir en main toutes les pièces du procès, pour ou contre, on devra lire encore une lettre de M. de Ponsan à dom Vaissette, dans laquelle il se déclare pour l'existence de dame Isaure. M. L. Paris a publié cette lettre (_Cabinet historique_, nov. 1857, p. 285).]

«Dans l'ordonnance[232] qui accorde de nouveaux privilèges à la ville de Beauvais, qui institue une fête commémorative où les femmes auront le pas sur les hommes, il est fait mention de la vaillante bourgeoise. C'est assez pour que, aux yeux même d'un douteur comme moi, Jeanne Hachette soit une héroïne incontestable.»

[Note 232: _Ordonnances_, t. XVII, p. 259. Il est parlé de Jeanne Hachette dans l'_Histoire de Louis XI_ de P. Mathieu, 1610, in-fol., p. 207, et dans le _Discours véritable du siège mis devant la ville de Beauvais_, etc. (Cimber et Danjou, _Archiv. curieuses_, 1re série, t. I, p. 115.)]

Aujourd'hui, après avoir lu un excellent travail de M. Tamisey de Larroque[233], et relu, sur son indication, un curieux article de M. Paulin Paris[234], je changerai de conclusion; je reviendrai, malgré moi, au doute que je voulais écarter, et je serai presque tenté de dire aussi affirmativement que M. Paris, à propos des dames de Beauvais: «Elles ont toutes été des Jeanne Hachette... à l'exception de Jeanne Hachette.»

[Note 233: _Revue des questions historiques_, octobre-décembre 1866, p. 610-614.]

[Note 234: _L'Assemblée nationale_, 19 février 1850.]

XX

«Rien de plus spontané et de plus authentique que ce mot de Louis XII: _Le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans._ Philippe, comte de Bresse et ensuite duc de Savoie, mort en 1497, avait dit peu de temps avant lui: _Il serait honteux au duc de venger les injures faites au comte._ Cette pensée généreuse était dans le cœur de ces deux princes, et nous ne devons pas sans doute les regarder comme de froids imitateurs de l'empereur Adrien, qui, le jour où il parvint au pouvoir, rencontrant un ancien ennemi, et remarquant son embarras: «Tu es sauvé,» lui dit-il (_evasisti_)[235].»

[Note 235: Le président Hénault, dans son _Abrégé chronologique_, à l'année 1498, avait déjà fait ce rapprochement.]

Voilà ce que nous lisons dans un excellent travail de M. Suard, _Notes sur l'esprit d'imitation_, revu et publié dans la _Revue française_[236] par M. Jos.-Vict. Leclerc. Nous n'ajouterons rien à ces quelques lignes[237]. On y trouve tout ce qu'il faut dire sur ce _mot_ et sur beaucoup d'autres du même genre qui sont assez simples et viennent assez facilement à l'esprit pour que deux princes, se trouvant dans une position pareille, aient pu les dire sans se devoir rien l'un à l'autre. Les rois généralement se volent peu leurs _mots_; lorsqu'il y a plagiat, transposition, supposition d'esprit, soyez sûr que le coupable est quelque historien trop zélé qui veut à toute force faire bien parler celui dont il écrit l'histoire. Ne pouvant rien inventer, il vole pour le compte de son héros. C'est dans ce cas seulement que le _mot_ de Louis XII, devancé par celui du comte de Bresse, pourrait être d'une authenticité contestable.

[Note 236: Nouv. série, t. VI, p. 202.]

[Note 237: Il est bon toutefois de remarquer que le _mot_ ne fut pas dit à M. de la Trémoille, comme on l'a écrit partout, mais aux députés de la ville d'Orléans, qui, après s'être assez mal conduits avec leur duc, venaient en hâte lui faire leur soumission comme à leur roi. Louis XII les écouta avec bienveillance et leur dit ensuite: qu'_il ne serait décent et à honneur à un roi de France de venger les querelles d'un duc d'Orléans_. (_Hist. ms. de Louis XII_, par Humbert Velay, au prolog. du traduct. Nicol. de Langes.) Le _mot_ ainsi présenté vise moins à l'antithèse et devient plus direct, plus naturel.]

