L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques

Part 6

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XIII

Puisque nous en étions à parler de Philippe de Valois à Crécy, l'occasion serait bien prise pour revenir sur la plupart des événements qui suivirent ou précédèrent cette funeste journée, et qui sont les points éclatants ou sinistres de la longue guerre de rivalité entre la France et l'Angleterre, aux XIVe et XVe siècles.

Froissart, avec ses récits de chroniqueur intéressé et romanesque, fait pour cette époque la part fort belle à notre ennemie et au mensonge. Nous n'aurions qu'à vouloir pour trouver à réfuter dans chaque page de son livre; ainsi, le _mot_ d'Édouard, qui, débarquant sur le rivage de France, tombe le nez en terre et s'écrie, comme si c'était un bon présage: «Cette terre me désire[163];» l'histoire d'Arteweld, ce _brasseur-roi_, comme l'appelle M. d'Arlincourt dans un roman fameux, et qui ne fut jamais ni _brasseur_[164], quoique Froissart l'ait dit, ni _roi_ surtout[165]; l'aventure d'Édouard III et de la comtesse de Salisbury, qui donna lieu à la création de l'ordre de la Jarretière et à sa fameuse devise: _Honny soit qui mal y pense_[166], et dont la première invraisemblance est l'âge même de l'héroïne, qui, à l'époque où tout ceci dut se passer, aurait eu sur son royal amant un droit d'aînesse beaucoup trop marqué[167]; enfin et surtout, car c'est plus grave, les massacres de la Jacquerie, pour lesquels il ne faut plus croire le récit de croque-mitaine que Froissart en a fait, mais les pages sérieuses que leur a consacrées M. Bonnemère dans son _Histoire des Paysans_, et qui ramènent ces horreurs exagérées à leur plus simple expression. «Plût au ciel, dit M. Feillet[168], après avoir félicité M. Bonnemère de cette heureuse réfutation, plût au ciel que des historiens inspirés du même amour de la patrie pussent nous réhabiliter aussi facilement les massacres de Cabrières et de Mérindol, de la Saint-Barthélemy! etc... Peu importe le parti qui se trouverait justifié, puisqu'avant tout la France aurait une tache de moins sur son noble front.»

[Note 163: Froissart, liv. I, part. I, ch. CCLXVI.--C'est le _mot_ de César, qui fit une chute pareille en mettant pied sur la terre d'Afrique, et s'écria: _Terre d'Afrique, je te saisis._ C'est aussi le _mot_ de Guillaume le Conquérant dans une circonstance toute semblable, lors de son débarquement en Angleterre. Voyez Augustin Thierry, _Hist. de la Conquête des Normands_, t. I, p. 334.]

[Note 164: _V._ les _Annales de l'Académie de Bruxelles_ (1832), p. 124, et les _Nouvelles Archives historiques des Pays-Bas_, janv. 1831, p. 14.]

[Note 165: M. d'Arlincourt a cru que _rewart_ ou plutôt _ruward_ (gardien de la tranquillité) signifiait _roi-citoyen_.]

[Note 166: _V._ ce qu'en dit M. Beltz, membre du _College of Arms_, dans ses Annales (_Memorials_) de l'_Ordre de la Jarretière_, analysées, sur ce point, dans la _Revue de Paris_ du 10 oct. 1841, p. 131.]

[Note 167: _V._ la dissertation de Papebroch dans les _Bollandistes_ (avril, t. III) et le compte-rendu d'une séance de l'_Académie de Bruxelles_, 4 juin 1852, où le débat fut repris sur ce sujet par MM. Polain et Gachard.]

[Note 168: _Revue de Paris_, 1er mai 1857, p. 55.]

Oui, donnons sur toutes choses la vérité à tous, sans parti pris, sans réticences. Soyons heureux si notre histoire se purifie sous nos mains impartiales et perd quelques souillures, qu'elle ne méritait pas; mais laissons aussi à chacun les flétrissures qu'il a bien gagnées. Justifier quand même n'est pas de notre fait; et nous ne voulons pas qu'on puisse accuser la moindre de ces pages d'avoir fait l'office de papier brouillard, c'est-à-dire d'avoir gardé pour soi la tache qu'elle voulait enlever. Le beau et le bien mis en leur vrai jour feront notre joie, mais nous ne reculerons pas devant l'aveu du mal. Mieux vaut la vérité, même hideuse, qu'un séduisant mensonge. Nous sommes en cela de l'avis de Grégoire le Grand, qui disait[169]: «_Si autem de veritate scandalum sumitur, utiliùs permittitur nasci scandalum, quam veritas relinquatur._ Si du récit d'un fait véritable il résulte du scandale, il vaut mieux laisser naître le scandale que renoncer à la vérité.»

