L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques

Part 7

Chapter 73,820 wordsPublic domain

Voyons maintenant le récit du chroniqueur[190] qui est entré dans le plus de détails sur cette affaire, et cherchons, d'après ce qu'il écrit, de quel côté fut le beau rôle; s'il fut pour l'Anglais qui rendait la place, ou pour Louis de Sancerre qui commandait l'_ost_ des Français après la mort de Du Guesclin. Ce ne sera pas difficile à démêler.

[Note 190: _Chronique de Du Guesclin_, publiée par Fr.-Michel (_Biblioth. choisie_, 1830, in-12), p. 448.--Sur quelques autres fables dont on a grossi l'histoire du connétable, _V._ les _Mémoires sur l'Histoire de France_ (collect. Petitot, 1re série, t. V, p. 163), et pour quelques faits prouvant qu'il n'était pas en disgrâce lorsqu'il mourut, le beau travail de M. Lacabane sur Charles V, dans le _Dictionnaire de la Conversation_, t. XIII, p. 156.]

«Au trépassement messire Bertrand, dit donc notre _Chronique_, fut levé grand cry à l'ost des François: dont _les Anglois du chastel refusèrent le chastel rendre_.» Ce voyant, le maréchal Louis de Sancerre fait aussitôt amener les otages «pour les testes leur faire tranchier». Les Anglais en sont avertis, et tout effrayés, ils baissent la herse du château, «et vint le capitaine offrir les cleifs au mareschal qui les refusa et leur dist: «Amis, à messire Bertrand avez vos convenances et les lui rendrez.» Sans tarder, il les conduisit alors «en l'ostel où reposoit messire Bertrand, et leurs cleifs leur fist rendre et mestre sur le serqueul de messire Bertrand tout en plourant.»

On voit maintenant à quoi se réduisent la bonne volonté du chef anglais et cette déférence pour la mémoire du héros mort, dont on a l'habitude de faire si grand bruit.

Pendant le XVIe siècle, ce dernier récit, le seul vraisemblable, fut le seul accepté. Laissons parler Montaigne[191]. «Les assiegez, dit-il, s'estans rendus après, furent _obligez_ de porter les clefs de la place sur le corps du trespassé.» Brantôme ne s'exprime pas autrement. Suivant lui, comme, selon le dire du chroniqueur et d'après Montaigne, ce n'est pas de bon gré, mais contraints, que les Anglais rendirent ce dernier hommage au connétable. «Messire Bertrand Du Guesclin, dit-il[192]....., estant mort devant le château de Randon, et ceux de dedans s'estant renduz, fust _ordonné_ et advisé par ceux de l'armée qui commandoient amprès luy qu'on porteroit sur son tahu, où estoit le corps, les clefs, en signe d'obédiance et humilité.»

[Note 191: _Essais_, liv. Ier, ch. III.]

[Note 192: _Œuvres complètes de Brantôme_, édit. elzévir., t. II, p. 208.]

XVI

Je pourrais avoir beaucoup à dire sur le règne de Charles VI et sur celui de Charles VII, si je continuais cette réfutation des faits mal éclaircis ou faussement racontés. Ils ne manquent pas alors; mais les paroles à grand effet manquent davantage. Pressés par les événements, les personnages ne prennent pas le temps de faire des _mots_, les historiens d'en inventer[193].