Je n'ai point de chicane à faire au sujet de cet autre que dit le _Père du Peuple_, lorsqu'on vint se plaindre à lui de la liberté de langage que se permettaient les farceurs de la Basoche contre sa façon de gouverner. «Le diable m'emporte! s'écria Louis XII, laissez-les dire, mais qu'ils gardent l'honneur des dames.» Puis il ajouta que ces satires étaient utiles, en ce qu'elles lui faisaient connaître la pensée du peuple.

Je partagerai bien un peu l'opinion de mon ami Ch. d'Héricault[238], qui trouve dans cette parole beaucoup moins de bonhomie que de prudente politique; moins de condescendance volontaire et presque paternelle que de concession forcée; quelque chose enfin comme la prétendue bonne volonté de Louis-Philippe, qui laissait dire parce qu'il ne pouvait empêcher de parler; mais ce sera une raison de plus pour que le _mot_ me semble authentique.

[Note 238: _Œuvres complètes de Gringore_, édit. elzévirienne, t. I, p. XXVIII.]

Il sera bon toutefois, lorsqu'on le citera, de dire en quelle circonstance il fut prononcé: c'est après la représentation de la _Sottise à huit personnages; c'est à sçavoir: le Monde, Abuz, Sot dissolu, Sot glorieux, Sot corrompu, Sot trompeur, Sot ignorant et Sotte folle._ On y trouvait, entre autres épigrammes, celle-ci qui va droit à l'adresse du prince un peu trop économe:

Libéralité interdite Est aux nobles pour avarice: Le chief mesme y est propice, Et les subjectz sont si marchans!

On ne sait de qui est cette _sottise_ au libre parler, que Louis XII alla, dit-on, voir représenter. On l'attribue à Jean Bouchet, ce qui n'est pas invraisemblable. Il a en effet rappelé dans ses _Épistres morales et familières_ la conduite si bienveillante du roi envers les farceurs, et ses paroles d'encouragement pour la témérité de leurs satires[239]. Cette mention, répétée en prose par Guillaume, frère de Jean Bouchet, dans ses _Sérées_[240], pourrait bien être le fait d'un souvenir ou plutôt d'une reconnaissance toute personnelle. Voici les vers de Jean Bouchet:

[Note 239: _V._ notre édition de Gaultier Garguille, p. XLV de l'Introduction: _La Farce et la Chanson au théâtre avant 1660_.]

[Note 240: 1635, in-8º, 2e partie, p. 18.]

Le roi Louis douzième désiroit Qu'on les jouast devant lui, et disoit Que par tels jeux il sçavoit mainte faute, Qu'on lui celoit, par surprise trop haute.

XXI

«On ne retrouve plus, lit-on dans les _Études historiques_ de M. de Chateaubriand[241], l'original du fameux billet: _Tout est perdu fors l'honneur_; mais la France, qui l'aurait écrit, le tient pour authentique.»

[Note 241: _Études historiques_, t. I, p. 128.]

Soit; je conviens que très longtemps, même chez les plus sérieux historiens[242], l'on ajouta foi à la célèbre parole; ne retrouvant pas le billet dont, en moins d'une ligne, elle était toute la teneur, on s'en fiait de bonne grâce à la tradition qui le déclarait authentique; mais lorsque au lieu de ce billet en cinq mots on retrouva toute une lettre en vingt lignes au moins, qui était certainement la copie de celle que François Ier dut écrire à sa mère le soir de la malheureuse journée de Pavie, l'on ne fut plus aussi confiant. En face de cette page, le _mot_ fut nettement mis en doute. C'est ce que M. de Chateaubriand aurait dû savoir, car la découverte était faite[243] avant qu'il publiât ses _Études historiques_; c'est ce que M. de Sismondi surtout n'aurait pas dû ignorer, lui qui, venant après M. de Chateaubriand et écrivant un livre plus sérieux, du moins par l'apparence, et plus approfondi, n'aurait pas dû laisser courir encore, sous le couvert de son _Histoire des Français_[244], ce _mot_, à qui toutes les _histoires de France_ n'avaient déjà fait faire qu'un trop beau chemin.

[Note 242: _V._ l'_Hist. de France_ du P. Daniel, sous la date de 1526.]