[Note 169: 7e _homélie_, § 5.]

La sévérité contre les autres oblige contre soi-même. Nous n'aurons donc pour notre propre livre aucune partialité complaisante; nous en confesserons les fautes avec autant d'empressement que celles d'autrui. C'est même, en toute franchise, par un aveu de ce genre que nous reprendrons notre travail où nous l'avons laissé.

Confiant dans ce qu'avait dit Daru, qui, pour une fois qu'il doutait, n'eut pas la main heureuse; fort de ce qu'avait écrit Depping, dont le scepticisme était encore allé plus loin[170], nous avions cru pouvoir reléguer parmi les légendes le fameux _Combat des Trente_, livré en 1351, entre Josselin et Ploërmel. Nous avions tort, on nous l'a prouvé depuis avec d'excellentes raisons[171]. C'est pour nous un bonheur de le déclarer, car alors même que nous doutions le plus, nous étions presque tenté de mentir par patriotisme.

[Note 170: _Rev. encyclopéd._, t. XXXVI, p. 64-65.]

[Note 171: _V._ la savante brochure de M. Pol de Courcy, _le Combat des trente Bretons_, etc., Saint-Pol-de-Léon, 1857, in-8º; et un article de M. de Laroche-Héron dans l'_Univers_, 17 juin 1858.]

Que n'en est-il de même pour le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre! Malheureusement, pour ce qu'il y a de mensonge de ce côté le doute n'est guère permis, depuis qu'au dernier siècle Bréquigny[172] découvrit, dans les archives de Londres, des pièces témoignant des connivences du héros calaisien avec les Anglais, et prouvant, entre autres choses, qu'il reçut du roi Édouard une pension qu'un traître seul pouvait accepter; je n'ajouterai qu'un détail nouveau, mais, ce me semble, tout à fait décisif.

[Note 172: _Notice des Manuscrits_, t. II, p. 227.--_Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, t. XXXVII, p. 539. Dans le premier de ces mémoires, Bréquigny se fait une arme contre Froissart du silence que garde sur toute cette affaire la _Chronique_ latine de Gilles de Muisit, «qui, dit-il, écrivoit dans le temps même de l'événement et dans une ville peu éloignée du lieu où se passoit la scène». Dans l'autre travail, il prouve que, deux mois après la reddition de Calais, Édouard, par lettre du 8 oct. 1347, non-seulement rendit à Eustache de Saint-Pierre les maisons qu'il possédait dans Calais, mais lui en donna d'autres et le pensionna. Il ajoute: «Comment Eustache de Saint-Pierre, cet homme qu'on nous peint s'immolant avec tant de générosité aux devoirs de sujet et de citoyen, put-il consentir à reconnoître pour souverain l'ennemi de sa patrie; à s'engager solennellement de lui conserver cette même place qu'il avoit si longtemps défendue contre lui; enfin, à se lier à lui par le nœud le plus fort, l'acceptation du bienfait? C'est ce qui me paroît s'accorder mal avec la haute idée donnée jusqu'ici de son héroïsme patriotique.»--Notre ami Eugène d'Auriac a repris, dans le _Siècle_ du 26 septembre 1854, à l'époque où la ville de Calais se proposait d'élever une statue à Eustache de Saint-Pierre, la réfutation entreprise par Bréquigny; il l'a complétée à l'aide de quelques pièces récemment trouvées à la Tour de Londres, une entre autres, datée du 29 juillet 1351, qui nous montre Édouard III dépossédant les héritiers d'Eustache de Saint-Pierre des biens qu'on lui avait accordés, parce que, loin sans doute de suivre son exemple, ils étaient restés fidèles à la cause française. Le dernier mot de M. d'Auriac sur cette question se trouve, très étendu et corroboré de nouvelles preuves, dans un travail de la _Revue des Provinces_ de 1864, t. VI, p. 491.]

En 1835, une société savante, qui se recrute d'érudits à Calais et dans les villes voisines, la _Société des Antiquaires de la Morinie_, mit au concours cette question si intéressante pour la gloire de toute la contrée: _Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre et de ses compagnons au siège de Calais_.

