L'esprit dans l'histoire: Recherches et curiosités sur les mots historiques
Part 5
Il vous semblera sans doute, comme à moi, que l'histoire gagne beaucoup à ce simple récit où la pratique d'un pieux usage, cette communion de la bataille, si chère à Du Guesclin lui-même[129], fait le fond de la scène. On ne peut nier qu'il substitue au mieux ses naïvetés chevaleresques à la pompe déclamatoire de ces narrations de seconde main, dans lesquelles, à force d'être frelatée et fardée, la vérité elle-même n'était plus vraisemblable.
[Note 129: Sa coutume, avant le combat, était de manger _trois soupes_ (trois tranches de pain) _dans du vin_, en l'honneur de la Trinité. Les preux du _Roman de Perceval_ faisaient tous la même chose.]
X
Des vieux textes retrouvés ou mieux lus sont sortis, sous les mains de la jeune génération savante, un grand nombre de vérités nouvelles, de lumières imprévues qui ont fait le jour ou dissipé le doute sur des événements qu'on hésitait à accepter.
M. Mérimée dit quelque part[130]: «Bien des sources autrefois fermées sont ouvertes aujourd'hui,» c'est un des grands points; mais un autre aussi important, c'est que, la source une fois ouverte, beaucoup de mains intelligentes savent y puiser et trouver la vérité au fond.
[Note 130: _Rev. des Deux-Mondes_, 1er avril 1859, p. 577.]
Ce n'est plus aujourd'hui qu'on répétera, par exemple, qu'Aigues-Mortes était autrefois un port de mer, parce que saint Louis s'y embarqua pour l'Orient, et qu'on cherchera dans le prétendu retrait des eaux une preuve d'un notable abaissement de la Méditerranée, depuis le XIIIe siècle. Un examen éclairé des lieux a prouvé que la mer n'était pas alors plus rapprochée de la ville, mais qu'il existait un canal large, profond, bien entretenu--une enquête faite sous le roi Jean permit encore de le constater--qui établissait une communication entre les étangs, aujourd'hui desséchés, qui baignaient les murs d'Aigues-Mortes. La ville, sans être sur la mer, avait ainsi une sorte de port où pouvaient mouiller les plus gros vaisseaux de cette époque, et dans lequel, en effet, saint Louis s'embarqua[131].
[Note 131: _Écho du monde savant_, t. I, p. 119.--Ch. Lenormant disait, à la page 35 de son _Rapport sur les Antiquités de la France_ pour 1850, à propos d'un mémoire de M. Di Pietro sur Aigues-Mortes: «On y trouve la réfutation péremptoire du préjugé consacré par l'erreur des plus illustres savants, préjugé suivant lequel la mer aurait reculé de plus d'une lieue, depuis l'embarquement de saint Louis sur ce rivage. Les salines et les marais au-dessus desquels s'élève la fameuse tour de Constance n'ont pas changé d'aspect depuis l'âge des Croisades.»]
L'erreur sur le lieu de départ du saint roi se complique d'un mensonge sur son retour. On lit partout qu'il ramena de la croisade trois cents chevaliers à qui les Sarrasins avaient crevé les yeux, et que c'est pour eux qu'il fit construire le premier hospice d'aveugles dont le nom de _Quinze-Vingts_ eut pour origine leur nombre de trois cents. Saint Louis fit bâtir, en effet, cet hôpital, «la meson aux aveugles,» comme dit Joinville[132]; leur nombre fut, il est vrai aussi, de trois cents, mais la condition des malheureux admis ne fut pas ce qu'on a dit. Ce sont des pauvres gens que le bon roi voulut dans son hôpital, et l'on voit bien par la description que Rutebeuf a faite de leurs courses et de leurs cris par la ville, qu'il n'y avait parmi eux que des mendiants et pas un chevalier[133].
[Note 132: Édit. Francisque-Michel, p. 219.]
[Note 133: On trouve sur ce fait, dans le _Journal des Savants_ de 1725, p. 362, un premier doute, qui devint une réfutation complète en 1779, dans le _Dict. hist. de Paris_ de Hurtault et Magny, t. IV, p. 200-201.]