[Note 243: Dulaure la retrouva dans les _Registres manuscrits du Parlement_, sous la date du 10 nov. 1525, et la publia dans son _Hist. de Paris_; _V._ l'édit. de 1837, t. III, p. 209. Elle se trouve aussi à la p. 191 de la _Chronique manuscrite_ de Nicaise Ladam, roi d'armes de Charles-Quint; dans le _Journal_ qui sera cité tout à l'heure, et dans les papiers du cardinal Granvelle, _Papiers d'État_ (_Collect. des Documents inédits_), t. I, p. 258.--L'original est perdu, mais l'authenticité de la lettre n'en est pas moins irrécusable, comme le remarque fort bien M. Champollion, puisque l'on possède, autographe, la réponse collective de Louise de Savoie et de Marguerite, réponse qui reproduit presque textuellement les phrases de la lettre du roi.]

[Note 244: T. XVI, p. 242.]

Voyons la lettre véritable, telle que l'a donnée M. Champollion[245], d'après un _Journal_ manuscrit du temps[246]:

[Note 245: _Captivité de François Ier_ (_Documents inédits_), p. 129-130.]

[Note 246: _Collect. Dupuy_, vol. DCCXLII.--Ce _Journal_ est celui d'un _Bourgeois de Paris_ que M. Ludovic Lalanne a publié depuis, pour la _Société de l'Histoire de France_, 1854, in-8º. La lettre se trouve à la p. 237 de ce précieux volume.]

«Madame,

«Pour vous advertir comment se porte le ressort de mon infortune, _de toutes choses ne m'est demouré que l'honneur et la vie qui est saulve_[247], et pour ce que en nostre adversité cette nouvelle vous fera quelque resconfort, j'ay prié qu'on me laissast pour escrire ces lettres, ce qu'on m'a agréablement accordé. Vous suppliant de volloir prendre l'extrémité de vous meismes, en usant de vostre accoutumée prudence; car j'ai espoir en la fin que Dieu ne m'abandonnera point; vous recommandant vos petits enfants et les miens, vous suppliant de faire donner seur passage et le retour en Espaigne à ce porteur qui va vers l'empereur pour sçavoir comme il faudra que je sois traicté, et sur ce très humblement me recommande à vostre bonne grâce[248].»

[Note 247: Dans une autre copie de cette lettre, reproduite dans le _Cabinet historique_ de M. L. Paris, t. II, p. 142, d'après un ms. du fonds Fontanieu, on lit: «De toutes choses ne m'est demouré que l'honneur et la vie qui est _saine_;» ce qui vaut mieux. Puisqu'il écrit, sa vie est _saulve_; mais il pouvait être blessé, voilà pourquoi il croit bon de dire que sa vie est _saine_.]

[Note 248: Il y a dans le XLIVe volume de cette même _collection Dupuy_, une autre copie de la lettre de François Ier, dont le texte est identique, sauf de légères variantes. M. A. Macé l'a publiée dans le _Bulletin de l'Académie delphinale_ (t. IV, p. 11-26), et M. Chéruel, d'après lui, dans la _Revue des Sociétés savantes_ (t. I, p. 146-149).]

Le _Tout est perdu fors l'honneur_ se trouve bien à peu près en substance dans les premières lignes de la lettre; c'est ce qui fut cause de l'erreur. Les historiens, avec cette manie de résumé et pour ainsi dire de condensation qui s'empare d'eux quelquefois, et presque toujours mal à propos, pensèrent qu'en réduisant à cinq mots bien frappés toute cette lettre, ils lui donneraient plus de force. C'est donc ce qu'ils firent, et cela, j'en suis sûr, avec d'autant plus d'empressement qu'ils biffaient ainsi le: _et la vie qui est saulve_, petite considération incidente, qui est en effet un peu moins héroïque que le reste, mais qui pourtant paraît toute naturelle, quand on réfléchit que c'est un fils qui écrit à sa mère. Le roi avait commencé la phrase, le fils l'a achevée.

Antonio de Vera, qui devait connaître la lettre par le manuscrit de Nicaise Ladam[249] ou par les papiers de Granvelle, semble avoir été le premier qui s'avisa pour elle de cet arrangement _à la laconienne_. Voici comment il nous l'a traduite en son espagnol: _Madama, toto se ha perdido sino es la honra_[250]. Historien de Charles-Quint, Vera n'avait pas sans doute intérêt à corriger la vérité pour faire plus beau le rôle du roi de France; mais, présentée de cette façon, la lettre avait je ne sais quel air qui devait plaire davantage à son humeur castillane. C'est pour cela peut-être qu'il nous en arrangea cette version, bientôt reprise chez nous, traduite, popularisée, mais cette fois pour la raison toute française que le mot ainsi donné séyait mieux au vaincu de Pavie et relevait encore son caractère chevaleresque[251].