[Note 193: Il est toutefois deux erreurs sur l'histoire du temps de Charles VI que je ne veux pas laisser passer sans dire mon mot. La première, qui vient des _Essais sur Paris_, par Sainte-Foix, comme l'a prouvé l'abbé Rive, se rapporte à l'invention des _cartes à jouer_, qu'on attribue à Jehan Gringonneur, bien qu'il n'ait rien inventé et se soit contenté d'être le fournisseur du roi pour ces cartes depuis longtemps connues, ainsi que l'ont prouvé: l'abbé Rive, que je viens de nommer, dans sa brochure, _Éclairciss. hist. sur les cartes_, 1780, in-12, p. 41; Leber, _Étude sur les cartes à jouer_, p. 43; Duchesne, _Annuaire historique_ de 1837, p. 174, 182, 190; et P. Lacroix, _Curios. de l'hist. des arts_, p. 21, 24, 41, 42.--La seconde erreur est dans la façon dont on a lu longtemps la devise du duc d'Orléans, ennemi de Jean sans Peur. Cette devise était _Je l'enuie_, pour _Je l'ennuie_; on lut _Je l'envie_, gros contre-sens qui, substituant une sorte d'hommage à une insolence, enlevait toute raison au mécontentement du duc de Bourgogne, dont le meurtre de celui qui se faisait gloire de l'_ennuyer_ fut le dernier éclat. _V._ à ce sujet une note de M. A. Vallet, dans la _Biographie_ Didot, t. XXXVIII, p. 803, et nos _Chroniques et Légendes des rues de Paris_, p. 85.]

Ma tâche se trouve ainsi singulièrement restreinte pour cette époque.

J'ai bien les paroles dites par Jeanne d'Arc, mais de celles-là je n'ai point à m'occuper; elles sont toutes de la plus naïve et aussi de la plus glorieuse vérité. Pour le prouver, on a mieux que les pièces de l'histoire, on a les pièces d'un double procès, celui de sa condamnation, celui de sa réhabilitation, qui toutes rendent témoignage de l'élévation, de l'éloquence de son bon sens, et de cette promptitude vaillante dans la répartie, dont le plus beau trait peut-être est ce qu'elle dit quand on lui fit un crime d'avoir déployé sa bannière auprès du roi le jour du sacre. Comme la phrase est une des plus souvent citées, il est bon d'en rétablir le texte authentique.

«Interrogée pourquoi son estendard fut plus porté en l'église de Reims au sacre que ceux des autres capitaines, répond: «Il avoit esté à la peine, c'estoit bien raison qu'il fust à l'honneur.»

Dans le nombre de ses réponses, il s'en trouve une qui aurait dû suffire à détruire l'opinion partout admise que Jeanne était bergère au moment de sa mission. Elle ne l'était pas plus alors que sainte Geneviève ne l'avait été[194]. Écoutez-la elle-même le dire à ses juges:

[Note 194: _V._ une curieuse page du _Valesiana_, p. 43, et aussi Le Roux de Lincy, _Femmes de l'ancienne France_, t. I, p. 39, 598.]

«Interrogée si elle avoit apprins aucun art ou mestier, dit que oui et que sa mère lui avoit apprins à cousdre, et qu'elle ne cuidoit point qu'il y eust femme dans Rouen qui lui en sceust apprendre aulcune chose. Ne alloit point aux champs garder les brebis ne autres bestes[195].»

[Note 195: _Le Procès de Jeanne d'Arc_, édit. Buchon, 1827, p. 58, 69. «Quant à avoir gardé les bestiaux, lit-on aussi dans l'_Histoire de Charles VII_ de M. Vallet de Viriville, t. II, p. 45, note, elle dit qu'elle ne s'en souvenait plus.»]

XVII

Je ne serai pas de ceux qui doutent de l'existence de Jeanne d'Arc[196]; je ne recommencerai pas non plus les dissertations de G. Naudé[197] et du P. Vignier de l'Oratoire, pour prouver qu'elle n'a pas été brûlée[198]. Ce sont jeux d'esprit et d'opinion qui seraient futiles ici; mais il est un fait du règne de Charles VII au sujet duquel on me permettra quelques contradictions: c'est celui qui tend à poser Agnès Sorel en conseillère héroïque de Charles VII, et à faire en quelque sorte de cette favorite l'émule de la vaillante Jeanne.

[Note 196: _V._ notre article de l'_Illustration_, 10 mars 1855, p. 158-159.]