Autrefois l'on s'émerveillait fort des audiences données par saint Louis sous le chêne de Vincennes ou sous les ombrages du jardin du palais; aujourd'hui l'on ramène à la simple vérité le simple récit de Joinville. On y trouve bien moins un acte de royale bonhomie, qu'un fait de politique éclairée: le roi par qui fut inaugurée l'ère des légistes donnait ainsi l'exemple; il prêchait pour la loi en la faisant observer lui-même comme juge; il élevait la profession de légiste en prouvant qu'elle n'était pas au-dessous de lui. Saint Louis y perd comme bonhomie, je le répète, mais comme politique il y gagne, et, quoi qu'on dise, pour un roi celle-ci vaut beaucoup.
Les petits commérages qui couraient sur sa mère, Blanche de Castille, et sur ses amours avec le comte de Champagne, médisances intéressées qui donnaient aux mauvais esprits leur revanche contre le saint roi, sont aujourd'hui comptés pour ce qu'ils valent. La vertu de la noble reine est sortie saine et sauve de l'examen que lui ont fait subir MM. Bourquelot[134] et Éd. de Barthélemy[135]. Les gens que le mérite gêne, qu'un éloge trop soutenu jette dans l'humeur noire, devront se décider, désormais, à n'admirer le fils qu'après avoir admiré la mère.
[Note 134: _Hist. de Provins_, t. I, p. 164, 172, 178.]
[Note 135: _Rev. française_, 10 juin 1857, p. 301 et suiv.]
La bonne reine Marguerite, femme du saint roi, devra perdre au contraire à pareil examen, non pas certes en vertu, mais en héroïsme. L'on sait à présent que Joinville, lorsqu'il nous la montre priant un vieux chevalier de la mettre à mort aussitôt qu'il y aurait pour elle péril de tomber aux mains des mécréants, n'a fait que reproduire une aventure déjà mise en scène dans la _Geste_ latine de Waltharius[136].
[Note 136: Reiffenberg, _Annuaire de la Biblioth. royale de Belgique_, t. III, p. 42.]
J'ai du regret pour ce que perd l'héroïsme, et de la joie pour ce que la vérité peut enlever au scandale. Malheureusement, c'est de ce côté-là qu'il n'y a presque toujours rien à ôter. Douteux ou faux par le détail, il résiste par le fond. L'histoire de l'adultère de la reine, femme de Louis le Hutin, est, par exemple, un de ces scandales bien conformés dont il faut, quoi qu'il en coûte, laisser la tache sur notre histoire. Tout ce qu'on raconte des débordements de cette reine, et de ses relations impudiques avec les écoliers qu'elle attirait de nuit au Louvre, est absolument vrai, hormis toutefois sur un point: Buridan ne fut pas, comme on l'a dit même en des livres sérieux[137], un des galants de l'École pris au piège du royal adultère; loin de là, maître alors et non plus élève, il s'indigna dans sa chaire de la rue du Fouarre contre ces débauches, et parvint, dit-on, à détourner les écoliers de ces dangereux rendez-vous. La reine s'en vengea en le faisant saisir et précipiter dans la rivière, ce qui fit dire à Villon, en des vers d'où vint l'erreur parce qu'on ne les comprit pas:
[Note 137: _Œuvres_ de Villon, avec des notes de l'abbé Prompsault, 1832, in-8º, p. 127.]
Semblablement où est la Reine Qui commanda que Buridan Fut jetté en un sac en Seine[138].
[Note 138: Il paraît qu'il échappa et qu'il alla établir à Vienne, en Autriche, une école qui devint aussi célèbre que l'avait été celle d'Abailard à Paris. (_Ducatiana_, t. I, p. 92-93.)--Puisque je viens de nommer Abailard, je dois ajouter que l'authenticité de sa correspondance avec Héloïse semble fort douteuse, depuis l'excellent travail que M. Lud. Lalanne a consacré à ce point d'histoire galante dans la _Corresp. littér._, 5 déc. 1856, p. 27-33. Quant à un autre fait sur lequel se sont aussi élevés des doutes, la présence des restes d'Héloïse et d'Abailard dans les cercueils transportés du Paraclet au Père-Lachaise, les lettres écrites et les preuves données par MM. Trébuchet et Albert Lenoir dans le _Journal de l'Institut historique_, t. IV, p. 193-199, ne permettent plus de n'y pas croire.]
Ainsi toujours le roman prend pied dans l'histoire. Villani lui donna beau jeu[139], quand, je ne sais d'après quelles preuves, il fit un si beau récit de l'entrevue de Philippe le Bel avec Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, dans la forêt de Saint-Jean-d'Angély, entrevue qui aurait abouti à un échange de promesses bientôt réalisées: pour Bertrand, la tiare; pour Philippe, la pleine autorité sur le saint-siège.