[Note 249: Sur cette curieuse _Chronique_ de Nicaise Ladam, que nous avons indiquée tout à l'heure en note, on peut lire une intéressante notice dans l'_Annuaire de la Bibliothèque royale de Belgique_, 1842, p. 95.]

[Note 250: _Vida y hechos de Carlos V_, p. 123.]

[Note 251: M. Antonin Macé dit que le _billet sublime_, «si profondément différent de la vraie lettre», est de l'invention du P. Daniel (_Athenæum_, 14 oct. 1854, p. 960). Je crois que Daniel n'a fait que le traduire d'Antonio de Vera.]

Lorsqu'un mensonge n'est, après tout, comme celui-ci, qu'un débris de la vérité et qu'il a son origine dans une raison d'honneur, il faudrait être bien sévère pour ne pas lui faire grâce[252]. Dire ce qu'il est, ne plus y croire, voilà, selon moi, la seule rigueur qu'il faille se permettre à son égard[253].

[Note 252: D'ailleurs, le mensonge était alors chose tellement coutumière chez les historiens! «Il semble, dit M. Champollion, justement au sujet de cette lettre altérée, que ce défaut de véracité fût passé insensiblement dans les habitudes des écrivains des derniers siècles.»]

[Note 253: L'_Épître_ de Clément Marot à la reine Éléonore, où l'on trouve ce vers à propos du roi fait prisonnier:

Que le corps pris, l'honneur luy demoura,

quelques passages aussi d'une chanson faite par le roi pendant sa captivité:

Cueur résolu d'autre chose n'a cure Que de l'honneur...

* * * * *

Le corps vaincu, le cueur reste vainqueur...

purent aider encore à populariser l'erreur.--Sur quelques autres circonstances de la bataille de Pavie, dénaturées par les historiens, notamment par M. de Sismondi, _V._ Champollion, _Introduction aux Lettres de François Ier_ p. XVIII.]

XXII

Souvent femme varie; Bien fol est qui s'y fie

Ce sont deux vers qui ont bien couru le monde depuis le jour où l'on dit que François Ier les écrivit sur une vitre du château de Chambord. Les a-t-il écrits réellement, et, dans ce cas, est-ce bien sur une vitre, longtemps cherchée, jamais retrouvée[254], qu'il les traça avec le diamant de sa bague? Je vais laisser Brantôme vous répondre à ces questions par un passage du _Discours IV_ de son livre: _Vie des Dames galantes_[255].

[Note 254: Théophile, _Essai sur divers arts_, notes de M. De l'Escalopier, p. 296.]

[Note 255: Édit. Ad. Delahays, p. 336.]

«Il me souvient qu'une fois, dit-il, m'estant allé pourmener à Chambord, un vieux concierge qui estoit céans, et avoit esté valet de chambre du roy François, m'y reçut fort honnestement; car il avoit dès ce temps-là coneu les miens à la cour et aux guerres, et luy-mesme me voulut monstrer tout; et m'ayant mené à la chambre du roy, il me monstra un escrit au costé de la fenestre:

«Tenez, dit-il, lisez cela, Monsieur; si vous n'avez veu de l'escriture du roy mon maistre, en voilà.» Et l'ayant leu, en grandes lettres il y avoit ce mot: _Toute femme varie._»

Telle est la vérité: l'on peut en croire Brantôme, le seul qui ait parlé de l'inscription comme l'ayant vue. Au lieu de deux vers, il n'y avait donc qu'une simple ligne de trois mots. De plus, rien ne nous prouve ici qu'elle ait été écrite sur la vitre avec un diamant, plutôt que sur l'un des larges côtés de l'embrasure de la fenêtre, avec de la craie ou du charbon: ce qui eût été plus naturel, surtout à cette époque-là. Si François Ier, en effet, se servit de la pointe de sa bague, il se trouve avoir été le premier qui fit usage du diamant pour rayer le verre. On n'en connaît pas d'autre exemple de son temps[256]; rien que pour cela certainement, Brantôme eût remarqué que l'inscription avait été tracée sur la vitre.