[Note 197: _Considérations politiques sur les coups d'État._ _V._ aussi le _Patiniana_, p. III.]

[Note 198: _V._ le _Mercure galant_ de de Visé, nov. 1683. Cette question, qui ne méritait d'occuper personne, fut résolue une première fois avec une netteté assez brutale par Lenglet du Fresnoy (_L'Histoire justifiée contre les romans_, 1735, in-12, p. 281), puis, beaucoup plus tard, avec un sérieux qu'elle ne comportait peut-être pas, dans le _Magasin pittoresque_, 1844, p. 298. Il y est bel et bien prouvé que toute l'erreur venait d'une aventurière qui s'était fait passer pour Jeanne d'Arc, quelques années après sa mort, et qui finit par épouser M. des Armoises, gentilhomme lorrain. Après la publication, dans le _Mercure_, de ce que le P. Vignier avait écrit à ce sujet, beaucoup de gens se passionnèrent pour sa chimère. Un chanoine de Beauvais, M. Foi de Saint-Hilaire, était de ceux qui y tenaient le plus, sans doute par esprit de corps et patriotisme de diocèse, puisque en prouvant que la Pucelle n'avait pas été brûlée, on aurait déchargé d'un crime la mémoire de l'évêque de Beauvais, Cauchon. Le 14 mai 1695, l'abbé Colbert, qu'il était, à ce qu'il semble, parvenu à convaincre, lui écrivait: «Je viens de faire un voïage à Rouen, où j'ai souffert perséqusion, de la part de ceux dont j'entreprenois la deffense, je veux dire de MM. de Rouen, qui, au lieu de se purger, comme ils le pourroient, du faux reproche qu'on leur fait d'avoir été les parricides de cette pauvre pucelle d'Orléans, trouvent fort mauvais qu'on dise qu'elle est morte très tranquillement en Loreine, au milieu de sa famille, dans le château de Vaucouleurs (car il me semble que c'est ainsi que vous m'avez dit qu'il s'appeloit). Je vous aurois fort souhaité pour m'ayder à prouver cette vérité.» (_Catalogue d'autographes_ Laverdet, du 20 avril 1855, p. 44, nº 364.)]

C'est Brantôme[199] qui accrédita cette histoire, dans un temps où, les favorites étant plus que jamais en grande puissance, il était d'un bon courtisan de vanter leur règne, dans le passé comme dans le présent.

[Note 199: _Dames galantes_, disc. VI; édit. Ad. Delahays, p. 393.--Brantôme prenait cette belle histoire à Du Haillan (_Hist. de France_, in-fol., p. 1253). Beroalde de Verville (_La Pucelle restituée_, 1599, n-12, feuillet 32) l'avait déjà prise à la même source.]

De nos jours l'on a douté de l'aventure[200], et l'on a fort bien fait, à mon sens. Il y a tant de choses qui prouveraient au besoin qu'elle ne dut pas être, si peu qui témoignent qu'elle est authentique.

[Note 200: P. Clément, _Hist. de Jacques Cœur_, t. II, p. 211. Vallet de Viriville, _Agnès Sorel, étude morale et polit. sur le_ XVe _siècle_, Paris, 1855, gr. in-8º, p. 14, note.--Agnès Sorel ne fut la maîtresse de Charles VII qu'en 1434. (Th. Bazin, _Histoire de Charles VII_, publiée par J. Quicherat, 1855, in-8º, t. I, p. 313.)]

Sur quoi se fonde-t-on, en dehors du passage de Brantôme? Sur quelques vers de Baïf[201], paraphrasés par Fontenelle dans un de ses plus jolis dialogues, puis encore sur l'ingénieux et galant quatrain de François Ier:

[Note 201: Liv. II de ses _Poèmes_.]

Gentille Agnez, plus de los tu mérite, La cause estant de France recouvrer, Que tout ce que en cloistre peut ouvrer Close nonnain ni en désert hermite.