[Note 139: _Istorie fiorentine_, liv. VIII., chap. LXXX.]
M. Rabanis[140] a démontré la fausseté du théâtral épisode par un double _alibi_. L'archevêque était à vingt-cinq lieues de là, et le roi plus loin encore. Il a de plus fait voir que l'élection de Clément V fut toute naturelle, et n'eut pas besoin d'être imposée par Philippe le Bel; enfin, il a prouvé que si Clément transporta le saint-siège dans Avignon, ce fut pour fuir les troubles qui agitaient l'Italie, et non pas pour témoigner envers le roi de France d'une soumission stipulée, comme prix de la tiare, dans la mystérieuse entrevue.
[Note 140: _Lettre à M. Daremberg, sur l'entrevue de Philippe le Bel et de Bertrand de Goth à Saint-Jean-d'Angély_, 1858, in-8.]
«La conscience morale, dit M. Rabanis, comme conclusion de son remarquable travail, n'est-elle pas satisfaite, lorsque ces bonnes fortunes de l'érudition tournent à la justification ou à l'honneur de quelque grande victime des passions ou des préjugés; de quelqu'un de ces hommes du passé, qui ne sont plus là pour se défendre, et dont on a pu jeter la mémoire et la poussière à tous les vents, sans crainte qu'il en sortît un cri ou une plainte[141]!»
[Note 141: MM. Victor Leclerc et Littré, l'un dans le t. XXIV de _l'Histoire littéraire de la France_, l'autre dans la _Revue des Deux-Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 416, ont confirmé la réfutation faite par M. Rabanis: «On ne peut, dit M. Littré, analysant ce qui se trouve sur ce point dans le beau travail de M. V. Leclerc, on ne peut ajouter foi à l'anecdote racontée par le chroniqueur Jean Villani, que le roi et le futur pape se virent dans une abbaye au fond d'un bois près de Saint-Jean-d'Angély, et firent entre eux un trafic des choses saintes, en un contrat en six articles, avec serment sur l'hostie; mais la remarque de M. Leclerc est juste: on rencontre à tout moment dans l'histoire de ces anecdotes suspectes ou fausses, qui ont un fond de vérité. Ici, la rumeur populaire mettait en action ce qui était dans la pensée de tous, c'est-à-dire la condescendance des papes durant trois siècles pour la politique des rois de France.»]
XI
Il n'est pas que vous n'ayez vu citer partout les dernières paroles du grand maître des Templiers qui, du haut de son bûcher flamboyant, assigna devant Dieu, pour le quarantième jour après son supplice, le pape qui l'avait livré; et pour un délai qui ne dépassait point l'année, le roi qui avait signé sa condamnation. Vous vous souvenez aussi que l'événement donna raison à cet appel, et que la mort du pape Clément, ainsi que celle du roi Philippe le Bel, survenues dans l'espace de temps marqué par Jacques Molay, en firent une sorte de prophétie.
Ce hasard, cette rencontre du fait prédit avec le fait accompli, suffirent, et non sans raison, pour rendre la chose peu croyable, à notre époque peu croyante. Il se fit de notre temps, autour de ce fait qui pendant quatre siècles n'avait pas trouvé un incrédule, une sorte de conspiration du doute: «C'est un récit arrangé d'après l'événement,» dit Sismondi[142]. «Ce fait, écrit Salgues[143], n'est appuyé sur aucun monument historique, et les historiens les plus dignes de foi n'en parlent point.» C'est aussi l'opinion sceptique de Raynouard[144], et celle encore de M. Henri Martin[145], dont le seul tort, dans sa réfutation, est de citer l'historien Ferreti au sujet d'un fait dont il n'a parlé que pour un autre que le grand maître[146].
[Note 142: _Hist. des Français_, t. IX, p. 293.]
[Note 143: _Des Erreurs et des Préjugés_, t. II, p. 39.]
[Note 144: Dans une note de sa tragédie des _Templiers_ (acte V, sc. VIII): «Peut-être, dit-il, l'événement de la mort du pape et de celle du roi, qui survécurent peu de temps au supplice du grand-maître, fut-il l'occasion de répandre ces bruits populaires.» Ce qui n'empêcha pas Raynouard de faire une tirade avec la prétendue citation. Historien, il doutait; poète, il faisait comme s'il avait cru. Dans les deux cas il s'acquittait de son métier. D'une main il cherchait la vérité, de l'autre il aidait à l'erreur. C'est le poète seul qui a été entendu.]