[Note 256: Théophile, _Essai sur divers arts_, notes de M. De l'Escalopier, p. 296.--C'est dans un livre du temps de Henri III que j'en trouve la première indication, _les Subtiles et plaisantes Inventions de J. Prévost_, Lyon, 1584, in-8º, Ire part., p. 30-31.]

Le roi avait écrit en grandes lettres, dit toujours Brantôme, et d'une main, à ce qu'il paraît, assez assurée pour que le caractère de son écriture fût reconnaissable. Or, comment cela serait-il possible s'il avait écrit sur l'une des vitres étroites dont alors on garnissait les fenêtres, et s'il se fût servi d'un diamant avec lequel on ne peut marquer que des linéaments indécis? Tous ceux qui ont repris l'anecdote après l'auteur des _Dames galantes_ l'ont mal comprise, et, par suite, l'ont dénaturée en l'étendant. Mais de ceux-là, quel est le premier? Je crois bien, sans toutefois en pouvoir répondre, que c'est l'auteur du roman _Les Galanteries des Roys de France_[257].

[Note 257: Bruxelles, 1690, in-8º, t. I, p. 145. Il n'y avait pas auparavant d'autre version que celle de Brantôme; aussi Bussy, dans sa lettre à Corbinelli, du 25 juin 1670, citant le mot, le cite comme Brantôme le donne. L'auteur de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ devait savoir par cœur ses _Femmes galantes_.]

Je ne connais pas de livre plus ancien, qui nous donne le distique. Voici sous quelle forme il s'y trouve, laquelle a depuis été elle-même altérée, car le mensonge n'est pas plus respecté que la vérité:

Souvent femme varie; Mal habil qui s'y fie.

Quant au dénouement de l'histoire de la fameuse vitre, soit qu'on dise qu'elle ait été «vendue aux Anglais comme tant d'autres choses françaises»[258], soit qu'on raconte que Louis XIV, «alors jeune et heureux,» la sacrifia à Mlle de La Vallière, c'est la digne conclusion de ce petit roman taillé à plaisir dans un fait véritable.

[Note 258: _Hist. de Chambord_, par M. De la Saussaye, p. 52.]

XXIII

Que de choses dans l'histoire de François Ier, surtout dans la partie galante, que de choses à ramener aussi de la vérité arrangée à la vérité réelle, ou, plus souvent encore, du faux et de l'absurde au raisonnable et au vrai!

Ainsi le dernier épisode de ses amours avec Mme de Chateaubriand, qu'un mari en réalité fort brave homme, d'accommodante humeur, et qui pleura bien sa femme[259], mais transformé en Barbe-Bleue farouche par Varillas[260], Lesconvel, Mme de Muralt[261] et mille autres, pour les besoins de leurs romans, aurait, disent ces inventeurs, ensanglanté de la plus barbare manière, et avec un raffinement de vengeance presque égal à celui dont le châtelain de Coucy et la dame de Fayel passaient pour avoir été victimes[262].

[Note 259: _V._ un article excellent de M. J. Niel, dans l'_Artiste_ du 1er novembre 1851, p. 97-100, et un chapitre non moins convaincant du bibliophile Jacob, dans ses _Curiosités de l'Histoire de France_, 2e série, 1858, in-12, p. 147-153.]

[Note 260: _Hist. de François Ier_, liv. IV.]

[Note 261: _Les Effets de la jalousie_, roman par Mme de Muralt.--C'est de Varillas qu'est venu tout le mal, tout le mensonge. Il lui a valu cette vigoureuse sortie du P. Griffet, qui, venant de parler du P. Maimbourg, ajoute: «Varillas, qui est encore plus décrié que lui, ment avec plus de sang-froid. Il osoit citer des manuscrits et des pièces originales qui n'avoient jamais existé; il imaginoit des aventures tragiques dont personne n'avoit jamais entendu parler; entre autres, celle de la comtesse de Chateaubriand, dont la fausseté a été démontrée par des documents authentiques.» (_Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité de l'histoire_, 1770, in-8º, p. 14.)]

[Note 262: Dès le temps de Legrand d'Aussy, l'on n'était plus dupe de la fausseté de cette légende. _V._ ses _Fabliaux des_ XIIe _et_ XIIIe _siècles_, édit. de 1779, t. III, p. 280, note, et t. IV, p. 174.]

C'est un roman qu'on a donné pour pendant à un roman.