Tout cela, certes, est charmant; mais en histoire il faut de bien autres raisons. Comment trouver, par exemple, quelque autorité historique au madrigal du _Père des Lettres_, quand on sait que c'est une traduction de Pétrarque[202] où il mit _Agnès_, comme il aurait mis tout autre nom? Cette gloire-là, toute d'emprunt, à mon sens, se trouve ainsi prouvée et chantée comme elle le mérite.

[Note 202: Nicolas Bourbon, qui l'a traduit en latin, le dit positivement. (_Nugarum_ liber VII, p. 389.)]

La critique moderne en a, du reste, fait pleine justice[203]. Charles VII y gagne tout ce qu'y perd la belle Agnès. On sait maintenant que ses inspirations de courage lui vinrent de lui-même et qu'il n'était, dès le commencement de son règne, ni couard, ni nonchalant, quoi qu'en ait dit M. H. Martin[204] se contredisant lui-même[205].

[Note 203: Vallet de Viriville, _loc. citat._--Du Fresne de Beaucourt, _Le Règne de Charles VII_, etc., 1856, in-8º, p. 24-25.]

[Note 204: _Hist. de France_, t. VI, p. 401.]

[Note 205: Au commencement du même volume, p. 90, M. Martin avait reconnu le courage de Charles VII.]

On sait aussi ce qu'il faut croire des royales orgies dans lesquelles on le fait se plonger pour se distraire de ses malheurs. Charles VII fut toujours plus ami de la tristesse que de la joie. «Solitaire estoit,» dit Henri Baude[206]; «et sobre à table,» ajoute G. Chatellain[207]. S'il n'avait eu par goût ce dernier mérite, la misère dans laquelle il fut si longtemps le lui eût, bon gré mal gré, imposé. Quel grand train pouvait mener un prince si misérable et si _malaisé_ qu'un cordonnier lui refusât une paire de _houssiaux_ (bottes), faute d'avoir été payé d'avance, comme le disait, dans une chanson célèbre[208], le bon peuple, qui, sachant la vérité sur sa pénurie, lui en tint compte plus tard? Quelle grande chère vouliez-vous que fît un pauvre prince dont pendant plusieurs années la table ne fut approvisionnée qu'avec le produit des étangs du chapitre de Saint-Étienne de Bourges[209], et qui un jour, c'est encore la chanson populaire qui le dit, n'eut à faire servir à ses hôtes

..... Qu'une queue de mouton Et deux poulets tant seulement!

[Note 206: Cité par M. Vallet de Viriville, _Agnès Sorel_, etc., p. 22.]

[Note 207: Cité par M. Vallet de Viriville, _ibid._, p. 10.--il était même fort pieux alors. (Paradin, _Ann. de Bourgogne_, 1566, in-fol., p. 703.--Quicherat, _Procès de Jeanne d'Arc_, t. III, p. 400, et t. V, p. 340.)]

[Note 208: _Biblioth. Impér._, fonds Cangé, ms. 122.]

[Note 209: «En 1435, dit M. de Viriville (p. 22, note), cette dette de nourriture n'était point encore acquittée.»]

La Hire était de ce piètre festin; et comme il ne dut jamais faire plus grande ripaille à la table du roi, je trouve qu'on a bien fait de douter de la vérité de son fameux _mot_ à Charles VII: «On ne peut perdre plus gaiement son royaume.» C'est «plus tristement» qu'il aurait fallu dire.

Pasquier fut le premier qui mentionna ce _mot_, mais comme un simple _on dit_, ce qui prouve qu'il n'y croyait guère[210]. Tout bien considéré, cette boutade du Gascon La Hire n'est donc qu'une gasconnade historique.

[Note 210: Du Fresne de Beaucourt, _Corresp. littér._, 5 mai 1857, p. 148.]