[Note 145: _Hist. de France_, 1re édition, t. V, p. 214.]
[Note 146: Le passage de Ferreti, qu'on peut lire dans le _Rerum Italicarum scriptores_, t. IX, p. 1017, fait mention d'une assignation du même genre, mais c'est à Naples que se passe l'histoire, et le prince assigné est Clément V lui-même, qui s'y trouvait alors. Il faut ajouter, pour être juste, que Ferreti ne croit pas lui-même à ce qu'il rapporte. Il le donne comme un _on dit_, dont il ne se fait pas le garant: _Non hoc pro rei veritate conscripsimus, ut auctoritate nostrâ posteris evangelizatur, sed velut fama dictavit. V. l'Intermédiaire_ du 10 mai 1865, p. 287.]
Mézeray dit bien, il est vrai: «J'ai lu que le grand maître n'ayant plus que la langue de libre, et presque étouffé de fumée, s'écria à haute voix: «Clément, juge inique et cruel bourreau, je t'ajourne à comparoitre dans quarante jours devant le tribunal du souverain juge.»
_J'ai lu_ est positif; _j'ai lu_ est fort bon; mais où a-t-il lu? Les _Chroniques de Saint-Denis_[147] ne parlent pas de cet appel qui aurait été si bien entendu; Villani n'en dit pas un mot[148]; Paul-Émile ne s'en explique pas davantage[149]. Juste Lipse en fait bien mention, et le donne comme un fait très certain (_certissimum_), mais est-ce suffisant? L'auteur des _Facta, dicta memorabilia_, cité par Raynouard, le raconte aussi avec conviction, mais outre que ce livre n'est pas une autorité bien forte, il se trouve, dans le récit qu'il donne de l'événement, une variante qui tendrait à diminuer plutôt qu'à augmenter la croyance. Selon lui, ce n'est pas Jacques Molay sur son bûcher, à Paris, qui convoqua Clément et Philippe devant le tribunal suprême, c'est un templier napolitain brûlé à Bordeaux[150]! Reste encore le jésuite Drexelius[151]; mais celui-là, le récit une fois fait, se contente de s'écrier: «Qui nierait qu'il n'y eût dans cette prédiction quelque chose d'inspiré et de divin par la permission de l'Être-Suprême?» Malheureusement, l'enthousiasme de celui qui parle ne fait pas toujours la foi de celui qui écoute. Quoique le jésuite eût dit: _Qui nierait?_ l'on continua de nier.
[Note 147: Édit. in-fol., p. 46.]
[Note 148: _Istorie fiorentine_, liv. IX, ch. LXV.]
[Note 149: Liv. VIII, p. 257.]
[Note 150: Celui-ci trouvait moyen de combiner la légende dont Ferreti nous a parlé tout à l'heure avec celle du même genre qui courait toute la France. En plaçant l'anecdote à Bordeaux, avec un templier napolitain pour acteur, il concilia les deux mensonges de façon à n'en faire qu'un.]
[Note 151: _De Tribun. christ._, lib. II, cap. III.]
Enfin, de nos jours, une _Chronique_ contemporaine de l'événement, la _Chronique_ de Godefroy de Paris, a été retrouvée, et l'on y a pu lire la mention détaillée du fait qu'on reléguait au rang des mensonges[152].
[Note 152: _V._ un article de M. L. Lacabane, _Bibliothèque de l'École des Chartes_, 1re série, t. III, p. 2 et suiv.--Dernièrement, M. Elizé de Montagnac, dans son _Histoire des chevaliers Templiers_, a pris notre réfutation à partie; mais un défenseur très compétent, M. Alphonse Feillet, est intervenu pour nous, ajoutant une preuve nouvelle à celles que M. de Montagnac ne trouvait pas suffisantes. Si M. de Montagnac n'est pas convaincu, «nous lui conseillons de lire, dit-il, une chronique rimée par un contemporain, témoin oculaire de la mort du grand maître, et dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque impériale (F. fr., nº 6, 812), il verra que rien n'appuie le récit que Mézeray et Raynouard ont rendu populaire.» _Revue historique des Ardennes_, 6e livr., année 1865, p. 330.]