On pouvait s'attendre d'avance à voir le prix remporté par quelque mémoire rétablissant enfin dans sa glorieuse authenticité l'événement mis en doute depuis tantôt un siècle. Si la Société devait être naturellement indulgente et partiale, c'était certainement pour tout travail où la question se trouverait envisagée sous ce point de vue. Malheureusement c'était le moins favorable; le mauvais rôle ici était du côté de la défense. Les juges, après lecture des pièces, eurent le bon esprit de s'en apercevoir et assez de justice pour le déclarer.

Le mémoire auquel le prix fut décerné, et dont M. Clovis Bolard, un Calaisien! était l'auteur, prouvait qu'Eustache de Saint-Pierre n'était rien moins qu'un héros.

Voici comment le _Mémorial artésien_[173] raconte la séance dans laquelle fut proclamée la décision de la Société:

[Note 173: Cité dans les _Archives historiques et littéraires du nord de la France_, t. IV, p. 506.]

«M. le secrétaire perpétuel fait un rapport sur les travaux de la Société pendant l'année. Il le termine en disant que sur les trois questions proposées pour le concours de 1835, il n'a été répondu qu'à une seule, celle qui a pour objet _le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre et de ses compagnons au siège de Calais_, et qu'après maintes discussions dans le sein de la compagnie, une majorité de quatorze voix contre onze a prononcé que la médaille serait décernée à l'auteur du mémoire qui a révoqué en doute ce fait historique.

«A ces mots, un mouvement de surprise se manifeste dans l'auditoire, et plus d'un assistant s'étonne qu'une société française puisse couronner un ouvrage qui tend à effacer de notre histoire un des plus beaux traits qui honorent les annales de notre nation. On écoute cependant avec attention divers fragments du mémoire, lus avec chaleur par M. le secrétaire, et bientôt le lauréat, M. Clovis Bolard, de Calais, s'avance au bureau pour recevoir des mains de M. le président la médaille d'or que lui décerne la Société.»

Ici, l'on se contenta d'être surpris et un peu mécontent, comme le dit le journal; ailleurs, dans une circonstance à peu près pareille, si ce n'est que l'esprit religieux et non plus le sentiment patriotique y était mis en jeu, l'on ne s'en tint pas à ce muet étonnement.

M. Henri Julia lisait à la dixième séance de la Société archéologique de Béziers un fragment du mémoire historique qui lui avait mérité la _Couronne d'argent_. L'épisode choisi était le sac de Béziers, en 1209. Il venait de citer les paroles du légat Milon: «Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra bien ceux qui sont à lui,» lorsque tout à coup, du milieu de l'assemblée, un jeune prêtre s'écrie: «C'est faux, cela a été démenti.» Grand tumulte; le lecteur s'interrompt, le président se lève; on s'attend à le voir rappeler à l'ordre l'impétueux perturbateur. Point du tout; il retire la parole à M. Julia, qui voulait continuer, et il croit devoir se justifier lui-même du scandale de cette scène, en déclarant à l'assemblée que le fragment dont la lecture avait causé tant d'émotion n'était pas celui qu'il avait indiqué à l'auteur. «Ainsi, lisons-nous dans l'_Alliance des Arts_[174], M. Henri Julia, qui était venu de Paris pour recevoir une ovation dans une séance solennelle, s'est vu l'objet d'une censure publique.»

[Note 174: 25 mai 1844, p. 363.]

Le président avait de cette manière donné deux fois raison au jeune prêtre; il l'avait indirectement excusé de son inexcusable interruption, et il avait tacitement approuvé son démenti du _mot_ historique. En ce dernier point avait-il tort? Que faut-il penser de la réalité de l'impitoyable parole du légat? Est-elle assez authentique pour qu'on se croie en droit de la répéter partout? Les uns diront oui; les autres non. Ceux-là ayant pour eux dom Vaissette; ceux-ci, son commentateur, le chevalier Du Mège. Dans le doute, je fis comme le sage; je commençai par m'abstenir[175], bien qu'en cela mon penchant fût volontiers pour la justification du légat. On a tant médit de l'Église et de ses prêtres! on a tant exagéré le mal dont leur sévérité souvent nécessaire a été la cause!