La gaieté du joyeux capitaine était le seul régal des festins où le conviait le pauvre petit roi. C'était le bon mot qui remplaçait un plat, comme plus tard chez Scarron les anecdotes de Françoise d'Aubigné. Charles VII lui en savait gré et l'en paya bien, quand il fut mieux en argent comptant. M. de Joursanvault possédait dans ses archives[211] une pièce sur un don qu'il lui fit ainsi «pour ses bons et _agréables_ services».

[Note 211: _V._ le _Catalogue_, t. I, p. 45.]

XVIII

Je ne veux pas réhabiliter Louis XI. Je sais trop bien, sans même l'avoir mesurée, que la tâche serait énorme; mais d'après ce que j'ai découvert, sans beaucoup chercher, de gros mensonges courant sur son compte, de crimes supposés, etc., etc., il me semble aussi qu'il ne serait peut-être pas impossible de la mener à bonne fin. Ce n'est sûrement pas un roi d'une irréprochable moralité, mais très sûrement aussi c'est un roi calomnié.

Son règne commence par une accusation absurde. Charles VII meurt d'une horrible maladie de mâchoires, «maladie qui luy fust incurable», comme dit Jehan de Troyes dans la _Chronique scandaleuse_[212]; ou plutôt, mis hors d'état de manger par ce mal même, il meurt de faim[213]. Que disent aussitôt les ennemis du dauphin? que le pauvre roi, craignant d'être empoisonné par son fils,--remarquez que celui-ci était alors à la cour du duc de Bourgogne,--aime mieux se laisser mourir d'épuisement que de chercher des forces dans une nourriture où la main parricide aurait pu cacher la mort. Au lieu de dire que le vieux roi «ne pouvait plus», ils ont dit «ne voulait plus» manger. Tout le crime supposé est dans ce jeu de mots[214].

[Note 212: _Collect. Petitot_, 1re série, t. XIII, p. 256.]

[Note 213: Barante, _Hist. des ducs de Bourgogne_, t. VII, p. 390.--_V._ aussi dans Duclos (_Hist. de Louis XI_, t. III, p. 237-239, Preuves), _Lettres des ministres et autres gens du Conseil au dauphin, pour lui donner avis de la maladie du roi_.]

[Note 214: Cette calomnie contre Louis, dauphin, comme presque toutes celles qui suivirent contre Louis XI, roi, fut propagée par ces méchantes langues de l'histoire qui se trouvent dans tous les règnes, et qui sévirent contre celui-ci plus que contre tout autre. La plus mauvaise fut celle de l'évêque de Lisieux, Thomas Bazin, dont l'_Histoire_, jusqu'en ces derniers temps, passa pour être d'Amelgard. L'accusation de parricide contre le dauphin s'y trouve au chapitre XXI du liv. V. M. Quicherat, qui a publié en 3 volumes cette histoire trop écoutée, fut le premier à la redresser. Il n'y voit qu'un «amas de fictions», reprises plus tard par le Flamand Mayer, qui les a encore amplifiées; «une suite d'événements arrangés au gré de la haine personnelle de l'auteur, et d'après les propos d'ennemis déclarés». _V._ la _Notice_, p. LXXV, LXXXV, etc.]

Louis XI fut mauvais fils, c'est vrai, mais non jusqu'au crime; il fut mauvais père aussi, je le veux bien encore, mais non pas autant qu'on voudrait nous le faire croire.

On nous dit qu'il fit enfermer son fils à Amboise, sans un maître qui pût lui apprendre à lire; or, il existe un livre, _le Rozier des Guerres_, ouvrage moitié moral, moitié politique, qu'il composa lui-même, ou fit du moins composer sous ses yeux, pour l'instruction de ce fils[215]. Comment croire, après cela, qu'il ne voulut pas que le dauphin sût lire[216]?

[Note 215: Il a été imprimé, in-4º gothique, chez la veuve Michel Lenoir. C'est donc à tort que M. de Sismondi a prétendu qu'on ne l'avait pas publié. (_Histoire des Français_, t. XIV, p. 323.)]