Les croyants ont crié victoire. On tenait donc le récit primitif d'où tous les autres étaient sans doute partis! C'était beaucoup, était-ce assez? Je ne le crois pas. Connaître l'origine d'un fait, ce n'est pas en avoir la preuve. Pour celui-ci surtout, eu égard au merveilleux qui l'entoure et qui justifie le doute, peut-être fallait-il plus que le témoignage d'une de ces _Chroniques_ en rimes, faites pour fixer les événements dans la mémoire du peuple, en frappant d'abord son imagination, et écrites par conséquent sous l'inspiration de ses croyances habituelles[153].
[Note 153: On saura la vérité sur un autre grand procès de ce temps-là, celui d'Enguerrand de Marigny, dont la condamnation, si souvent incriminée par les historiens, ne fut peut-être qu'une justice nécessaire, lorsque M. Francisque-Michel aura publié le résultat de ses recherches dans les comptes de l'Échiquier au _Record Office_ à Londres. Il nous a dit à nous-même plus d'une fois, et _l'International_ de la fin d'octobre 1865 l'assurait d'après la même confidence, que Marigny était vendu aux Anglais. La mention des sommes considérables qu'il recevait existe aux registres de l'Échiquier. On n'ignorait pas que les Flamands le pensionnaient richement; lui-même en convenait, disant «qu'il ne recevait ces sommes que pour ruiner d'autant l'ennemi». (P. Clément, _Trois Drames historiques_, 1858, in-18, p. 89.) Mais on ne savait pas qu'il tâchait aussi de ruiner l'Angleterre en lui vendant chèrement la France à son profit.]
XII
Je préfère, à la réfutation indécise de la prédiction du Templier, une autre qui est vraiment irrécusable, triomphante; je parle de celle que, grâce à un texte mieux lu, l'on a faite, dans ces derniers temps, d'une des paroles qui ont eu le plus de crédit chez les historiens des premiers Valois, et qui leur ont inspiré les plus belles phrases, les plus solennels commentaires.
Il s'agit du _mot_ de Philippe VI, fuyant le champ de bataille de Crécy et venant demander asile au châtelain de Broye. Il n'en est guère de plus autorisé. Il a pour lui Villaret[154], Désormeaux[155], Dreux du Radier[156], mille autres encore, et enfin M. de Chateaubriand dans son _Analyse raisonnée de l'histoire de France_[157]. C'est lui qui va nous le redire, avec cette pompe de langage si facilement ridicule quand elle n'est plus que la parure d'un mensonge.
[Note 154: _Hist. de France_, t. VIII, p. 451.]
[Note 155: _Hist. de la maison de Bourbon_, t. I, p. 264.]
[Note 156: _Tablettes historiques_, t. II, p. 148.]
[Note 157: Édit. F. Didot, 1845, in-12, p. 206.]
«La nuit, dit-il, pluvieuse et obscure favorisa la retraite de Philippe... Il arriva au château de Broye: les portes en étaient fermées. On appela le commandant; celui-ci vint sur les créneaux et dit: «Qu'est-ce là? qui appelle à cette heure?» Le roi répondit: «Ouvrez: C'EST LA FORTUNE DE LA FRANCE:» parole plus belle que celle de César dans la tempête[158], confiance magnanime, honorable au sujet comme au monarque, et qui peint la grandeur de l'un et de l'autre dans cette monarchie de saint Louis.»
[Note 158: _V._ plus haut, p. 12, pour l'authenticité au moins douteuse de _ce mot_.]
J'ai regret d'avoir à biffer cette magnifique période, le cœur m'en saigne; il le faut pourtant: la belle parole qui l'a inspirée n'a jamais été dite. Ce qui est pis encore, c'est que sa solennité un peu matamore fait contre-sens avec le mot bien simple qui a réellement été prononcé par le roi vaincu, fugitif, et courbé sous les mornes tristesses de la défaite:
«Sur le vespre tout tard, ainsi que à jour vaillant, se partit le roy Philippe tout déconcerté, il y avoit bien raison, luy, cinquième des barons tant seulement.... Si chevaucha ledict roy tout lamentant et complaignant ses gens, jusques au chastel de Broye. Quand il vint à la porte, il la trouva fermée et le pont levé, car il estoit toute nuit, et faisoit moult brun et moult épais. Adonc fit le roy appeler le chastelain, car il vouloit entrer dedans. Si fut appelé, et vint avant sur les guérites, et demanda tout haut: «Qui est là qui heurte à cette heure?» Le roy Philippe qui entendit la voix répondit et dit: «_Ouvrez, ouvrez, chastelain, c'est l'_INFORTUNÉ ROY DE FRANCE...»