[Note 175: Il faut dire, avant tout, à la justification du légat, que si son mot cruel se trouve relaté par quelques historiens (_V._ Césaire d'Heisterbach, liv. V, ch. XXI), il ne l'est point par tous, notamment par ceux qui feraient le mieux autorité, les écrivains du pays. Il ne se lit même pas dans le récit du moine de Vaulx-Cernay, «qui, dit M. Du Mège, aurait, sans aucun doute, trouvé le mot sublime et approuvé avec une sainte joie cet ordre barbare». (_Hist. du Languedoc_, de D. Vaissette, édit. Du Mège, 1838, in-8º, _addit. et notes_ à la suite du t. V, p. 31.)]

L'authenticité du mot me semblait toutefois assez fortement sapée pour penser qu'on ne dût pas désormais le citer sérieusement. Je fus donc surpris de le voir solennellement rappelé par M. Guizot dans sa réponse au _discours de réception_ du Père Lacordaire. Les érudits s'en émurent, et l'un d'eux, M. Ch. Tamisey de Larroque, crut à propos de faire une réfutation en règle de la malencontreuse citation[176]. Après ce qu'il a dit pour montrer le peu de foi qu'il faut avoir en Césaire d'Heisterbach, dont le livre est ici le seul témoignage[177], et pour faire voir aussi par quelques faits de la vie du légat, que de telles paroles étaient absolument contraires à ses habitudes de miséricorde, j'avoue que le doute dans lequel je m'abstenais d'abord fut entièrement dissipé[178].

[Note 176: _Correspondance littéraire_ du 10 février 1861, p. 149-152.]

[Note 177: Daunou, qui ne peut être suspecté de trop de partialité pour l'Église, avait lui-même déclaré que le légat était calomnié par Césaire d'Heisterbach, dont le livre est indigne, selon lui, de toute créance. (_Hist. litt. de la France_, t. XVII, p. 313.)]

[Note 178: Si le compilateur Larousse avait connu l'excellent article de M. Tamisey de Larroque, il se fût sans doute dispensé de croire encore à l'odieux lieu commun, et il se fût gardé de nous faire un crime de notre doute prudent. _V._ son livre, au titre si bizarre, _Fleurs historiques des dames_, p. 632.]

Pour la création du Saint-Office, à laquelle on prétend que saint Dominique eut part, je serai plus à l'aise encore. J'ai, pour nier, les autorités les plus fortes[179], entre autres celle du P. Lacordaire, d'autant plus précieuse en cela que l'empressement du célèbre dominicain à repousser pour son patron toute responsabilité dans cette fondation sinistre semble être une garantie de son horreur pour tous les actes de l'Inquisition[180].

[Note 179: _Le cardinal Ximenès et l'Église d'Espagne_, par le docteur Hefels, traduct. de l'abbé Sisson, p. 205.]

[Note 180: Ce qu'il a dit, à ce sujet, dans son _Histoire de saint Dominique_, se trouve confirmé par un article de la _Revue contemporaine_, 25 avril 1857, p. 733.]

Puisque je me trouve avec lui, je ne le quitterai pas sans parler d'un _mot_ qu'il mit en crédit, et que son autorité fit prendre pour une parole célèbre, lorsque ce n'était qu'un titre de livre. Je laisserai parler à ce sujet M. de Montalembert[181], et d'autant plus volontiers qu'il me donne occasion de relever une petite erreur.

[Note 181: _Le P. Lacordaire_, p. 147.]

«C'est Lacordaire, dit-il, qui a le premier, dans un article de _l'Avenir_, exhumé ce titre de la _Chronique_ des _Gesta Dei per Francos_, dont on usa depuis lors à tort et à travers, dans la littérature ecclésiastique....» C'est fort vrai; ce qui l'est moins, c'est l'origine de la phrase telle que la donna M. de Montalembert. Ce n'est pas le titre d'une Chronique, mais celui d'une _collection_ d'historiens relatifs aux Croisades, publiée en 2 vol. in-folio, par Bongars, en 1611. Bongars était protestant, et il est curieux que ce soit lui qui ait prêté au grand orateur catholique l'une des formules dont il aimait le mieux se servir. Cette source, s'il l'eût connue, ne lui eût pas rendu moins belle la parole qu'il y trouvait. Son esprit faisait partout son profit du grand et du beau, et la phrase dont nous parlons est de ce domaine. Elle n'est égalée que par celle de Shakespeare, qui est presque sa tributaire: «La France est le soldat de Dieu.»