[Note 216: _V._ P. Paris, _Manuscrits français_, t. IV, p. 116-136.]

L'ayant calomnié comme père, on ne devait pas l'épargner comme mari; aussi n'a-t-on pas manqué de répéter qu'il fit fort mauvais ménage avec Charlotte de Savoie, sa seconde femme. Du Haillan va même jusqu'à dire que le peu d'intelligence des deux époux rendant impossible la légitimité du dauphin Charles, il avait dû naître d'une autre femme que la reine, et n'était ainsi qu'un dauphin supposé[217].

[Note 217: Le président Hénault, dans sa _Chronologie de l'Histoire de France_, 1761, in-8º, Ire part., p. 392, a fait justice de ce mensonge.]

Du premier mariage de Louis XI, avec Marguerite d'Écosse, on n'a rien dit. N'était même l'anecdote du baiser qu'elle déposa sur la bouche du vieil Alain Chartier, et qu'on a singulièrement faussée en la jugeant d'après nos usages[218], on ne parlerait pas de cette aimable Marguerite, qui mourut avant d'être reine.

[Note 218: Le baiser de Marguerite sur les lèvres du vieux poète, qui l'était allé chercher en Écosse et l'avait initiée à notre poésie, qu'elle ne cessa plus d'aimer, n'était qu'un de ces _baisers d'hommage_, si naturels alors, comme on le voit par une foule d'exemples que donne Ducange au mot _osculum_. Celui de Marguerite n'étonna que parce que le poète qui le reçut de cette bouche si fraîche était vieux et laid. L'anecdote, que Bouchet rapporta le premier dans ses _Annales d'Aquitaine_, p. 252 de l'édit. de 1644, in-4º, et que Brantôme reprit dans ses _Femmes illustres_ (édit. du _Panthéon littéraire_, t. II, p. 200), a été mise en doute, mais à tort, selon moi. Il ne s'agit que de la voir à sa place, dans son cadre du temps, pour la croire vraisemblable. C'est aussi l'avis d'un rédacteur de _l'Intermédiaire_, qui a fait à ce sujet, t. II, p. 306-307, un judicieux petit article.]

On répète partout que Louis XI avait des raffinements de cruauté inouïs. Il avait inventé tout exprès, nous dit-on, des cages de fer où il enfermait ses prisonniers; mais ce n'est rien encore: dans un jour d'exécution, il fit placer des enfants sous l'échafaud tout ruisselant du sang de leur père! Contes encore, contes horribles.

Louis XI n'inventa pas les cages-prisons; c'était un genre d'incarcération depuis très longtemps en usage en Italie et en Espagne[219].

[Note 219: Muratori, VIII, p. 624; XI, p. 145.--Ducange, au mot _Gabia_.--Il est une autre invention, fort honorable celle-là, dont il faut enlever aussi le mérite à Louis XI: c'est l'invention des _postes_. Deux siècles avant qu'il les organisât en France, les chevaliers Teutoniques les avaient établies sur les terres dépendant de leur ordre. _V._ le _Vieux-Neuf_, 2e édit., t. II, p. 115.]

Le supplice de Nemours n'eut pas lieu comme on l'a décrit partout; les détails effrayants dont on s'est plu à l'entourer, ces enfants à genoux sous l'échafaud, cette _rosée affreuse_, comme dit Casimir Delavigne[220], qui tombe goutte à goutte sur leur tête, sont un appareil mélodramatique de mise tout au plus maintenant dans les _Crimes célèbres_. «Les contemporains, dit M. Michelet, n'en parlent point, même les plus hostiles[221].» L'avocat Masselin, qui, un peu après la mort de Louis XI, à la fin de 1483, présenta requête aux États pour ces pauvres enfants du duc de Nemours, dépouillés de tous leurs biens, et qui, dans cette cause, devait, par conséquent, exagérer la vérité de leur malheur pour en accroître l'intérêt, ne dit pas un mot de cette barbarie perfectionnée[222]. Donc, encore une fois, dans tout cela, rien de vrai.