Voilà ce qu'a écrit Froissart[159], et cette fois vous pouvez l'en croire. Il a pour lui la pleine vraisemblance, ce qui, auprès de la version recueillie par M. de Chateaubriand, équivaut à la pleine vérité. Quant à l'origine de l'erreur reprise si malheureusement par le grand écrivain, elle est facile à deviner: elle vient d'une mauvaise lecture. Ceux qui publièrent les premiers le texte du chroniqueur lurent et imprimèrent mal; ou plutôt, égarés par les mauvaises habitudes historiques de leur temps, si fort engoué pour les discours et les mots fanfarons à la Tite-Live et à la Quinte-Curce, ils cherchèrent moins à lire ce qui s'y trouvait que ce qu'ils désiraient y trouver.
[Note 159: Liv. I, part. I, chap. CCXCII.]
C'est pendant la Renaissance, qui vit se réveiller la mode des pompeux mensonges à l'antique avec le goût des littératures anciennes, que le _mot_ me semble avoir commencé de circuler sous sa forme altérée. Brantôme, qui le trouvait au gré de son imagination gasconne, fut un des premiers qui le mit en cours: «S'il faut qu'ils se retirent, dit-il[160], parlant des rois après une défaite, que ce soit en valleureuse et honorable rellique de battaille, comme fit ce brave Philippe de Vallois amprès la battaille de Crécy, qui amprès avoir combattu tout ce qui se pouvoit jusques à la sérée, qui le fit retirer au giste en un château et ville, où le gouverneur luy ayant demandé de la muraille son nom, il répondit que c'étoit la fortune restée de la battaille perdue!»
[Note 160: _Œuv. complètes_ de Brantôme, édit. elzévirienne, t. II, p. 88.]
Depuis, l'on a recouru aux manuscrits, à celui de Breslau, qui est la meilleure copie de l'original, à celui de Berne, à celui de la bibliothèque de l'Arsenal, et le vrai texte a été rétabli tel que nous venons de le donner[161].
[Note 161: _V._ le _Récit de la bataille de Crécy_, par M. C. Louandre (_Revue anglo-française_, t. III, p. 262), et un remarquable article de M. de Pongerville, dans le _Journal de l'Instruction publique_, 1855.--Dacier donna le premier la bonne _leçon_, après lui Noël la mit dans ses _Éphémérides_ (1803, in-8, août, p. 211), Buchon enfin la consacra, d'après Dacier, dont il cita l'autorité en note, dans sa _Collection des Chroniques en langue vulgaire_, t. II, p. 370. Il la signala, un jour, à M. de Chateaubriand, pour qu'il rectifiât, dans une prochaine édition de ses _Études historiques_, le passage reproduit plus haut. Le grand écrivain lui répondit que le _mot_, tel qu'il l'avait cité d'abord, était bien plus beau et qu'il s'y tenait. Pour lui la vérité ne valait pas une phrase. Le fait nous a été affirmé par M. le docteur Payen, à qui Buchon l'avait raconté sur le moment même.]
Si les historiens des siècles derniers l'eussent connu, je doute qu'ils en eussent fait cas; je répondrais même qu'ils lui auraient préféré la fausse version. N'était-ce pas assez d'avouer la défaite d'un roi de France? fallait-il lui enlever encore le _mot_ qui relevait cette défaite et en était comme la revanche? Leur patriotisme n'aurait pu faire ce sacrifice à la vérité. La censure royale ne leur aurait d'ailleurs peut-être pas permis cette sincérité, surtout pendant le règne de Louis XIV. Tout ce qui touchait à l'infaillibilité des rois et tendait à diminuer leur prestige devait être sous-entendu par l'histoire.
A l'époque où l'abbé de Choisy s'occupait du règne de Charles VI, le duc de Bourgogne lui dit: «Comment vous y prendrez-vous pour dire qu'il étoit fou?--Je dirai qu'il étoit fou, répondit l'abbé. La seule vertu distingue les hommes dès qu'ils sont morts[162].»
[Note 162: _Mémoires_, t. I, p. 2.]
On peut se faire une idée, par ce débris de conversation, de l'indépendance que les princes, qui pouvaient tout, permettaient alors aux historiens, même pour le passé; mais il ne faut pas s'en rapporter à la réponse de l'abbé pour croire que beaucoup s'affranchissaient du joug. Ils se soumettaient à mentir, et l'abbé lui-même des premiers, quoi qu'il veuille prétendre, avec sa fanfaronnade de sincérité.