XIV

Autre question: Doit-on faire grâce à la belle parole que tout le monde, même cette bonne _Biographie universelle_[182], prête au roi Jean II, quand, sur la nouvelle que son fils le duc d'Anjou, fuyant l'Angleterre où il l'avait laissé en otage, était revenu en France, il se décida à s'en aller reprendre son rôle de monarque captif? Je ne le pense pas.

[Note 182: T. XXI, p. 446.]

«Il prit la résolution, dit la _Biographie_, de retourner se constituer prisonnier à Londres, répondant à toutes les objections de son conseil, que _si la bonne foi était bannie du reste du monde, il fallait qu'on la trouvât dans la bouche des rois_.»

Moins heureuse que tous les petits mensonges historiques de ce temps-là, parlés ou en action, cette belle phrase n'a pas même, pour enjoliver un peu et brillanter ce qu'elle a de faux, la spécieuse autorité de Froissart. Bien plus, c'est celui-ci qui va nous aider à prouver que Jean parla peut-être tout autrement. «Et, dit-il de ce roi qui veut à toute force quitter son royaume et retourner en prison, et ne luy pouvoit nul oster ni briser son propos. Si estoit-il fort conseillé du contraire; et luy disoient plusieurs prélats et barons de France que il entreprenoit grande folie, quand il se vouloit encore mettre en danger du roy d'Angleterre. Il répondoit à ce, et disoit qu'il avoit trouvé au roy d'Angleterre son frère, en la reine et ses neveux leurs enfants, tant de loyauté, d'honneur et de courtoisie, qu'il ne s'en pouvoit trop louer; et que rien ne se doutoit d'eux qu'ils ne luy fussent loyaux, courtois et aimables en tous cas: et aussi il vouloit excuser son fils le duc d'Anjou.»

N'être point relaté par Froissart, être même indirectement contredit par les paroles qu'il rapporte, c'est presque pour un _mot_ une raison d'être authentique; ceux qui soutiennent la vérité de la phrase prêtée au roi Jean pourraient s'en faire forts, j'en conviens. Malheureusement elle n'a pas même ce refuge. Le douteux chroniqueur a dit tout à fait juste cette fois; plusieurs écrivains qu'il faut croire confirment son récit.

Il en est un même qui va plus loin que lui dans la réfutation implicite de la sentencieuse parole qui court toutes les histoires: c'est le Continuateur de Nangis[183]. Non seulement, dans ce qu'il a écrit à ce sujet, la phrase prêtée au roi Jean, mais aussi l'intention toute chevaleresque qui l'aurait fait retourner en Angleterre, se trouvent formellement contredites. A l'entendre, le roi aurait pris ce parti extrême moins par raison d'honneur que pour cause de galanterie, _causâ joci_, ce que M. Michelet paraphrase ainsi[184]: «Quelques-uns prétendaient qu'il n'y allait que par ennui des misères de la France, ou pour revoir quelque belle maîtresse[185].»

[Note 183: Dans le _Spicilège_ de D. d'Achery, in-4º, t. III, p. 132.]

[Note 184: _Hist. de France_, t. III, p. 430.]

[Note 185: _V._ aussi une note de M. Dessales, dans les _Mélanges de littérature et d'histoire_ de la Société des Bibliophiles, 1850, p. 152.--Une autre anecdote, racontée sur le roi Jean, par Roquefort (_De l'état de la Poésie françoise dans les_ XIIe _et_ XIIIe _siècles_, p. 362-367), d'après Boetius (_Scotorum historiæ_..., lib. XV), n'est pas plus vraie. Le roi se serait plaint de ne plus voir de Rolands parmi les Français, et un vieux brave lui aurait répondu: «Sachez, Sire, que vous ne manqueriez pas de Rolands, si les soldats voyaient un Charlemagne à leur tête.» Le mot est de ceux qui ne se disent pas à un roi, il n'a donc pas certainement été adressé au roi Jean: ce qui me le prouve encore mieux, c'est que, bien avant l'époque où il aurait pu être dit, il se trouvait formulé dans un vers du petit poème de _la Vie du Monde_:

Se Charles fust en France, encore y fust Roland,

et dans deux autres d'Adam de la Halle, cités par M. Francisque-Michel dans la préface de son édition de la _Chanson de Roland_, p. XIV-XV, où l'anecdote a été réfutée pour la première fois.]