[Note 220: _Louis XI_, acte II, sc. VI.]

[Note 221: _Hist. de France_, t. VI, p. 451.]

[Note 222: _Diarium statuum generalium_, p. 236.--Voltaire, qui revenait souvent sur ce mensonge, aida beaucoup à le répandre. _V._ sa _Lettre à Linguet_ (juin 1776), édit. Beuchot, t. LXX, p. 84.]

Le reste de ce que l'on raconte sur Louis XI ne l'est pas, j'en suis sûr, davantage. L'âge de Tristan l'Ermite, selon M. Michelet[223], rend invraisemblable tout ce que l'on nous a répété partout de ses prouesses de bourreau. Il était trop vieux pour être aussi alerte à la pendaison, et trop gai compagnon pour l'aimer tant. Un bourreau qui fut clément pour Villon, dont nous avons les remerciements, devait l'être pour bien d'autres beaucoup moins pendables[224].

[Note 223: _Hist. de France_, t. VI, p. 491.]

[Note 224: _V._ l'_Étude_ de M. Campaux sur _Villon_, p. 130.]

La faveur de Coictier le médecin fut grande, mais pas autant qu'on s'est plu à le dire. Louis XI, loin d'être homme à se mettre sans cesse pieds et poings liés à sa merci, «estoit, selon Commines, enclin à ne vouloir bien souvent croire le conseil des médecins[225].» Si Coictier devint riche, c'est qu'il gagnait sans doute sur l'_or potable_ et autres drogues coûteuses dont il avait vanté au roi la vertu efficace[226].

[Note 225: Liv. VI, ch. VII.]

[Note 226: Commines, édit. de Mlle Dupont, t. II, p. 248.]

Pour ce qui est de la venue de saint François de Paule, il paraît que dans cette affaire le saint homme avait autant besoin du roi de France que le roi du saint homme. Il était malade des écrouelles[227], que Louis XI guérissait par privilège royal, et Louis XI souffrait, sans compter la vieillesse, de toutes sortes d'infirmités que le saint guérissait par grâce divine. C'était donc entre eux un échange de vertus curatives: ni l'un ni l'autre ne s'en trouva mieux.

[Note 227: _Acta sancti Francisci Pauli_, p. 155.--Isambert, _Anciennes Lois françaises_, t. XIV, p. 304.]

On raconte que François de Paule, à sa première entrevue avec le roi, lui ayant dit: «Sire, je vais prier Dieu pour le repos de Votre Majesté[228].--Oh! priez seulement pour le corps, aurait répondu Louis XI; il ne faut pas demander tant de choses à la fois.» Je ne sais d'où vient cette anecdote, qui nous montre Louis XI faisant de l'esprit et de l'impiété, dans un moment où il devait avoir des préoccupations bien contraires. Ce n'est sans doute que la mise en scène de ce quatrain narquois que je me rappelle avoir lu au bas d'un portrait de Louis XI, longtemps conservé à Cléry, et maintenant au musée d'Orléans:

[Note 228: On croit généralement, et M. H. Martin l'a répété dans son _Hist. de France_ (4e édition, t. III, p. 18, note), que le titre de _Majesté_, abandonné sous Henri Ier, ne fut repris que par Louis XI; c'est une erreur, ainsi que l'ont prouvé M. L. Delisle (_Biblioth. de l'École des Chartes_, 4e série, t. II, p. 512, 553, 555) et M. H. d'Arbois de Jubainville (_Quelques observations sur les six premiers volumes de l'Histoire de France de M. Henri Martin_, 1857, in-8º, p. 58).]

Du corps seulement la santé Je demandois à Nostre-Dame. Trop l'importuner c'eust esté De la prier aussi pour l'âme[229].