Cette tradition, tout à fait d'accord avec ce qu'on sait du caractère du roi Jean, surnommé _le Bon_, non pas à cause de sa bonté, mais pour sa prodigalité trop facile[186], était la seule qu'on acceptât à ce sujet pendant tout le XVIe siècle. Brantôme en fait foi[187]. Il va même jusqu'à nommer la dame pour laquelle il quitta son royaume et revint prendre des chaînes qui étaient moins d'un captif que d'un amoureux. «Le roy Jean, dit Brantôme, prisonnier en Angleterre, receut plusieurs faveurs de la comtesse de Salsberiq, et si bonnes que, ne la pouvant oublier, et les bons morceaux qu'elle luy avoit donnés, il s'en retourna la revoir, ainsi qu'elle luy fit jurer et promettre[188].»

[Note 186: Michelet, _Hist. de France_, t. III, p. 352.]

[Note 187: _Les Dames galantes_, édit. Ad. Delahays, p. 128.]

[Note 188: M. le duc d'Aumale, dans son travail sur les comptes de Denis de Collors, publié dans les _Miscellanies of the Philobiblon Society_ de Londres, t. II, et reproduit dans le _Bulletin du Bibliophile_, 1855-1856, p. 1045, n'est pas lui-même éloigné de croire que Jean ne retournât à Londres _causâ joci_.--Pour terminer, je dirai que le _mot_ dont il est question ne fut pas toujours prêté à ce roi, mais à un autre, pour lequel il semble mieux fait: c'est François Ier. «Il disoit, selon Balth. Gracian, dans une note de _l'Homme de cour_, trad. par Amelot de la Houssaye, p. 202, que si la fidélité se perdoit, elle devoit se retrouver dans le cœur d'un roi.» N'est-ce pas le mot du roi Jean? Or, réfléchissez qu'il eut plus d'un rapport de destinée avec François Ier, puisqu'il fut prisonnier comme lui, et vous comprendrez que la parole, si vraisemblable chez celui-ci, put fort bien être prêtée à l'autre par suite d'un de ces déplacements d'esprit si ordinaires aux historiens. Le mot, à mon avis, est donc de François Ier; son caractère le justifie, et l'auteur qui le lui prête donne toute autorité à l'attribution. Gracian, qui est Espagnol, avait pu l'apprendre à Madrid des gens qui avaient approché le roi chevalier dans sa prison. Or, c'est là, en effet, un des jours où on lui aura proposé de manquer à sa parole et de s'enfuir, qu'il aura dû dire le _mot_. Jusqu'au XVIIe siècle, c'est à lui seul qu'on l'attribua, comme on le voit par le _Recueil d'apophthegmes et bons mots_, 1695, in-12, p. 83-84.]

XV

Dans ce petit livre, où je me suis donné la mission circonscrite de réfuter seulement les _mots_, et de ne m'attaquer aux faits que le plus rarement possible et incidemment, je ne devrais pas, sans doute, m'occuper de ce fameux récit de la mort de Du Guesclin, où l'on nous montre un capitaine anglais, qui, enchaîné par la parole donnée et par son respect pour le grand homme expiré, vient déposer sur son cercueil les clefs de la place qu'il commande. Cependant, par amour pour la vérité, et entraîné par ce vif désir qui me suit en toutes choses, de rendre à chacun ce qui lui revient ou d'honneur ou de honte, je veux cette fois aller un peu au delà de ce que j'ai promis, et vous montrer ce qu'il faut croire de cet effort de courtoisie anglaise.

«Le gouverneur de Rendon avoit capitulé avec le connétable, est-il dit dans l'_Abrégé chronologique_ du président Hénault[189], que je cite exprès, par la raison qu'on ne détruit jamais mieux l'erreur qu'en l'attaquant dans son fort, c'est-à-dire au cœur même des livres qui ont le plus aidé à la populariser. Il étoit convenu de se rendre le 12 juillet, en cas qu'il ne fût pas secouru: quand on le somma de rendre la place le lendemain, qui fut le jour de la mort de Du Guesclin, le gouverneur dit qu'il lui tiendroit parole, même après sa mort; en effet, il sortit avec les plus considérables officiers de sa garnison et vint mettre sur le cercueil du connétable les clés de la ville, en lui rendant les mêmes respects que s'il eût été vivant.»

[Note 189: 1761, in-12, t. I, p. 323.]